Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 11

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Marie-Antoinette fut condamnée à l'unanimité; elle entendit son arrêt de mort sans effroi, le 16 octobre 1793, à quatre heures du matin. Rentrée dans sa prison, elle écrivit à madame Élisabeth, une lettre touchante, qui ne devait pas parvenir à son adresse. Un prêtre constitutionnel s'étant présenté pour lui offrir les derniers secours de la religion, elle refusa de l'entendre; et lorsque les bourreaux entrèrent, cet homme lui ayant dit: «Voilà le moment de demander pardon à Dieu.....» «De mes fautes, reprit-elle; mais de mes crimes, je n'en ai pas commis.» A onze heures, elle sortit de la Conciergerie, vêtue de blanc, témoigna quelque étonnement de ce qu'on ne la conduisait pas au supplice comme Louis XVI, dans une voiture fermée, et monta dans un tombereau, avec l'exécuteur et le prêtre. Elle avait elle-même coupé ses cheveux; ses mains étaient liées derrière le dos. Son dernier vœu, ainsi qu'elle venait de l'écrire à madame Élisabeth, était de mourir avec autant de fermeté que son époux.

La garde nationale formait une double haie sur son passage; l'armée révolutionnaire suivait, et un histrion précédait le cortége, exhortant le peuple à applaudir à la _justice nationale_. Cette exhortation ne fut que trop entendue; le cortége prit le chemin le plus long, passa dans les rues les plus populeuses, et fut plus de deux heures avant d'arriver au lieu du supplice, sur la place fatale où, dix mois auparavant, avait succombé Louis XVI. Partout sur son passage, on entendit des cris féroces et des injures dégoûtantes. Les marches du grand escalier de Saint-Roch étaient couvertes de spectateurs; ils applaudirent avec fureur, lorsque la fatale charrette passa devant eux, et voulant considérer à loisir les traits de la victime, ils la firent arrêter. Elle promenait avec indifférence ses regards sur ce peuple qui, tant de fois, avait applaudi à sa beauté et à sa grâce. Arrivée au pied de l'échafaud, elle aperçut les Tuileries, et parut émue; alors elle se hâta de monter la fatale échelle, et se livra avec courage aux bourreaux. L'infâme exécuteur montra la tête au peuple, comme il faisait toujours, après l'immolation d'une victime illustre.

Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI, survécut sept mois à son infortunée belle-sœur. On l'envoya à la mort le 10 mai 1794. Ce meurtre ne saurait pas trouver un seul motif d'excuse, même en politique. Madame Élisabeth était un ange de bonté; elle n'était connue que par ses bienfaits et ses vertus; et sa condamnation ne put pas même être établie sur les prétextes vulgaires dont on se servait alors. Cette princesse fut jugée et conduite au supplice le même jour, dans une charrette, avec une foule d'autres condamnés qui furent exécutés avant elle. On eût dit que les bourreaux voulaient rendre plus cruels, les derniers momens de la plus innocente victime, en la faisant mourir ainsi la dernière de sa famille et de ses compagnons d'infortune.

Il restait encore entre les mains des tyrans de la France, une personne de la famille royale, qui, trop jeune pour être traitée en criminel et conduite à l'échafaud, devait subir la mort en détail, pour le repos des consciences des bourreaux, ou plutôt (car la conscience des hommes pervers saurait-elle jamais être tranquille?) pour assurer la consommation de leurs projets; c'était le jeune dauphin, fils de Louis XVI. Cet enfant était resté dans la tour du Temple. On avait placé d'abord auprès de lui, à titre de précepteur, un cordonnier, nommé Simon. Cet homme, aidé de sa femme, forçait son élève à chanter la _Carmagnole_ et d'autres chansons du même genre.

Après la retraite de Simon, qui fut rappelé au conseil de la Commune, en janvier 1794, deux autres hommes de cette Commune, veillaient jour et nuit autour du cachot du jeune prince. Dès qu'il faisait nuit, on lui ordonnait de se coucher, parce qu'on ne voulait pas lui donner de lumière. Quelque temps après, lorsqu'il était plongé dans son premier sommeil, un de ces Cerbères lui criait d'une voix effroyable: _Capet, où es-tu, dors-tu_?—Me voilà, disait l'enfant à moitié endormi, et tout tremblant.—Viens ici que je te voie.—Et le petit malheureux d'accourir tout suant et tout nu: «Me voilà, que voulez-vous?—Te voir; va, retourne te coucher, _housse_, _décanille_!» Deux ou trois heures après, l'autre brigand recommençait le même manége, et le pauvre enfant était forcé d'obéir.

Ce royal enfant était dans un lit que l'on ne remuait jamais, et qu'il n'avait pas la force de faire. Son linge et sa personne étaient couverts de puces et de punaises. On ne le changea ni de chemise, ni de bas, pendant plus d'un an. Ses ordures restaient dans la chambre; sa fenêtre, fermée en dedans avec des verroux, n'était jamais ouverte, et l'on ne pouvait tenir dans sa chambre à cause de l'odeur infecte.

Ce jeune prince mourut en juin 1795; son corps était couvert d'ulcères. On crut d'abord qu'il avait été empoisonné; mais il paraît certain que le régime de vie qu'on lui faisait subir, fut la principale cause de sa mort. «Ce malheureux enfant, dit un écrivain, avait une figure céleste; mais il avait le dos courbé dans les derniers momens de sa vie, et il avait perdu presque toutes ses facultés morales; le seul sentiment qui lui restât était la reconnaissance, non pas pour le bien qu'on lui faisait, mais pour le mal qu'on ne lui faisait pas. Sans prononcer une seule parole, il se précipitait au-devant de ses gardiens, leur serrait les mains, et baisait le pan de leur habit.»

PROCÈS DU GÉNÉRAL CUSTINES ET DE SON FILS.

La révolution, devenue la proie des démagogues les plus forcenés qui terrifiaient la France en son nom, envoyait à l'échafaud les plus illustres victimes. Les généraux eux-mêmes, à la tête de leurs armées victorieuses, n'étaient point à l'abri des coups de cette faction sanguinaire. Des hommes, étrangers à l'art de la guerre s'arrogeaient le droit de contrôler leurs opérations militaires, trouvaient dans tous leurs actes des preuves de trahison, produisaient de faux témoins pour les attester, et condamnaient à la mort les serviteurs les plus dévoués de la patrie. L'infortuné Custine fut du nombre de ceux qui éprouvèrent ainsi l'ingratitude du gouvernement populaire.

Adam-Philippe Custines était né à Metz d'une famille noble. Il avait embrassé le parti des armes, et avait obtenu des grades importans, lorsque les suffrages de la noblesse l'appelèrent aux fonctions de député à l'assemblée constituante, où il se distingua par une noble loyauté. Quelques années après, il fut nommé général d'armée, succéda à Dumouriez, qui venait d'abandonner l'armée du Nord, en passant du côté de l'ennemi, et signala son élévation à ce poste par plusieurs actions d'éclat.

D'abord, les deux partis qui divisaient la convention nationale comptaient également sur lui; mais, lorsque sa prédilection pour les amis des idées vraiment libérales fut bien connue, l'horrible faction de Robespierre jura sa perte. Elle ne négligea rien pour contrarier toutes ses opérations, pour aigrir contre lui ses soldats, aussi bien que le peuple; et chaque jour, la feuille sanguinaire de Marat le désignait d'avance comme un traître.

Le 29 juillet 1793, jour auquel un décret de la convention déclara traître à la patrie les députés girondins fugitifs, il fut lui-même décrété d'accusation. La reddition de la ville de Mayence aux Prussiens, fut le prétexte de cette mesure. Custines se trouvait alors à Paris; il s'y était rendu d'après les ordres du conseil exécutif. Quand il eut appris le décret qui le mettait en état d'accusation, loin de chercher à se soustraire par la fuite au danger qui le menaçait, il affecta de se montrer plus qu'à l'ordinaire, et mit plus d'activité dans ses poursuites contre le ministre de la guerre, qu'il accusait devant le gouvernement d'avoir paralysé toutes ses opérations, en lui refusant les secours qu'il lui avait demandés, et en répandant parmi ses soldats l'esprit d'indiscipline et de méfiance.

Cet excès de franchise ne servit qu'à hâter sa perte. On l'accusa de chercher à exciter un soulèvement général dans la capitale. On ordonna son arrestation, et il fut conduit à l'Abbaye, d'où on le transféra, le 31 juillet, à la Conciergerie. Quinze jours après, il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire.

L'acte d'accusation avait été dressé par le trop fameux Fouquier-Tinville. On y voyait figurer les imputations les plus calomnieuses et les plus stupides; on l'accusait d'avoir imité la trahison de Dumouriez; on lui faisait un crime d'avoir improuvé la mort du roi; et, parce qu'il avait fait fusiller quelques soldats qui, lors de la prise de Spire, avaient pillé les boutiques des horlogers, les principales églises, et les maisons religieuses, on l'accusait d'avoir fait fusiller les officiers et les soldats de son armée, pour les fautes les plus légères.

L'accusateur public fit représenter à Custines un billet qui portait sa signature, et qui était daté du 9 avril. «Je ne l'ai point écrit, dit Custines après l'avoir examiné, je ne l'ai point dicté, je ne l'ai point signé; enfin je déclare que je ne le connais pas.»

Les vérificateurs-experts d'écriture déclarèrent effectivement que la signature _Custines_, apposée à ce billet, était imitée d'après une signature de l'accusé, et qu'elle portait tous les signes de contrefaçon.

L'accusé répondit avec une fermeté mêlée d'indignation à tous les griefs que des témoins à charge, inspirés par la haine ou l'ambition, voulaient faire peser sur lui. Plusieurs témoins à décharge eurent le courage de faire l'apologie de Custines, entre autres le général Miranda.

L'audition des témoins étant terminée, l'accusateur public, après avoir fait un rapport succinct des combats de la liberté française contre tous les despotes de l'Europe, fit un parallèle perfide de Custines avec Dumouriez, et récapitula les faits qui avaient été articulés contre l'accusé. Après ce résumé de l'accusateur public, Tronson-Ducoudrai, défenseur de Custines, prévint le tribunal que la défense de son client étant divisée en deux parties, le général allait plaider lui-même la partie relative aux opérations militaires, et qu'ensuite l'avocat plaiderait les autres faits.

Custines passa en revue tous les reproches que lui avait faits l'accusateur public; il répéta ce qu'il avait déjà dit sur la plus grande partie de ces délits. Sa défense fut celle d'un brave militaire, à qui il ne manquait que des juges capables de l'apprécier. Tronson-Ducoudrai dont la mémoire sera toujours chère au barreau, prit ensuite la parole et défendit Custines, avec un zèle et un talent dignes des plus grands éloges. Mais que pouvaient le langage de la vérité et les ressources de l'éloquence contre des tigres altérés de sang?

Le 27 août, à neuf heures du soir, le tribunal, d'après la déclaration du jury, prononça contre Custines la peine de mort. Quand on fit rentrer l'accusé, le président poussa l'hypocrisie jusqu'à recommander au peuple qui remplissait la salle de ne donner aucune marque d'approbation ou d'improbation, en disant que l'accusé n'appartenait plus à la république, mais à la loi qui allait le frapper, et qu'il fallait le plaindre d'avoir encouru, par sa conduite, un pareil sort.

Custines, marchant d'un pas assuré, sous une nombreuse escorte de gendarmerie, reparut dans la salle d'audience. Le calme profond qui y régnait et la clarté des bougies qu'on avait allumées pendant son absence, parurent lui causer une vive impression. Le président lui fit part de la déclaration des jurés, en lui annonçant que la première question avait eu une majorité de dix voix sur onze, la seconde de neuf et la troisième de huit. Il lui fit donner ensuite lecture du jugement, en le prévenant qu'il pouvait, soit par lui-même, soit par l'organe de ses défenseurs, faire des observations sur l'application de la loi.

Custines, regardant de nouveau autour de lui, et n'apercevant ni Tronson-Ducoudrai, ni son conseil, à qui leur profonde émotion n'avait pas permis d'être témoins de ce déchirant spectacle, dit à ses juges ou plus tôt à ses bourreaux: _Je n'ai plus de défenseurs, ils se sont évanouis; ma conscience ne me reproche rien; je meurs calme et innocent_.

Après la clôture de l'audience, il entra dans le greffe, se mit à genoux et resta dans cette attitude religieuse pendant deux heures. Il pria son confesseur de passer la nuit avec lui. Il écrivit à son fils une lettre dans laquelle, après lui avoir fait les adieux touchans d'un père prêt à mourir, il l'exhortait à faire, dans les beaux jours de la république, tout ce qui dépendrait de lui pour obtenir la réhabilitation de sa mémoire.

Le lendemain, vers dix heures et un quart, il sortit de la Conciergerie pour aller au supplice. Arrivé au lieu de l'exécution, il se mit à genoux sur le premier degré de l'échelle, puis se relevant et reprenant toute sa force, il monta sur l'échafaud avec courage, et reçut la mort avec la plus grande résignation, le le 27 août 1793, à l'âge de cinquante-trois ans.

Ce n'était pas assez pour les scélérats, usurpateurs du pouvoir, d'avoir immolé le père; il leur fallait encore le sang du fils; sa mort fut dont jurée. On redoutait que ce jeune homme, doué d'une âme énergique, ne cherchât l'occasion de venger l'assassinat de son père. Il fut arrêté et conduit devant le tribunal révolutionnaire. Un seul témoin, nommé Vincent, parut pour l'accuser; sa déposition portait en substance: «Que Custines fils fuyait les patriotes, qu'il s'était lié avec les contre-révolutionnaires, et qu'il avait été complice des projets liberticides de son père.»

Dumas, président du tribunal, ayant demandé au témoin quelles preuves il pouvait donner à l'appui de sa déposition, il répondit qu'il avait _ouï dire_ ce qu'il venait d'alléguer, et qu'au surplus, la chose était connue de tout le monde. Dumas interrogea ensuite Custines, sur une lettre qu'il avait confiée à un courrier du général et qu'on avait interceptée, dans laquelle il lui témoignait la part qu'il prenait à ses peines, et l'instruisait de la manière dont le nouveau comité de salut public venait d'être composé.

«Quelles étaient, lui dit-il, les peines de votre père, auxquelles vous vous montriez si sensible?—Custines répondit qu'il s'agissait alors de la prise de Condé, qui avait eu lieu presqu'au moment où son père avait été appelé au commandement de l'armée du Nord, et que la ville de Valenciennes étant menacée du même sort, il craignait que ses ennemis ne lui en fissent un crime, quoique depuis son arrivée à l'armée, il lui eût été impossible d'avoir la moindre communication avec ces deux places.»

Interrogé pourquoi il avait instruit son père du renouvellement du comité de salut public, il répondit que rien n'était plus intéressant pour un général, que de savoir à quels hommes il avait affaire, et quel parti il pouvait tirer de leurs lumières.

Le président lui demanda aussi s'il avait eu des liaisons avec les députés frappés par le glaive de la loi. Il répondit qu'il ne les avait jamais vus que dans les différens comités dont ils étaient membres, et où il était obligé d'aller pour les affaires de son père; qu'au demeurant, il estimait leurs talens et ignorait leurs intentions.

Custines répondait avec tant de candeur, que l'auditoire en était ému, et qu'on se disait tout haut: _Mais il n'y a rien de criminel là dedans; ce jeune homme sera sûrement acquitté_.

Le président continua ses questions, lui demanda pourquoi il avait été envoyé auprès du duc de Brunswick, au commencement de la guerre; il répondit qu'on l'avait chargé d'engager ce prince, célèbre par ses talens militaires, à accepter le commandement des armées françaises; qu'il avait tout fait pour réussir, et que s'il avait pu y parvenir, il aurait cru rendre un grand service à sa patrie, en préparant ses triomphes sur les provinces coalisées; qu'au surplus, si, en lui donnant cette mission, on avait eu des vues ultérieures, il l'avait ignoré, et qu'il n'était pas naturel de croire qu'on les eût confiées à un jeune homme de vingt-trois ans.

Ici, Custines eut occasion de déployer son courage et sa fermeté. Le président ayant cru devoir lire aux jurés la correspondance de l'accusé, pendant qu'il était à Brunswick, ce jeune homme s'aperçut qu'il la tronquait pour en abuser: _Citoyens jurés_, s'écria-t-il avec force, _je demande que le président lise mes lettres en entier; il les dénature pour me perdre. Je vous demande justice de cette mauvaise foi_!

Le président, confondu par cette apostrophe vigoureuse, dit que les jurés auraient bientôt sous les yeux toute la correspondance, et qu'ils jugeraient, d'après les pièces.

La dernière interpellation faite à l'accusé, portait sur sa prétendue complicité avec son père. «Avez-vous eu connaissance, lui dit Dumas, de ses complots?—Je n'ai jamais connu dans mon père, répondit-il avec dignité, d'autre dessein que celui de bien servir la république. Je n'ai été que très-peu de temps auprès de lui à l'armée; je m'étais borné à remplir ses commissions auprès des comités, et on peut juger par les lettres qu'on a interceptées, qu'il ne me consultait en rien sur ses projets, ni sur ses expéditions militaires.

Plus il y avait de calme et de modération dans cette réponse, plus elle excita la rage du président, qui, après avoir cherché à démontrer que le fils avait trempé dans les complots du père, finit par déclarer aux jurés qu'il lui paraissait impossible, et même contraire à la nature des choses, qu'un fils, tel que l'accusé, habituellement en correspondance avec son père, ne fût pas son complice.

En ce moment, le défenseur, indigné d'un pareil langage dans la bouche d'un magistrat, s'écria: «Quel est le tribunal où l'on oserait se permettre de condamner un homme sur des présomptions pareilles? Quoi! il est contraire à la nature des choses qu'un fils ne soit pas complice de son père! Quelle jurisprudence affreuse! J'irai plus loin: et quand même l'accusé aurait été instruit du dessein d'un père coupable (car le générai l'était sans doute, puisque vous l'avez condamné), un fils doit-il dénoncer son père? Où serait donc la piété filiale, la première des vertus? où seraient les mœurs qu'on cherche à régénérer?»

Ce morceau fit une telle impression sur les auditeurs, qu'on ne douta plus que cet intéressant jeune homme ne fût acquitté. Mais, hélas! les monstres ne lâchaient pas ainsi leur proie; l'arrêt de mort fut prononcé.

Custines l'entendit avec une fermeté stoïque. Rentré dans sa prison, il écrivit à sa femme la lettre suivante:

«C'en est fait, ma pauvre Delphine, je t'embrasse pour la dernière fois! Je ne puis pas te voir, et si même je le pouvais, je ne le voudrais pas; la séparation serait trop difficile, et ce n'est pas le moment de s'attendrir.

«Que dis-je, s'attendrir? Comment pourrais-je m'en défendre à ton image? Il n'en est qu'un moyen..... Celui de la repousser avec une barbarie déchirante, mais nécessaire.

«Ma réputation sera ce qu'elle doit être; et, pour la vie, c'est chose fragile de sa nature. Des regrets sont les seules affections qui viennent troubler par moment ma tranquillité parfaite. Charge-toi de les exprimer, toi qui connais bien mes sentimens, et détourne ta pensée des plus douloureux de tous, car ils s'adressent à toi.

«Je ne pense avoir jamais fait à dessein du mal à personne. J'ai quelquefois senti le vif désir de faire le bien. Je voudrais en avoir fait davantage; mais je ne sens pas le poids incommode du remords. Pourquoi donc éprouverais-je quelque trouble? Mourir est nécessaire, et tout aussi simple que de naître.

«Ton sort m'afflige. Puisse-t-il s'adoucir! Puisse-t-il même devenir heureux un jour! C'est un de mes vœux les plus chers et les plus vrais.

«Apprends à ton fils à bien connaître son père; que des soins éclairés écartent loin de lui le vice; et, quant au malheur, qu'une âme énergique et pure lui donne la force de le supporter.

«Adieu!..... Je n'érige point en axiômes les espérances de mon imagination et de mon cœur; mais crois que je ne te quitte pas sans espérer de te revoir un jour.

«J'ai pardonné au petit nombre de ceux qui ont paru se réjouir de mon arrêt. Toi, donne une récompense à qui te remettra cette lettre.»

Le lendemain du jour où Custines écrivait ce touchant testament de mort, il marcha au supplice, et le subit en héros, le 4 janvier 1794. Les démarches de ce jeune homme lors du procès de son père, son courage, ses talens, et surtout ses liaisons avec le parti des girondins, lui avaient valu la haine des dominateurs, et notamment de Robespierre, qui l'avait dénoncé à la tribune.

La général Custines ne fut pas le seul des généraux de la république que le tribunal révolutionnaire envoya à l'échafaud. Le 25 novembre 1793, fut condamné le malheureux général Brunet, pour n'avoir pas envoyé une partie de son armée de Nice devant Toulon; et le lendemain 26, la mort fut prononcée contre le victorieux Houchard, pour n'avoir pas compris un plan qui lui avait été tracé, et ne s'être pas rapidement porté sur la chaussée de Furnes, de manière à prendre toute l'armée anglaise. Le général Beysser qui avait puissamment contribué à sauver Nantes, et qui était suspect de fédéralisme, fut considéré comme complice des ultra-révolutionnaires, et sacrifié en avril 1794. Le 5 du même mois, Westermann, autre général de la république, qui avait rendu de grands services à la cause révolutionnaire, et que ses exploits sanglans avaient fait surnommer le _Boucher de la Vendée_, fut envoyé à l'échafaud par la faction de Robespierre, comme partisan de la faction dite des cordeliers. Déjà au mois de décembre de l'année précédente, le général Biron avait été condamné à mort par le tribunal révolutionnaire; et l'on rapporte qu'en montant à l'échafaud, il dit, en regardant tristement le ciel: «Je meurs puni d'avoir été infidèle à Dieu, à mon ordre et à mon roi.»

MASSACRES DE VERSAILLES.

Les exécutions les plus horribles après celles du 2 septembre, furent celles qui eurent lieu le 9 du même mois à Versailles. L'assemblée législative avait, par une multitude de décrets d'accusation, rempli les prisons d'Orléans d'un grand nombre de personnes, pour de prétendus projets de contre-révolution. Dès les derniers jours du mois d'août, les révolutionnaires avaient pris sur eux d'envoyer chercher ces prisonniers pour les conduire à Paris. D'après les horribles tableaux qui viennent de passer sous les yeux des lecteurs, il est facile de pénétrer leur infernal dessein. Deux cents Marseillais avaient été chargés de cette mission. Arrivés à Longjumeau, ils écrivirent à l'assemblée, pour lui exposer le motif de leur arrivée à Paris.

D'abord l'assemblée défendit à ce détachement d'aller plus loin, et décréta que les prisonniers seraient conduits à Saumur. Par ce décret, elle voulait soustraire ces malheureux à l'autorité cruelle de la Commune de Paris, dont la funeste influence était connue. Au lieu d'obéir au décret, une députation de Marseillais se rendit à l'assemblée et déclara que leur dessein n'était pas d'amener les prisonniers à Paris, mais de les garder à Orléans, parce qu'ils savaient que l'on avait formé le projet de les enlever. L'assemblée obéit aux Marseillais, ou plutôt à la Commune qui les faisait agir; le projet de faire transférer les prisonniers à Saumur fut abandonné; elle adopta le projet proposé par la Commune d'envoyer à Orléans un renfort de douze cents hommes de la garde nationale pour garder les prisons de cette ville. Mais ce renfort, choisi par la Commune, fut composé des plus furieux jacobins que l'on pût trouver dans les rangs de la garde nationale. Les canonniers eurent pour chef le Polonais Lazouski, l'un des vainqueurs du 10 août; et tout le détachement était commandé par Fournier, surnommé l'_Américain_, le même qui avait tiré un coup de pistolet sur Lafayette, le matin de l'insurrection du Champ-de-Mars.