Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 14
Malgré leur courageuse défense, les accusés virent bientôt que leur perte était résolue, et se préparèrent à mourir noblement. Ils se rendirent à la dernière séance du tribunal, avec un visage serein. Tandis qu'on les fouillait à la porte de la Conciergerie, pour leur enlever les armes meurtrières avec lesquelles ils auraient pu attenter à leurs jours, Valazé, donnant une paire de ciseaux à son ami Riouffe, lui dit, en présence des gendarmes: «Tiens, mon ami, voilà une arme défendue; il ne faut pas attenter à nos jours!»
Le 30 octobre 1793, les jurés prononcèrent la sentence de mort qui leur avait été imposée. En entendant cet arrêt fatal, Brissot laissa tomber ses bras; sa tête se pencha subitement sur sa poitrine; Gensonné voulut dire quelques mots sur l'application de la loi, mais il ne put se faire entendre. Sillery, qui était paralytique, laissa échapper ses béquilles, en s'écriant: _Ce jour est le plus beau de ma vie_. On avait conçu quelques espérances pour les deux jeunes frères Ducos et Fonfrède, qui avaient paru moins compromis; mais ils furent condamnés comme les autres. Fonfrède, en embrassant Ducos, lui dit: «Mon frère, c'est moi qui te donne la mort.—Console-toi, répondit Ducos, nous mourrons ensemble.» L'abbé Fauchet, le visage baissé, semblait prier le ciel; Carra conservait son air de dureté; Vergniaud montrait dans toute sa personne quelque chose de dédaigneux et de fier; Lasource prononça ce mot d'un ancien: «Je meurs le jour où le peuple a perdu la raison; vous mourrez le jour où il l'aura recouvrée.» Le faible Boileau, le faible Gardien, qui avaient eu la honte de charger leurs coaccusés pour se justifier, ne furent pas épargnés. Boileau, en jetant son chapeau en l'air, s'écria: «Je suis innocent.—Nous sommes innocens, répétèrent tous les accusés; peuple, on vous trompe.» Quelques-uns d'entre eux eurent le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager la multitude à les sauver; leur tentative resta sans effet, et les gendarmes les entourèrent pour les conduire dans leur cachot. Tout à coup l'un des condamnés tombe à leurs pieds; ils le relèvent noyé dans son sang; c'était Valazé, qui, en donnant ses ciseaux à Riouffe, avait gardé un poignard, et s'en était frappé. Le farouche tribunal décida sur-le-champ que son cadavre serait transporté sur une charrette, à la suite des condamnés. En sortant du tribunal, ils entonnèrent tous ensemble, par un mouvement spontané, l'hymne des Marseillais.
«Leur dernière nuit fut sublime, dit l'historien déjà cité. Vergniaud avait du poison, il le jeta pour mourir avec ses amis. Ils firent en commun un dernier repas, où ils furent tour-à-tour gais, sérieux, éloquens. Brissot, Gensonné, étaient, graves et réfléchis; Vergniaud parla de la liberté expirante avec les plus nobles regrets, et de la destinée humaine avec une éloquence entraînante. Ducos répéta des vers qu'il avait faits en prison, et tous ensemble chantèrent des hymnes à la France et à la liberté. Le lendemain 31 octobre, une foule immense s'était portée sur leur passage. Ils répétaient, en marchant à l'échafaud, cet hymne des Marseillais que nos soldats chantaient en marchant à l'ennemi. Arrivés à la place de la Révolution, et descendus de leurs charrettes, ils s'embrassèrent en criant: _Vive la République!_ Sillery monta le premier sur l'échafaud, et, après avoir salué gravement le peuple, dans lequel il respectait encore l'humanité faible et trompée, il reçut le coup fatal. Tous imitèrent Sillery, et moururent avec la même dignité; en trente-une minutes, le bourreau fit tomber ces illustres têtes, et détruisit ainsi en quelques instans, jeunesse, beauté, vertu, talens. Telle fut la fin de ces nobles et courageux citoyens, victimes de leur généreuse utopie. Ne comprenant ni l'humanité, ni ses vices, ni les moyens de la conduire dans une révolution, ils s'indignèrent de ce qu'elle ne voulait pas être meilleure, et se firent dévorer par elle, en s'obstinant à la contrarier. Respect à leur mémoire! Jamais tant de vertus, de talens, ne brillèrent dans les guerres civiles; et il faut le dire à leur gloire, s'ils ne comprirent pas la nécessité des moyens violens pour sauver la cause de la France, la plupart de leurs adversaires qui préférèrent ces moyens se décidèrent par passion plutôt que par génie.
«Clavières, ex-ministre du parti de la gironde, fut jeté dans les prisons de la Conciergerie peu de temps après la mort de madame Roland; mais il eut le courage de prévenir la sentence de ses juges. Le matin du jour où il devait paraître devant le tribunal révolutionnaire, ses compagnons d'infortune virent avec effroi le mauvais grabat sur lequel il était couché, et tout le pavé d'alentour, inondés de sang. Il s'était enfoncé un large couteau dans le côté, et l'instrument de mort pendait encore de la blessure qu'il s'était faite au milieu de la nuit, sans qu'aucun des autres prisonniers s'en fût aperçu. «Ce qui m'a toujours surpris, dit l'historien Beaulieu, qui se trouvait au nombre de ces malheureux captifs, c'est que nos tyrans qui ont su tirer parti de tant de contes absurdes pour se défaire des personnes qu'ils avaient opprimées, n'aient pas profité de ce suicide pour nous faire couper la tête, comme étant les meurtriers de M. Clavières, et se débarrasser ainsi du mal qu'ils nous avaient fait.»
A dater de la mort des girondins, le glaive révolutionnaire ne se reposa plus. Le 10 novembre, l'intéressante et courageuse épouse de Roland, condamnée pour cause de complicité avec les girondins, ses anciens amis, marcha à l'échafaud, avec une fermeté digne d'eux.
Cette femme, joignant aux grâces d'une Française l'héroïsme d'une Romaine, portait toutes les douleurs dans son âme. Son époux qu'elle respectait et chérissait à l'égal d'un père, était obligé de cacher sa tête menacée; elle éprouvait pour l'un des girondins proscrits une passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle laissait une fille, jeune et orpheline, confiée à des ennemis. Tous ces pénibles sacrifices devaient rendre bien douloureux les derniers instans de sa vie. Néanmoins, elle entendit son arrêt avec une sorte d'enthousiasme, sembla inspirée depuis le moment de sa condamnation jusqu'à celui de son exécution, et excita, chez tous ceux qui la virent, une espèce d'admiration religieuse. Elle alla à l'échafaud vêtue en blanc; pendant toute la route, elle ranima les forces d'un compagnon d'infortune qui devait périr avec elle, et qui n'avait pas le même courage; deux fois même elle parvint à lui arracher un sourire. Arrivée sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue de la liberté, en s'écriant: «_ô Liberté! que de crimes on commet en ton nom!_» Elle subit ensuite la mort avec un courage inébranlable.
Le mari de cette femme célèbre s'était réfugié aux environs de Rouen. En apprenant sa fin tragique, il ne voulut pas lui survivre. Il quitta la maison ou on lui donnait l'hospitalité; et, pour ne compromettre personne, il vint se donner la mort sur la grande route. On le trouva percé au cœur d'un coup d'épée, et gisant auprès d'un arbre contre lequel il avait appuyé l'arme homicide.
«Ainsi, dit M. Thiers, dans cet épouvantable délire qui rendait suspects et le génie, et la vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait de plus noble, de plus généreux en France, périssait ou par le suicide ou par le fer des bourreaux!
«Entre tant de morts illustres et courageuses, il y en eut une surtout plus lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de Bailly. Déjà on avait pu voir, à la manière dont il avait été traité dans le procès de la reine, comment il serait accueilli au tribunal révolutionnaire. La scène du Champ-de-Mars, la proclamation de la loi martiale et la fusillade qui s'en était suivie, étaient les événemens le plus souvent et le plus amèrement reprochés au parti constituant; c'était sur Bailly, l'ami de Lafayette, c'était sur le magistrat qui avait fait déployer le drapeau rouge, qu'on voulait punir tous les prétendus forfaits de la constituante. Il fut condamné, et dut être exécuté au Champ-de-Mars, théâtre de ce qu'on appelait son crime. Ce fut le 11 novembre, et par un temps froid et pluvieux, qu'eut lieu son supplice. Conduit à pied, et au milieu des outrages d'une populace barbare qu'il avait nourrie pendant qu'il était maire, il demeura calme et d'une sérénité inaltérable. Pendant le long trajet de la Conciergerie au Champ-de-Mars, on lui agitait sous le visage le drapeau rouge qu'on avait retrouvé à la mairie, enfermé dans un étui en acajou. Arrivé au pied de l'échafaud, il semblait toucher au terme de son supplice; mais un des forcenés, attachés à le poursuivre, s'écrie qu'il ne faut pas que le champ de la fédération soit souillé de son sang. Alors, on se précipite sur la guillotine, on la transporte avec le même empressement qu'on mit autrefois à creuser ce même champ de la fédération; on court l'élever enfin sur le bord de la Seine, sur un tas d'ordures, et vis-à-vis le quartier de Chaillot, où Bailly avait passé sa vie et composé ses ouvrages. Cette opération dura plusieurs heures. Pendant ce temps, on lui fait parcourir plusieurs fois le Champ-de-Mars. La tête nue, les mains derrière le dos, il se traîne avec peine. Les uns lui jettent de la boue, d'autres lui donnent des coups de pieds ou de bâton. Accablé, il tombe, on le relève de nouveau. La pluie, le froid, ont communiqué à ses membres un tremblement involontaire. «Tu trembles, lui dit un soldat.—Mon ami, répond le vieillard, c'est de froid.....» Après plusieurs heures de cette torture, on lui brûle sous le nez le drapeau rouge; le bourreau s'empare de lui enfin, et on nous enlève encore un savant illustre, et l'un des hommes les plus vertueux qui aient honoré notre patrie.
«Depuis ce temps où Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs, ajoute l'historien, la vile populace n'a pas changé; toujours brusque en ses mouvemens, tantôt elle élève l'autel de la patrie, tantôt elle dresse des échafauds, et n'est belle et noble à voir que lorsque, entraînée dans les armées, elle se précipite sur les bataillons ennemis. Que le despotisme n'impute pas ses crimes à la liberté; car, sous le despotisme, elle fut toujours aussi coupable que sous la république. Mais invoquons sans cesse les lumières et l'instruction pour ces barbares pullulant au fond des sociétés, et toujours prêts à les souiller de tous les crimes, à l'appel de tous les pouvoirs, et pour le déshonneur de toutes les causes.»
Les années 1793 et 1794 offrirent peu de journées qui ne fussent souillées du sang de quelques citoyens; tantôt c'étaient d'innocentes victimes étrangères à toutes les factions, et que leur nom et leurs vertus désignaient aux bourreaux; tantôt c'étaient les hommes d'un parti immolés par ceux d'un parti vainqueur. Ainsi, quand tous les partis modérés furent abattus, on vit celui de la montagne, qui avait organisé le terrible systême de la terreur, se décimer lui-même, et envoyer successivement à la mort ses membres les plus influens. Ceux qui avaient fait tomber tant de têtes au nom de la liberté, finirent presque tous par porter la leur sur l'échafaud, au nom de la justice et de l'humanité, qui demandaient vengeance. Les Hébert, les Chaumette, les Danton, les Chabot, les Couthon, les Saint-Just, les Robespierre, long-temps complices, puis devenus ennemis, tombèrent tour à tour, et laissèrent enfin respirer la patrie.
Mais, avant la journée du 9 thermidor, qui vit porter le coup décisif à la tyrannie toute sanguinaire de Robespierre et de ses agens, que de sang innocent versé! Que d'illustres proscrits! Combien de milliers de Français entassés dans les prisons! La nation semblait avoir été mise en coupe réglée. Le vénérable Malesherbes, ce courageux défenseur de l'infortuné Louis XVI, cet homme vertueux, qui, comme le dit M. de Chateaubriand, au milieu de la corruption des cours, avait su conserver, dans un rang élevé, l'intégrité du cœur et le courage du patriote, fut condamné avec toute sa famille, au nombre de près de vingt personnes. Ainsi, le protecteur et l'ami de Jean-Jacques Rousseau, celui qui, dans le cours d'une longue vie, s'était fait un devoir de prendre la défense de l'opprimé contre l'oppresseur, et qui, de même qu'il avait protégé le dernier individu du peuple contre la tyrannie des grands, avait osé plaider la cause d'un roi innocent contre des despotes démagogues, vint terminer sur l'échafaud ses soixante-douze années de probité. Il marcha à la mort avec la sérénité et la gaîté d'un sage. Ayant fait un faux pas en sortant de la prison pour aller au supplice, il avait dit: «Ce faux pas est d'un mauvais augure; un Romain serait rentré chez lui.» «Ah! s'écrie M. de Chateaubriand en rappelant ces lamentables événemens, il était donné à notre siècle de contempler le vénérable magistrat revêtu de la chemise rouge, monté sur un tombereau sanglant, et mené à la guillotine entre sa fille, sa petite-fille et son petit-fils, aux acclamations d'un peuple ingrat dont il avait tant de fois pleuré la misère.»
Aux Malesherbes avaient été joints vingt-deux membres du parlement. Le parlement de Toulouse fut immolé presque tout entier. Enfin, les fermiers-généraux furent mis en jugement à cause de leurs anciens marchés avec le fisc. On leur prouva que ces marchés renfermaient des conditions onéreuses à l'État; et le tribunal révolutionnaire les envoya à l'échafaud pour de prétendues exactions sur le tabac, sur le sel, etc. Dans le nombre était un savant illustre, le célèbre chimiste Lavoisier, qui demanda en vain quelques jours de sursis pour écrire une découverte.
Devant le tribunal révolutionnaire, comme lors du massacre des prisons, on peut remarquer des traits sans nombre de générosité.
On a vu des enfans s'immoler pour leurs pères, Des frères disputer le trépas à leurs frères.
Loizerolles, ancien conseiller du roi, avait été enfermé à Saint-Lazare, ainsi que son fils. Le 7 thermidor (26 juillet 1794), l'huissier du tribunal arrive, tenant en main sa liste mortuaire; il appelle Loizerolles fils. Ce jeune homme dormait; son père n'hésite pas à se présenter en sa place. Le lendemain, il comparaît à l'audience avec vingt-cinq autres compagnons d'infortune, entend son arrêt de mort sans pâlir, et va consommer en silence son héroïque sacrifice.
Parmi les femmes qui honorèrent leur mort par un courage plus qu'humain, on peut citer les carmélites de Royal-Lieu, près de Compiègne: elles furent condamnées toutes ensemble par le tribunal révolutionnaire. Enchaînées sur la fatale charrette, et conduites à travers un peuple furieux, elles chantaient le _Salve Regina_ avec la même tranquillité que si elles avaient encore été dans leur église. Lorsqu'une d'elle fut montée à l'échafaud, les autres continuèrent leur chant religieux, et ce pieux concert ne fut interrompu que lorsque l'abbesse, qui fut exécutée la dernière, reçut le coup mortel. Le courage sublime de ces religieuses avait tellement frappé et attendri le peuple, que, dès ce moment, il cessa d'applaudir aux exécutions.
Le même jour et au même instant, deux victimes dont la mémoire est chère aux amis des beaux vers, André Chénier et Roucher, auteur du poème des _Mois_, tous deux amis d'enfance, se retrouvèrent sur la fatale charrette. Que de regrets ils exprimèrent l'un sur l'autre! «Vous! disait Chénier, le plus irréprochable de nos citoyens, un père, un époux adoré; c'est vous qu'on sacrifie!—Vous! répliquait Roucher, vous, vertueux jeune homme, on vous mène à la mort, brillant de génie et d'espérance!—Je n'ai rien fait pour la postérité, répondit Chénier.» Puis, en se frappant le front, on l'entendit ajouter: _Pourtant j'avais quelque chose là_. Ces deux poètes parlèrent de poésie à leurs derniers momens, et récitèrent des vers de Racine pour étouffer les clameurs de cette foule barbare qui insultait à leur courage et à leur infortune. Roucher, le matin même de l'exécution avait fait faire son portrait, et mis au bas ces vers, adressés à sa femme et à ses enfans:
Ne vous étonnez pas, objets charmans et doux: Si quelqu'air de tristesse obscurcit mon visage; Quand un savant crayon dessinait cette image, On dressait l'échafaud, et je pensais à vous!
CARRIER A NANTES.
Les Robespierre, les Marat, les Couthon, les Saint-Just et plusieurs autres de leurs complices, étaient les principaux auteurs et propagateurs de l'effroyable système de la terreur; mais ils avaient en sous-ordre pour mettre à exécution leurs mesures sanguinaires, des monstres dignes de réaliser leurs conceptions infernales, et qui, s'ingéniant à trouver de nouveaux moyens de destruction, semblaient s'être chargés à l'entreprise de l'extermination des hommes. Déjà l'on a vu les traits les plus saillans de quelques-uns de ces êtres hideux, nés pour jeter l'épouvante dans la société. Tous, sans contredit, se sont souillés de crimes et d'atrocités; mais le féroce Carrier, au milieu de tous ces scélérats, est resté, pour ainsi dire, hors de pair, et il sera facile de prouver par des faits, que sa sinistre célébrité ne fut nullement usurpée.
Carrier était procureur à Aurillac, à l'époque de la révolution. Le zèle révolutionnaire de ce jeune démagogue, mérita de fixer les regards des féroces meneurs de la révolution, et il ne tarda pas à devenir un de leurs séïdes les plus dévoués. Nantes fut le quartier-général de ses exécutions et de ses horreurs.
Nous allons emprunter à l'_Histoire de la révolution_, de M. Thiers, quelques fragmens qui sont de nature à faire connaître cet exécrable brigand. «Carrier, dit-il, avait été envoyé à Nantes, pour y punir la Vendée.» Carrier, jeune encore, était un de ces êtres médiocres et violens qui, dans l'entraînement des guerres civiles, deviennent des monstres de cruauté et d'extravagance. Il débuta par dire, en arrivant à Nantes, qu'il fallait tout égorger, et que, malgré la promesse de grâce faite aux Vendéens qui mettraient bas les armes, il ne fallait accorder quartier à aucun d'entre eux. Les autorités constituées ayant parlé de tenir la parole donnée aux rebelles: «Vous êtes des j... f....., leur dit Carrier; vous ne savez pas votre métier; je vous ferai tous guillotiner.» Et il commença par faire fusiller et mitrailler par troupes de cent et deux cents, les malheureux qui se rendaient. Il se présentait à la société populaire, le sabre à la main, l'injure à la bouche, menaçant toujours de la guillotine. Bientôt cette société ne lui convenant plus, il la fit dissoudre. Il intimida les autorités à un tel point, qu'elles n'osaient plus paraître devant lui. Un jour, elles voulaient lui parler des subsistances; il répondit aux officiers municipaux que ce n'était pas son affaire; que le premier b..... qui lui parlerait de subsistances, il lui ferait mettre la tête à bas, et qu'il n'avait pas le temps de s'occuper de leurs sottises. Cet insensé ne croyait avoir d'autre mission que celle d'égorger.
«Il voulait punir à la fois, et les Vendéens rebelles, et les Nantais fédéralistes, qui avaient essayé un mouvement en faveur des girondins, après le siége de leur ville. Chaque jour, les malheureux qui avaient échappé au massacre du Mans et de Savenay, arrivaient en foule, chassés par les armées qui les pressaient de tous côtés. Carrier les faisait enfermer dans les prisons de Nantes, et en avait accumulé là près de dix mille. Il avait ensuite formé une compagnie d'assassins, qui se répandaient dans les campagnes des environs, arrêtaient les familles nantaises, et joignaient les rapines à la cruauté. Carrier avait d'abord institué une commission révolutionnaire, devant laquelle il faisait passer les Vendéens et les Nantais. Il faisait fusiller les Vendéens, et guillotiner les Nantais, suspects de fédéralisme ou de royalisme. Bientôt il trouva la formalité trop longue, et le supplice de la fusillade, sujet à des inconvéniens. Ce supplice était lent; il était difficile d'enterrer les cadavres; souvent ils restaient sur le champ du carnage, et infectaient l'air à tel point, qu'une épidémie régnait dans la ville. La Loire, qui traverse Nantes, suggéra une affreuse idée à Carrier; ce fut de se débarrasser des prisonniers en les plongeant dans le fleuve. Il fit un premier essai, chargea une gabarre, de quatre-vingt-dix prêtres, sous prétexte de les déporter, et la fit échouer à quelque distance de la ville. Ce moyen trouvé, il se décida à en user plus largement. Il n'employa plus la formalité dérisoire de faire passer les condamnés devant une commission; il les faisait prendre la nuit dans les prisons, par bandes de cent et deux cents, et conduire sur des bateaux. De ces bateaux, on les transportait sur de petits bâtimens préparés pour cette horrible fin. On jetait les malheureux à fond de cale; on clouait les sabords, on fermait l'entrée des ponts avec des planches; puis les exécuteurs se retiraient dans des chaloupes, et des charpentiers, placés dans des batelets, ouvraient les flancs des bâtimens à coups de hache, et les faisaient couler bas. Quatre ou cinq mille individus périrent de cette manière affreuse. Carrier se réjouissait d'avoir trouvé ce moyen plus expéditif et plus salubre de délivrer la république de ses ennemis. Il noya, non seulement des hommes, mais un grand nombre de femmes et d'enfans. Lorsque les familles vendéennes s'étaient dispersées, après la déroute de Savenay, une foule de Nantais avaient recueilli des enfans pour les élever. «Ce sont des louveteaux, dit Carrier;» et il ordonna qu'ils fussent restitués à la république. Ces malheureux enfans furent noyés pour la plupart.
«La Loire était chargée de cadavres; les vaisseaux, en jetant l'ancre, soulevaient quelquefois des bateaux remplis de noyés. Les oiseaux de proie couvraient les rivages du fleuve, et se nourrissaient de débris humains; les poissons étaient repus d'une nourriture qui en rendait l'usage dangereux, et la municipalité avait défendu d'en pêcher. A ces horreurs se joignaient une maladie contagieuse et la disette. Au milieu des désastres, Carrier, toujours bouillant de colère, défendait le moindre mouvement de pitié, saisissait au collet, menaçait de son sabre ceux qui venaient lui parler, et, avait fait afficher que quiconque viendrait solliciter pour un détenu serait jeté en prison. Heureusement le comité de salut public venait de le remplacer, car il voulait bien l'extermination, mais sans extravagance. On évalue à quatre ou cinq mille les victimes de Carrier. La plupart étaient des Vendéens.»
Carrier avait à ses ordres une bande de forcenés, à laquelle il avait donné le nom de _compagnie Marat_. Ces assassins parcouraient la ville et les campagnes, enlevant ou égorgeant tous les individus qu'ils rencontraient sans distinction d'âge ni de sexe. Carrier avait donné pour auxiliaire à cette troupe meurtrière une compagnie de nègres, dont la figure ajoutait encore à l'effroi qu'inspirait leur mission. Ces noirs étaient spécialement chargés de poursuivre et d'arrêter les enfans et les femmes. Le nommé Pinard, qui les commandait, s'adressait de préférence aux femmes; il assouvissait sur elles sa brutalité lubrique, et les faisait ensuite égorger. On trouve dans un mémoire publié sur ces horreurs, qu'on massacra un jour cinq cents enfans, dont le plus âgé n'avait pas quatorze ans. Ces petits infortunés se jetaient entre les jambes des assassins, demandaient la vie à mains jointes, et recevaient la mort. Un enfant de treize ans, qu'on avait envoyé à la guillotine, demandait au bourreau, avec la naïveté de son âge: _me feras-tu bien du mal_? Le misérable, déconcerté, ajusta mal sa machine; le coup porta sur la tête de l'enfant, et l'intéressante victime vécut encore quelques instans.