Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 13
Art. 2. Tous les Lyonnais seront désarmés, les armes seront données à ceux qui seront reconnus n'avoir pas trempé dans la révolte et aux défenseurs de la patrie.
Art. 3. La ville de Lyon sera détruite.
Art. 4. Il n'y sera conservé que la maison du pauvre, les manufactures, les ateliers des arts, les hôpitaux, les monumens publics et ceux de l'instruction.
Art. 5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. Elle s'appellera _Commune-Affranchie_.
Art. 6. Sur les débris de Lyon sera élevé un monument où seront lus ces mots: _Lyon fit la guerre à la liberté, Lyon n'est plus!_
L'exécution de ce décret monstrueux fut confiée à plusieurs commissaires désignés par la convention, et notamment à Collot d'Herbois, qui, de mauvais comédien était devenu législateur, au milieu de la confusion universelle; Collot avait été mal accueilli par le parterre de Lyon; son amour-propre offensé avait voué une haine implacable à cette ville; le décret de destruction qu'il était chargé de faire exécuter le mit à même de savourer toutes les délices de la vengeance.
A peine fut-il arrivé à Lyon, que, marquant d'un premier coup de marteau l'une des nombreuses maisons destinées à être détruites, huit cents ouvriers, à ce signal, se mirent sur-le-champ à l'œuvre pour démolir les plus belles rues. Les dépenses pour ces épouvantables démolitions s'élevèrent à onze millions, cinq cent mille livres.
Ce n'est pas tout encore. C'était peu de punir les révoltés dans leurs propriétés, il fallait sévir contre leurs personnes. Collot d'Herbois installe une commission révolutionnaire, composée de cinq individus qui sont investis du droit de décimer la population lyonnaise. Le costume de ces juges de mort ajoutait encore à ce que leur mission avait de terrible. De longues moustaches ombrageaient leurs visages sinistres; ils portaient sur la tête de longs panaches couleur de sang. Revêtus d'habits militaires, un long sabre pendait à leur côté, et leur poitrine était décorée d'une petite hache, suspendue à un ruban tricolore; ils siégeaient deux fois par jour à l'Hôtel-de-Ville, et prononçaient sur le sort des infortunés que leur amenaient les guichetiers. L'interrogatoire était simple et la procédure expéditive. «Quel est ton nom, ta profession? Quelle fut ta conduite pendant le siége? Tu as été, ou tu n'as pas été dénoncé.» Et immédiatement après ces questions, les juges, ou touchaient leur hache, ou portaient la main à leur front, ou étendaient la main sur la table. Le premier signe condamnait à la guillotine, le second à la fusillade, et le troisième exemptait de la mort. Toutes les dix minutes, sept infortunés étaient amenés, interrogés, inscrits, et faisaient place à sept autres. Tous ceux qui avaient pris les armes pendant le siége, tous ceux qui s'étaient montrés compatissans à l'égard des prêtres, qui s'étaient prononcés contre les clubistes, qui avaient osé paraître une fois sans cocarde, surtout ceux qui avaient le malheur d'être riches, étaient considérés comme criminels d'état, et entassés dans les caves de l'Hôtel-de-Ville jusqu'au moment de leur supplice. Collot d'Herbois, entouré de soldats de l'armée révolutionnaire de Paris, chargés de protéger tous ses actes de tyrannie, donnait à chaque instant, des ordres exterminateurs pour dépeupler et démolir une des plus belles villes de l'Europe. Dans ce conseil infernal, on délibérait si l'on ne ferait pas jouer la mine, pour hâter la destruction et faire disparaître sur-le-champ tous les détenus dont les caves étaient remplies. Ce projet avait déjà été énoncé par Collot d'Herbois dans le sein même de la convention. On ne s'y arrêta cependant pas, et la résolution fut prise de tirer des canons à mitraille sur les prisonniers condamnés à mort.
En exécution de cette horrible détermination, soixante-neuf jeunes gens, amenés des prisons de Roanne, furent conduits aux Brotteaux. On les place garrottés deux à deux, entre deux fossés parallèles, bordés en dehors par des soldats tenant à la main leur sabre nu. Les malheureuses victimes se trouvent à la suite les unes des autres, dans la direction des canons braqués devant eux; ils voient sans frémir, cet appareil effroyable, et reçoivent en chantant, la décharge meurtrière qui déchire leurs membres, et laisse plusieurs d'entre eux encore vivans sur la place. Les soldats franchissent les fossés, et les achèvent à coups de sabres. Deux heures après cette affreuse canonnade, tous ces martyrs n'avaient pas cessé de vivre.
Le lendemain, ce genre de supplice devait s'essayer d'une autre manière, sur un nombre déterminé de deux cent huit personnes rassemblées dans la même prison. Pendant la nuit, quinze d'entre elles parvinrent à s'échapper. Pour remplir ce déficit, on imagine de prendre des commissionnaires du dehors, et plusieurs autres prisonniers qui se trouvent avec les condamnés; on les garotte, on les emmène sans vouloir rien entendre. Tous comparaissent devant la commission révolutionnaire, qui ne daigne pas même les interroger. En vain des réclamations se font entendre, même de la part de ceux qui ont été pris pour d'autres; on ne les écoute point, ils sont tous traînés au supplice. Cependant les hommes chargés de l'exécution, comptent les victimes sur le Pont-Morand, pour s'assurer si le nombre de deux cent huit est complet; il s'en trouve deux cent dix. On va consulter Collot d'Herbois.—«Qu'importe, répond-il, qu'il y en ait deux de plus; s'ils passent aujourd'hui, ils ne passeront pas demain.» Tous sont traînés alors au lieu de l'exécution. Leurs mains sont liées derrière le dos par une corde qu'on attache à un cable fixé à chacun des arbres d'une longue allée de saules; ils ont en face les soldats qui vont les fusiller, et deux canons prêts à vomir la mort sur eux. Le signal est donné, leurs membres sont dispersés; les cables qui les retiennent sont brisés, et quelques malheureux, quoique mutilés, peuvent fuir encore; la cavalerie les atteint, et les hache à coups de sabre. Les crosses, les baïonnettes, tout est en mouvement pour achever ce que n'ont pu exterminer le plomb et la mitraille; et cette exécution elle-même demeura cruellement incomplète; plusieurs des victimes respiraient encore le lendemain.
Dans ces expéditions en masse qui eurent lieu à plusieurs reprises, quelques personnes parvinrent à s'échapper par d'heureux hasards, et parvinrent à se réfugier en Suisse.
Nous allons citer quelques traits particuliers qui excitent la pitié, l'horreur ou l'admiration, et quelquefois ces trois sentimens à la fois. Un officier municipal, nommé Laurenson, avait été mis sur la liste des condamnés, quoique sa commune eût réclamé sa liberté avec énergie. On le conduisait au supplice, malgré ses réclamations; déjà le bourreau l'étendait sur la fatale planche, lorsqu'un gendarme apporta sa grâce. Aussitôt Laurenson est détaché; mais l'infortuné avait perdu la raison. _Ma tête n'est-elle pas à terre?_ disait-il dans son égarement. _Ah! qu'on me la rende..... Ne voyez-vous pas mon sang qui fume? Il coule près de moi et sur mes souliers..... Voyez ce gouffre ou sont entassés tous ces corps..... Retenez-moi, je vais y tomber._
Une femme octogénaire, nommée Martinon, malade au point de ne pouvoir se soutenir sur la voiture qui conduisait au supplice, y fut jetée comme un ballot, et, au moyen de cordes, on l'attacha avec force, de crainte qu'elle ne vînt à rouler à terre. Plus elle faisait entendre ses cris plaintifs, plus on la serrait violemment. Après quelques instans de marche, la voiture ayant éprouvé une secousse, le ventre de la malheureuse s'ouvrit, ses entrailles en sortirent, et elle expira.
Au milieu de ce délire féroce, on voyait éclater des actes du plus grand courage, même dans le sexe le plus faible et dans l'âge le plus tendre. Une jeune fille de seize ans, nommée Marie Adriam, s'était habillée en homme, et avait servi dans l'artillerie pendant le siége de la ville. «Comment, lui dirent les juges, as-tu pu braver le feu, et tirer le canon contre ta patrie?—C'était au contraire pour la défendre, répondit-elle.» Une autre jeune fille du même âge refusait de porter la cocarde nationale; on l'interrogeait sur son refus.—Ce n'est point, dit-elle, la cocarde que je hais; mais, comme vous la portez, elle déshonorerait mon front.» Un des juges fait signe au guichetier d'attacher une cocarde au bonnet de la jeune fille. «Va, lui dit-il ensuite, en portant celle-là tu es sauvée.» La courageuse prisonnière se lève avec sang-froid, détache la cocarde, ne répond que par ces mots: _Je vous la rends_, et marche au supplice.
Une autre jeune fille, dans les transports du désespoir, entra dans la salle du tribunal, en s'écriant: «Mes frères sont fusillés, vous venez de faire périr mon père, je n'ai plus de famille; que faire seule au monde? Je m'y déteste: mettez un terme à mon malheur; de grâce, faites-moi périr.» Elle était aux genoux des juges, en leur adressant cette prière. Ils ne purent rester insensibles à sa douleur, et la firent retirer.
On vit aussi des traits du plus généreux dévoûment. Des billets, dits _papier obsidional_, avaient été fabriqués pendant le siége dans l'imprimerie des frères Bruyset, et portaient la signature de l'aîné. Il fut dénoncé, et mis en jugement; mais, comme il était malade, son frère se présenta pour lui. Quand on lui demanda si la signature portée sur les billets était bien la sienne, il se contenta de répondre, sans autre explication: «C'est bien la signature _Bruyset_!» et, par cette équivoque généreuse, sauva son frère, en se sacrifiant pour lui.
Un autre Lyonnais, nommé Badger, avait un frère malade des blessures qu'il avait reçues pendant le siége; il fut arrêté à sa place, et conduit en prison. Un mot, un seul mot pouvait lui sauver la vie; il se tut, fut condamné, et marcha gaîment au supplice.
On admira aussi le courage résigné de quelques prêtres: on exterminait impitoyablement tous ceux que l'on pouvait saisir. «Si votre devoir est de nous condamner, disait l'un d'eux, obéissez à votre loi; la mienne m'ordonne de mourir et de pardonner à mes ennemis.» «Crois-tu à l'enfer? disait le président au curé d'Amplepuy.—Comment en douter, dit-il, puisque je vous vois?»
L'énergie de toutes ces innombrables victimes de la plus odieuse tyrannie étonnait même ceux qui présidaient aux exécutions. Collot d'Herbois, le plus farouche de tous, se plaignait de ce que les Lyonnais avaient puisé, dans l'habitude des périls, l'indifférence de la vie et même le mépris de la mort.
Les mêmes horreurs, à quelques variantes près, furent exercées à Bordeaux, à Marseille et dans les principales villes de France. A Toulon, lorsque cette place eut été reprise sur les Anglais, le 19 décembre 1793, un grand nombre de citoyens de cette ville furent réunis sur une place, où, d'après des ordres donnés, on tira sur eux à mitraille. Le député Fréron, qui assistait à cette terrible exécution, se promenait froidement sur ce champ de carnage, et, s'étant aperçu que quelques-unes des victimes avaient échappé à la mitraille, il s'écria tout haut: _Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent, la république leur pardonne_. Quelques-uns de ces malheureux se relevèrent en effet, et l'ordre fut sur-le-champ donné de les fusiller.
MISSION DE JOSEPH LEBON, A ARRAS, SA PATRIE.
Robespierre, dans sa rage révolutionnaire, ne respecta pas même Arras, sa ville natale. Il semble même qu'il voulût la traiter avec une sévérité toute particulière, en y envoyant Joseph Lebon, son compatriote, l'un de ses sectateurs les plus ardens, avec la mission d'extirper toutes les racines de l'aristocratie. Ce Joseph Lebon, ancien membre de la congrégation de l'Oratoire, avait été successivement maire d'Arras, administrateur du Pas-de-Calais, et en dernier lieu, député à la convention nationale.
Joseph Lebon ne tarda pas à se rendre digne de celui qui l'avait choisi. Il couvrit sa patrie de sang et de carnage. Il faisait tout à la fois parade d'apostasie, de libertinage et de cruauté, et se vantait d'avoir acquis une réputation incomparable de scélératesse parmi les commissaires de la convention. Effrayé de la présence des Autrichiens dans les environs du département du Pas-de-Calais, le comité de salut public avait investi ce proconsul de pouvoirs illimités, avec ordre de prendre dans son énergie toutes les mesures commandées par le salut de la république. Ces ordres ne furent que trop fidèlement suivis. De là, tant de spoliations, de meurtres, et d'atrocités de toutes espèces. Nous allons relater quelques-uns de ses crimes, pris entre mille plus épouvantables les uns que les autres.
Un jour, la dame Desvignes et sa fille, étaient assises sur le rempart d'Arras, occupées à lire _Clarisse Harlowe_. Lebon s'approcha d'elles sans être aperçu, lâcha un coup de pistolet à leurs oreilles, et sans leur donner le temps de revenir de leur frayeur, poussa la fille, la renversa, arracha le livre des mains de la mère, et menaça de l'assommer avec le pommeau de son sabre. Il ordonna ensuite à la jeune personne d'ôter le voile qui couvrait sa gorge, y plongea sa main insolente, et joignant la cruauté à la lubricité, la retira teinte de sang. Puis il enleva à ces femmes leurs boucles d'argent, se fit remettre leur portefeuille, et y ayant trouvé quelques gravures provenant d'un almanach, il prétendit qu'il y reconnaissait des signes de la royauté, et les conduisit lui-même dans une maison d'arrêt. La mère et la fille furent mises en liberté le lendemain; heureusement pour elles que le tyran se souvint qu'il était ivre, lorsqu'il les avait arrêtées.
Lebon fit assassiner le sieur Duvieux-Fort, parce qu'on avait trouvé chez lui un perroquet qui disait: _Vive le roi_. Lebon fit tenir cette victime sous le tranchant de la guillotine, pendant le temps qu'on lisait la nouvelle d'une victoire à la multitude assemblée. Pour justifier la barbarie de cet acte, il disait qu'il en avait agi ainsi, afin que les ennemis de la république mourussent avec la douleur d'avoir été les témoins de ses triomphes.
Deux jeunes gens, dont l'un nommé Vaillan, et l'autre, fils du maître de poste de Lens, avaient été conduits, à dix heures du matin, sur la place des exécutions, et garrottés au pied des échafauds. Ils restèrent exposés pendant deux heures aux injures de la populace; on les couvrit d'ordures, on brûla leurs habits. L'un d'eux perdit connaissance; le bourreau lui jeta un seau d'eau sur la figure. Sept individus, condamnés à mort, arrivèrent, et furent exécutés en leur présence. Ces deux infortunés étaient couverts du sang des victimes. Puis le bourreau, tenant la tête du dernier supplicié, l'approcha des lèvres mourantes des deux patiens, qui ne furent exécutés qu'après cette déchirante et longue agonie.
Une pauvre villageoise allaitait un petit enfant, sur la porte de sa chaumière; elle n'avait pas de cocarde; un des agens de Lebon lui en fait le reproche, en la menaçant de la guillotine.—Pour ça, dit la paysanne, dans son patois picard; je reviens des champs, je vais y retourner; je n'ai besoin de cocarde pour travailler.—Quoi! tu réponds! reprend l'agent; je vais à Arras, et je te ferai guillotiner.—Eh bien! va; si tu me fais guillotiner pour ça, on a bien raison de dire qu'on en guillotine à Arras qui sont aussi innocens que l'innocent que je tiens dans mes bras.» L'agent rendit compte des propos de cette pauvre femme, qui, peu de jours après, fut incarcérée et guillotinée.
On connaît l'horrible histoire de cette infortunée à qui, pour prix de son déshonneur, Lebon promit de rendre son mari qu'il avait destiné au supplice. Lorsqu'elle crut revoir son époux, d'après la parole qui lui avait été donnée, on conduisait ce malheureux à l'échafaud. Elle court éplorée chez Lebon, croyant que cette exécution est une méprise; le bourreau ne lui répond rien, mais lui présente dérisoirement un assignat de cent sous, comme salaire de ses faveurs, et la met à la porte.
Chaque jour, après son dîner, il assistait au supplice de ses victimes. Il fit placer un orchestre près de la guillotine, et ordonna au tribunal, de condamner à mort tous ceux qui s'étaient distingués par leurs richesses ou par leurs talens. Dans la salle de spectacle, il prêchait la loi agraire, le sabre à la main. «Sans-culottes, dit-il un jour, dénoncez hardiment, si vous voulez quitter vos chaumières; c'est pour vous qu'on guillotine. Vous êtes pauvres; n'y a-t-il pas près de vous quelque noble, quelque riche, quelque marchand? Dénoncez donc, et vous aurez sa maison.»
Une des rues de la ville qui était sa patrie fut entièrement dépeuplée par lui. Tous ceux qui l'habitaient furent envoyés à l'échafaud. Cambrai, et les autres villes du département, furent également les théâtres de ses fureurs. Mais quand le régime de la terreur fut passé, quand Robespierre eut succombé sous les coups de ses anciens complices, des voix enhardies par quelques députés, vinrent dénoncer le misérable Lebon, à la barre de la convention. Alors furent révélés la plupart des actes atroces dont il s'était rendu coupable. Bourdon de l'Oise, l'attaqua le premier: «Voilà, dit-il, le bourreau dont se servait Robespierre.» C'est bien à lui, s'écria André Dumont, que l'on peut dire: _Monstre, va cuver dans les enfers, le sang de tes victimes!_—Il n'est pas étonnant, répondit Joseph Lebon, que la calomnie s'attache à un représentant qui a sué.....—Tu as sué le sang, s'écria Poultier.—Tu dînais avec le bourreau, ajouta Bourdon de l'Oise.
On fait monter de quinze cents à deux mille le nombre des personnes assassinées à Arras et à Cambrai, pendant la mission de Joseph Lebon. Ce monstre fut puni enfin de ses crimes. Par jugement du tribunal d'Amiens, il fut exécuté dans cette ville, le 13 vendémiaire an 4 (5 octobre 1796). Il fut conduit à l'échafaud, revêtu d'une chemise rouge, costume des assassins condamnés. Lorsqu'on voulut lui mettre cette chemise, il s'écria, quoiqu'il fût ivre d'eau-de-vie: «Ce n'est pas moi qui dois l'endosser, il faut l'envoyer à la convention, dont je n'ai fait que suivre les ordres.»
Il faut ajouter à ses crimes qu'il avait dérobé plus de cinq cent mille livres, sous les scellés qu'il avait fait mettre sur les effets des prisonniers. Ce scélérat avait trente ans, lorsque la société fut délivrée de sa présence.
TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.
CONDAMNATION DES GIRONDINS; DÉTAILS SUR LEURS DERNIERS MOMENS. MORT DE MADAME ROLAND ET DE BAILLY. AUTRES VICTIMES.
L'établissement du gouvernement révolutionnaire légalisa le système de la terreur. Le massacre des bons citoyens continua avec une effrayante activité; mais on le subordonna à une sorte de régularité dérisoire qui offrait quelque chose de plus formidable encore. Les hommes les plus vils, les plus sanguinaires, avaient été choisis pour siéger dans ce tribunal de mort. Il n'y avait aucune pitié à attendre de ces magistrats de sang. C'était un Fouquier-Tinville qui y remplissait les fonctions d'accusateur public, fonctions qu'il exerça avec un acharnement sans exemple contre tout ce qui portait un nom connu, contre tout ce qui avait acquis des droits à l'estime générale.
Quelques traits feront encore mieux connaître cet homme sans moralité comme sans entrailles. On avait amené devant son tribunal un citoyen nommé Gamache; l'huissier observa qu'il n'était pas l'accusé qu'on avait eu l'intention de traduire en justice. «Peu importe, répondit Fouquier, celui-ci vaut autant que l'autre.» Et il l'envoya à la mort. Rosset de Fleury avait écrit au tribunal pour lui annoncer qu'il partageait les opinions de sa famille, qui venait de périr, et qu'il demandait à partager son sort. Fouquier, en recevant cette lettre, s'écria: «Ce monsieur est bien pressé; mais je suis charmé de le satisfaire.» Fleury fut amené au tribunal, condamné comme complice de gens qu'il n'avait jamais vus, livré au supplice, revêtu d'une chemise rouge, comme assassin de Collot d'Herbois. Une veuve Maillet avait été présentée aux juges au lieu de la duchesse de Maillé qu'on avait cru arrêter. Dans l'interrogatoire, Fouquier s'aperçut de l'erreur. «Ce n'est pas toi qu'on voulait juger, lui dit-il, mais c'est égal; autant vaut que tu y passes aujourd'hui que demain.» Madame de Sainte-Amarante, et sa fille, l'une des plus belles femmes de la capitale, avaient montré le plus grand courage dans leurs réponses et en écoutant leur arrêt. Fouquier fut irrité de leur fermeté. «Voyez, s'écria-t-il, quel excès d'effronterie; il faut que je les voie monter sur l'échafaud, pour m'assurer si elles conserveront leur caractère, dussé-je me passer de dîner.» Un vieillard, paralysé de la langue, ne pouvait répondre aux questions qui lui étaient faites. Fouquier, apprenant la raison de son silence, répondit: «Ce n'est pas la langue qu'il me faut, c'est la tête.» C'était lui qui disait que les jurés venaient de faire _feu de file_, lorsqu'ils avaient condamné en masse un grand nombre d'accusés, sans les entendre.
Les confrères de Fouquier-Tinville étaient en tout dignes de lui. Les Dumas et les Coffinhal le secondaient merveilleusement. On connaît le mot féroce de Dumas, président du tribunal révolutionnaire, qui, interrogeant une femme plus que sexagénaire, et ne pouvant en obtenir de réponse, à cause de sa surdité, dit au greffier: «Écrivez qu'elle a conspiré _sourdement_.» On se rappelle aussi la lâcheté de Coffinhal, qui, après avoir prononcé la sentence de mort d'un maître en fait d'armes, lui dit: _Pare cette botte-là, si tu peux_.
Que de victimes tombèrent sous les coups de ces juges-bourreaux! La hache révolutionnaire n'avait pas un seul moment de repos. Les plus illustres têtes tombaient tour à tour sur l'échafaud; les places publiques étaient inondées de sang. Il n'entre point dans notre plan de nous arrêter à décrire les exécutions de tant d'innocens; nous nous bornerons à retracer les derniers momens de plusieurs de ces infortunés.
Les girondins, ces députés éloquens et généreux qui s'étaient opposés de toutes leurs forces au projet insurrectionnel du 10 août, qui avaient protesté énergiquement contre les massacres, qui avaient montré quelque pitié pour Louis XVI, qui s'étaient montrés constamment en opposition avec toutes les mesures révolutionnaires, devaient, par la nature même des choses, se trouver en butte à toute la rage des jacobins. Pour assurer leur perte, on les accusa de conspiration, de projet de guerre civile.
La plupart de ces députés, du moins tous ceux qui avaient coopéré activement au soulèvement de quelques provinces, n'étaient pas sous la main de leurs ennemis. On résolut d'arrêter sans distinction tous ceux qui leur étaient unis par l'amitié ou par la communauté d'opinion. Vingt-un d'entre eux furent arrêtés et mis en jugement; tous à la fleur de l'âge, dans la force du talent, quelques-uns même dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté; c'étaient Brissot, Gardien, Lasource, Vergniaud, Gensonné, Lehardy, Mainvielle, Ducos, Boyer-Fonfrède, Duchastel, Duperret, Carra, Valazé, Lacase, Duprat, Sillery, Fauchet, Lesterpt-Beauvais, Boileau, Antiboul, et Vigée.
«Gensonné était calme et froid, dit M. Thiers; Valazé, indigné et méprisant; Vergniaud était plus ému que de coutume; le jeune Ducos était gai; et Fonfrède, qu'on avait épargné dans la journée du 2 juin, parce qu'il n'avait pas voté pour les arrestations de la commission des douze, et qui, par ses instances réitérées en faveur de ses amis, avait mérité depuis de partager leur sort, Fonfrède semblait, pour une si belle cause, abandonner avec facilité, et sa grande fortune, et sa jeune épouse, et sa vie.»
On n'eut pas de peine à trouver de faux témoins pour attester la complicité des girondins avec les massacreurs de septembre. Fabre d'Églantine, devenu suspect, pour cause d'agiotage, avait besoin de se populariser; il appuya cette accusation avec perfidie. Vergniaud, n'y résistant pas davantage, s'écria avec indignation: «Je ne suis pas tenu de me justifier de complicité avec des voleurs et des assassins.»