Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 12
Arrivés à Orléans, ils éprouvèrent une assez vive opposition de la part de la garde nationale de cette ville; celle-ci ne voulait pas céder son poste aux nouveaux venus. Enfin, pour tout concilier, il fut convenu que les Orléanais consentiraient que les prisonniers fussent conduits à Paris. Aussi, les Parisiens et les Marseillais s'emparèrent des prisonniers, et, après avoir pillé leurs effets, jetèrent ces malheureux pêle-mêle dans de mauvaises charrettes que l'on fit partir sans délai. Parmi ces prisonniers accusés de haute trahison, se trouvaient Brissac, chef de la garde constitutionnelle, licenciée sous la législative; Delessart et d'Abancour, anciens ministres, et plusieurs évêques.
Nous avons dit qu'il s'était formé dans Paris une troupe d'assassins que les massacres des premiers jours du mois avaient familiarisés avec le sang. Le 9, on apprit que les prisonniers d'Orléans devaient arriver le 10 à Versailles. Aussitôt, soit que de nouveaux ordres fussent donnés à la bande des égorgeurs, soit que leur ardeur sanguinaire fût réveillée par la nouvelle de cette arrivée, ils envahirent Versailles du 9 au 10. A l'instant même, le bruit se répandit que de nouveaux massacres allaient être commis. Le maire de Versailles prit toutes les précautions pour prévenir de tels malheurs. Le président du tribunal criminel courut à Paris avertir le ministre Danton du danger qui menaçait les prisonniers; mais il n'obtint qu'une réponse à toutes ses instances: «_Ces hommes-là sont bien coupables_.—Soit, répliqua le président, mais la loi seule doit en faire justice.—Eh! ne voyez-vous pas, reprit Danton d'une voix terrible, que je vous aurais déjà répondu d'une autre manière si je le pouvais? Que vous importent ces prisonniers? Retournez à vos fonctions, et ne vous occupez plus d'eux.»
Le lendemain, les prisonniers arrivèrent à Versailles, au milieu des imprécations d'une multitude d'hommes inconnus, ameutés sur leur passage. A peine furent-ils arrivés à la grille qu'il fallait passer pour arriver à la ménagerie, où ils devaient être conduits, que des cris _à bas les têtes_ se firent entendre.
Cette foule se précipita sur les voitures, parvint à les entourer et à les séparer de leur escorte, enleva le maire de Versailles, nommé Lacoste, qui voulait généreusement se faire tuer à son poste, et massacra les malheureux prisonniers au nombre de cinquante-deux. Là, périrent Delessart, d'Abancour et Brissac. L'évêque du Mans, fut assassiné par un homme et une femme. On rapporte que cette tigresse coupa un doigt de la main du prélat, le mit dans une fiole pleine d'esprit-de-vin et la conserva comme un fétiche. On coupa la tête à la plupart de ces victimes, on mit leurs cadavres en lambeaux, et leurs restes encore palpitans furent accrochés à la grille du palais des rois de France.
Après cet égorgement, la multitude courut aux prisons de la ville et y assassina tous ceux qui s'y trouvaient, sans éprouver la moindre résistance. Sept prêtres furent confondus dans cette tuerie. Ces exécutions furent une imitation des scènes de Paris dans laquelle on parodia aussi les formes judiciaires.
«Ce dernier événement, dit M. Thiers, arrivé à cinq jours d'intervalle du premier, acheva de produire une terreur universelle. A Paris, le comité de surveillance ne ralentit point son action: tandis que les prisons venaient d'être vidées par la mort, il recommença à les remplir en lançant de nouveaux mandats d'arrêt. Ces mandats étaient en si grand nombre, que le ministre de l'intérieur, Roland, dénonçant à l'assemblée ces nouveaux actes arbitraires, put en déposer cinq à six cents sur le bureau, les uns signés par une seule personne, les autres par deux ou trois au plus, la plupart dépourvus de motifs et fondés le plus souvent sur le simple soupçon d'_incivisme_.»
LES VICTIMES DE VERDUN.
Il serait impossible d'énumérer toutes les têtes innocentes qui tombèrent sous la hache révolutionnaire. On pourra s'en faire une idée par approximation, quand on saura qu'à une époque où sur tous les points de la France, les échafauds avaient fait couler des flots de sang français, peu de temps avant le supplice de Robespierre, le nombre des détenus, tant à Paris que dans les provinces, s'élevait encore à près de quatre cent mille. Ce fait était attesté par les listes et les registres qui étaient alors au comité de sûreté générale. Comment serait-il possible de raconter en détail toutes les infortunes privées dont se composait le malheur général? Il faudrait plusieurs volumes pour narrer les horreurs qui se commirent sur toute l'étendue de notre malheureux pays; et, malgré l'intérêt que nous inspirent naturellement les martyrs de cette époque de crimes et de gloire, il serait bien difficile d'éviter l'écueil de la monotonie. Aussi, nous bornons-nous à reproduire les scènes les plus capitales par l'importance et l'illustration des personnages qui y figuraient, ou celles dont les détails méritent une mention particulière.
A ce dernier titre, le fait suivant est bien digne d'être recueilli. Trente-huit habitans de Verdun furent traînés à Paris et traduits devant le tribunal révolutionnaire. Parmi ces victimes se trouvaient des femmes qui n'avaient d'autre tort que d'avoir porté des fleurs au roi de Prusse, lors de son entrée dans cette ville. Tous les yeux s'arrêtaient avec attendrissement sur Henriette, Hélène, Agathe Watterin, jeunes, aimables et vertueuses sœurs, filles d'un militaire parvenu aux grades supérieurs par de longs et importans services: leur innocence, leur candeur et leur beauté intéressèrent leurs bourreaux eux-mêmes. Leur crime était d'avoir prêté de l'argent aux émigrés. Fouquier-Tinville, ce farouche accusateur public qui, par ses réquisitoires sanguinaires, seconda si efficacement la faction des égorgeurs, fut néanmoins touché à leur vue, et tenta de les sauver. Il leur insinua qu'elles n'avaient qu'à nier le fait dont on les accusait, et qu'elles obtiendraient leur liberté. Bien convaincues d'avoir fait une bonne action, ces jeunes filles refusèrent de se prêter à un désaveu; leur mort fut un des crimes de cette époque révolutionnaire, qui excita le plus d'indignation, et qui prépara la chûte des tyrans.
Sophie Tabouillot, fille de l'ancien procureur-du-roi au bailliage de Verdun, et Barbe Henri, fille d'un président au même tribunal, furent aussi comprises dans cette horrible procédure. Comme elles avaient à peine quatorze ans, elles ne furent point condamnées à mort, mais seulement à une exposition de six heures sur la place publique, et à vingt années de détention à la Salpêtrière. L'odieux de ce jugement remplit d'indignation le côté modéré de la convention, qui parvint à s'emparer de l'autorité. Après la chûte de Robespierre, ces deux jeunes infortunées furent rendues à la liberté.
Delille en célébrant le courage héroïque déployé par les femmes pendant l'effroyable régime de la terreur, s'est plu à décerner un poétique hommage aux admirables jeunes filles dont nous venons de parler; voici quelques-uns des beaux vers qu'il a consacrés à leur mémoire.
O vierges de Verdun! jeunes et tendres fleurs, Qui ne sait votre sort, qui n'a plaint vos malheurs? Hélas! lorsque l'hymen préparait sa couronne, Comme l'herbe des champs, le trépas vous moissonne; Même heure, même lieu vous virent immoler. Ah! des yeux maternels quels pleurs durent couler! Mais vos noms sans vengeur, ne seront pas sans gloire; Non: si ces vers touchans vivent dans la mémoire, Ils diront vos vertus. C'est peu: je veux un jour Qu'un marbre solennel atteste notre amour.
• • • • • • • • • • • • • • • • • • Mais s'il est quelque lieu, quelques vallons déserts, Épargné des tyrans, ignoré des pervers, Là, je veux qu'on célèbre une fête touchante, Aimable comme vous, comme vous innocente. De là, j'écarterai les images de deuil, Là ce sexe charmant dont vous êtes l'orgueil, Dans la jeune saison, reviendra chaque année, Consoler par ses chants votre ombre infortunée; «Salut, objets touchans, diront-elles en chœur, Salut, de notre sexe irréparable honneur! Le temps qui rajeunit et vieillit la nature, Ramène les zéphirs, les fleurs et la verdure; Mais les ans, dans leur cours, ne ramèneront pas Une vertu si rare unie à tant d'appas. Espoir de vos parens, ornement de votre âge, Vous eûtes la beauté, vous eûtes le courage; Vous vîtes sans effroi le sanglant tribunal; Vos fronts n'ont point pâli sous le couteau fatal. Adieu, touchans objets, adieu. Puissent vos ombres Revenir quelquefois dans ces asiles sombres! Pour vous le rossignol prendra les plus doux sons, Zéphyr suivra vos pas, Écho dira vos noms. Adieu: quand le printemps reprendra ses guirlandes, Nous reviendrons encor vous porter nos offrandes; Aujourd'hui recevez ces dons consolateurs, Ces hymnes, nos regrets, nos larmes et nos fleurs.»
MARAT POIGNARDÉ PAR CHARLOTTE CORDAY.
A l'époque de la défaite du parti des girondins, de ce parti si riche en beaux talens et en nobles caractères, qui avait rêvé l'établissement d'une république soumise aux lois et féconde en vertus, parut un moment sur la scène politique une jeune fille qui, par un acte de courage et de dévoûment, a rendu son nom immortel. Elle se nommait Charlotte Corday d'Armans. Elle était âgée de vingt-cinq ans, et joignait à une grande beauté une âme ferme et indépendante. Selon quelques-uns, elle aurait eu des sentimens très-monarchiques; mais cette opinion est contredite par des lettres que Charlotte Corday écrivit dans un temps où elle n'avait plus rien à dissimuler, et dans lesquelles elle montre une exaltation toute républicaine. Ses mœurs étaient pures, mais son esprit était inquiet et entreprenant. Les girondins, proscrits, avaient fait insurger plusieurs départemens; Charlotte Corday crut que la mort des principaux chefs des oppresseurs de la nation assurerait infailliblement le succès de cette insurrection; elle se dévoua pour cette entreprise, s'applaudissant de pouvoir consacrer à sa patrie une vie qui n'était utile à personne.
Pour ne pas être entravée dans l'exécution de son dessein, elle trompa son père, et lui écrivit que les troubles de la France, devenant de jour en jour plus effrayans, elle allait chercher un refuge en Angleterre. Elle se procura un passeport pour se rendre à Paris, mais avant de partir, elle alla trouver Barbaroux, l'un des députés proscrits, qui se trouvait alors à Caen, et lui demanda une lettre de recommandation auprès du ministre de l'intérieur, ayant, disait-elle, des papiers à réclamer pour une de ses parentes. Barbaroux lui donna une lettre pour le député Duperret, ami du ministre. Il fut touché de son enthousiasme républicain et de sa beauté; mais malgré cette sympathie, la jeune fille ne crut point devoir lui confier ses projets.
Arrivée à Paris, Charlotte Corday se rend chez Duperret, et lui communique la lettre de Barbaroux. On prend jour pour aller chez le ministre. Charlotte ne s'en souciait nullement; ce n'était point là le but de son voyage. Elle songea donc à choisir sa première victime. Son poignard hésita long-temps entre Danton et Robespierre; mais il donna la préférence à Marat, le chef des anarchistes, le principal auteur des mesures les plus sanguinaires, cet être effrayant dont la puissance incompréhensible faisait trembler les généraux à la tête de leurs armées. Charlotte Corday aurait voulu immoler ce monstre au sein même de la convention, au milieu des jacobins, ses dignes amis. Mais, dans ce moment, Marat se trouvait dans un état de maladie qui l'empêchait de siéger à l'assemblée. En conséquence, Charlotte Corday lui écrivit la lettre suivante, sous la date du 12 juillet 1793: «Citoyen, j'arrive de Caen; votre amour pour la patrie, me fait présumer que vous connaîtrez avec plaisir les malheureux événemens qui ont lieu dans cette partie de la république. Je me présenterai chez vous vers une heure; ayez la bonté de me recevoir, et de m'accorder un moment d'entretien; je vous mettrai à même de rendre un grand service à la France.» Cette lettre étant demeurée sans réponse, Marat en reçut une seconde qui en annonçait une précédente, écrite dans la matinée. Elle était ainsi conçue: «Je vous ai écrit ce matin, Marat; avez-vous reçu ma lettre? Je ne puis le croire, puisqu'on m'a refusé votre porte; j'espère que du moins vous m'accorderez une entrevue. Je vous le répète, j'arrive de Caen; j'ai à vous révéler les secrets les plus importans pour le salut de la république. D'ailleurs, je suis persécutée pour la cause de la liberté; je suis malheureuse, il suffit que je le sois, pour avoir droit à votre protection.»
Cette lettre produisit son effet. Le 13 juillet, Charlotte Corday se présente chez Marat, à huit heures du soir. La gouvernante, jeune femme de vingt-sept ans, avec laquelle Marat vivait maritalement, refuse d'abord de l'introduire. Mais Marat, qui avait compris, par leur altercation, que c'était la personne dont il avait reçu deux lettres, ordonne qu'on la fasse entrer. Il était alors dans son bain. Charlotte Corday entre; elle engage la conversation sur ce qui se passe dans le Calvados. Marat lui demande les noms des députés qui se trouvent à Caen, à Évreux; il les écrit sous sa dictée, en ajoutant: «C'est bien, sous peu de jours, ils iront tous à la guillotine.—A la guillotine! répond Charlotte Corday, indignée; en même temps, elle s'arme d'un large couteau qu'elle tenait caché sous sa robe, frappe Marat sous le sein gauche, et enfonce le fer jusqu'au cœur. Le monstre expirant ne peut faire entendre que ce seul cri: _A moi! A moi! Ma chère amie!_ La gouvernante accourt avec d'autres personnes; on voit Marat plongé dans son sang, et la jeune Corday, calme et immobile. N'osant la saisir, on la renverse d'un coup de chaise, on la foule aux pieds. Le tumulte attire du monde. La foule prodigue ses invectives et ses outrages à Charlotte, qui les brave avec dignité. Enfin, des membres de la section, accourus au bruit, frappés de sa beauté et de son courage, l'enlèvent du milieu de cette multitude prête à la déchirer, et la conduisent dans les prisons de l'Abbaye, où elle avoue, non comme un crime, mais comme une belle action, le meurtre de Marat.»
Toutefois, cette mort d'un tyran obscur mais formidable, ne couronna pas les généreuses espérances de Charlotte Corday. Elle avait cru contribuer à relever le parti de la gironde, et à sauver la patrie des fureurs des anarchistes; le meurtre de Marat fut, au contraire, l'arrêt de mort des députés proscrits; on les déclara instigateurs et complices de la jeune Corday. On ne rougit pas de décerner à l'homme qui avait donné le signal de tant de massacres la qualification de martyr. Marat devint une divinité infernale, à laquelle on devait sacrifier bien des victimes humaines. Un nommé Brochet, de la section de Marat, juré au tribunal révolutionnaire, avait été tellement fanatisé par ce misérable, que dans une ridicule prière qu'il avait composée et fait imprimer, il avait confondu Jésus-Christ avec Marat, et partageait entre eux ses adorations. On y lisait ces mots: _Cœur Jésus, cœur Marat; ô sacré cœur de Jésus! ô sacré cœur de Marat!_ Le club des Cordeliers éleva un autel au cœur de Marat. A la convention, aux Jacobins, il fut décidé que l'on rendrait des honneurs extraordinaires à la dépouille de Marat. Toutes les sociétés populaires, toutes les sections, s'associèrent à cette résolution dite patriotique; on lui déféra même les honneurs du Panthéon, bien que la loi ne permît d'y transporter un individu que vingt ans après sa mort. Son corps resta exposé pendant plusieurs jours; il était découvert, et on voyait la blessure qu'il avait reçue. Les sociétés populaires, les sections, venaient processionnellement jeter des fleurs sur son cercueil. Chaque président prononçait un discours. La section de la République vint la première: «Il est mort, s'écrie son président, il est mort, l'ami du peuple..... Il est mort assassiné! Ne prononçons point son éloge sur ses dépouilles inanimées; son éloge, c'est sa conduite, ses écrits, sa plaie sanglante, et sa mort!..... Citoyennes, jetez des fleurs sur le corps pâle de Marat! Marat fut notre ami, il fut l'ami du peuple; c'est pour le peuple qu'il a vécu, c'est pour le peuple qu'il est mort.» Après ces paroles, de jeunes filles font le tour du cercueil, et jettent des fleurs sur le corps de Marat. L'orateur reprend: «Mais c'est assez se lamenter; écoutez la grande âme de Marat, qui se réveille et vous dit: «Républicains, mettez un terme à vos pleurs;..... les républicains ne doivent verser qu'une larme, et songer ensuite à la patrie. Ce n'est pas moi qu'on a voulu assassiner, c'est la république; ce n'est pas moi qu'il faut venger, c'est la république, c'est le peuple, c'est vous.»
«Toutes les sociétés, toutes les sections, dit M. Thiers, vinrent ainsi l'une après l'autre autour du cercueil de Marat; et si l'histoire rappelle de pareilles scènes, c'est pour apprendre aux hommes à réfléchir sur l'effet des préoccupations du moment, et pour les engager à bien s'examiner eux-mêmes, lorsqu'ils pleurent les puissans, ou maudissent les vaincus du jour.»
Pendant ce temps, on instruisait, avec la célérité des formes révolutionnaires, le procès de Charlotte Corday. Deux députés furent impliqués dans cette affaire; Duperret, qui avait eu des rapports avec la prévenue, et l'abbé Fauchet, ancien évêque, accusé d'avoir été vu dans les tribunes de la convention avec Charlotte Corday.
Conduite devant le tribunal, cette fille ne démentit pas un seul instant son caractère. Après la lecture de l'acte d'accusation, on allait procéder à l'audition des témoins. Charlotte Corday interrompit le premier qui fut appelé, et, ne lui laissant pas le temps de commencer sa déposition: «C'est moi, dit-elle, qui ai assassiné Marat.—Qui vous a engagée à commettre cet assassinat? lui demanda le président.—Ses crimes.—Qu'entendez-vous par ses crimes?—Les malheurs dont il a été cause depuis la révolution.—Qui sont ceux qui vous ont engagée à cette action?—Moi seule, répond fièrement la jeune fille; je l'avais résolue depuis long-temps, et je n'aurais jamais pris conseil des autres pour une pareille action. J'ai voulu donner la paix à mon pays.—Quelles étaient vos intentions en tuant Marat?—De faire cesser les troubles et de passer en Angleterre, si je n'eusse pas été arrêtée.—Y avait-il long-temps que vous aviez formé ce projet?—Depuis le jour de l'arrestation des députés du peuple.—Où avez-vous appris que Marat était un anarchiste?—Dans les journaux, et j'y ai vu qu'il pervertissait la France. J'ai tué un homme pour en sauver cent mille. J'étais républicaine bien long-temps avant la révolution, et je n'ai jamais manqué d'énergie.—Mais croyez-vous avoir tué tous les Marat?—Non, reprend tristement l'accusée; non.» Puis elle laisse achever les témoins. A chaque déposant, elle disait: «C'est vrai, le déposant a raison.»
Elle ne se défendit que d'une chose, de sa prétendue complicité avec les girondins; elle ne démentit qu'un seul témoin, la femme qui impliquait Duperret et l'abbé Fauchet dans sa cause. Du reste, l'assassinat étant avoué, les juges et les jurés, qui n'étaient nullement embarrassés pour envoyer à la mort les personnes les plus innocentes, devaient être fort à l'aise pour statuer dans ce procès; cependant ils affectèrent d'épuiser toutes les formalités judiciaires. Elle avait prié un jeune député de la convention du même pays et du même âge qu'elle, de vouloir bien être son défenseur, pour la forme seulement, car elle était certaine d'être condamnée; mais il déclina ce dangereux honneur; et l'avocat Chauveau-la-Garde, nommé d'office par le tribunal, plaida la cause de l'héroïque Charlotte en peu de mots.
«L'accusée, dit-il, avoue avec sang-froid l'horrible attentat qu'elle a commis; elle en avoue avec sang-froid la longue préméditation, elle en avoue les circonstances les plus affreuses; en un mot, elle avoue tout, et ne veut avoir recours à aucune justification. Voilà, citoyens jurés, sa défense tout entière. Ce calme imperturbable et cette entière abnégation de soi-même, et qui n'annoncent aucuns remords, et, pour ainsi dire, en présence de la mort même; ce calme et cette abnégation sublimes, sous un rapport, ne sont pas dans la nature; ils ne peuvent s'expliquer que par l'exaltation du fanatisme politique, qui lui a mis le poignard à la main. Et c'est à vous, citoyens jurés, à juger de quel poids doit être cette considération morale dans la balance de la justice; je m'en rapporte à votre prudence.»
Charlotte Corday remercia avec grâce son défenseur. «Vous avez, lui dit-elle, saisi le véritable côté de la question; c'était la seule manière de me défendre, et la seule qui pouvait me convenir.»
L'accusée entendit sa condamnation à mort avec le même calme qu'elle avait montré pendant son interrogatoire; et cette sérénité ne l'abandonna pas au milieu des huées de la populace rassemblée sur le chemin de son supplice. Elle considérait tous ces furieux avec un sourire de pitié. Sa belle figure conserva, jusqu'au dernier moment, l'incarnat de la rose; elle inspirait tout à la fois de l'admiration, de l'intérêt et de la terreur. Elle fut décapitée le 17 juillet 1793. Le bourreau, féroce par caractère et par fanatisme révolutionnaire, souffleta sa tête sanglante, en la faisant passer, suivant l'usage d'alors, sous les regards des assistans. Ses joues étaient encore vermeilles, et l'on ne manqua pas de dire que c'était de l'affront qu'elle venait d'essuyer.
Cette fille intéressante et généreuse avait écrit à son père pour lui demander pardon d'avoir disposé de sa vie; elle avait aussi adressé à Barbaroux une lettre dans laquelle elle racontait son voyage et son action, avec une grâce charmante, associée à beaucoup d'esprit et d'élévation. Elle lui disait que ses amis ne devaient pas la regretter, car une imagination vive, un cœur sensible, promettent une vie bien orageuse à ceux qui en sont doués. Elle terminait par ces mots: «Quel triste peuple pour former une république! Il faut au moins fonder la paix; le gouvernement viendra comme il pourra.»
Le jeune Adam Lux, député de Mayence à la convention, et ennemi prononcé des jacobins, eut le courage de faire l'apologie de Charlotte Corday; il osa dire aux tyrans la haine qu'ils inspiraient, et leur prédit qu'ils auraient le destin de Marat. Condamné par le tribunal révolutionnaire, il remercia ses juges, et leur dit: _Enfin, je vais donc devenir libre_. Il monta avec fermeté à l'échafaud le 5 novembre 1793.
EXÉCUTIONS SANGUINAIRES A LYON, A MARSEILLE ET A BORDEAUX.
La ville de Lyon, suivant la généreuse impulsion qui avait été donnée aux provinces par le parti des girondins, s'était insurgée contre l'autorité tyrannique de la convention. Des populations entières, arrachées de leurs foyers par le paralytique Couthon et plusieurs autres agens du gouvernement révolutionnaire, vinrent se ruer en masse sur cette malheureuse cité. Le siége fut terrible: les Lyonnais, sous la conduite du brave Précy, firent des prodiges de valeur, et tinrent long-temps en échec les assiégeans. Enfin, réduits à la famine, ils furent forcés de se rendre le 9 octobre 1793.
La nouvelle de la reddition de cette ville importante, au lieu de désarmer la colère du gouvernement révolutionnaire, porta sa rage jusqu'au plus incroyable délire. On peut en juger par le décret barbare qui fut rendu sur-le-champ par la convention, sur le rapport de Barrère: Voici cet étrange monument historique:
Article 1er. Il sera nommé par la convention nationale, sur la présentation du comité de salut public, une commission de cinq représentans du peuple, qui se transporteront à Lyon sans délai, pour faire saisir et juger militairement tous les contre-révolutionnaires qui ont pris les armes dans cette ville.