Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)
Part 7
La frégate a relâché à Livourne. Plusieurs _midshipmen_[72] sont descendus dans la ville, y chantant des airs et des paroles révolutionnaires en italien. Ils ont été arrêtés par la police autrichienne. Le commandant de la frégate les a réclamés; on les lui a refusés et la frégate a dû prendre le large sans eux.
[72] De l'anglais: aspirants de marine.
_Nice, 13 mars 1853._--La maréchale d'Albuféra m'écrit de Paris: «Vous désirez savoir la couleur des yeux de l'Impératrice. Ils sont bleus; mais elle se peint les sourcils et les cils en noir, ce qui fait un contraste avec ses cheveux blond ardent et donne beaucoup de piquant à son visage. Tout le monde la trouve belle. On la disait grosse, mais comme elle a valsé au bal du Mardi Gras, on ne sait plus trop que penser. Savez-vous pourquoi l'Impératrice Eugénie est la première écuyère de France? C'est qu'elle a sauté _la barrière du Trône_! Voilà un des lazzi avec lesquels on se console ici.»
_Gênes, 18 mars 1853._--Je suis arrivée ici aujourd'hui à midi. La route était encore fort encombrée de rochers détachés de leurs cimes par les déluges de pluie, et ils entravaient singulièrement notre marche, malgré les efforts des cantonniers occupés au déblayage. J'ai déjà visité les églises de l'_Annunziata_, du _Gesù_, de _Santo-Ciro_ et de _San Lorenzo_, l'_Albergo di poveri_ et l'_Ospedale di Santa Caterina_. Tout cela a de l'intérêt et complète assez bien mon _giro_ génois.
_Alexandrie, 18 mars 1853._--Adieu le Midi, le ciel pur, la mer bleue; adieu palmiers, myrtes, roses et oliviers! Nous avons traversé ce matin, par une pluie froide, ou plutôt par une neige fondue, cette partie nue et rude des Apennins. C'était fort laid et fort triste. A Bussana nous avons pris le chemin de fer. Nous étions entassés dans un wagon avec trois Anglais, dont l'un, Irlandais très loquace, revenant des Grandes Indes, les deux autres revenant de Rome et de Naples.
_Vérone, 22 mars 1853._--Nous avions quelque espérance d'atteindre Vérone dès hier au soir, ce qui, en effet, nous eût été facile, si nous n'avions pas manqué de dix minutes le dernier départ du chemin de fer. Il a donc fallu rester à Mantoue, où nous étions pitoyablement gîtés dans un détestable petit cabaret, les auberges passables étant encombrées par les parents de ceux qu'on juge en ce moment à Mantoue, non pas à la suite des derniers événements de Milan, mais en conséquence de la grande conspiration découverte en novembre dernier[73]; quatorze cents personnes sont gravement compromises; cinq ont déjà été exécutées dans un des forts de Mantoue. L'Empereur vient d'en gracier un grand nombre et de commuer la peine des autres. Mais, Mantoue, cette forteresse déjà si sérieuse et si obscure en elle-même, vue ainsi au travers des torrents d'une pluie glaciale, et sous le voile lugubre des conspirations et des tragédies _réelles_, dans une petite chambrette dont les vitres étaient cassées et la cheminée était pleine, non pas de feu, mais d'une fumée épaisse, offrait le plus triste séjour.
[73] La paix ayant été signée après la guerre de 1848-1849, l'Autriche, croyant rendre plus solide sa souveraineté sur ses possessions italiennes en les frappant de terreur, leur fit lourdement sentir le poids de son joug. Les populations de ces provinces, de plus en plus irritées, recoururent, malheureusement, pour le secouer, au moyen des conspirations. Mazzini, réfugié à Londres et à l'abri de tout danger, y avait fondé un Comité national d'où partait le mot d'ordre, et qui centralisait les efforts des sociétés secrètes répandues en Lombardie et en Vénétie, dans le seul but de chasser les Autrichiens d'Italie. Pour agir plus efficacement, un Comité révolutionnaire se constitua à Mantoue, sous la présidence d'un prêtre fort estimé: Enrico Tazzoli. La police autrichienne fut mise sur sa piste par l'imprudence d'un des membres du Comité qui, pour en augmenter le nombre, admit dans son sein des personnes appartenant aux classes les plus basses de la population. Dès lors, le secret devint impossible à garder et les procès commencèrent. Plusieurs exécutions en furent la suite et enfin celle du prêtre Crioli, fusillé à Mantoue pour avoir conseillé à des soldats autrichiens de déserter, fut le prélude de cette _Conspiration de Mantoue_ qui eut son épilogue sur les glacis de Belfiore. Une poésie révolutionnaire ayant été trouvée sur une des victimes qui, sous le bâton, avoua qu'il la tenait du prêtre Tazzoli, ce dernier fut arrêté. On trouva dans ses papiers la liste chiffrée des noms de tous les membres du Comité révolutionnaire, dont un traître livra la clef, ce qui permit de les saisir et de les arrêter tous. Un long procès en fut la suite: procès qui dura depuis janvier 1852 jusqu'au 19 mars 1853. Les accusés étaient au nombre de cent cinquante; tous appartenaient aux meilleures classes de la population: neuf d'entre eux furent pendus à Belfiore à la suite de la sentence qui en condamnait presque la moitié à mort. Les autres virent leur peine commuée et furent envoyés aux galères.
_Vérone, 24 mars 1853._--L'Archiduchesse Sophie a fait un touchant cadeau au comte O'Donnel, cet aide de camp qui était près de l'Empereur d'Autriche au moment de l'attentat contre sa personne. Elle lui a donné une bague très simple, contenant une grosse turquoise, qui s'ouvre, et sous laquelle se trouve une mèche des cheveux ensanglantés de l'Empereur, qui lui ont été coupés après l'attentat. En lui donnant cette bague, l'Archiduchesse a dit au comte O'Donnel: «_Ce n'est pas un cadeau_ _impérial, c'est le souvenir d'une mère reconnaissante._»
On a fait à Vienne plusieurs bons mots, dont j'ai retenu les suivants: Le général Haynau est mort le même jour et presque à la même heure que l'Archevêque de Vienne, qui se nommait _Milde_ (ce qui en allemand veut dire _douceur_). On dit donc, que malgré la férocité attribuée à Haynau, il est mort _mit milde_[74]. Voici le second bon mot. Le général Leiningen, en mission à Constantinople, a obtenu des Turcs de ne plus appeler les chrétiens _des chiens_; mais à la condition expresse que, désormais, il ne serait plus permis aux chrétiens de donner à leurs chiens le nom de Sultan. Ceci est bien digne du théâtre des Variétés.
[74] Avec douceur.
Une question plus sérieuse, plus importante, c'est l'arrestation à Milan d'un avocat, chez lequel on a saisi des papiers très explicatifs des projets mazziniens et, entre autres, la preuve qu'à un jour _fort prochain_, il devait éclater à Naples, Florence et Gênes, des explosions formidables, et mieux organisées que ne l'a été la dernière échauffourée de Milan. On a aussitôt expédié des courriers sur les différents points menacés qui, très probablement, seront arrivés à temps pour empêcher les bombes d'éclater.
_Vérone, 25 mars 1853._--Le maréchal Radetzky, m'ayant très poliment fait exprimer ses regrets qu'un reste de grippe ne lui permit pas de venir chez moi, j'ai été hier chez sa femme, où le Maréchal s'est rendu. L'appartement est beau, commode et chaud, la vieille dame fort polie; mais l'intérêt principal se fixait, naturellement, sur l'illustre vieillard, qui complète, pour moi, la série des illustres guerriers contemporains, que j'ai tous connus plus ou moins. Cette série commence par Souvarow qui, à Prague, lorsque son fils cherchait à épouser ma sœur, m'a fait sauter et gambader avec lui, quand j'avais sept à huit ans; ses originalités, encore plus que sa gloire, l'ont fixé dans mon souvenir. Napoléon, avec ses capitaines célèbres; Wellington, Schwarzenberg, Blücher, et maintenant Radetzky, et d'autres encore, m'ont été connus d'assez près, pour pouvoir conserver une impression distincte de leur individualité; et je sais apprécier cette longue chaîne d'illustrations contemporaines.
Il est impossible d'avoir été plus naturellement obligeant, simple, et, en même temps, plus aimablement communicatif que le feld-maréchal Radetzky l'a été avec moi. Sa verdeur, son entrain, à _quatre-vingt-six_ ans, sont une véritable merveille; mais il lui faut soigner une toux qui est incessante depuis quelques jours. Il était parfaitement rassuré sur les suites de la grande conspiration (qui se tramait et qui devait éclater hier), depuis qu'en outre de l'arrestation de l'avocat Milanais, on a aussi opéré celle d'un riche banquier de Bologne. Ici, on est obligé de faire garder les puits des casernes par des sentinelles, pour empêcher l'exécution du projet découvert de les empoisonner; les détails les plus douloureusement curieux abondent.
_Vérone, 26 mars 1853._--J'ai eu hier la visite du général Benedeck, une des plus brillantes célébrités des dernières campagnes d'Italie et de Hongrie. Il est maintenant chef d'état-major du feld-maréchal Radetzky. Sa position ici est très importante et, par le temps qui court, très lourde. Il est doux, modeste, poli; sa conversation mesurée sans être froide; ses blessures ont rendu sa santé délicate; il est maigre et de taille moyenne.
Les uns disent que l'ennui commence à régner aux Tuileries; d'autres, au contraire, que les tendresses y sont extrêmes et que l'Impératrice est très touchée des soins constants et charmants dont elle est l'objet. En dehors des grandes soirées, il y en a de petites qu'on dit fort gaies. Pour les présentations à l'Impératrice, l'étiquette ne laisse pas que d'être sévère. Elle consiste en une simple défilade. Mme Le Hon en était furieuse et le disait tout haut.
J'ai reçu une lettre de Mme Mollien, désolée du bruit, qui se répandait de tous côtés, que Mme la Duchesse d'Orléans épousait M. de Montguyon; et elle espère que toute cette histoire est une invention.
Voici les extraits de deux lettres: la première est de M. de Falloux, la seconde du duc de Noailles:
_Premier extrait_: «Je suis mal au courant des directions actuellement prédominantes à Venise; j'ai eu le chagrin de me trouver en désaccord avec un premier mouvement de M. le Comte de Chambord. A la suite du 2 Décembre, j'aurais voulu que l'élite seule du parti légitimiste représentât, en se retirant de tout, la protestation morale, mais qu'on laissât le gros de nos amis à leurs mairies, à leurs Conseils généraux, y fonder ou y développer les écoles religieuses, qui seules rendront la France, à l'avenir, une nation sur laquelle on puisse régner. Une ligne plus cassante, plus hostile a été préférée[75]. Je conçois que cela fut bien tentant pour le Chef de la maison de Bourbon; cependant, j'ai persisté à croire que les conseils donnés étaient _exagérés_ et _funestes_. Quant à la fusion, M. le Comte de Chambord l'a toujours désirée et a beaucoup témoigné ce désir. On y a mal répondu; et il a fini par être blessé, sans cependant y renoncer ou la repousser absolument. Les d'Orléans répètent beaucoup qu'ils ont fait de nouvelles démarches; mais, de fait, ces démarches étaient des conditions déplacées. Voilà où on en est aujourd'hui. C'est une situation bien dangereuse pour tout le monde. Ce sont les Princes d'Orléans qui ont fait l'Empire; ils suivent une ligne de conduite toute propre à fortifier cet Empire. Tant que la France ne verra pas un grand et fort gouvernement à mettre à la place de ce qui lui donne aujourd'hui le repos matériel, elle ne s'en dégoûtera pas. Mais il faut craindre aussi les illusions du Comte de Chambord. Tant qu'il n'a pas d'enfants, le principe réside bien encore en lui, avec tous ses avantages; mais la réalité, la perpétuité de la Maison de Bourbon, sont dans la branche cadette. Le Comte de Chambord est donc fort paralysé, lui, dont la valeur première est l'hérédité; il ne faudrait donc pas qu'il voulût avoir trop _rigoureusement_ raison, sans vouloir tenir compte de l'état de démoralisation où la France est plongée, sans réfléchir qu'une nation, dans un tel état, est accessible à tous les coups de main. M. le Comte de Paris grandit, M. le Comte de Chambord prend des années, l'action du temps est donc bien inégale pour les deux, et il faudrait tout concilier, en unissant tout indissolublement. Je sais bien que, sans nous autres légitimistes, aucun gouvernement ne durera, mais la France est trop épuisée pour supporter de nouvelles expériences; et si on ne lui ôte pas en commun la chance de se tromper, sa prochaine erreur serait la dernière et la France serait en lambeaux... avant vingt ans. Je voudrais que, des deux côtés, on fût bien persuadé de cette vérité.»
[75] Par ordre de M. le Comte de Chambord, les légitimistes devaient s'abstenir de toute espèce de service dans l'État.
_Second extrait_: «La fusion est aussi éloignée que jamais. Le fait est que, malgré quelques semblants, les d'Orléans n'en veulent pas, la façon dont ils l'entendent la rendant _a priori_ impossible. Ils ne veulent s'engager vis-à-vis du Comte de Chambord que dans le cas où la volonté nationale se sera prononcée à son égard et lorsque le fait se sera joint au _droit_. Quant à l'Angleterre, elle ne fera rien contre les réfugiés; on ne pourrait l'y forcer que si la France était à la tête des autres puissances pour l'y obliger, et c'est ce qu'elle ne fera pas. Du reste, point de projets de guerre clairs et arrêtés; mais l'Empereur Napoléon a dit hier, à quelqu'un, qui me l'a répété immédiatement: «_La France n'a toute sa puissance et toute son influence que dans_ _l'action. Quand l'Europe est en repos, les vieilles monarchies l'emportent toujours sur elle, et il faut bien avouer que je suis né d'hier._» Ceci a été dit à propos de la rapidité du succès de la mission du Comte de Leiningen à Constantinople[76].»
[76] Le Feld-Maréchal comte Leiningen avait été chargé d'une mission diplomatique auprès de la Porte Ottomane, concernant les différends entre les deux Gouvernements. Ayant remis au Sultan, le 3 février, la lettre autographe de l'Empereur d'Autriche, le comte de Leiningen était de retour le 16 février à Vienne, la Porte ayant adhéré aux demandes et réclamations que l'Autriche lui avait adressées par l'intermédiaire de ce diplomate.
_Vérone, 27 mars 1853, jour de Pâques._--Il a fait hier un joli petit semblant de printemps dont, bien vite, j'ai profité pour aller au _Giardino Giusti_, que j'avais envie de revoir. Les violettes y abondaient, et nous nous sommes livrés à de fort douces illusions, sous les cyprès séculaires égayés par le chant des oiseaux, qui tous paraissaient en belle humeur. Nous avons gagné les terrasses supérieures, d'où la vue était très nette, riche et variée. Nous nous sommes laissés conduire ensuite à un théâtre antique, destiné jadis aux jeux olympiens. Un propriétaire d'ici a acheté et fait abattre les maisons qui encombraient ces ruines; elles paraissent avoir couvert un très grand espace. Des pierres colossales reproduisent ce caractère de grandeur, imprimé à tous les monuments d'une puissance en elle-même gigantesque.
_Vérone, 29 mars 1853._--J'ai été hier dire adieu au maréchal Radetzky, toujours retenu par les restes de la grippe. Il a fort agréablement causé dans son cabinet, où je l'ai trouvé, écrivant d'une main aussi ferme que ses conceptions sont claires et lucides. Il m'a montré une belle miniature, représentant l'Empereur François-Joseph, que l'Archiduchesse Sophie lui a envoyée, en y joignant quelques vers des plus touchants. La Maréchale m'a menée dans la bibliothèque, où se trouvent, sous verre, les bâtons de maréchaux autrichien et russe; le second est fort orné de diamants; le premier, moins brillant, est plein d'allusions, de noms, de dates, de symboles. Le tout repose sur un piédestal en bronze, fondu dans l'airain d'un des canons pris à Novare.
_Venise, 30 mars 1853._--Au bout de ce prodigieux chemin de fer, qui traverse la lagune, pour enchaîner insolemment l'épouse de la mer à la terre, Pierre d'Aremberg m'attendait hier, au débarcadère. Il s'est placé dans notre gondole pour descendre avec nous le _Canal grande_, au bout duquel est l'_Albergo Danieli_ où nous sommes descendus. Les salons sont grands, avec la belle vue sur _Santa Maria della Salute_, _San Giorgio Maggiore_, la _Riva degli Schiavoni_ et son bruyant mouvement: tout ce grand et vivant tableau se perdant dans le lointain de la mer. La route de Vérone, ici, est charmante, traversant une large vallée, bordée à gauche par les Alpes Tyroliennes, à droite par les monts Euganéens; les unes couvertes de neige et de glace, les autres se dessinant en pointes aiguës sur un ciel, qui s'était enfin purifié.
_Venise, 31 mars 1853._--Ma cousine Emma de Chabannes[77], pour laquelle j'avais un petit paquet, est venue me voir et me dire que sa Princesse pensait, avec plaisir, qu'elle pourrait enfin faire ma connaissance personnelle. La Princesse part après-demain, pour aller passer quinze jours à Modène; j'y vais ce matin, et ensuite chez la Duchesse de Berry.
[77] Elle était dame d'honneur de Mme la Comtesse de Chambord.
Hier j'ai été dans la matinée, en gondole, à l'église _degli Scalzi_, la plus riche de Venise, et à celle de _Santa Maria gloriosa dei Frari_, la plus intéressante par ses monuments funéraires. Les Carmes déchaussés qui soignent l'église _degli Scalzi_ sont très polis, et m'ont accueillie à merveille. Ils m'ont montré un autographe de leur patronne, sainte Thérèse, qu'ils conservent sous verre et qui n'est pas placé pour être vu commodément; ensuite je suis rentrée. Il faisait un froid humide fort déplaisant; aussi suis-je restée chez moi, tout le reste du jour, à ne voir de Venise que ce que ma fenêtre veut bien m'offrir; à la vérité, c'est beaucoup, beaucoup à voir, beaucoup aussi à entendre, parce que la voix humaine, dans ses plus diverses inflexions, se charge ici de remplacer le bruit des roues et le piaffement des chevaux.
_Venise, 1er avril 1853._--Il faisait positivement chaud dans la gondole qui m'a descendue hier, à midi et demi, au _Palais Cavalli_. L'accueil y a été fort bon, la conversation facile. Le Comte de Chambord a une bonne figure ouverte et de la rondeur dans les manières, mais il ne faut le voir qu'assis. Quant à la Comtesse de Chambord, elle a toutes mes préférences: dignité, grâce, naturel, politesse bienveillante, taille superbe, bel air, yeux intelligents, cheveux admirables, dents blanches, sourire aimable. L'inégalité de son visage ne va pas jusqu'à la contorsion ni à la grimace. Sa conversation est fort en harmonie avec son extérieur; enfin, elle est ce qu'elle doit être, la position donnée; position si touchante, si élevée, si triste, si difficile, dont la simplicité la tire mieux que toutes les habiletés ne pourraient le faire. Bref, elle m'a plu au delà de ce que je supposais; son mari moins, quoique sa candeur et la loyauté répandues sur ses traits aient de l'attrait. Il a un beau front, droit, élevé; sa conversation est bonne, sage, mais je ne la trouve pas élevée; puis il est, ce me semble, de très belle humeur; je ne sais pas si je n'aimerais pas mieux un nuage de mélancolie.
Le palais _Vendramin_ a des allures toutes différentes. Mme la Duchesse de Berry est devenue d'une laideur suffocante: laideur, allures, gestes, son de voix, plaisanteries, tout est commun jusqu'au vulgaire; bonne femme au fond, mais hurluberlue dans son langage et grotesque de sa personne. Le comte Lucchesi[78] n'est pas plus beau, mais il est poli et se tire en maître absolu de sa très difficile position; il fait les honneurs du palais, plus en grand maréchal qu'en époux; mais on sent la main de fer sous le gant de velours. Les trois enfants, issus de ce mariage (la petite fille, née à Blaye, a eu le bon esprit de mourir, il y a longtemps), ne se sont pas montrés.
[78] Mari de Mme la Duchesse de Berry.
Après ces deux audiences, je suis allée au jardin botanique, créé en 1815, par ordre de l'Empereur François: j'y ai vu de fort belles plantes; on n'est pas fâché de se retrouver par moments sur des petits carrés de terre ferme.
Lady Westmorland me mande ce qui suit, en date de Vienne du 28 mars: «Lord Stratford de Redcliff a été ici, pendant quelques jours, en route pour Constantinople. Il a eu une audience de l'Empereur et en a été très content, ainsi que du comte Buol. Ils paraissent être tout à fait d'accord sur les affaires de Turquie; c'est une goutte de consolation, car, du reste, il y a une irritation et une animosité des deux côtés, qui nous font passer de mauvais moments. Vienne est fort triste; point de bals, un mauvais opéra et un ballet détestable.»
_Venise, 2 avril 1853._--J'étudie Venise de mon mieux. Je vois peu à la fois, mais bien en conscience et avec force livres et recherches. Hier nous avons été visiter _San Giorgio_ avec son magnifique perron, d'où la vue est si belle. Palladio a mis tout son art dans cette église, très correcte par conséquent, mais froide dans ses lignes, sa couleur et ses formes; mais dix belles colonnes de marbre antique, quelques belles figures en bronze et un ou deux souvenirs historiques lui donnent de l'intérêt. Les tableaux s'y perdent par l'humidité de cette île, qu'on va fortifier, et qui deviendra un point de défense formidable. L'église des Capucins, _Il Redentore_, également du Palladio, a ses mérites et ses défauts; ceux-ci fort augmentés par des ornements d'un goût affreux, imaginés par les bons franciscains, qui ne sont guère artistes. Leur sacristie contient trois Jean Bellini de _prima sorte_, et, comme contraste, une série de _crachoirs_, d'une configuration si étrange que je n'ai pu comprendre leur destination que par l'explication que m'en a donnée le Père sacristain. Celui-ci a la plus belle, la plus longue et la mieux tenue, peignée, brossée et brillante de toutes les barbes de capucins que j'aie jamais vues. Il m'a prise en bonne part, et, au dernier moment, il a ouvert une petite armoire contenant une figurine en cire qu'on dit être: _il vero Ritratto del santissimo Fondatore degli ordini mendicanti_[79]. Le fait est que c'est tellement ainsi qu'on se représente saint François d'Assise que, pour moi du moins, je ne mets pas en doute que ce ne soit là son véritable portrait. Enfin, je suis rentrée, bien fatiguée. Après le dîner, je me suis assoupie, mais pas longtemps, car le chant des gondoliers qui, en chœur, égayent leur station au Molo, m'a fait vite ouvrir la fenêtre pour les mieux entendre. C'était fort joli.
[79] De l'italien: le véritable portrait du très saint Fondateur des Ordres mendiants.
_Venise, 3 avril 1853._--Il y a de bien belles choses à admirer ici; mais il y en a trop. Je ne sais comment le mois que je veux passer à Venise suffira pour tout ce que l'un et l'autre me dit de voir. J'ai vu d'admirables Paul Véronèse à l'Académie _delle belle arti_, où je suis restée deux heures dans une véritable admiration. La collection n'y est pas nombreuse, mais les chefs-d'œuvre y abondent: presque tous de cette admirable école vénitienne qui, depuis que je sais distinguer les tableaux, est celle qui m'a toujours satisfaite plus que toute autre.
_Venise, 4 avril 1853._--Hier dimanche, j'ai été faire ma prière à l'église des Saints-Apôtres, dont on célèbre la fête le 3 avril. Il y avait, par conséquent, grande _funzione_ dans cette église qui leur est consacrée; beaucoup de lumière, de belles orgues, mais des voix et des chants rappelant beaucoup trop l'opéra. L'église, en elle-même, n'est pas intéressante; d'ailleurs, n'y étant que pour assister à la grand'messe, je l'ai fort peu examinée. Ce qui m'a singulièrement plu et touchée, c'est une procession passant sur la _Riva degli Schiavoni_, et portant chaque année, au premier dimanche après Pâques, aux malades qui n'ont pu faire leurs dévotions à l'église, leur portant, dis-je, la communion pascale, soit dans leur palais, soit dans le taudis de leur misère. C'est bien, c'est naturel, comme l'est toujours notre mère l'Église.