Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 2
«Alors tout fut fini pour Brunehaut; il ne lui resta plus qu'à mourir: c'est le seul exemple que donne l'histoire d'une femme jugée militairement. L'artiste ne pourrait donc trouver ailleurs un sujet de tableau plus original que le moment où Brunehaut entend prononcer sa sentence. Déjà ses mains sont enchaînées; près d'elle, deux robustes guerriers ont peine à contenir le cheval indompté auquel la malheureuse princesse doit être attachée. Mais avant de subir cet horrible supplice, elle est promenée sur un chameau dans les rangs de l'armée; les longues risées et les clameurs la suivent dans cette marche douloureuse. Bientôt ses cheveux, que pendant si long-temps avait couronnés le diadème, servent de liens pour l'attacher au coursier, qui l'emporte en se cabrant à travers les pierres et les ronces. L'animal fougueux, dont le sang et les lambeaux marquent la trace, s'arrête enfin au bout de son horrible carrière, et y laisse quelque chose d'immobile et défiguré, qui avait été la grande Brunehaut. On livra son corps aux flammes, et ses cendres furent portées à une abbaye qu'elle avait fondée. Son tombeau ayant été ouvert dix siècles après, on y vit la poussière de l'infortunée mêlée à quelques charbons. On trouva aussi parmi ces tristes débris l'éperon qu'on avait attaché aux flancs du coursier pour le rendre plus furieux, et qui, tombé par hazard dans les vêtemens de Brunehaut, fut jeté avec elle dans le bûcher, et recueilli avec ses restes.»
Ce nouveau genre de supplice eut lieu en 613. Brunehaut était alors octogénaire. L'horrible mort qui termina sa longue et orageuse vie, les crimes royaux que nous venons de passer en revue, peuvent donner une idée de ce que pouvaient être ceux des particuliers. On ne connaissait ni droit des gens, ni humanité: le plus fort tuait le plus faible; le plus faible tendait des embûches à son oppresseur. C'était un cercle de sang humain, rempli des forfaits les plus abominables, et dans lequel les malheureux peuples furent parqués long-temps encore.
LA COMTESSE DE GATINAIS.
Sous le règne de Louis-le-Bègue, roi de France, et vers l'an 878, le comté de Gâtinais, donna lieu à un événement qui mérite de prendre rang dans ce recueil. Geoffroy, comte de Gâtinais, avait laissé en mourant une fille unique dont l'histoire n'a pas conservé le nom. Louis-le-Bègue voulut donner la main de cette jeune comtesse à l'un de ses principaux favoris, nommé Ingelger, qu'il avait élevé à la dignité de grand sénéchal du palais. Le monarque porta lui-même les premières paroles de ce mariage à la comtesse; mais celle-ci lui répondit avec respect qu'Ingelger étant né son vassal, les bienséances lui défendaient de le prendre pour mari. «Je laisse à penser aux dames d'à-présent, dit la chronique, si cela leur serait un suffisant prétexte pour ne point espouser un favori de roy.»
Après cette réponse, Louis-le-Bègue, loin de vouloir user de contrainte, remit son projet à un autre temps; seulement, pour mieux y disposer l'esprit de la comtesse, il lui donna une place parmi les dames d'honneur de la reine; puis ayant appris, au bout de quelque temps, que la jeune demoiselle était devenue beaucoup plus traitable dans la société des dames de la cour, il manda et convoqua les seigneurs et feudataires du comté de Gâtinais, et quand ils furent arrivés, il les entretint du projet qu'il avait formé de marier leur comtesse, leur demandant quel seigneur leur pourrait agréer davantage. Ceux-ci répondirent, par déférence, qu'ils s'en rapportaient au choix de sa majesté, bien plus capable que personne de donner un mari convenable à leur dame et comtesse.
Le roi leur apprit alors qu'il la destinait à Ingelger, son grand sénéchal. Les seigneurs lui répondirent que sa volonté fût faite, pourvu que leur maîtresse y donnât son consentement. La comtesse, après quelques difficultés, crut devoir satisfaire au vœu du monarque; et le mariage fut célébré avec pompe et magnificence.
Cette union ne fut pas heureuse: pendant dix années qu'elle dura, Ingelger fut toujours malade. Enfin un matin, la comtesse, en se réveillant, le trouva mort à ses côtés.
Aussitôt de violens soupçons planèrent sur elle; on l'accusa de poison et même d'adultère; «parce qu'en matière de femme, dit l'historien, ces deux crimes ne vont guère l'un sans l'autre.» Gontran, brave et hardi chevalier, cousin du défunt, accuse formellement la comtesse, en présence du roi, de toute la cour de France et des barons du comté de Gâtinais; il jette son gant au milieu de l'assemblée et défie au combat quiconque osera prendre la défense de la comtesse. Grandes étaient les présomptions de culpabilité contre elle; et ce qui leur donnait encore plus de vraisemblance, c'est qu'on se rappelait qu'elle n'avait épousé Ingelger que par contrainte. Aussi, le roi et tous les seigneurs de sa cour jugèrent-ils qu'il y avait lieu à la preuve du duel, selon l'usage du temps. Néanmoins, soit que l'on craignît le roi, soit que chacun se défiât de l'innocence de la comtesse, il ne se présenta aucun de ses parens ni de ses vassaux pour prendre sa défense.
Elle se trouvait ainsi abandonnée à elle-même dans son infortune, lorsque la Providence lui envoya un défenseur. Tout-à-coup, au refus de tous les autres, un jeune homme, à peine âgé de seize ans, se lève, s'avance d'un pas ferme et assuré, relève le gant avec joie et déclare qu'il accepte le combat, pour soutenir contre tous l'honneur de sa dame et maîtresse. Ce jeune homme était page et filleul de la comtesse, et se nommait Ingelger, comme son défunt mari.
Le roi ordonne le combat, et quand le jour fixé par lui est arrivé, on dresse les lices, on pose les barrières, et les champions sont amenés en champ-clos. Le roi s'y trouvait, environné des princes et seigneurs de sa cour. Un spectacle si étrange avait attiré une grande affluence de peuple. La comtesse était à peu de distance des deux combattans, dans un charriot couvert d'étoffe de deuil, suivant la mode de cette époque.
La trompette donne le signal; soudain les deux champions s'élancent et se ruent l'un sur l'autre. Gontran, fort et puissant chevalier, porte à Ingelger un coup de lance terrible qui traverse son bouclier et son bras, et lui fait une légère blessure au côté. Cependant le jeune page n'en fût point désarçonné; au contraire, redoublant de courage, il brandit sa lance, et en frappe si rudement son adversaire, qu'il l'arrache de dessus son cheval, et lui fait mesurer la terre. Alors profitant de ce moment de relâche, il coupe avec son épée le tronçon de lance qui tenait son bras attaché à son bouclier, et descendant de cheval, il va trancher la tête à Gontran, toujours étendu sur la poussière.
De grands applaudissemens, des battemens de mains, de vives démonstrations de joie accueillirent cette victoire. Ingelger et la comtesse en rendirent grâce à Dieu. Le roi déclara celle-ci innocente, et elle recouvra ainsi son honneur qui venait de courir un si grand hasard.
Quand tout le bruit des acclamations eut cessé, la comtesse vint se jeter aux pieds du roi, et lui fit entendre que, puisque sa mauvaise étoile avait voulu que son honneur fût entaché, il n'y avait plus rien qui pût la retenir dans le monde, et qu'elle avait résolu de se confiner dans un monastère; seulement elle suppliait le roi de considérer qu'il n'était pas juste que ses parens et ses vassaux eussent son héritage, eux qui l'avaient abandonnée sans défense au moment du péril; qu'il était bien plus équitable que le comté de Gatinais fût donné à cet adolescent, qui, surpassant son âge en valeur et en magnanimité, avait donné, au risque de sa propre vie, une si grande preuve de son dévoûment et de sa fidélité à sa dame et marraine.
Le roi et tous les seigneurs, d'un avis unanime, répondirent que l'équité et l'intérêt public voulaient que le comté appartînt à Ingelger; ce qui fut proclamé sur-le-champ, et dès lors le monarque, estimant singulièrement le mérite d'Ingelger, l'honora de grandes dignités, et même le fit comte d'Anjou.
ASSASSINAT DE GUILLAUME DIT LONGUE ÉPÉE, SECOND DUC DE NORMANDIE.
Guillaume, second duc de Normandie, prince très-pieux en son temps, périt d'une manière tragique, qui donne une idée des mœurs de cette époque.
Arnoul, comte de Flandre, avait surpris par intelligence la ville de Montreuil, qui appartenait à Hersuin, comte de Ponthieu. Hersuin s'adressa, pour avoir du secours, à Guillaume, duc de Normandie, qui alla sur-le-champ reprendre Montreuil, passa tous les habitans de cette ville au fil de l'épée, la munit de nouvelles fortifications, et la rendit à son maître, en 941.
Le comte de Flandre, piqué d'un semblable affront, et ne pouvant s'en venger à force ouverte, eut recours à la trahison.
Il envoya au duc Guillaume, une ambassade chargée de l'excuser d'avoir attaqué Hersuin, et d'alléguer qu'il ignorait l'alliance et l'amitié qui unissait ce comte au duc de Normandie. Les ambassadeurs d'Arnoul avaient aussi mission de remettre à l'arbitrage du duc Guillaume, le différent qui existait entre Hersuin et lui. Guillaume acquiesça à toutes leurs demandes; et comme le comte Arnoul était goutteux, et ne pouvait chevaucher, le duc de Normandie se rendit jusqu'à Amiens, accompagné d'Hersuin, seigneur de Montreuil, de Beranger et Alain, comtes de Bretagne, et d'autres seigneurs.
Hersuin avertit Guillaume de se tenir en garde contre le comte de Flandre. Celui-ci se fondant sur ses forces, tint peu de compte de cet avertissement, pour son malheur. Arnoul invita Guillaume à se rendre à Pecquigny, au-dessous d'Amiens; chacun s'y rendit avec sa suite; Arnoul était d'un côté de la Somme, Guillaume de l'autre. Au milieu de cette rivière était une île dans laquelle les deux princes devaient conférer ensemble, accompagnés chacun de douze chevaliers. Le comte de Flandre, pour mieux marquer au duc la confiance qu'il avait en lui, ne se fit accompagner que de quatre chevaliers, et de deux domestiques sur lesquels il marchait appuyé, sous prétexte de sa goutte. Tous les articles de paix arrêtés, chacun remonta dans son bateau, après avoir échangé les protestations de la plus sincère amitié. Mais à peine le duc eût-il démarré le sien (car il était seul dans un bateau, et ses chevaliers dans un autre), un chevalier normand, nommé Bause-le-Court, neveu de Rioul, comte de Cotentin, accompagné de plusieurs soldats d'Arnoul, rappela le duc Guillaume, lui disant: «Monseigneur, le comte Arnoul veut encore parler à vous; il a oublié quelque chose à vous dire qui vous sera agréable; sortez du bateau, laissez passer vos gens, le bateau vous reviendra quérir.» Guillaume, plein de confiance dans les semblants d'amitié d'Arnoul, ne soupçonnant aucune trahison, commanda au batelier de retourner à l'île qu'ils venaient de quitter. Mais sitôt qu'il eut fait quelques pas dans l'île, Bause-le-Court, haussant un aviron qu'il tenait, en asséna un grand coup sur la tête de Guillaume, et l'abattit sans mouvement. A l'instant les autres complices s'élancèrent sur le duc, et le frappèrent de tant de coups d'épée et de dague, qu'ils le mirent à mort; puis ils allèrent rejoindre le comte Arnoul qui avait déjà traversé la rivière. Les gens du duc Guillaume, placés à l'autre rive, eurent la douleur de voir massacrer leur prince, sans pouvoir lui porter secours assez à temps. Ils se hâtèrent néanmoins de traverser la Somme, et trouvèrent Guillaume encore tout palpitant, qui rendit le dernier soupir entre leurs bras. Son corps fut transféré à Rouen, et inhumé dans l'église de Notre-Dame de cette ville. Cet événement arriva en l'an 942.
ROI DE FRANCE, VOLEUR DE GRANDS CHEMINS.
Philippe Ier, roi de France, reçut une éducation vicieuse. Il n'avait que sept ans, lorsqu'il succéda, en 1060, à son père Henri Ier. Il régna d'abord sous la tutelle de sa mère, puis sous celle de Baudouin V, comte de Flandre. Ce fut sous son règne que s'établit, à Paris, une nouvelle magistrature, à la fois fiscale, judiciaire et militaire, et qui fut nommée _Prévôté_. On croit que le premier prévôt fut Étienne, homme rapace, de mauvais conseil, très-indigne en tout point de remplir ces fonctions délicates.
Étienne détermina le roi Philippe, encore jeune, à piller l'église de Saint-Germain-des-Prés. L'or, l'argent, les pierreries des reliquaires, devaient être la proie du prince et de son prévôt. Tout était disposé pour ce projet sacrilège, mais un miracle, disent les légendaires, vint à propos en arrêter l'exécution. L'audacieux prévôt qui convoitait surtout la précieuse croix que Childebert avait apportée d'Espagne, sur le point de porter la main sur cet objet sacré, devint subitement aveugle. Effrayé de cet accident, le roi ne voulut point passer outre, il se retira.
C'est sans doute par suite des mauvais conseils de ce prévôt, que l'on vit ce roi adopter les habitudes des seigneurs de son temps, et guetter les marchands sur les chemins pour les voler. Le pape Grégoire VII adressa, sous la date du 10 septembre 1074, une lettre à tous les évêques de France, dans laquelle il donnait une esquisse des brigandages de ce prince. Il y signale les désordres de toute espèce qui désolaient la France à cette époque, puis continuant: «Votre roi, dit-il, ce roi que l'on doit plutôt qualifier de votre tyran, inspiré par le diable, est le principal auteur de ces désordres. Il a souillé de débauches et de crimes tout le cours de sa vie. Ce misérable a pris les rênes du gouvernement sans savoir les tenir: il a, par sa trop grande faiblesse, favorisé la dépravation de ses sujets, et, par ses exemples, les a autorisés aux attentats que je viens de signaler..... De plus, lui qui devrait être le défenseur des lois et de la justice, n'a pas eu honte d'agir comme un chef de voleurs. Dernièrement des marchands de divers pays se rendaient à une foire qui se tient en France, lorsque ce roi, en vrai brigand, les arrêta et leur enleva une somme considérable d'argent.»
Dans une autre lettre adressée à Guillaume, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, le même pontife retrace les mêmes excès. «Poussé par une cupidité que rien ne peut excuser, dit-il, il n'a pas rougi de souiller la majesté du trône, en pillant des marchands d'Italie, qui se rendaient dans votre pays.»
Dégoûté de sa première femme, Philippe enleva avec violence, en 1092, Bertrade, femme du comte d'Anjou, et trouva un archevêque et deux évêques qui consacrèrent ce rapt, en bénissant cette alliance criminelle.
Philippe fut le premier roi franc qui altéra les monnaies; il fit frapper des pièces d'argent où il entrait un tiers d'alliage en cuivre. Il fit, comme son père, un trafic scandaleux des bénéfices ecclésiastiques, et donna l'exemple de plusieurs crimes.
Un de ses plus puissans vassaux, le duc de Bourgogne, Odon ou Eudes Ier, surnommé le _Boucher_ ou le _Bourreau_, ne rougissait pas non plus d'arrêter et de dépouiller les passans. Instruit qu'Anselme, archevêque de Cantorbéry, traversait ses états pour se rendre à Lyon, et qu'il portait avec lui de grandes richesses, il vint avec une force suffisante s'embusquer sur son passage. L'archevêque, avec ceux de sa suite, s'était arrêté dans un lieu commode pour se rafraîchir; le duc, escorté d'un grand nombre de chevaliers armés, fond brusquement sur ces voyageurs, en disant: «Lequel de vous est l'archevêque?» Le prélat monte aussitôt sur son cheval, s'avance vers le duc, et d'un air fier et imposant, lui dit: «_C'est moi!_» Alors le duc, saisi de confusion, rougit, baisse la tête, reste interdit. Anselme profitant de son embarras, lui dit: «Seigneur duc, vous plaît-il que je vous embrasse?» Le duc entraîné par l'accueil de l'archevêque, y répond par ces mots: «Seigneur, je suis prêt à vous embrasser et à vous servir, et me réjouis de votre arrivée.» Le duc et le prélat se séparèrent bons amis en apparence. Ce dernier, content d'avoir échappé au danger, donna sa bénédiction au prince, et se hâta toutefois d'aller coucher à Clugny.
CRIMES ET CRUAUTÉS DE GUILLAUME TALVAS, COMTE D'ALENÇON ET DE BELESME.
Suivant les chroniques de Normandie, cette famille de Belesme, sembla traîner à sa suite la cruauté, l'impiété, la tyrannie. Guillaume Talvas, _ours en cruauté, mais timide comme un lièvre_, et qui n'avait rien d'humain que la face, voyant que le duc de Normandie, encore trop jeune, ne pouvait songer à tenir la loi en vigueur, fit deux actions qui prouvaient sa scélératesse et sa lâcheté.
Il avait épousé Hildeburge, fille d'un noble et vertueux chevalier, nommé Arnulphe; cette femme réunissait toutes les qualités nécessaires pour se faire aimer. Néanmoins, comme sa grande piété la poussait trop fréquemment à blâmer son mari de ses actions perverses et dénaturées, et que ses reproches l'importunaient, il résolut de s'en affranchir. Un matin qu'elle se rendait à la messe, il la fit prendre par deux de ses brigands soldés et leur ordonna de l'étrangler, au milieu de la rue, en présence de tout le peuple.
Cette action, digne des antropophages, ne tarda pas à être suivie d'une autre qui semble encore plus cruelle. Peu de jours après cet assassinat, Talvas demanda en mariage la fille du vicomte de Beaumont. Cette demande fut agréée dans l'espérance que Talvas ne traiterait pas sa seconde femme comme il avait fait la première. Le jour arrêté pour la célébration des noces, il invite tous les seigneurs ses amis et voisins, entr'autres Guillaume Giroye comte de Montreuil et baron d'Eschauffou, auquel il avait de grandes obligations, pour en avoir été secouru en plusieurs circonstances. Or ce Giroye avait un frère, nommé Raoul, et surnommé Malle-couronne, parce qu'il avait quitté la cléricature pour la carrière des armes. C'était un homme très-lettré et singulièrement versé dans la connaissance des secrets de l'astrologie judiciaire. Le jour que Talvas avait invité son frère à venir à ses noces, Raoul avait découvert, par la puissance de son art, que le comte de Montreuil était menacé d'un grand malheur qu'il ne pourrait éviter, s'il assistait aux noces de cet homme dénaturé. Il conjura donc son frère, de ne pas s'y rendre. Mais ses avis et ses prières furent inutiles. Guillaume Giroye, au-dessus de la crainte, partit pour Alençon, accompagné seulement de douze de ses serviteurs. Talvas lui fit une flatteuse réception et le traita splendidement pendant plusieurs jours: puis il le fit secrètement arrêter, à l'insu de tous ceux qui assistaient aux noces, et le fit emprisonner étroitement. Après un banquet magnifique, il emmena toute la compagnie à la chasse, moins pour le plaisir lui-même, que pour donner le temps à ses satellites d'exécuter ses ordres à l'égard du comte de Montreuil. Ces bourreaux que la cruauté avait allaités de sang et nourris de carnage, obéirent ponctuellement à leur maître; ils conduisirent le prisonnier innocent hors du château; et là, sous les yeux du peuple d'Alençon fondant en pleurs, et maudissant leur seigneur, ils crevèrent les yeux au malheureux comte de Montreuil, et lui coupèrent le nez, les oreilles et les parties génitales.
Ainsi mutilé et défiguré, Guillaume Giroye s'alla réfugier dans le monastère du Bec, et se fit moine sous le vénérable abbé Hessoin, vers l'an 1045. Plusieurs gentilshommes touchés de l'injure qu'il avait reçue, se joignirent à ses deux frères, Raoul Malle-couronne et Robert, et vinrent ravager, piller, incendier sur les terres de Talvas, espérant le forcer de se mettre en campagne; mais celui-ci, aussi lâche que cruel, renfermé dans un château fortifié, n'eût jamais le courage d'en sortir; et ses crimes seraient restés impunis, si son propre fils, digne en tout de son origine, ne se fut chargé de son châtiment. Ce fils nommé Arnulphe, arma toute la noblesse contre son père et le chassa honteusement de ses villes et châteaux, le forçant de traîner une vie misérable et vagabonde.
«Si la cruauté de Guillaume Talvas fut grande, dit le chroniqueur normand, l'impiété de son fils la passe de bien loin, et Dieu ne laissa ni l'un ni l'autre impuni. Un jour comme Arnulphe était à la picorée, il prit le petit cochon d'une religieuse qui vivait dans la forest Utique près St.-Euroult, et importuné de le lui rendre, il commanda à son cuisinier de le tuer et l'apprester pour son souper; ce fut son dernier repas; car soit pour punition du sacrilége, ou pour tout autre sujet inconnu, il fut la nuit même trouvé étranglé dans son lit.»
Mabile de Talvas, qui épousa le comte de Montgommery, vicomte d'Hyesme, ne démentit nullement sa race et causa la mort de plusieurs de ses proches, en leur administrant des poisons qu'elle préparait elle-même.
GABRIELLE DE VERGY, OU VENGEANCE ATROCE DU CHATELAIN AUBERT DE FAYEL.
Voici un fait du douzième siècle qui peut soutenir la comparaison avec l'horrible festin d'Atrée. Il appartient peut-être moins aux mœurs de cette époque chevaleresque quoique barbare encore, qu'à une passion qui est capable de tous les excès de violence, la jalousie.
Raoul ou Renaud, châtelain de Coucy, fut épris des charmes de Gabrielle de Vergy, femme du châtelain Aubert de Fayel. Le château de Coucy était voisin de celui de Fayel et situé à peu de distance de la ville de Saint-Quentin. La belle châtelaine ne fut pas insensible à l'amour de Raoul; et leur passion mutuelle donna bientôt lieu à des rendez-vous secrets. On redoutait la jalousie de Fayel; mais ces alarmes semblaient rendre leur flamme encore plus vive; nos deux amans savouraient à longs traits le bonheur d'aimer et d'être aimé, lorsque la croisade vint appeler Raoul en Palestine. Il balança un moment entre l'amour et l'honneur, mais en noble chevalier, il préféra l'honneur pour ne pas se montrer indigne de l'amour; toutefois avant son départ, il composa une chanson qui peignait bien vivement l'état de son cœur. «Amour, amour, dit-il dans un couplet, il n'y a plus à balancer; il faut partir. J'ai tant fait, qu'un plus long délai m'est impossible. Si ce n'était la crainte de m'avilir en restant et de m'attirer un reproche, j'irais demander à ma Dame, la permission de retourner sur mes pas; mais la noblesse des sentimens qu'on prise en elle, s'oppose à une complaisance qui ferait manquer à l'honneur son ami.» Dans un autre couplet, il exprime ainsi ses regrets: «Jamais tourterelle qui perd son tourtereau ne fut plus désolée. On pleure en quittant le pays et les foyers qui nous ont vus naître; on pleure ses amis quand on s'en sépare; mais il n'est point de séparation plus douloureuse que celle de deux vrais amans.»
Raoul part, s'embarque à Marseille avec le roi Richard, arrive en Palestine et trouve la ville d'Acre déjà au pouvoir des Chrétiens. Dans un combat, il est blessé d'une flèche empoisonnée; et malgré les soins du médecin, sa blessure devient incurable. Alors languissant, sans espoir de guérison, il s'embarque pour la France. Quelques jours après, sentant les approches de la mort, il appelle son fidèle écuyer, lui remet une boîte d'argent contenant les présents qu'il avait reçus de sa maîtresse, lui recommande de placer son cœur dans cette même boîte quand il aura rendu le dernier soupir, et de porter le tout à la dame de Fayel. Ce triste présent était accompagné d'une lettre, qu'il eut à peine la force de signer. Il expire.
L'écuyer, fidèle aux dernières volontés de son maître, arrive auprès du château de Fayel: mais le seigneur du lieu le reconnaît, soupçonne qu'il est porteur d'une lettre pour son épouse, l'arrête, le fait dépouiller, et trouve sur lui le dernier don et les dernières expressions de l'amour de Raoul.
Transporté de jalousie et de fureur, il ne se calme que pour méditer une vengeance de tigre. Il ordonne à son cuisinier d'apprêter le cœur de Raoul et de le faire servir à table à la châtelaine.