Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 16
Un jeune Jacobin, nommé Jacques Clément, Dans le bourg de Saint-Cloud, une lettre présente A Henri de Valois, et vertueusement Un couteau fort pointu dans l'estomac lui plante.
L'attentat de Clément fut approuvé à Rome. Le pape Sixte-Quint, en plein consistoire, déclara que le régicide Jacques Clément était comparable pour le salut du monde à l'incarnation et à la résurrection, et que le courage du religieux jacobin surpassait celui d'Éléazar et de Judith. «Ce pape, dit M. de Châteaubriand, avait trop peu de conviction politique et trop de génie pour être sincère dans ces comparaisons sacrilèges; mais il lui importait d'encourager des fanatiques prêts à tuer des rois au nom du pouvoir papal.»
Le parlement de Toulouse ordonna qu'une procession solennelle aurait lieu, tous les ans, le jour de l'assassinat du roi. Telle est la folie du fanatisme en tous les genres, qu'il est toujours prêt à déifier les crimes qu'il suscite et ceux qui les commettent.
LA BELLE ANGEVINE; HISTOIRE DU JEUNE PRÊTRE CONDAMNÉ A ÊTRE PENDU, OU A L'ÉPOUSER.
La singularité de cette histoire, les circonstances intéressantes qui s'y rattachent, lui assignent une place dans ce recueil, quoi qu'elle n'offre ni coups de poignard, ni coupe empoisonnée, ni aucun autre des instrumens de l'assassinat. Ici les principaux personnages ne sont pas à l'abri de tout reproche; mais le crime est tout entier du côté de la justice, qui, au seizième siècle, et bien plus tard encore, se montrait si prodigue de bûchers et de potences.
Rénée Corbeau, fille d'un simple bourgeois de la ville d'Angers, était d'une si grande beauté, qu'on l'avait surnommée la belle Angevine; les églises, les promenades publiques où l'on savait qu'elle devait se trouver, attiraient toujours une affluence considérable, curieuse de la voir et de l'admirer. Son esprit, son caractère, le doux son de sa voix, n'étaient pas moins séduisans que son visage et les grâces de sa personne. Son amour-propre était sans doute agréablement flatté de tant d'empressement, mais son cœur restait indifférent au milieu d'une foule d'adorateurs, qui lui offraient en vain leur fortune en sollicitant sa main.
L'université d'Angers était alors très-florissante; un jeune gentilhomme de Séez y arriva en 1594. La présence de cet étudiant produisit sur les dames le même effet que celle de Rénée faisait sur les hommes. Sa beauté devint le sujet de toutes les conversations; tout le monde voulait voir le beau Normand, et pendant quelque temps il partagea avec la belle Angevine l'attention de la ville. Cependant le public, toujours avide de sensations nouvelles, désirait les voir ensemble pour décider lequel des deux emportait le prix de la beauté. Ils ne le désiraient pas moins vivement eux-mêmes, mais cette curiosité devait troubler pour long-temps le repos de leur vie. Dès qu'ils se virent, ils sentirent au même instant, elle qu'il était le plus beau des hommes; lui, qu'elle était la plus accomplie des femmes.
L'amour ne tarda pas à succéder à leur admiration mutuelle. Rénée, sensible pour la première fois, se livra à ce sentiment nouveau avec toute la naïve ardeur d'une jeune fille; elle prenait plaisir à entendre louer celui que tout le monde vantait, et nommait déjà son amant celui que toutes les femmes admiraient d'autant plus qu'il répondait avec froideur aux avances de la coquetterie; enfin tout, jusqu'aux vœux du public qui se prononçait hautement pour l'union d'un si beau couple, tout concourut à séduire Rénée, à l'enivrer d'amour.
Bientôt les deux amans, malgré la surveillance des parens de Rénée, se donnèrent de secrets rendez-vous, où les sermens de fidélité éternelle ne furent pas épargnés. La suite de cette liaison est facile à deviner; le beau Normand, dont le nom ne nous est pas parvenu, fit à la belle Angevine une promesse de mariage, et se mit préalablement en jouissance des droits d'époux.
Cette union clandestine ne put être long-temps un mystère. Les parens de Rénée, instruits de l'état de leur fille chérie, surprirent dans sa chambre le jeune homme, qui s'y rendait secrètement toutes les nuits. Il ne fallut employer ni menaces ni contrainte pour l'obliger à réparer l'honneur de sa maîtresse; il dit qu'il la regardait déjà comme sa femme, et qu'il était prêt à l'épouser. On dressa sur-le-champ le contrat de mariage, qu'il signa avec un vif empressement.
Cette formalité remplie, le jeune homme partit pour son pays, afin de solliciter le consentement de ses parens; mais ils le lui refusèrent. Soit inconstance de sa part, soit déférence pour sa famille, qui regardait ce mariage comme une mésalliance, soit peut-être aussi désespoir, le jeune gentilhomme entra dans l'état ecclésiastique, et reçut bientôt après les ordres sacrés.
Le père de Rénée, informé de cet abandon qu'il considérait comme une perfidie, se pourvut en accusation de rapt devant le lieutenant criminel d'Angers, et fit informer et décréter contre le séducteur de sa fille. Celui-ci en appela au parlement de Paris, qui confirma la procédure criminelle, et rendit un arrêt qui le condamnait _à être pendu, si mieux n'aimait épouser la fille_.
Cet arrêt était pour le beau Normand le cercle de Popilius: de quelque côté qu'il se tournât, il rencontrait la mort. Le parlement n'ignorait pas qu'un obstacle absolu s'opposait à ce que le condamné pût choisir l'une des deux peines que le jugement lui infligeait; son intention était qu'il mourût en punition de la violation de son contrat de mariage, et surtout pour avoir trahi tout à la fois Dieu et les hommes, en abusant d'un sacrement pour éluder l'autre. Aujourd'hui que la peine de mort, même à l'égard des plus grands criminels, trouve de si nombreux adversaires parmi les publicistes et dans tous les échos de l'opinion publique, l'arrêt du parlement, quelque fondé qu'il soit sur la sainteté de la morale et de la religion, ne nous en paraît pas moins d'une sévérité inique et révoltante. Mais tel était l'esprit du temps.
Le jeune condamné, loin de chercher à pallier sa faute, reconnaît lui-même qu'il mérite la mort, et l'attend avec résignation. On le conduit à la chapelle du Palais-de-Justice, où il trouve un confesseur; l'instrument de son supplice est dressé sur la place publique, et déjà l'infortuné est au pouvoir de l'exécuteur.
A cette nouvelle, la belle Angevine devint pâle comme la mort; l'amour si violent qu'elle avait éprouvé se ranime plus violent encore dans son cœur déchiré. Le désespoir exalte ses forces; son amant, celui qu'elle a si tendrement aimé, va périr du dernier supplice; elle ne balance plus; guidée par son amour, elle se fraye un passage à travers les archers, et hors d'elle-même, éplorée, dans le plus grand désordre, elle pénètre dans la salle où la cour était assemblée, se jette aux pieds des juges, et les conjure dans les termes les plus touchans, d'avoir pitié de deux malheureux.
«Je viens offrir à vos yeux, leur dit-elle, l'amante la plus infortunée qui ait jamais paru à la face de la justice. En condamnant mon amant, vous avez cru que je n'étais pas coupable, ou du moins que mon crime pouvait s'excuser, et cependant vous me faites mourir du même coup qui lui donnera la mort; vous me faites souffrir la plus cruelle de toutes les destinées, puisque l'infamie de la mort de mon amant rejaillira sur moi, et que je mourrai déshonorée aussi bien que lui. Vous avez voulu qu'il réparât l'outrage qu'il a fait à mon honneur; et le remède que vous apportez au mal me rend l'opprobre de tout le monde. Ainsi, malgré l'opinion où vous êtes que je suis plus malheureuse que criminelle, vous me punissez de la plus horrible de toutes les peines. Comment accordez-vous avec votre équité le sort que vous me faites subir? Vous ne pouvez pas ignorer, puisque vous êtes hommes avant d'être juges, et que vous avez éprouvé les lois de l'amour, quels tourmens souffre une personne qui aime bien, lorsqu'elle peut se reprocher d'être la cause de la mort, et d'une mort infâme, de celui qui est l'objet de son amour. Y a-t-il un supplice qui puisse égaler cette idée insupportable? La mort qui la termine n'est-elle pas un présent du ciel?»
Rénée Corbeau cherche ensuite à excuser son amant en rejetant sur elle-même, sur sa propre faiblesse, le crime de séduction. «Si vous voulez punir une faute, à laquelle entraîne un sentiment trop vif, s'écrie-t-elle, mais qui est aussi celle d'un âge où la raison se fait à peine entendre, c'est sur moi que la vengeance des lois doit tomber; si vous ne pardonnez pas à mon amant, que je subisse la même peine, je suis la plus coupable. Mais si vos cœurs peuvent s'ouvrir à la pitié, ils trouveront le moyen de satisfaire à la justice et d'apaiser mes parens offensés. Dieu, dans sa miséricorde, ne semble-t-il pas avoir envoyé exprès le légat pour concilier ce qui paraît si opposé? Il doit arriver dans peu de jours avec tous les pouvoirs de Sa Sainteté, et il pourra, par des dispenses, mettre le malheureux condamné en état d'opter, suivant votre arrêt, et réparer mon honneur. Mais si vous êtes tous inflexibles, ne me refusez pas du moins la grâce de mourir avec mon amant, du même supplice.»
Jusqu'à ce moment, Rénée Corbeau avait paru la plus belle des femmes, mais ses larmes, ses sanglots, son éloquence, ses traits animés de tous les sentimens qu'elle exprimait, semblaient lui communiquer quelque chose de supérieur à la beauté terrestre. Les juges, les assistans, tous sont profondément émus et frappés d'admiration par cette scène aussi attendrissante qu'inattendue. Accoutumés à rester froids et impassibles sur leur tribunal, les magistrats étonnés se regardent les uns les autres; tous cèdent spontanément au sentiment qui les domine, et ils ordonnent aussitôt qu'il sera sursis à l'exécution, afin que le condamné puisse se pourvoir devant l'autorité ecclésiastique.
Le légat, qui depuis fut pape sous le nom de Léon XI, étant arrivé à Paris, prit connaissance de cette affaire, et, après en avoir conféré avec les prélats et docteurs de sa suite, il jugea le condamné indigne d'aucune grâce, et il lui refusa les dispenses nécessaires pour le mariage, quoiqu'il fût sollicité à cet égard par les plus grands seigneurs du royaume.
Il restait encore aux malheureux amans un moyen de salut; c'était de recourir à la clémence royale. Le trône de France était alors occupé par le bon Henri,
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.
Ce prince connaissait par expérience toutes les fautes que peut faire commettre l'amour; et, contre l'ordinaire des autres hommes, surtout de ceux qui peuvent tout impunément, cette connaissance du cœur humain le disposait à l'indulgence. Aussi reçut-il avec une bonté infinie la requête des deux infortunés, et il sollicita lui-même le légat, qui, ne pouvant résister aux vives et pressantes instances du monarque, accorda enfin les dispenses demandées.
Le mariage des amans ne tarda pas à être célébré, et la belle Angevine suivit son mari en Normandie, où ils vécurent dans une union digne de servir de modèle.
De nos jours, la mémoire de la belle Angevine, si célèbre de son temps, est presque entièrement oubliée, même en Anjou; ce n'est que dans la poussière du greffe d'Angers que l'on retrouve des traces de son existence.
CAUSE DE MEURTRE PLAIDÉE DEVANT HENRI IV
Un jeune homme, nommé Jean Prost, avait été envoyé à Paris par sa mère pour y faire ses études en droit. Il se logea en chambre garnie chez un nommé Boulanger. Ce jeune homme, ayant reçu de sa mère une somme assez considérable, disparut tout-à-coup. La justice, informée de cette disparition, se transporta dans la chambre de Prost, trouva ses coffres enfoncés et l'argent enlevé; on arrêta Boulanger et on instruisit son procès. A l'interrogatoire il soutint toujours qu'il ignorait ce que Prost était devenu, et qu'il n'avait eu aucune part au vol de son argent. Les enfans de Boulanger furent aussi arrêtés; ils déposèrent que, le lendemain de la disparition de Prost, ils avaient vu deux inconnus s'introduire dans sa chambre; le plus jeune ajouta que le même jour Boulanger, son père, avait enlevé l'argent de Prost, et l'avait porté chez son beau frère, qui l'avait caché dans un endroit qu'il indiqua. Tous ces faits se trouvèrent conformes à la vérité; Boulanger fut condamné à la question ordinaire et extraordinaire; il la soutint sans faire aucun aveu, et fut mis en liberté, à la charge de se représenter en justice toutes les fois qu'il en serait requis.
A quelque temps de là, trois Gascons, voleurs de profession, furent arrêtés dans Paris. La justice les condamna à être pendus pour un vol fait avec effraction. Celui qui devait être exécuté le dernier, voyant son tour arrivé, déclara, avant de monter au gibet, que Boulanger était innocent du meurtre de Jean Prost; que c'était lui qui avait commis ce crime, de concert avec l'un de ses deux camarades que l'on venait d'exécuter. Ils avaient appris que la mère du jeune Prost lui avait envoyé de l'argent, et s'étaient promis de se rendre maîtres du numéraire en question. Mais comme en assassinant Prost dans sa chambre, le bruit qu'il aurait fait en se défendant aurait pu les déceler et les faire prendre en flagrant délit, ils résolurent de l'attendre le soir dans la rue et de le tuer; le voleur ajouta que s'étant défait du jeune homme comme ils l'avaient projeté, ils étaient montés, sans bruit, dans sa chambre dont ils avaient pris la clef dans sa poche; qu'ils avaient forcé les coffres, mais que l'argent qu'ils y cherchaient, n'y était déjà plus.
On lui demanda ce qu'il avait fait du cadavre de Prost. Il répondit que son camarade et lui l'avaient jeté dans les latrines de la maison qu'ils habitaient ordinairement. On fit perquisition dans le lieu indiqué et l'on y trouva en effet les restes d'un cadavre.
Instruit de cette révélation, Boulanger présenta sa requête à la cour, par laquelle il demandait qu'on le déclarât innocent de l'assassinat et que la mère de Jean Prost, qui l'avait poursuivi comme assassin de son fils, fût condamnée à lui faire réparation d'honneur, avec dépens, dommages et intérêts.
Cette affaire fut plaidée vers le commencement de 1600. Le roi Henri IV et le duc de Savoie, qui se trouvait en France au sujet du marquisat de Saluces, assistaient à l'audience. Henri IV, après avoir entendu les plaidoyers des deux avocats adverses, fut si satisfait de leurs raisonnemens, que, dans l'incertitude où ils l'avaient jeté, il ne put que leur dire qu'ils avaient raison tous deux.
Par arrêt du 27 janvier 1600, Boulanger fut déclaré absous de l'assassinat; et sur la demande en dommages et intérêts, les parties furent mises hors de cour, sans dépens.
PUNITION D'UN FRÈRE INCESTUEUX.
Le sieur Gaultier de Bermondet, lieutenant-général au siége présidial de Limoges, avait huit enfans, quatre fils et quatre filles. L'aîné des fils, qui portait le nom de son père, devint maître des requêtes; le second, Jean de Bermondet, doit jouer le principal rôle dans cette histoire; le troisième prit le nom de baron de Duradour, et le quatrième celui de baron de Langeat. Les filles étaient Marguerite, Suzanne, Léone et Françoise. Marguerite épousa, en 1551, le sieur Singareau, chevalier de Pressac; Léone fut mariée au sieur de Lamothe, et Suzanne à M. de Marignac, conseiller au parlement de Bordeaux. Cette nomenclature est nécessaire à l'intelligence des faits.
Le sieur de Bermondet portait une affection toute particulière à Jean, le second de ses fils. Il le fit recevoir avocat à Bordeaux, où il l'envoya pour suivre le barreau, et en 1558 il lui fit une donation d'une partie de ses biens. Jean de Bermondet ne se servit de ces libéralités paternelles que pour se plonger dans la débauche et dans toutes sortes de désordres. Le père crut qu'en le rappelant auprès de lui, il le ramènerait à des sentimens plus honorables. Mais le malheureux ne revint que pour porter l'opprobre au sein de sa famille.
Une liaison criminelle s'établit entre sa sœur Françoise et lui; et bientôt il devint impossible de cacher les suites de ce commerce incestueux.
Les autres enfans du sieur de Bermondet, jaloux de la préférence marquée dont jouissait Jean auprès de leur père, profitèrent de cette circonstance pour s'en venger. Loin de prendre les mesures nécessaires pour ensevelir dans le plus profond secret la honte de leur maison, ils la révélèrent avec éclat à ce malheureux père, qui chassa le criminel de chez lui.
Jean, dénué des ressources nécessaires pour fournir à ses débordemens, pilla, ravagea les fermes de son père, et mit les fermiers à contribution. A la nouvelle de ces nouveaux attentats, le sieur de Bermondet désavoua par un acte authentique ce misérable pour son fils, et fit publier ce désaveu dans toutes ses propriétés. Celui-ci, qu'aucun frein ne pouvait retenir, et dont l'âme paraissait faite pour le crime, loin de renoncer à sa liaison incestueuse, ne songea qu'à l'entretenir. Il gagna une domestique de la maison de son père, et se ménagea ainsi le moyen de s'introduire secrètement auprès de sa sœur Françoise, qui ne tarda pas à devenir enceinte pour la seconde fois.
Outré de colère, hors de lui, en apprenant ce nouveau malheur, le père porta plainte devant le lieutenant du sénéchal du Limousin, et déclara, dans sa plainte, qu'il désavouait le frère et la sœur pour ses enfans, et qu'il les déshéritait.
L'accusé fut constitué prisonnier à Saintes, et condamné à la question. La violence des tortures lui arracha l'aveu de son crime; il confessa que sa sœur avait deux fois porté dans son sein les fruits de leur inceste commun. Mais dans l'interrogatoire qu'il subit le lendemain, il rétracta cette déclaration, et dit qu'elle ne lui avait été arrachée que par la force des tourmens.
Françoise, ayant été interrogée, convint qu'elle était accouchée deux fois par suite de sa liaison avec son frère; mais elle refusa de signer cet interrogatoire.
Avant que l'on procédât au jugement définitif, Jean trouva le moyen de sortir de prison, et recommença aussitôt à ravager les biens de son père. Ce vieillard ne put résister à tant de peines multipliées; il mourut bientôt après de chagrin.
Par son testament daté de 1566, époque de sa mort, il révoquait la donation qu'il avait faite au profit de son second fils, confirmait l'exhérédation des deux coupables, et instituait l'aîné de ses fils, le maître des requêtes, héritier de tous ses biens, et en cas qu'il décédât sans enfans, il lui substituait le baron de Langeat.
Le maître des requêtes, en vertu de ce testament, se mit en possession de la succession, et donna à ses deux frères les portions qui leur étaient réservées. Jean acquiesça à ces arrangemens et à son exhérédation; il se réconcilia même avec ses frères, et vécut en bonne intelligence avec eux.
Les barons de Duradour et de Langeat étant morts peu de temps après, on prétendit que, sous le voile d'une réconciliation apparente, Jean avait empoisonné ses deux frères. Mais cette accusation paraît n'avoir eu d'autre fondement que la croyance fermement établie qu'il n'était pas de crime dont Jean ne fût coupable. Ce qui est certain, c'est que l'histoire du procès ne présente aucune trace de ce crime, et qu'il n'est énoncé que comme une simple allégation qui ne donna lieu à aucune instruction.
Françoise, complice de l'inceste de son frère, mourut en 1569, après avoir institué le maître des requêtes son héritier universel; et celui-ci se mit en possession de ses biens.
Enfin le maître des requêtes mourut aussi, et l'on trouva un testament daté du 18 février 1573, par lequel Jean, son frère, était institué héritier. On soutint dans la suite que ce dernier s'était introduit chez le mourant, accompagné de plusieurs personnes; qu'il l'avait voulu forcer à faire un testament en sa faveur; et que, n'ayant pu y parvenir, il avait fabriqué celui qu'on avait trouvé.
Ce testament, quel qu'il fût, reçut néanmoins son exécution; et Jean transigea avec sa sœur de Marignac pour la portion qu'elle avait à prétendre dans cette succession collatérale. Il épousa ensuite Marguerite de la Jomont.
Cependant la femme du sieur de Singareau, sœur de Jean, qui avait obtenu, dès le vivant de son père, des lettres de rescission contre la renonciation portée en son contrat de mariage à toutes successions, tant directes que collatérales, voyant son frère Jean possesseur de tous les biens, résolut de se les faire restituer, et se détermina à reprendre la poursuite de l'inceste, prétendant que ce crime excluait le coupable de toutes successions.
L'affaire fut évoquée au parlement de Paris. Singareau, pour écraser son beau-frère sous le poids des accusations, fit instruire en même temps du bris de prison dont on prétendait qu'il s'était rendu coupable. Il y joignit une plainte en violences exercées par l'accusé contre son frère, le maître des requêtes, et s'inscrivit en faux contre le testament de ce magistrat. Il est facile de voir que Singareau était plutôt mu par l'amour de l'or que par celui de la justice.
Un double procès s'engagea: l'un criminel relativement à l'inceste, l'autre civil pour le testament du maître des requêtes, attaqué comme faux et supposé, par Singareau et sa femme. Jean de Bermondet fut obligé de se constituer prisonnier, et reçut défense de vendre ou aliéner aucun des biens provenant de la succession de son frère. L'instruction dura six années, pendant lesquelles l'accusé obtint quelques mains-levées sur ses revenus et sur ceux de la succession de son frère.
Cependant la dame Singareau étant tombée malade, ses fils poursuivirent le procès contre leur oncle. Celui-ci les attaqua comme coupables de l'assassinat commis sur la personne d'un nommé Cerbier, qui était occupé à solliciter pour lui. Ils soutinrent que c'était lui-même qui avait ajouté ce crime aux autres crimes dont il était déjà coupable, et qu'il n'avait eu d'autre but que de se défaire d'eux en les faisant monter à l'échafaud par suite de cette accusation calomnieuse. Quoi qu'il en soit, ils se justifièrent et obtinrent des dommages et intérêts.
Enfin un arrêt du dernier jour de juillet 1585 déclara bonne et valable la première procédure, faite à Saintes; confirma le testament du sieur de Bermondet père; annula celui du maître des requêtes, et rejeta la requête civile obtenue par Jean de Bermondet.
Jean fut déclaré atteint et convaincu d'inceste avec sa sœur, d'exactions et de violences, et en conséquence condamné à avoir la tête tranchée en place de Grève; ses biens situés en pays de confiscation furent déclarés confisqués. Il fut exécuté le jour du jugement; et l'on voit dans le journal de _l'Estoile_ qu'il soutint jusqu'à la mort qu'il était innocent de l'inceste pour lequel on l'avait condamné; mais qu'il reconnaissait le juste jugement de Dieu, qui le punissait d'avoir été trois ans sans le prier et sans dire seulement une _patenôtre_.
La mort de ce misérable ne rétablit pas la paix au sein de cette famille; sa succession, qui n'était point sujette à confiscation, fut un nouveau brandon de discorde entre ses parens, qui se disputèrent sa dépouille avec l'acharnement de la haine et de la cupidité.
LE FAUX MARTIN GUERRE.
Cette histoire singulière fera voir jusqu'à quel point un imposteur effronté peut, à l'aide de quelques traits de ressemblance, en imposer, pendant long-temps, à toute une famille, à toute une population.
Un nommé Martin Guerre, né au village d'Artigues en Biscaye, étant âgé d'environ onze ans, avait épousé, en janvier 1534, une fille à peu près de son âge et d'une famille de mince bourgeoisie comme la sienne. Les deux jeunes époux jouissaient d'une honnête aisance. Ils vécurent ensemble huit à dix ans, au bout desquels ils eurent un fils, qui fut nommé Sanxi.
Vers ce temps, Martin Guerre, craignant d'être maltraité par son père, à qui il avait dérobé du blé, s'absenta de sa maison, et se mit à voyager. Il partit, et pendant dix ans on n'entendit plus parler de lui.