Chronique du crime et de l'innocence, tome 2/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 10

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Mais, après un certain tems, la monotonie de ce genre de bonheur lassa le jeune marquis; il avait deux ans de moins que madame de Gange. Bientôt le bandeau de l'amour commença à le gêner; son charme était usé pour lui. Insensiblement l'indifférence, la froideur succédèrent à ses tendres transports, et il rechercha le monde avec autant d'empressement qu'il l'avait fui jusque là. Ce premier écart devait être le prélude des malheurs de la marquise. Se voyant délaissée, elle se crut autorisée à suivre l'exemple de son mari; on la vit reparaître dans la société. Bientôt elle fut entourée d'adorateurs avantageux qui lui formaient une petite cour. Sa conduite n'offrait rien de répréhensible; mais la calomnie, ce ver qui s'attache aux fruits les plus exquis, répandait sourdement les rapports les plus mensongers, et flétrissait la réputation de madame de Gange. L'indiscrète renommée eut soin de porter tous ces propos méchans à l'oreille du marquis: il feignit d'y ajouter foi, afin d'être encore plus libre pour son compte, et donna plus d'une fois à sa femme des scènes de méfiance et de jalousie.

Cependant deux frères du marquis de Gange, l'abbé et le chevalier, vinrent loger chez lui. L'abbé, sous un extérieur qui annonçait la candeur et la vertu, cachait une profonde scélératesse; le chevalier était de ces hommes sans caractère que l'on gouverne à son gré, qui font le mal ou le bien indifféremment. Il croyait agir toujours de son propre mouvement, et ne faisait jamais que les volontés de l'abbé, son frère. Tous deux, en voyant leur belle-sœur, conçurent pour elle une ardente passion. Pour satisfaire sa flamme criminelle, l'abbé se servit de tous les moyens en son pouvoir. D'abord, il s'empara tellement de la confiance du marquis, qu'il devint réellement plus maître que lui dans sa propre maison. En possession de l'autorité, il lui restait encore à plaire. Il parla si avantageusement de la marquise à son mari, qu'il fit rendre momentanément à cette belle et vertueuse épouse la confiance et la tendresse qu'elle n'eût jamais dû perdre. Puis il fit connaître à sa belle-sœur qu'elle ne devait qu'à lui seul cet heureux changement. En même temps, se jetant à ses genoux, il lui déclara, dans les termes les plus passionnés, l'amour que ses charmes lui avaient inspiré. La marquise, alarmée, ne répondit à cette déclaration qu'avec indifférence.

L'abbé ayant cru s'apercevoir que son frère, le chevalier, était accueilli plus favorablement, dévora son dépit, et recourut à la ruse: «Nous aimons tous les deux la femme de notre frère, dit-il un jour au chevalier: ne nous traversons pas; je suis le maître de ma passion, et je veux vous la sacrifier; mais si, après avoir essayé de vous rendre heureux, vous n'y pouvez réussir, retirez-vous, et j'essaierai à mon tour; mais ne nous brouillons pas pour une femme.» Là-dessus ils s'embrassèrent, et leur pacte infernal fut conclu.

Le chevalier redoubla alors d'attentions et de soins auprès de sa belle-sœur, mais il échoua aussi complètement que l'abbé, et son amour ne tarda pas à se changer en haine. Suivant leurs infâmes conventions, l'abbé reprit son projet, mais en adoptant un autre plan. N'ayant pu se faire aimer de la marquise en la réconciliant avec son mari, il essaya d'y parvenir par une marche toute contraire. Il ralluma la jalousie dans le cœur du marquis, et l'excita avec acharnement contre sa femme.

Puis il se vanta auprès de sa belle-sœur de ses nouvelles manœuvres, lui déclarant audacieusement qu'il tenait son sort entre les mains, si elle ne consentait à céder à ses désirs. Pour toute réponse, madame de Gange lui tourna le dos, et, dès ce moment, l'abbé, irrité de ses dédains, jura sa perte.

Peu de jours après, on servit à la marquise, par l'ordre de l'abbé, une crème qui contenait de l'arsenic; soit que le poison fût en trop faible dose, soit que madame de Gange n'eût pris que très-peu de crème, la vie de cette malheureuse femme ne fut point en danger, mais elle fut fort incommodée, et encore plus affectée, en se rappelant qu'on lui avait prédit qu'elle périrait de mort violente, et de la main de ses proches.

A cette époque, un incident vint suspendre un moment la vengeance des deux frères pour la rendre encore plus terrible, en lui donnant un motif de plus. M. de Nochères, aïeul paternel de la marquise, mourut; il lui laissa, comme il l'avait promis, tous ses biens, avec la faculté d'en disposer à son gré. Cette riche succession changea aussitôt les dispositions de son mari et de ses beaux-frères à son égard. Les attentions les plus délicates, les prévenances les plus minutieuses furent employées par eux, dans le but de capter la marquise, et de s'assurer de son immense fortune; mais ce fut inutilement. Madame de Gange ne se laissa pas prendre au leurre. Elle fit même un testament par lequel elle institua sa mère son héritière, à la charge de remettre sa succession à l'un de ses enfans; elle protesta ensuite devant le vice-légat d'Avignon contre tout autre testament qu'elle pourrait faire ultérieurement.

Tel était l'état des choses, lorsque, deux ans après, la marquise entreprit, à la suggestion de son mari, le voyage de la terre de Gange. Avant de quitter Avignon, elle fit à ses amis des adieux si touchans, qu'elle donna lieu de croire, après la catastrophe, qu'elle emportait avec elle un funeste pressentiment. Son mari l'avait précédée; ses beaux-frères se trouvaient aussi à Gange: tous lui prodiguèrent encore, dans ce nouveau séjour, les soins les plus empressés. Mais le marquis se sépara bientôt de sa femme pour retourner à Avignon, où quelques affaires réelles ou imaginaires l'appelaient; et elle resta alors seule avec ses beaux-frères.

L'abbé employa d'abord toute son adresse pour amener sa belle-sœur à révoquer le testament d'Avignon, et à tester en faveur de son mari. Vaincue par ses instances, par ses persécutions déguisées, la marquise consentit à tout. Ce premier point gagné, il ne restait plus qu'à assurer au marquis la jouissance prompte et certaine des biens de sa femme. Il fallait couronner l'œuvre de la captation par un horrible forfait.

Ici commence une suite de scènes dont les détails font frémir et déchirent l'âme. Ici commence, à proprement parler, la longue et douloureuse agonie de madame de Gange. Le 17 mai 1667, la marquise étant retenue au lit par une indisposition, demande une potion purgative. On lui présente une médecine préparée, disait-on, suivant l'ordonnance d'un médecin du lieu; mais ce breuvage lui sembla si noir et si épais, qu'elle refusa de le prendre, et s'en tint à des pilules dont elle faisait usage habituellement. Quelques dames du voisinage viennent visiter la malade: leur visite terminée, l'abbé les reconduit, laissant le chevalier seul avec la marquise. Mais il reparaît bientôt, tenant d'une main un pistolet, et de l'autre un verre de poison; ses yeux étincellent de fureur; ses traits altérés donnent à sa physionomie une couleur sinistre. Il s'approche du lit de sa belle-sœur, en lançant sur elle des regards terribles. Le chevalier suit son frère, l'épée nue à la main. La marquise croit qu'il veut la défendre. Infortunée! elle ne tarde pas à être désabusée. «_Madame_, lui dit l'abbé, _il faut mourir; choisissez le feu, le fer ou le poison. Moi mourir!_ s'écrie la marquise; _de quel grand crime suis-je donc coupable? Ayez pitié de moi, je vous en conjure. C'en est fait, madame_, réplique le chevalier, _prenez votre parti; si vous ne le prenez pas, nous le prenons sur-le-champ pour vous_.» Alors, voyant qu'il n'y a aucune pitié à attendre de ces monstres, la marquise lève les yeux au ciel, comme pour le prendre à témoin, et tend la main au verre de poison que l'abbé lui présente. Tandis que la victime avale cette liqueur, le chevalier lui offre la pointe de son épée, et l'abbé lui tient le pistolet sur la gorge. Cependant le chevalier s'aperçoit qu'elle laisse au fond du verre le plus épais du breuvage; il ramasse avec soin ce résidu, le place au bord du verre, et le présente à la marquise, qui le prend, mais le retient dans sa bouche, et, se laissant aller sur son chevet, le rejette dans ses draps. Elle conjure ensuite ses assassins de lui accorder le secours d'un confesseur pour mourir en paix avec Dieu. Les scélérats sortent, ferment la porte à la clef, et vont donner ordre au vicaire du lieu, qui leur est dévoué, de se rendre auprès de la marquise, et d'assister à ses derniers momens.

Cependant madame de Gange avait, au milieu de ses angoisses et de ses souffrances, conservé toute sa présence d'esprit; elle se couvre à la hâte d'une jupe de taffetas, et monte sur une fenêtre élevée d'environ vingt-deux pieds au-dessus du sol, et qui donnait sur la cour du château; elle allait se précipiter, lorsque Perrette, le vicaire du lieu, arriva. Il s'élance vivement sur elle et la saisit par sa robe; il ne lui reste qu'un lambeau dans la main; la marquise tombe; mais l'effort du prêtre pour la retenir, en changeant la direction du corps, la fait tomber sur ses pieds, et prolonge momentanément son existence. L'infâme Perrette, digne agent des deux beaux-frères, la voyant sur le point de s'échapper, lance sur elle une grosse cruche pleine d'eau; mais il ne l'atteint pas, et la marquise a le temps d'introduire dans son gosier le bout de la tresse de ses cheveux et de provoquer un vomissement qui lui procure un moment de soulagement; elle cherche ensuite à s'évader. Toutes les issues sont fermées; un palefrenier, touché de sa situation, la fait sortir par les écuries, et la remet entre les mains des premières femmes qu'il trouve sur son passage.

Avertis par Perrette de la fuite de leur victime, l'abbé et le chevalier la poursuivent en criant qu'elle est folle; le chevalier l'atteint près de la maison d'un habitant, l'entraîne dans cette maison, et s'y enferme avec elle, tandis que l'abbé, en sentinelle sur le seuil de la porte, présente le pistolet à tous ceux qui osent en approcher. L'hypocrite ne veut pas, dit-il, que sa belle-sœur, dans sa folie, se donne en spectacle à tout le monde. Cependant des femmes qui se trouvaient dans l'intérieur de la maison se disposent à lui administrer des secours; on lui donne un verre d'eau; le chevalier frémit de rage, il casse d'un coup de poing le verre entre les dents de sa belle-sœur, protestant toujours qu'elle était folle, et insistant pour qu'on se retirât. Madame de Gange elle-même, espérant encore fléchir ce forcené, demande à rester seule avec lui. Tout le monde se retire; mais, ni ses larmes, ni ses prières, ni ses promesses, ne peuvent la sauver de la fureur du monstre; il tire de nouveau son épée, et deux fois lui perce la poitrine; elle appelle au secours en fuyant; il la poursuit, lui plonge encore cinq fois l'épée dans le corps, et lui en laisse le tronçon dans l'épaule. Croyant alors son crime consommé, il va rejoindre son complice, en lui disant: _Retirons-nous_, abbé, _l'affaire est faite_.

Aux cris de la marquise, les femmes qui s'étaient éloignées accourent: on appelle un chirurgien par la fenêtre. Qui pourrait le croire, même après tout ce qu'on vient de lire? l'abbé, qui se retirait avec son frère, revient sur ses pas en entendant appeler un homme de l'art, rentre dans la chambre, traverse la foule, le pistolet à la main, et va l'appuyer sur le sein de la marquise. Une femme, saisissant l'assassin par le bras, change la direction du coup. Le furieux lui assène un violent coup de poing sur la tête: il veut ensuite se servir de son arme comme d'une massue pour assommer sa belle-sœur; mais on se précipite sur lui avec violence, et on le pousse jusqu'à la porte de la rue avec une grêle de coups. Le scélérat s'évade avec son frère, à la faveur des ténèbres.

Cependant la marquise de Gange survivait encore à tant de traitemens atroces. Tout ce qu'il y avait de plus considérable dans les environs vint la visiter. La justice se mit à la poursuite des assassins. Le marquis de Gange, qui avait appris à Avignon l'assassinat de sa femme, revint enfin auprès d'elle. Il en fut reçu avec toutes les démonstrations de tendresse qu'eût méritées le meilleur des époux; et cependant toute sa conduite ne fit que corroborer les soupçons de complicité qui planaient sur lui. D'abord, après avoir reçu la nouvelle de la catastrophe de madame de Gange, il était resté à Avignon jusqu'au lendemain, sans même en ouvrir la bouche à ses amis; il avait aussi éclaté en imprécations contre ses frères, et il ne fit ensuite contre eux aucune poursuite. Puis, à peine arrivé auprès de sa femme, la première demande qu'il lui fit, fut celle de rétracter la protestation qui avait suivi son testament d'Avignon, lui faisant observer que le vice-légat avait, à cause de cette protestation, refusé d'enregistrer son testament fait récemment à Gange. Ces preuves morales ne sont-elles pas accablantes?

Après dix-neuf jours d'horribles souffrances, madame de Gange expira, priant encore pour ses assassins, et après avoir recommandé à son fils de n'exercer contre eux aucune vengeance. Madame de Roussans, sa mère, se porta sur-le-champ accusatrice des meurtriers de sa fille, et le 21 août 1667, le parlement de Toulouse condamna l'abbé et le chevalier de Gange à être rompus vifs, le prêtre Perrette aux galères perpétuelles, et le marquis de Gange au bannissement perpétuel. Les deux principaux complices parvinrent à se soustraire à l'exécution de cet arrêt. Le chevalier, entré au service de la république de Venise, fut tué au siége de Candie; l'abbé passa en Hollande, où il eut de nouvelles aventures. Le prêtre Perrette ne survécut pas long-temps à son crime; il fut attaché à la chaîne, et mourut en chemin. Quant au marquis de Gange, pour qui la sentence avait été moins sévère, parce que la preuve de sa culpabilité n'était pas trouvée assez complète, il fut rappelé en France par la piété de son fils, et rentra au château de Gange: mais, ayant cherché à séduire sa belle-fille, le jeune marquis, autant pour le repos de sa femme que pour le sien, demanda de nouveau l'éloignement de son misérable père, qui se réfugia dans une petite ville du comtat Venaissin, où il mourut à l'âge de cent ans: punition bien longue pour une conscience qui devait être bourrelée de remords.

SUPPLICE DU MARQUIS DE LA DOUZE, ACCUSÉ D'AVOIR EMPOISONNÉ SA FEMME.

Les détails circonstanciés de cette histoire ne nous ont pas été conservés. Ce qu'on en sait se trouve dans des lettres adressées, vers la fin de 1669, au comte de Bussy-Rabutin. Des indices violens s'élevaient contre le marquis de la Douze: toutefois on ne peut lire les particularités de sa mort sans éprouver le besoin de croire à son innocence. On a vu déjà les indices les plus véhémens causer de si funestes erreurs! Il est permis de penser que le marquis de la Douze eût été absous, n'eût peut-être pas même été accusé, si les désordres de sa conduite n'étaient pas venus appuyer, corroborer les preuves alléguées contre lui. Du moins il sortira de cette conjecture une réflexion utile; c'est qu'une vie irréprochable est un bouclier qui repousse les traits mêmes de la calomnie.

Le marquis de la Douze était d'une humeur très-galante, et d'une conduite fort dissipée. Ayant perdu sa première femme, il épousa quelque temps après la fille du président Pichon, de Bordeaux. Bientôt on l'accusa d'avoir empoisonné celle qu'il venait de remplacer avec tant d'empressement. Il fut arrêté et mis en prison. Sa seconde femme, à cette nouvelle se déguise en homme et s'introduit dans son cachot pour lui donner des conseils, et concerter avec lui des moyens de défense. Mais accusée elle-même d'avoir aidé le marquis à empoisonner sa première femme, et ses démarches auprès de son mari fortifiant ce soupçon, elle ne tarda pas à être arrêtée comme sa complice.

Le marquis avait eu aussi le malheur de tuer en duel le frère de sa première femme. Ce duel fut transformé en assassinat, et fournit un chef de plus à l'accusation. Le marquis fut condamné à la peine capitale. C'était un homme de trente-cinq ans, beau, et d'un air fort noble. Tout ce qu'il fit et dit, depuis la lecture de son arrêt jusqu'au moment de l'exécution, fut héroïque, sans jactance et sans affectation. Aussitôt qu'il eut entendu sa sentence, il s'approcha, sans s'émouvoir, de l'autel, et levant les mains au ciel: «Vous le voulez, Seigneur, dit-il; je le veux bien aussi.» Puis se retournant vers le commissaire. «Je vous remercie, monsieur, lui dit-il, d'avoir opiné pour moi; je sais de quel avis vous avez été; et Dieu m'est témoin que, si je pouvais, je vous donnerais des marques de ma reconnaissance: cependant j'atteste ce même Dieu que je meurs innocent.» Il écrivit ensuite les mots suivans à sa femme: «Ma très-chère et très-aimable enfant, je m'en vais mourir très-satisfait, puisque Dieu le veut. Le seul déplaisir qui me reste est de n'avoir point vu mon fils. Je vous le recommande, et je vous prie de le faire élever dans la crainte de Dieu. Je suis un bel exemple.»

Un de ses amis, présent à ces derniers instans, pleurait; le marquis de la Douze, se promenant sans pleurer, se tourna tout-à-coup, et lui dit: «Ah! monsieur, je vous demande pardon si je me promène sans vous entretenir: l'état où je suis est un peu violent, et l'action me soulage.»

Vers le soir, on le mit dans un tombereau avec deux cordeliers et le bourreau. Il fut conduit par la ville pour être mené à l'échafaud. Ayant vu à une fenêtre une dame qu'il avait beaucoup aimée, il la salua deux fois avec un profond respect. Il était tête nue et les pieds liés, et par grâce on lui avait laissé son pourpoint. Au pied de l'échafaud, on lui dit: «Monsieur, prenez la peine d'instruire la cour de l'assassinat commis en la personne de votre beau-frère.--Moi, dit-il, d'un ton assuré, un assassinat! cela est faux; c'est le plus beau combat qui ait jamais été fait en Guienne.» Il monta hardiment avec le confesseur; on le dépouilla; il noua lui-même son mouchoir, s'assit sur le poteau, puis se releva pour dire encore un mot à son confesseur. Le bourreau lui dit: «Monsieur, j'ai un grand déplaisir d'avoir à commencer le métier par vous.--Hélas! lui répondit le marquis, je te remercie: tu es ici le seul qui me regrette: je te prie de me laisser dire quelque prière quand j'aurai le cou sur le poteau.» Il cria trois fois _Jésus_, et dit ensuite: _Frappe quand tu voudras_. Le coup l'empêcha d'en dire davantage.

Sa femme avait été renvoyée de l'accusation: circonstance qui donne encore une nouvelle force à l'opinion que nous avons émise en commençant ce récit.

LE JUIF DE METZ.

La femme d'un charron du village de Glatigny, dans le pays Messin, allant, le 15 septembre 1669, laver son linge à une fontaine voisine, son enfant, âgé de trois ans, qui la suivait à quelque distance, se laissa tomber; elle voulut aller le relever; il lui dit, dans son petit langage, qu'il se relèverait bien tout seul. Alors elle continua son chemin vers la fontaine. Un quart d'heure après, ne voyant pas reparaître son enfant, l'inquiétude s'empare de cette bonne mère; elle retourne sur ses pas, va jusqu'à sa maison, revient à la fontaine, mais en vain; pas un seul vestige de son enfant. Elle va tout éplorée demander à ses parens, à ses voisins, s'ils n'ont pas vu son enfant; personne ne l'a vu; toutes les informations, toutes les recherches sont infructueuses.

Enfin la mère s'étant avisée d'aller sur le grand chemin de Metz, y trouva l'empreinte des petits pieds de son enfant. Voyant venir de son côté un homme à cheval, elle l'attendit, et lui demanda s'il n'avait pas vu un enfant dont elle lui donna le signalement. Le cavalier répondit qu'il avait rencontré un Juif monté sur un cheval blanc, portant devant lui un enfant d'environ trois ans.

Sur cet indice, le charron, qui avait accompagné sa femme sur la route, part, et arrive tout courant à la porte de Metz. Il s'informe, auprès d'un tourneur établi près de la porte, s'il n'a pas vu entrer dans la ville un enfant de trois ans; le tourneur lui fait une réponse toute semblable à celle du cavalier. Un paysan précise encore mieux le fait, en ajoutant que ce Juif était Raphaël Lévi, de Boulay, et que, lorsqu'il venait à Metz, il logeait chez son parent, nommé Garçon.

Le charron se rend aussitôt à l'adresse indiquée; il y réclame son enfant; on lui répond qu'on ne sait ce qu'il veut dire. Ce malheureux père se désespérait à quelques pas de là, interrogeant toutes les personnes qu'il rencontrait, lorsqu'une jeune fille juive s'approche de lui, et lui dit en allemand qu'il ne fallait rien dire. Le charron, qui comprenait l'allemand, fut comme atterré par ces mots; il ne douta plus que son fils ne fût perdu sans ressource, et résolut d'en tirer vengeance.

Il alla aussitôt rendre sa plainte de l'enlèvement de son fils, au lieutenant-criminel du bailliage, le 3 octobre 1669.

Les Juifs de Metz, avertis qu'on poursuivait leur frère Raphaël, lui écrivirent de venir de Boulay à Metz, pour se justifier. Il se rendit à cette invitation; les Juifs le conduisirent chez le commandant de la ville, qui lui dit que, s'il était innocent, il ne lui arriverait rien. Le lieutenant-criminel avait déjà décrété contre lui, et fait défense de laisser sortir aucun Juif de la ville. Raphaël se constitua de lui-même prisonnier. Une enquête eut lieu; dix-huit témoins furent entendus; et, après la confrontation, il fut reconnu que Raphaël Lévi avait enlevé l'enfant.

Les Juifs, qui s'intéressaient à leur coreligionnaire, le défendirent au moyen de l'alibi qu'ils essayèrent de prouver; mais ils ne purent y parvenir, et le procureur du roi du bailliage conclut à ce que Raphaël Lévi fût brûlé vif, et appliqué préalablement à la question ordinaire et extraordinaire. Le procureur-général évoqua sur-le-champ cette affaire au parlement.

Le geôlier vint déposer que le Juif avait jeté un billet à la servante de la maison, et qu'il en avait trouvé plusieurs autres dans sa poche: ces billets étaient écrits en hébreu et en allemand; on les traduisit. Dans le billet no 1, le Juif, écrivant à ses frères de Metz, leur faisait part des inquiétudes que lui causait son affaire. Le billet no 2 marquait qu'on lui enverrait un petit brin de paille pour mettre sous sa langue, lors de l'interrogatoire: On lisait dans un autre: «Si (Dieu t'en garde) on te veut donner la question, tu diras trois fois: _Moi Juif; Juif moi; vive Juif, Juif vive; mort Juif, Juif mort_.» Les autres billets avaient été écrits à Raphaël par quelques-uns de ses amis, qui lui donnaient des instructions sur ce qu'il devrait opposer aux témoins, lors de la confrontation.

Cependant les Juifs répandirent le bruit que l'enfant du charron avait été dévoré par des bêtes féroces; et, pour le prouver, ils exposèrent sa tête, et partie du col et des côtés, et ses habits, dans un bois, à un quart de lieue de Glatigny; la chemise de cet enfant fut mise sur un buisson. En même temps plusieurs personnes, envoyées par eux, vinrent faire des recherches dans le bois. Des porchers trouvèrent peu après les restes du petit cadavre, plus deux petites robes l'une dans l'autre, un bas et un bonnet rouge. Un conseiller se transporta sur les lieux avec le charron, qui n'eut pas de peine à reconnaître que le tout appartenait bien à son malheureux enfant. Tout ce qu'on avait trouvé dans le bois fut déposé au greffe; mais le Juif, interrogé, s'inscrivit en faux contre l'enlèvement de l'enfant.