Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)
Part 5
_Sagan, 26 septembre 1852._--La France va donc devenir _impériale_. Mme la Duchesse d'Orléans l'aura bien voulu, et j'avais bien raison de lui dire à Eisenach: «_Madame, vous jouez le jeu du Président._» Du reste, cette France, si près l'année dernière d'entendre crier: _Vive la République démocratique et sociale_, s'égosille à présent, par terreur, à crier: _Vive l'Empereur!_ Du moins, si Louis-Napoléon étouffe le monstre du socialisme, il faudra reconnaître en lui, une fois de plus, le doigt sauveur de la Providence[50].
[50] Quelque temps après la session législative, le Prince-Président se mit à visiter une partie de la France. Le 20 septembre, il inaugurait à Lyon une statue de Napoléon Ier, se rendait ensuite à Marseille, à Bordeaux où il prononçait dans un discours ces paroles célèbres: _l'Empire, c'est la paix_. A son retour à Paris, il fut accueilli aux cris de _Vive l'Empereur_; des députations se rendirent auprès de lui, lui demandant de céder aux vœux du peuple, en reprenant la couronne du fondateur de sa dynastie. Cédant à cette pression de l'opinion publique, il consulta le Sénat qui s'empressa de répondre à cet appel en proclamant l'Empire, par quatre-vingt-six voix sur quatre-vingt-sept votants, le 7 novembre 1852, et son sénatus-consulte fut soumis à la ratification du peuple. Un an après le coup d'État, Louis Bonaparte était proclamé Empereur sous le nom de Napoléon III, à Saint-Cloud, en présence du Sénat et du Corps législatif.
_Nuremberg, 19 octobre 1852._--Après avoir passé quelques jours à Potsdam, j'en suis partie le 17 après-midi pour aller coucher à Leipzig, et hier j'ai fait, en quinze pénibles heures de chemin de fer, le long et ennuyeux trajet de Leipzig ici, par une gelée blanche qui ne s'est pas même évanouie devant un tardif et pâle soleil. La jolie et intéressante contrée s'apercevait à peine à travers les fenêtres ternies. Je resterai aujourd'hui ici pour rafraîchir mes souvenirs de Nuremberg. Demain, je compte être à Munich, puis me diriger sur Nice.
1853
_Nice, 5 janvier 1853._--Je trouve, dans une lettre de Paris, de Mme Louis de Talleyrand, une phrase qui me paraît juste: «On respire ici sous l'oppression, tant l'anarchie a fatigué, mais on en prévoit le retour, et la tristesse domine, au fond, tous les esprits non officiels.»
J'ai achevé les _Mémoires_ de Cosnac. Si des deux volumes on en faisait un seul, il pourrait être des plus piquants, car il s'y trouve quelques coins de coulisses qui n'étaient point encore venus jusqu'à nous. Puis l'auteur était évidemment un esprit fin, prompt, vif, original, hardi, libre d'allures, par hauteur plus que par licence, ce qui le plaçait presque au niveau de ceux de qui dépendait sa fortune. La charmante Henriette d'Angleterre y paraît sous le jour le plus touchant[51].
[51] Cosnac, nommé évêque de Valence par le cardinal Mazarin et appelé plus tard à l'archevêché d'Aix, fut aumônier de _Monsieur_, frère de Louis XIV. Il joua un rôle actif lors de l'Assemblée du Clergé en 1682, et il laissa des _Mémoires_ qui ne furent publiés qu'en 1852, par le comte Jules de Cosnac, pour la Société de l'Histoire de France.
Mes lettres de Berlin disent que, pour la politique générale, le voyage de l'Empereur d'Autriche y a fait merveille, mais que pour la question douanière elle n'a pas fait un pas. La cuisine parlementaire qui se fait en ce moment à Berlin y cause une grande agitation; on en est ému et inquiet.
_Nice, 8 janvier 1853._--Dans _l'Indépendance_ du 3 janvier se trouve la liste officielle des sénateurs: Mouchy, La Rochejaquelein et Pastoret étonnent! La Maison Impériale y est aussi; du moins, est-elle toute prise dans les sommités bonapartistes, il n'y a rien à y reprendre.
Mon fils Alexandre[52], qui est arrivé hier, et la poste m'ont apporté de Paris une quantité de lettres, dont je vais donner quelques extraits: 1º «Ici on se querelle, on se boude, l'hiver est triste; notre pauvre société française n'existe plus; il n'y a plus un salon possible; chacun vit dans son coin. Vous aurez vu les noms des grandes et premières charges avec leurs énormes cumulants, traitements, dans les gazettes. Voici ceux des chambellans: MM. de Flamarens, d'Arjuzon, de Quitry, Walsch, de Belmont, et quelques autres encore que j'oublie en ce moment. Chaque chambellan aura un traitement de dix mille francs. Il n'y aura plus de Clichy pour les sénateurs, leur prison sera le Luxembourg.»
[52] Le duc de Dino.
2º «Vous aurez vu les grandes charges de la Maison Impériale. Elles ont amené la démission de sénateur du prince de Wagram, qui s'attendait à être Grand-Veneur, son père l'ayant été sous l'Empire, et le fils connaissant mieux que personne la vénerie.
«La société est intenable. L'aigreur réciproque de chaque fraction, à son comble, l'anathème contre MM. de Pastoret et de La Rochejaquelein presque unanime.
«M. Molé est revenu accablé et dérouté de Champlâtreux.
«Depuis que les journaux n'osent plus rien dire, les faux bruits nous inondent: je ne vous donne donc pas pour certain que c'est le duc de Guiche qui ira à Berlin remplacer M. de Varennes, M. de Béarn allant à Bruxelles, ce qui mécontente les Broglie.»
3º «Les lettres de créance du ministre de Prusse ont tardé à arriver jusqu'il y a six jours. On en était de bien mauvaise humeur ici, et on le montrait d'une façon bien gauche. Les lettres envoyées à M. de Kisseleff ne contenaient pas les mots: _Monsieur mon frère_, tandis que celles de l'Autriche et de la Prusse les portaient. L'ordre était donné aux ministres de ces deux Puissances de ne remettre leurs lettres que si celles de Russie étaient acceptées, et on ne voulait pas les recevoir. Cependant, tout s'est arrangé, Kisseleff vient de remettre les siennes, les autres le seront demain.»
4º «Rien ne peut vous donner une idée de ce qu'a été le séjour de la _Cour Impériale_ à Compiègne. Entre autres, on y a joué des charades en action. Sur le mot _curé_, par exemple, les dames, à quatre pattes, faisaient les chiens, etc.
«L'Empereur est décidément fort amoureux d'une Espagnole, Mlle de Montijo. Il lui a montré la couronne impériale préparée pour l'Impératrice. On dit ce joyau splendide. Pour le faire valoir, l'Empereur a voulu que la belle Espagnole l'essayât, à quoi elle s'est prêtée sans difficulté, accueillant même ce que cet augure pouvait avoir de personnel pour son avenir.
«Il paraît que les trois Cours du Nord reconnaissent le fait impérial, mais non comme provenant d'un droit hérité, ni même transmissible par héritage: _Napoléon élu Empereur par la nation_, voilà tout. Louis-Napoléon a reçu officieusement communication de cette rédaction à Compiègne; ayant au premier moment comprimé l'impression qu'elle lui faisait, le soir l'effet a éclaté par de violentes attaques de nerfs et de colère, pendant lesquelles il menaçait de faire immédiatement entrer l'armée française en Belgique. On a fait chercher au plus vite les Ministres pour le calmer. Ils y sont parvenus avec peine. C'est là le vrai de cette indisposition qui l'a retenu à Compiègne, au delà du premier terme fixé pour la durée de ce séjour.»
_Nice, 11 janvier 1853._--J'ai reçu hier une très affectueuse lettre de la Reine Marie-Amélie, en réponse à une lettre de bonne année. Elle m'est parvenue par Mme Mollien, qui était chargée de me la faire arriver. Celle-ci me mande que Mme la Duchesse d'Orléans était allée, avec ses enfants, passer les fêtes de Noël et du jour de l'An avec sa sainte belle-mère; que, depuis, elle est retournée à la belle habitation qu'elle a louée près de Plymouth; elle s'y ennuie beaucoup, à ce qu'il paraît, et, au printemps, elle veut changer, non seulement de lieu, mais aussi de pays. On ne sait point encore celui qu'elle choisira.
_Nice, 15 janvier 1853._--J'avance dans la lecture de l'histoire de Louis XVII[53], si profondément émouvante. Il ne s'y trouve rien de nouveau en fait de grands événements; les contours extérieurs du quadruple drame du Temple sont connus de tout le monde; mais des détails curieux dans leur révélation abondent et remplissent ce cadre de larmes et de sang d'une manière habile, parce que la vérité est prise sur le fait, qu'elle se sent partout, se reconnaît à des signes certains et met ainsi le lecteur directement aux prises avec tous les bourreaux et toutes les victimes. C'est une douleur et une angoisse qui saisissent à la première page du livre et qui s'accroissent jusqu'à la dernière, sans aucune relâche. J'en suis parfois malade, parce que la torture devient contagieuse, et cependant je ne sais pas quitter cette agonie si barbare et si admirablement chrétienne, et sublime jusque dans ce malheureux enfant, qui se retrouve en mourant le petit-fils de saint Louis. Je sais bon gré à l'auteur, M. de Beauchesne, d'avoir consacré tant de soins à cette courte vie de dix ans, qui se trouve être celle d'un enfant, d'un homme, d'un vieillard, d'un martyr.
[53] M. de Beauchesne, ancien gentilhomme de la Chambre du Roi sous la Restauration, avait publié en 1852, le fruit de longues études et de patientes recherches sur le malheureux fils de Louis XVI, sous le titre: _Louis XVII, sa vie, son agonie, sa mort_. Cet ouvrage fut couronné par l'Académie française.
Mon fils Louis[54] m'a apporté une lettre de Paris dont voici l'extrait: «L'intérêt des derniers jours ici a roulé sur la _reconnaissance_ par les Puissances du nouveau titre impérial de Louis-Napoléon. Cet intérêt a été vif. Louis-Napoléon a hésité pendant quarante-huit heures à accepter les lettres de créance. La raison politique l'a emporté; il s'est appuyé, vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis des autres, sur les termes aimables et amicaux de l'Empereur de Russie, pour passer par-dessus ce qui y manquait, et il l'a fait d'assez bonne grâce. Mais c'est un sacrifice qu'il a fait, il ne le cache pas à certaines personnes. En gardera-t-il rancune? C'est là la question. Je suis porté à le croire. Il y a une chose certaine, c'est que, sans désirer la guerre positivement, et voulant surtout que la France ne l'accuse pas de la faire par ambition personnelle, _il ne la craint pas_; il croit qu'elle tournerait à son avantage, et que son nom aurait, sur les bords du Rhin, l'effet qu'il a eu dans le midi de la France. Que ce soit une illusion ou non, une pareille conviction suffit pour tout commencer. Rien n'est prochain, cependant cela est sûr. Il y a une autre chose certaine, c'est que c'est une tête froide, qui travaille toujours, qui se croit sûre de ne pas se tromper, et qui n'abandonne jamais ses desseins. La réalité, qui a justifié ses plus chimériques espérances, donne raison d'avance à toutes celles qu'il peut former désormais. Or, il a dans l'esprit l'idée qu'il est appelé à faire de grandes choses pour la France, et même pour l'Europe. Toutes ces conditions ne présentent pas une grande sécurité pour l'avenir.
[54] Le duc de Valençay.
«L'intérieur est très calme; de longtemps les difficultés ne viendront pas de là. On se rapproche peu du nouveau Gouvernement. Nous sommes vis-à-vis de lui comme l'étranger, _nous_ ne lui disons pas: _mon frère_.
«On songe toujours au mariage; j'y crois l'Empereur décidé, mais on ne trouve pas de Princesse; tout a échoué; il y en a d'ailleurs fort peu. Il serait possible qu'il s'en passât, et qu'il épousât une femme quelconque, afin d'avoir une postérité. Cela ne grandirait pas la situation. En tout, l'opinion s'arrête très difficilement à l'idée qu'il aura des successeurs, et elle est surtout très hostile à Jérôme et à son fils.»
_Nice, 21 janvier 1853._--Les lettres reçues hier de Paris tournent toujours autour du même sujet: le mariage de Louis-Napoléon. Je lis dans les journaux l'étonnant discours qu'il a adressé au Sénat et aux Corps constitués. Il faut lire cette allocution _in extenso_; le _Journal des Débats_ donne ce texte en entier[55].
[55] Au mois de janvier 1853, le bureau du Sénat, celui du Corps législatif et le Conseil d'État tout entier furent convoqués au Palais des Tuileries, dans la salle du Trône; Napoléon III, en uniforme de général, monta les degrés de ce trône, et, par un discours qui fut affiché dans toute la France, annonça aux grands Corps de l'État sa résolution d'épouser Mlle de Montijo et de la faire Impératrice. Le mariage fut célébré quelques jours plus tard, le 31 janvier.
La sœur de Mme de Montijo a épousé Lesseps, autrefois Consul; voilà une petite parenté toute gentille! _Eugénie_[56] a choisi comme témoins le duc d'Ossuna et le marquis de Bedmar, qui ont accepté de la conduire à l'autel.
[56] La nouvelle Impératrice se nommait Eugénie.
On voulait marier le fils de Jérôme avec Mlle de Wagram, mais il a reculé devant la parenté Clary, qu'il trouve au-dessous de sa dignité. Cela flattera le Roi de Suède[57]. Quel tohu-bohu que tout ceci!
[57] Les Clary étaient une famille de petits négociants à Marseille. Dans sa jeunesse, et avant les grandeurs de sa famille, Joseph Bonaparte avait épousé Julie Clary, et leur fille Désirée épousa Bernadotte qui devint Roi de Suède. Le fils aîné de Berthier, prince de Neufchâtel, duc de Wagram, avait épousé Françoise Clary, et c'est leur fille qu'il était question de marier au prince Jérôme-Napoléon.
_Nice, 22 janvier 1853._--C'est décidément un mariage _d'amour_ que fait Louis-Napoléon. On me mande que Mlle de Montijo, élevée dans une pension de Paris, est fort belle, de grande naissance _par son père_; sa mère est fille d'un consul anglais, ce qui explique la teinte anglaise du genre de beauté, nullement espagnol, de la nouvelle _Impératrice_, car il n'est pas question de formes _morganatiques_; ainsi, _point de Princesse_. J'en suis charmée. Mais quelle charge, à l'âge et avec la santé du _sposo_, d'avoir une femme jeune, belle et méridionale! et cela dans l'entourage Bonaparte et l'atmosphère qui l'enveloppe.
Voici d'autres détails que j'ai glanés dans mes lettres de Paris, qui ne sont remplies que du mariage: Mlle de Montijo a de vingt-cinq à vingt-sept ans; beauté hautaine avec des cheveux _auburn_ qu'elle tient de sa mère irlandaise; elle a des allures hardies. On raconte que jouant à cache-cache dans les saturnales de Compiègne, l'Empereur l'aurait découverte cachée derrière le rideau d'une chambre, où, se croyant seul avec elle, il aurait voulu l'embrasser étroitement, et qu'elle l'aurait repoussé en disant: «Pas avant d'être Impératrice.» Une autre personne, cachée tout auprès, prétend avoir entendu ce propos.
Le Conseil des Ministres a été très opposé à ce mariage. Les entours immédiats en sont très peinés. Légitimistes et orléanistes sont charmés de cette équipée matrimoniale et de tout ce qu'elle promet.
_Nice, 28 janvier 1853._--J'ai eu hier une nouvelle qui me va au cœur. Le Cardinal-Prince-Évêque de Breslau est mort à son château épiscopal de Johannisberg le 19 de ce mois. Je m'attendais d'autant moins à une fin aussi prochaine que j'avais reçu le 22 une lettre de son secrétaire particulier, écrite par ses ordres, en date du 13, dans laquelle, en m'envoyant sa bénédiction pour l'année 1853, il me remerciait de mon constant intérêt, de mes vœux, et me faisait donner les détails satisfaisants d'une crise salutaire, longtemps espérée en vain par les médecins, enfin effectuée, depuis laquelle le sommeil et l'appétit se reproduisaient sensiblement. Eh bien! six jours après, il a été enlevé à ses amis, à l'Église! _Et à quelle époque?_ Il ne nous appartient pas de demander à la Providence: _Pourquoi?_ mais il est permis de pleurer, de prier, et surtout de suivre l'exemple de cette angélique patience qui ne s'est pas démentie un instant durant de si longues et de si cruelles souffrances. Je perds personnellement en lui un appui, une consolation à laquelle j'attachais un prix infini. Sa bonté ne s'était jamais démentie pour moi depuis 1845. Pendant huit années, il a toujours été un ami à la fois sincère et indulgent, sachant faire la part de toute chose. Je conserverai à sa mémoire la plus vive reconnaissance, et je le place dans le ciel à côté de cet autre ami chrétien dont j'ai tant aussi éprouvé l'indulgente affection[58]. Il me semble qu'à Rome on devra comprendre quelle perte cette mort sera pour l'Église en Allemagne. Le goût personnel du Roi de Prusse pour le Cardinal, l'influence réelle, souvent magique qu'il exerçait d'autant plus sur le Monarque qu'il était lui-même entraîné par tout ce que celui-ci a de séduisant, avaient formé un lien direct, qui était devenu la seule étoile qui brillât encore en Prusse à notre horizon religieux.
[58] Allusion à Mgr de Quélen.
_Nice, 30 janvier 1853._--Les journaux nous ont apporté hier la nomination de la maison de l'Impératrice Eugénie[59]. La Grande-Maîtresse est toute naturelle, la Dame d'honneur aussi, dans une Cour qui dérive du véritable Napoléon; mais les Dames du palais sont prises dans le plus petit monde, et les Messieurs aussi. C'est drôle, d'y fourrer tant de parenté et de faire avancer sa voiture, fermer une portière, ouvrir une fenêtre, porter châles et manteaux, par des _cousins_.
[59] Par un décret du 26 janvier 1853, l'Empereur Napoléon III nommait, dans la maison de l'Impératrice, la princesse d'Essling, Grande-Maîtresse; la duchesse de Bassano, Dame d'honneur; la comtesse de Montebello, Mme Feray, la vicomtesse Lezay-Marnesia, la baronne de Pierres, la baronne de Malaret et la marquise de Las Marimas, Dames du palais; le comte Tascher de la Pagerie (sénateur), Grand-Maître; le comte Charles Tascher de la Pagerie, premier Chambellan; le vicomte Lezay-Marnesia, Chambellan; le baron de Pierres, Écuyer.
Un des jeux de mots de Paris est de dire que l'Impératrice sera la femme la mieux _habillée_, parce que tout Paris l'habille.
On dit que l'Impératrice a toute une kyrielle de prénoms; qu'on a hésité longtemps sous lequel elle serait plus habituellement désignée, qu'on avait flotté surtout entre _Eugénie_ et _Eudoxie_, et qu'enfin on s'était tenu au premier, le second sentant trop le _Bas-Empire_.
_Nice, 1er février 1853._--La duchesse d'Albuféra m'écrit ce qui suit: «La liste des Dames de l'Impératrice n'a été arrêtée qu'après plusieurs refus. Celui de la duchesse de Vicence a été absolu. On trouve la liste officielle fort terne.
«Le couple impérial se rendra à Saint-Cloud après la cérémonie et y passera quelques jours; les fêtes officielles recommenceront au retour. L'amour de l'Empereur est tel que samedi 22, pendant le bal des Tuileries, il a quitté la nombreuse compagnie pour aller passer deux heures dans ses petits appartements, où Mlle de Montijo s'était rendue. Son appartement coûte _un million_ d'ameublement; les plus magnifiques cadeaux lui seront votés; la Ville de Paris lui offre un collier valant six cent mille francs.
«L'étiquette dans la cérémonie du mariage sera calquée sur les plus anciennes traditions; rien n'y manquera; il y aura même de plus un dais et le trône dans Notre-Dame, ce qui ne s'était pas pratiqué jusqu'à présent, dit-on.
«Vous verrez dans les journaux qu'on sème des jardins et qu'on en plante en une nuit pour fleurir et ombrager le cortège.»
_Nice, 2 février 1853._--Il paraît qu'on pense, comme je le prévoyais, au baron de Kettler pour remplacer le cardinal Diepenbrock. C'est assurément le meilleur choix que l'on pourrait faire. M. de Kettler a beaucoup de zèle, de fermeté; beaucoup plus d'activité corporelle que le Cardinal; il visitera davantage son diocèse; il parlera tout aussi bien, au moins en chaire; il a aussi un extérieur imposant; il est bien né, bien apparenté, généralement estimé et honoré, mais il n'a pas l'onction, la grâce, la suavité, l'élégante dignité, l'à-propos dans la conversation, le tact aussi fin, aussi sûr; il alarme moins, et il n'exercera pas la même séduction personnelle sur le Roi. Ils avaient servi tous les deux dans l'armée, et M. de Kettler porte même sur son noble et austère visage une marque de son naturel guerroyant.
_Nice, 4 février 1853._--J'ai reçu plusieurs lettres de Paris. Voici, en résumé, quelques détails: à la cérémonie du mariage à Notre-Dame, la princesse Mathilde était fort théâtralement arrangée, avec un air triste et contrarié; l'Impératrice très belle; on dit que sa seule imperfection est d'être plus grande, assise, qu'on ne s'y attend quand elle est debout. Elle a dit que, sacrifiant sa liberté et sa jeunesse, elle donnait plus qu'elle ne recevait, aussi _se laisse-t-elle adorer_. Les Dames avaient l'air terre-à-terre, mais décent. Les décorations de Notre-Dame splendides, mais les Cardinaux n'ayant pas grand air; c'est, qu'excepté M. de Bonald, il n'y en avait pas un seul de bonne maison.
Une circonstance _sûre_, mais qu'on ne publie pas pour ne pas éveiller les superstitions, c'est qu'en rentrant de Notre-Dame par une autre route que celle par laquelle le cortège s'y était rendu, la voiture impériale surmontée d'une grande couronne, en passant sous la voûte du Pavillon de l'Horloge, les chevaux entrés, elle n'a pas pu avancer. Le cocher, surpris, a donné des coups de fouet aux chevaux, qui, alors, ont fait tomber l'obstacle, lequel n'était ni plus ni moins que cette couronne, trop haute pour le portail, et qui a volé en éclats! _Ominous!_[60]
[60] Présage.
_Nice, 5 février 1853._--Quelqu'un arrivé de Paris ici dit que, pendant les cérémonies du mariage impérial, la population était curieuse, mais froide; que l'Impératrice a paru moins jolie qu'on ne s'y attendait; en effet, il me revient qu'elle était d'une pâleur extrême, ce qui nuisait à son éclat. Les marchands vendent énormément, sans doute, dans cette frénésie de luxe, mais les affaires proprement dites restent assez stagnantes, le public ne prenant encore aucune confiance, et tout apparaissant jusqu'à présent fantasmagorie.
On me dit ce qui suit dans une lettre de Paris arrivée hier: «M. Molé vient d'être très malade d'une fluxion de poitrine, une saignée l'a sauvé. La princesse Lieven languit et se traîne misérablement dans une complaisance admiratrice et plate de _tout ce qui est_, sans compter pour rien les turpitudes des gens qu'elle accueille avec transport, comme porteurs de nouvelles et dépositaires du pouvoir. Elle parle de ses anciens amis avec un dédain qui révolte; jamais la rage du succès ne s'est montrée avec un plus incroyable cynisme.»
On m'écrit aussi que la duchesse de Hamilton était en simple particulière dans une tribune, à cause du grand deuil de son beau-père. Elle paraissait fort triste, et aurait désiré un autre mariage pour le parent qu'elle aime beaucoup.
_Nice, 6 février 1853._--Hier, veille de la Sainte-Dorothée, ma patronne. Le matin, j'avais été par politesse chez la comtesse d'Orestis, à une bataille de _confetti_ qu'elle avait arrangée dans son jardin pour la Société russe et anglaise. Ce plaisir particulier aux Italiens, quand la multitude passionnée y prend part dans un long espace comme le _Corso_ à Rome, a quelque chose d'original, de fiévreux, de contagieux dont j'ai éprouvé moi-même la frénésie; mais dans un petit jardin, avec peu de monde, où d'ailleurs on se tapait de trop près, et, par conséquent, beaucoup trop fort, c'était un plaisir à froid, très peu récréatif. Aussi, au bout de trois quarts d'heure, je suis rentrée chez moi.
Le soir, je voulais me coucher, quand, tout à coup, les portes se sont ouvertes, et plus de vingt-cinq personnes sont entrées chez moi, avec un déluge de bouquets, de vers, de dessins, de souvenirs de toutes sortes. Puis, mes enfants, qui étaient dans le secret, ayant fait éclairer et orner de fleurs la grande salle, j'y ai trouvé un concert charmant tout organisé. Le vieux marquis de Negro avait, pour l'occasion, composé une hymne qui a été chantée à ravir et répétée aux cris de _bis_ de la compagnie. Tout cela a duré jusqu'à une heure du matin. J'étais exténuée de fatigue, de reconnaissance, d'émotion.