Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 7

Chapter 73,814 wordsPublic domain

Quoiqu'il en soit, le désespoir du comte fut inexprimable; la nature reprit alors tous ses droits sur son cœur. Il se reprocha amèrement sa conduite envers son fils, et l'expia dans de longs remords. Quoiqu'il pût, pour s'excuser à ses propres yeux, alléguer, comme première cause de son crime, la scélératesse consommée de Charles-le-Mauvais, son beau-frère, il n'en est pas moins vrai qu'abusant inhumainement de cette omnipotence dont jouissaient les princes à cette époque d'ignorance, il avait commis un forfait épouvantable, celui de condamner son fils innocent sans vouloir l'entendre, sans chercher des preuves évidentes de sa culpabilité; bien plus odieux en cela que le stoïque Brutus, qui, s'il fut père dénaturé, se montra du moins juge équitable.

LE PREVOT TAPERET.

Le prevôt Taperet est loin d'être aussi connu que le fameux Tristan, le compère et le familier du roi Louis XI. Il avait pourtant une âme digne de rivaliser de scélératesse avec celle de cet exécuteur d'atrocités royales. Il ne lui manqua qu'un théâtre aussi vaste pour exercer en grand, comme le prevôt de Louis XI, sa barbarie et sa perversité.

En l'an 1320, ce Taperet donna lieu à un horrible événement qui arracha des pleurs de pitié à tous les habitans de Paris. Un criminel renommé par ses brigandages tomba sous la main de la justice, et fut condamné à mort. Ses crimes lui avaient procuré des richesses immenses qu'il avait enfouies dans un lieu connu de lui seul. Ce scélérat, jeté dans les cachots du Châtelet, ne devait en sortir que pour être traîné à l'échafaud.

Le matin du jour qui devait être le dernier de sa vie, des pas se font entendre dans l'escalier de sa prison; nul doute qu'on vient le chercher, que sa dernière heure va bientôt sonner. Comment se fait-il que des assassins, qui ont donné de sang-froid la mort à tant d'individus, puissent ainsi la redouter pour eux? Le condamné frissonne, l'idée seule de son supplice fait dresser ses cheveux sur sa tête.

On ouvre les verroux, c'était le prevôt, l'infâme Taperet, homme avare et cupide, capable de tout pour gagner de l'or. Plus coupable que la plupart des prisonniers, il en avait la surveillance et les tenait sous sa responsabilité. Il savait que le condamné avait enfoui des trésors, il venait lui proposer la liberté en échange de ses richesses. Surpris, enchanté de cette proposition inattendue, le criminel accepte avec empressement, avec reconnaissance; il assure sa fortune au prévôt, et va, par de nouveaux crimes, travailler à s'en faire une nouvelle.

Mais comment Taperet mettra-t-il sa responsabilité à couvert? l'heure est fixée pour l'exécution; l'échafaud est dressé; le bourreau attend une victime, la populace un spectacle. Le croira-t-on? le monstre substitue à la place du prisonnier qu'il vient de faire évader un pauvre père de famille, honnête et bon artisan, dont les traits, pour son malheur, avaient quelque ressemblance avec ceux du condamné. Taperet le fait saisir par ses archers, et, sans pitié pour les protestations de l'innocent infortuné, il étouffe ses plaintes et ses sanglots dans les murs de l'obscure prison.

Ce pauvre malheureux n'en sortit que pour monter sur le tombereau fatal où la sentence était attachée. Personne ne put soupçonner l'affreuse substitution qui venait d'avoir lieu. Le peuple, d'ailleurs, si facile à tromper, crut reconnaître dans l'homme qu'on menait au supplice le scélérat, auteur de tant de crimes épouvantables; pendant tout le chemin, il l'invectiva, le chargea d'imprécations, et le couvrit de boue et d'immondices.

Vainement la victime proteste de son innocence, vainement l'infortuné se nomme, indique sa demeure, ses voisins, ses amis; on ne lui répond que par des huées qui couvrent sa voix; on est sourd à ses plaintes, sans pitié pour ses pleurs. Voyant alors qu'il faut renoncer à tout espoir du côté des hommes, il s'arme de résignation, et se tourne du côté de Dieu, il demande un confesseur; cette consolation lui est refusée. Ce ne fut que quelques années plus tard, en 1396, sous Charles VI, qu'on permit aux condamnés de recourir à la confession. L'innocent fut exécuté: son corps fut traîné sur une claie, et demeura sans sépulture, exposé aux insultes des passans. Sa fille, orpheline à jamais digne de compassion, étant venue la nuit pleurer près des restes mutilés de son père, fut honnie et chassée comme infâme.

Après ce forfait, qui le mettait en possession de grandes richesses, le prevôt Taperet commença à mener un train qu'on ne lui avait pas connu jusqu'alors. Bientôt il étala un luxe effronté, qui éveilla les soupçons et fit ouvrir les yeux. On voulut remonter à la source de cette opulence si rapidement acquise. Six mois s'étaient à peine écoulés depuis l'exécution de l'honnête artisan; on se rappela ses protestations d'innocence, les réclamations de sa fille; on fit une enquête, et l'horrible substitution, le trafic sanglant faits par Taperet, furent enfin dévoilés: ce misérable fut jugé et pendu, punition bien douce d'un si grand crime, mais qui du moins avait l'avantage d'empêcher qu'il ne se renouvelât.

JOURDAIN DE LISLE.

Sous le règne de Charles-le-Bel, prince sévère et justicier, les criminels de tous genres, même les financiers, que l'on respecte tant de nos jours, étaient poursuivis avec vigueur, sans aucun ménagement. L'un des plus riches seigneurs de la Gascogne, Jourdain de Lisle, homme d'un naturel arrogant, cruel, vindicatif, fut accusé et convaincu de dix-huit crimes capitaux; il avait dix-huit fois mérité la mort. Mais comme il avait trouvé le moyen de se faire craindre, et même de s'attacher des partisans qui lui faisaient une escorte en public, il semblait, comme un autre Catilina, braver la justice et les lois jusque dans leur sanctuaire. Ce qui ajoutait encore à l'impudente insolence de ce malfaiteur titré, c'est qu'il avait épousé la nièce du pape, et qu'il pensait que cette alliance devait lui assurer l'impunité de ses crimes. Quoi qu'il en soit, les juges, déterminés sans doute par la terreur que leur inspiraient son crédit et son audace, eurent la criminelle faiblesse de l'absoudre.

Jourdain de Lisle, après cet acquittement, redoubla d'arrogance; il ne connut plus de bornes dans ses attentats, et se fit un passe-temps de commettre des meurtres.

Mais un jour ayant tué, avec sa masse d'armes, un sergent royal, le mécontentement général éclata en plaintes et en murmures. A l'occasion de ce nouveau crime, on rappelait tous ceux dont on lui avait fait grâce; on criait à l'injustice. Le roi, informé de ce qui se passait, et regrettant un acquittement qui n'avait produit que de nouvelles scélératesses au lieu du repentir, fit arrêter Jourdain de Lisle, et ordonna qu'il fût jugé une seconde fois. L'arrogant gentilhomme se présenta, suivant sa coutume, avec son escorte de spadassins, croyant, par cet appareil, intimider encore la justice et lui arracher un arrêt favorable.

Son espérance fut déçue; dès le début, les juges montrèrent une contenance ferme et assurée qui imposa aux sicaires de Jourdain; et bientôt, lorsqu'il fut question de rechercher ses adhérens et ses complices, craignant pour eux-mêmes, ils abandonnèrent leur patron aux rigueurs de la justice.

Jourdain de Lisle fut condamné à être traîné à la queue d'un cheval, et à être pendu.

INIQUITÉS DE BÉTISAC, PUNIES PAR LE ROI CHARLES VI.

La démence de Charles VI fut un grand fléau pour la France; les premières années du règne de ce monarque avaient donné de belles espérances. Il s'occupait sincèrement et activement de la réforme des abus et des injustices. Dans un voyage qu'il fit en Languedoc, en 1389, il s'appliqua à purger le pays de divers tyrans qui l'opprimaient; et après les avoir fait citer, il ordonna qu'on les jugeât, et les fit condamner sans miséricorde. Il jugea lui-même une partie des affaires, et se réserva la connaissance des autres, qu'il n'eut pas le temps de terminer. Afin d'arrêter le cours des concussions et des vexations des financiers, des juges, et des autres officiers du pays, qui avaient ruiné les meilleures familles, fait déserter les villes, et désolé les campagnes, il les destitua tous, et nomma à leur place des gens d'honneur et de probité.

Jean Bétisac, natif de Béziers, secrétaire du duc de Berri, qui l'avait tiré de la lie du peuple pour lui donner toute sa confiance, commettait, à l'ombre de cette protection, une infinité de vexations et de brigandages dans la province, et principalement dans sa ville natale. On en fit des plaintes au roi, qui donna sur-le-champ des ordres pour qu'on informât contre cet officier.

Charles VI donna encore en cette circonstance une preuve de sévérité et de son amour pour la justice. Jean de Bétisac fut trouvé coupable d'avoir réduit une infinité de familles de la province à la mendicité par ses extorsions. Il avait levé injustement plus de trois millions de livres sur le peuple, et avait amassé, par des moyens iniques, des trésors immenses. Bétisac, pour sa justification, allégua les ordres qu'il avait reçus du duc de Berri, son maître, qui prit hautement sa défense, et envoya le sire de Nantouillet, et Pierre Mespin, chevaliers, pour avouer toutes les levées qu'il avait faites, et demander son élargissement.

Cette démarche du duc de Berri jeta les juges dans un grand embarras, parce que le roi avait donné au duc une autorité presque absolue dans le Languedoc. Heureusement que, dans l'intérêt de l'équité, Bétisac fut trouvé coupable d'autres crimes qui le firent condamner.

Le roi, après son arrivée à Toulouse, avait fait délivrer de prison Oudard d'Attainville, juge de cette ville, qui gémissait depuis deux ans sous le poids d'une fausse accusation. Oudard était un homme probe, qui ne devait son emploi qu'à son mérite; après son élargissement, il supplia le roi de faire revoir ce procès. Le roi accueillit sa requête, et nomma des commissaires pour y faire droit; on trouva que cet officier avait été accusé de malversation dans sa charge par des faux témoins, qui furent arrêtés; ils avouèrent qu'ils avaient été gagnés par Bétisac, qui avait conjuré la perte de ce juge.

Bétisac, interrogé, confessa qu'il avait suborné des témoins, parce que Oudard d'Attainville ayant condamné au feu un jeune gentilhomme, son complice, coupable du crime de sodomie, il voulait par là se dérober lui-même au supplice.

Indigné de ces actions infâmes, le conseil du roi condamna Bétisac à être brûlé vif, et l'exécution eut lieu à Toulouse, le 22 décembre 1389.

MARGUERITE DE BELLEVILLE, OU LA MAGICIENNE DE PARIS.

La superstition, qui a tant de prise sur le cœur de l'homme, fit long-temps croire aux opérations magiques. Jusque sous le règne de Louis XIV, on vit des parlemens, composés d'hommes graves et plus instruits que le vulgaire, condamner, de bonne foi, de prétendus sorciers au supplice du feu. Quelle devait être la crédulité, à cet égard, dans les siècles antérieurs?

Lorsqu'on voulait estropier, faire languir ou mourir un individu dont on ne pouvait facilement approcher, on composait un _vœu_ ou _volt_, et on l'_envoultait_. Voici en quoi consistait l'_envoultement_: on fabriquait une image en terre, le plus souvent en cire, et autant que possible, on la façonnait à la ressemblance de la personne à laquelle on voulait nuire; de plus, on donnait à cette image le nom de cette personne, en lui faisant administrer par un prêtre et avec les cérémonies et prières de l'église le sacrement de baptême; on l'oignait aussi du saint-chrême; on proférait ensuite sur cette image certaines invocations ou formules magiques.

Toutes ces cérémonies terminées, la figure de cire ou le _volt_ se trouvant, suivant l'opinion de ceux qui l'avaient fabriquée, en quelque sorte identifiée avec la personne dont elle avait la ressemblance et le nom, était à leur gré torturée, mutilée, ou bien ils lui enfonçaient un stylet à l'endroit du cœur. On était persuadé que tous les outrages faits, tous les coups portés à cette figure, étaient ressentis par la personne dont elle portait le nom.

Les registres criminels du parlement de Paris qui ont été explorés par M. Dulaure, que nous copions presque textuellement, parlent d'une affaire curieuse relative à cette sorte d'enchantement.

En 1319, Marguerite de Belleville, magicienne de Paris, dite la _sage femme_, déclara au parlement qu'une demoiselle (femme noble) nommée Méline la Henrione, veuve de Henrion de Tartarin, épouse en secondes noces de Thevenin de la Lettière, chevalier, était venue lui demander _une chose_ pour faire périr son mari. Marguerite de Belleville lui répondit qu'elle s'en occuperait, et que son mari, qui allait aux joûtes et tournois, tomberait mort de son cheval; elle ajouta que cette _demoiselle_, surprise par son valet, fut effrayée et jeta _la chose_, ce qui l'empêcha d'en faire usage.

Quelque temps après, la demoiselle Méline vint de nouveau s'adresser à Marguerite de Belleville; elle s'était adjoint un prêtre nommé Thomas, chapelain en Marcilly. Tous trois composèrent contre le mari de Méline un _volt_. Le prêtre baptisa ce volt, et lui oignit le front avec du saint-chrême; il déclara que le _volt_ ne vaudrait rien si on ne l'oignait trois fois du saint-chrême. Cette même Méline revint une autre fois chez la magicienne Marguerite de Belleville; elle y parut accompagnée de plusieurs personnes: d'un ermite, appelé frère Regnaud, demeurant à l'ermitage de Saint-Flavy, près Villemort en Champagne; d'un religieux jacobin du couvent de Troyes, nommé Jean Dufay, et d'une femme, dite Perrotte la baille de Poissy, ou femme du bailli de ce lieu. Tous les cinq, d'après la demande de Guischard, évêque de Troyes, concoururent à la composition d'un _volt_ dans le dessein de faire mourir la reine Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe-le-long, dont nous rapporterons les impudicités à l'article des _trois reines adultères_.

Le _volt_ achevé, le frère jacobin le baptisa, et lui donna le nom de Jeanne: la femme Perrotte fut la marraine.

La magicienne Marguerite de Belleville déclara dans son interrogatoire qu'elle ignorait d'abord le nom de la personne contre laquelle se faisait le _volt_, qu'elle n'en fut instruite que quinze jours après. Elle déclara aussi qu'elle était _charmeresse_, qu'avec certaines paroles elle faisait retrouver les objets perdus. Elle fut mise dans les prisons du Châtelet. On ignore quel fut son châtiment.

TENTATIVE D'HOMICIDE DE PIERRE DE CRAON SUR LE CONNÉTABLE DE CLISSON.

Pierre de Craon, seigneur très-riche et d'une ancienne famille de l'Anjou, avait déjà mérité le dernier supplice, et n'avait dû qu'à sa naissance et à ses richesses la grâce qu'on lui avait accordée, lorsqu'il se fit connaître par un nouveau crime qui réveilla le souvenir du premier.

Le duc d'Orléans, frère de Charles VI, était fort amoureux d'une juive qu'il allait voir secrètement. Ayant eu des raisons de soupçonner que Pierre de Craon, son chambellan et son favori, avait plaisanté de cette intrigue avec la duchesse d'Orléans sa femme, il le chassa honteusement de sa maison.

Le duc d'Orléans, qui ne portait alors que le titre de duc de Touraine, avait épousé la célèbre Valentine de Milan, qui l'aimait avec passion, quoiqu'elle sût bien qu'il lui était infidèle; mais elle ne connaissait point l'objet de ses secrètes amours. Pierre de Craon, pour qui le duc n'avait rien de caché, avait eu un jour l'indiscrétion, pendant un bal, de nommer à Valentine la personne que le prince son époux aimait et entretenait comme sa maîtresse. La duchesse, qui depuis long-temps cherchait à pénétrer ce mystère, ne put contenir les mouvemens impétueux de sa jalousie; elle envoya aussitôt dire à cette jeune personne que si elle avait le malheur de revoir davantage le duc son mari, elle lui ferait couper le nez; et elle l'aurait fait, car les grands avaient alors à leurs gages des gens toujours prêts à exécuter leurs volontés.

Lorsque ensuite le duc se présenta chez sa maîtresse, celle-ci, tout éplorée, vint à la porte le prier de se retirer, en lui apprenant que Valentine était instruite de leur liaison, et qu'elle ne manquerait pas de s'en venger comme elle l'en avait menacée, s'il entrait seulement dans sa maison.

Le duc ne put soupçonner que Pierre de Craon de l'avoir trahi, puisque lui seul était le confident de ses amours. Ce fut ce qui causa la disgrâce de ce seigneur. Celui-ci, qui non seulement ignorait quelles avaient été les suites de son indiscrétion, mais qui l'avait oubliée lui-même, fut bien étonné de recevoir l'ordre de ne plus paraître à la cour et de se retirer dans ses terres. Vainement il sollicita une audience de congé; il fallut partir sur-le-champ, sans voir ni le roi ni son frère. Il se persuada, dans son dépit, qu'Olivier de Clisson, depuis long-temps son ennemi personnel, était l'auteur de sa disgrâce; et dans l'espoir de se venger de lui et de son souverain, il se décida à quitter la France pour passer en Bretagne, dont il savait que le duc avait aussi à se plaindre de Clisson, l'un de ses plus grands vassaux.

Pierre de Craon était parent du duc de Bretagne; après lui avoir raconté ce qui venait de lui arriver à la cour de France, il lui fit une vente simulée des biens qu'il possédait en Anjou, afin de les soustraire par ce moyen à la confiscation qu'encourait un vassal coupable de félonie, et il lui rendit ensuite foi et hommage comme à son nouveau souverain.

La vengeance que Craon préparait contre Olivier de Clisson occupait tous ses soins. Il avait un hôtel à Paris près le cimetière de Saint-Jean en Grève. Des gens qui lui étaient dévoués y conduisirent secrètement tout ce qui était nécessaire pour armer et faire vivre pendant quelques jours quarante à cinquante hommes; ceux-ci s'y rendirent au nombre de deux ou trois au plus à la fois et la nuit, dans la crainte d'éveiller les soupçons des voisins. Enfin, lorsque tout fut prêt, Pierre de Craon y vint aussi, et s'y tint renfermé quelque temps, c'est-à-dire jusqu'à la Fête-Dieu (1391), qui arriva trois ou quatre jours après. Il savait qu'à cette solennité le roi donnait un grand festin aux principaux seigneurs de sa cour, au nombre desquels serait Olivier de Clisson, connétable de France.

Le roi occupait alors l'hôtel Saint-Paul, quartier Saint-Antoine. Cette maison était spécialement destinée aux banquets royaux. Celui que Charles VI donna le 13 juin se prolongea fort avant dans la nuit. Pierre de Craon avait aposté des gens, tant à pied qu'à cheval, sur le chemin que devait prendre le connétable pour retourner chez lui. Il était trois heures du matin, lorsque Olivier de Clisson sortit de l'hôtel Saint-Paul, à cheval, accompagné seulement de huit de ses gens sans armes. Quand il fut arrivé dans la rue Culture-Sainte-Catherine, où l'attendait Pierre de Craon, celui-ci se présenta, l'épée à la main, devant Clisson, tandis que ses satellites éteignaient les flambeaux des gens du connétable, et les mettaient en fuite. Olivier de Clisson prit cette rencontre pour une plaisanterie des convives sortis avant lui, mais il fut bientôt désabusé, lorsqu'il entendit le baron de Craon lui crier d'une voix terrible: «A mort, à mort, Clisson, cy vous faut mourir.--Qu'es-tu? dit le connétable.--Je suis Pierre de Craon, ton ennemi.» Clisson avait sous son pourpoint une cotte de mailles; il se défendit long-temps contre ses assassins; mais enfin un grand coup d'épée l'ayant atteint, il tomba de cheval dans la boutique d'un boulanger, dont la porte brisée transversalement, comme c'est encore l'usage dans quelques endroits, était fermée par le bas et ouverte par le haut. Les assassins, n'osant descendre de cheval, portèrent encore un grand nombre de coups au connétable; mais la plupart ne purent l'atteindre à cause de la porte inférieure; cependant ils le laissèrent pour mort, et partirent en toute hâte pour se rendre à Chartres, où d'autres chevaux les attendaient, et de là à Sablé, d'où Pierre de Craon était parti pour faire cette expédition.

La nouvelle de cet assassinat parvint aussitôt aux oreilles du roi, qui s'allait mettre au lit. _Il se vêtit d'une houppelande_, et _il courut à l'endroit où l'on disait que son connétable venait d'être occis_. Il le trouva dans la boutique du boulanger, baigné dans son sang. Après qu'on eut visité ses blessures, qui n'étaient pas dangereuses: «_Connétable_, lui dit le roi, _oncques chose ne fut telle, ni ne sera si fort amendée_.» Il manda aussitôt le prevôt de Paris, et lui donna l'ordre de poursuivre promptement l'auteur de ce meurtre ainsi que ses complices. Un des écuyers et un des pages du baron de Craon furent arrêtés et décapités aux halles: le concierge de son hôtel fut aussi mis à mort pour n'avoir point fait connaître l'arrivée de son maître à Paris. Un chanoine de Chartres, chez qui le baron avait logé, fut privé de ses bénéfices et renfermé pour le reste de ses jours. Tous les biens que Pierre de Craon possédait en France furent confisqués et donnés au duc d'Orléans, frère du roi, dont il avait été le favori; son hôtel fut rasé, l'emplacement donné à la paroisse Saint-Jean-en-Grêve pour en faire un cimetière; et la rue de Craon, où était l'hôtel, prit le nom de rue des Mauvais-Garçons, qu'elle conserve encore aujourd'hui.

Ne se croyant pas en sûreté dans son château de Sablé, quoiqu'il fût très-bien fortifié, le baron de Craon se retira auprès du duc de Bretagne, qui lui dit, dès qu'il le vit arriver: «Vous avez fait deux grandes fautes; la première d'avoir attaqué le connétable, et la seconde de l'avoir manqué.» Cependant il l'assura de sa protection, et l'invita à rester près de lui, lui promettant de prendre parti dans cette affaire, selon les circonstances.

Richard II, roi d'Angleterre, demanda la grâce de Craon quelque temps après et l'obtint. Pierre de Craon revint à la cour et s'y montra hardiment, tandis que Clisson venait d'en être banni.

DUEL JUDICIAIRE DE CARROUGES ET LEGRIS.

Le sieur Jean de Carrouges, gentilhomme de la maison du duc d'Alençon, partant, vers la fin du quatorzième siècle, pour un voyage en la Terre-Sainte, laissa sa femme en la ville d'Argentan en Normandie, ou, selon d'autres, en sa maison de Carrouges, située à environ quatre lieues de cette ville. Un de ses amis, le sieur Jacques Legris, également gentilhomme de la maison du duc d'Alençon, profita de l'absence de Carrouges pour aller courtiser sa femme. Un jour entre autres, il entra en matière avec la jeune dame, et usant de tous les artifices à l'usage des amans en semblable circonstance, il fit la déclaration formelle de son amour, et, comme le dit naïvement le narrateur des _Annales de Paris_, des propos il en vint aux offres de service; mais la dame, fidèle à son mari, repoussa honnêtement ses attaques; de sorte qu'il s'avisa de gagner, par des dons ou des promesses, une servante de la dame de Carrouges, qu'il jugeait propre à seconder ses projets. La servante en effet consentit à le favoriser selon son désir. Les moyens furent donc concertés entre eux, et le jour fixé.

Le soir du jour convenu, le sieur Legris étant obligé, par sa charge, de servir à table le duc d'Alençon, se voyait avec impatience empêché de se rendre au rendez-vous. Mais les amans ont le génie inventif. Il laissa tomber à dessein la coupe pleine de vin qu'il présentait à son maître; et feignant d'être tout honteux de sa maladresse, il sortit, monta à cheval, et courut à toutes brides à la maison de la dame de Carrouges. Une échelle préparée par la perfide servante l'attendait; à l'aide de cette échelle il s'introduit dans la chambre de la dame endormie, lui fait violence, sort de la maison, remonte à cheval, et arrivant au lever du duc son maître, laisse tomber le bassin qu'il lui présentait pour laver, de même qu'il avait fait pour la coupe.