Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)
Part 3
_Sagan, 1er décembre 1851._--Nous voici au début du dernier mois d'une année, qui, à travers plus d'une épreuve, sera peut-être regrettable en comparaison de cette date 1852 qui semble devoir résoudre bien des problèmes. Ces solutions seront-elles _lumineuses_? je ne le crois pas; _sanglantes_? j'en doute; _boueuses_? je voudrais presque en répondre. Si telle est la destinée politique de la vieille Europe, tâchons du moins que, dans la vie intime, tout soit clarté, douceur, paix et confiance; cela peut se conserver à travers tous les orages, toutes les catastrophes, et c'est à cela qu'il faut s'attacher avec persévérance et fermeté.
_Sagan, 4 décembre 1851._--Les nouvelles télégraphiques de Paris me jettent depuis hier dans une grande agitation[32]. Je ne m'étendrai pas ici sur les réflexions, prévisions, qui se pressent en foule dans l'esprit de tous à de pareilles extrémités. L'année 1851 n'a pas voulu laisser à son héritière le soin de justifier les prédictions qui s'y attachaient; elle s'est chargée de la déflorer.
[32] Dans la nuit du 1er au 2 décembre, le Prince Louis Bonaparte, ayant fait garder à vue le président de l'Assemblée, avait fait arrêter les principaux chefs des partis républicain et monarchistes, puis, par deux proclamations, déclaré l'Assemblée dissoute et le suffrage universel rétabli. Il procéda ensuite à un plébiscite qui lui donna la Présidence pour dix ans. La force armée et les commissions mixtes ayant fait justice des récalcitrants, ce coup d'État, préparé avec l'énergique concours de M. de Morny, du général de Saint-Arnaud et du préfet de police, M. de Maupas, triompha de toutes les résistances.
_Sagan, 6 décembre 1851._--Les projets me semblent plus jetés au hasard que jamais par le coup de tonnerre parti de France. On m'écrit de Berlin que l'on s'y attend à ce que le Président, pour _distraire les rouges_, voudra les jeter hors des frontières par une guerre étrangère. J'avoue que je n'y crois pas pour l'instant. Il a trop de difficultés intérieures, qui réclament d'autres remèdes qu'une guerre étrangère; pendant qu'il porterait ses troupes contre le dehors, le pays resterait livré aux démagogues, et c'est ce qu'il ne saurait, ce me semble, risquer. Il doit être uniquement occupé du résultat de ce _suffrage universel_ dont il évoque l'épreuve dans ce mois-ci. C'est là aussi ce qui doit occuper l'Europe entière, car si les rouges triomphent en France, leur sanglant succès sera assuré, ou du moins tenté partout, et partout probable. Je n'ai aucune nouvelle directe de France depuis la crise du 2. Mme la Duchesse d'Orléans comprendra-t-elle enfin, hélas! après coup, le guêpier dans lequel l'héroïque Thiers et consorts l'ont fait tomber? La fusion, qui aurait pu sauver les principes et la civilisation entière, est maintenant hors de propos. M. Thiers à Vincennes, le douteux Changarnier sous les verrous, la candidature Joinville couverte de ridicule, Mme la Duchesse d'Orléans reste la grande coupable aux yeux de l'Europe[33]. Et voilà où conduisent l'esprit faux chez tous et l'ambition _personnelle_ chez les femmes, à qui il n'est permis d'en avoir que pour autrui. Mais à quoi servent toutes ces réflexions? Hélas! à rien, qu'à reconnaître une fois de plus le profond aveuglement de l'humanité.
[33] M. Thiers, qui croyait la branche aînée des Bourbons frappée d'une impopularité irrémédiable, avait approuvé et appuyé avec énergie l'opposition faite par la Duchesse d'Orléans à un accord entre la branche aînée et la branche cadette. Regardée comme le principal obstacle d'une si désirable réconciliation, les partisans de la fusion accusaient la Princesse d'avoir, par ses fautes, contribué plus que toute autre chose à ramener l'Empire au pouvoir. Ils avaient aussi trop mis leurs espérances dans le général Changarnier qui, loyal mais présomptueux, jouait serré les légitimistes et les orléanistes les uns contre les autres, ne donnant aucun signe de ses intentions réelles, mais ne voulant, dans le fond de sa pensée, que poser la couronne sur la tête qui devait la porter, en tenant à la poser lui-même. Son attitude énigmatique l'avait rendu suspect aux yeux de plusieurs.
_Sagan, 9 décembre 1851._--Mme d'Albuféra me mande que rien n'égale les fureurs de Mme Dosne[34]. On ne relâche pas en masse les députés faits prisonniers le 2, mais tantôt l'un, tantôt l'autre, les orléanistes et les montagnards les derniers. Le carnage a été très grand à Paris. Si le Président comprend bien sa mission, il terrassera les rouges. C'est le meilleur, le seul moyen pour se perpétuer au pouvoir, car il gagnerait ainsi la reconnaissance de toute l'Europe. On me mande de Vienne qu'on y est très favorable au Président, surtout, je pense, aux mesures énergiques de son coup d'État. Il me paraît que Thiers, en cage, est plutôt l'objet du ridicule qu'il n'a la gloire du martyre.
[34] A cause de l'arrestation de M. Thiers.
_Sagan, 11 décembre 1851._--Les nouvelles de Paris m'intéressent. Voilà les mesures de déportation qui prennent rang dans toutes celles que le coup d'État a enfantées. Il ne s'agit ni de l'exalter, ni de le stigmatiser pour le moment. Il s'agit d'en observer les conséquences, et, si elles tournent à l'ordre, à la conservation, si l'anarchie est terrassée, si les _intérêts matériels_ de la société sont sauvés, il faudra bien chanter le _Te Deum_. Mais quand tout cela origine d'une dictature militaire, sans l'appui d'un principe, d'une tradition, sans le prestige d'une gloire personnelle, sans dynastie, sans entourage, on se demande où est l'avenir, et tous les calculs humains restent sans base. On en est donc réduit à ces intérêts matériels dont je parlais tout à l'heure, et qui, momentanément, semblent protégés. Le commerce, le crédit, la valeur des propriétés, tout cela peut avoir et aura probablement une résurrection, dont il faut jouir avec reconnaissance, avec prudence, et surtout sans aveuglement.
_Sagan, 13 décembre 1851._--J'ai eu hier une lettre de Paris, qui me dit que l'état des provinces est assez mauvais; que, dans le centre de la France surtout, il y a eu bien plus d'horreurs commises qu'on ne le dit. Rien ne peut mieux servir le Président, car sa seule force est dans la terreur que causent les rouges, mais cette force est réelle et augmente en raison de ce que ceux-ci démasquent leurs infâmes projets. On me dit aussi qu'il est fort question d'envoyer à la Martinique les généraux prisonniers à Ham[35]. On n'y va pas de main morte! Du reste, Changarnier, avec son système de bascule, ses finasseries et tromperies entre Frohsdorf et Claremont, n'a que ce qu'il mérite.
[35] Les généraux Le Flô, Changarnier, Lamoricière et Bedeau.
_Sagan, 15 décembre 1851._--Je trouve qu'on donne trop d'importance à M. Thiers. En Allemagne, il eût été sans inconvénient, car on lui eût fait partout assez mauvais accueil, mais à Claremont, il sera très nuisible, à moins que les derniers événements n'aient fait ouvrir les yeux sur le fallacieux de ses avis, et le danger de ses directions. Mais les esprits faux se refusent à la lumière, et je n'en connais pas de moins juste que celui de Mme la Duchesse d'Orléans.
_Sagan, 17 décembre 1851._--J'ai reçu une lettre de mon fils Alexandre, qui avait vu M. de Falloux à son passage par Orléans, se rendant en Anjou après sa sortie de prison à Paris[36].
[36] M. de Falloux, ainsi que le duc de Luynes, le comte de Rességuier et bien d'autres, avait été emprisonné au Mont-Valérien, lors du coup d'État du 2 décembre.
Mme d'Albuféra me mande que rien n'égale la division des familles: les plus proches s'invectivent, d'anciens amis se brouillent, il n'y a plus de salon possible. Elle me mande aussi, comme un fait certain, que les brigands ont saccagé un couvent de femmes en Nivernais.
Les embarras financiers de la France pourraient bien devenir le nœud gordien de la destinée du Président. Tout est énigme en ce moment, et la solution n'a pas plus de vraisemblance pour une chose que pour une autre. Le point essentiel reste l'extermination des rouges, car ils ruineraient le pays tout autant, plus même, en y joignant les incendies, les pillages et les massacres. Puisse le Président les extirper. Parfois, la crainte du contraire me prend, car c'est une hydre à cent têtes qu'il s'agit d'abattre.
_Sagan, 18 décembre 1851._--J'ai reçu une lettre du duc de Noailles dont je vais faire quelques extraits: «Au fond, et en prenant l'ensemble de la situation, l'état de l'Assemblée, la division des partis, l'impossibilité de la fusion, l'épouvantable organisation du socialisme et des sociétés secrètes, l'imminence du péril en 1852, l'événement qui s'est accompli est heureux. C'est ainsi que le sentent tous les esprits réfléchis et sensés, c'est ainsi que je l'ai senti du premier moment. Il a été accompli avec une habileté, un ensemble, et dans des proportions qui le rendent véritablement prodigieux; le 18 brumaire n'est qu'un petit garçon auprès du 2 décembre. Cet événement, heureux pour le présent, n'est même pas malheureux pour l'avenir: à mes yeux, l'orléanisme a été à peu près tué avec la République, et la légitimité est l'héritière directe de la phase actuelle; seulement, on ne sait pas quand la succession s'ouvrira... Cela sera-t-il court?
«Cela pourra être long. Il reste certain que le despotisme militaire pouvait seul nous tirer de l'état où nous étions, et des dangers que nous courions. Il faut que ce despotisme dure encore, car le mal est immense et profond; ce qui se passe dans les provinces le fait bien voir! Il faut que l'œuvre entreprise s'accomplisse, c'est ce que je ne me lasse pas de répéter et de faire arriver à ceux qui gouvernent, par les voies qui me sont ouvertes. Il faut déraciner le socialisme et les sociétés secrètes; il faut en briser tous les cadres, enlever dans chaque département l'état-major de ces sociétés, frapper sur tous les chefs aux différents degrés, terrifier les autres, leur montrer leur impuissance et les décourager à jamais! On me dit que telle est, en effet, l'intention.
«Je crois que le Président aura un grand nombre de voix; les légitimistes et conservateurs voteront pour lui ou s'abstiendront.
«Les princes d'Orléans, et surtout la Duchesse, sont atterrés; ils étaient dans la plus complète illusion, surtout sur les sentiments de l'armée. La Duchesse était convaincue qu'elle serait au premier jour aux Tuileries. On avait saisi, il y a six semaines (par le moyen d'un domestique), une lettre de M. Roger du Nord à la Duchesse d'Orléans, où il lui disait que tout était prêt, que Thiers assurait que dans un mois tout serait fini, et qu'on était sûr de Changarnier (qui, en même temps, par parenthèse, se promettait à nous). Le Président a cette lettre.
«La vie du Président est fort menacée; il s'attend à être tué; il s'occupe de former d'avance une espèce de gouvernement militaire pour le cas de cet événement, qui serait bien malheureux pour tout le monde dans le moment actuel.
«Il y a, dans les actes du Président, depuis le 2 décembre, une douceur et des égards très marqués pour le parti légitimiste. Nous verrons la suite de ces grands événements; c'est le premier pas de fait pour remonter l'échelle sociale.»
_Sagan, 28 décembre 1851._--Les journaux apportent des nouvelles d'Angleterre: la démission donnée et acceptée de lord Palmerston. C'est un soulagement universel, et qui déroutera la démagogie autant, pour le moins, que les coups d'État du Président. Mes vieilles rancunes et mes indignations subséquentes saluent cette chute ministérielle à cris de joie. Pourvu qu'elle soit définitive, et que ce méchant brandon soit éteint pour de bon! Hélas! Cette chute a été tardive: le mal s'est fait trop longtemps pour n'avoir pas creusé profondément; mais enfin, il vaut mieux un arrêt tardif qu'une durée indéfinie.
1852
_Sagan, 1er janvier 1852._--Bon an! Puisse Dieu fermer toutes les plaies du passé, faciliter le présent et garantir l'avenir, car que sont tous nos efforts sans la grâce?
_Sagan, 5 janvier 1852._--Si lord Palmerston s'est retiré du Cabinet, il ne l'est pas de la politique, et je ne tiens pas le monstre pour accablé. Mais du moins cette retraite aura-t-elle eu le mérite de calmer bien des susceptibilités continentales, de donner une certaine satisfaction à de justes griefs et de décourager moralement les démagogues d'Italie et de Suisse. On finit par se conduire en politique comme dans la vie privée, c'est-à-dire, à se contenter des plus petits acomptes que de mauvais débiteurs vous apportent. Mais je ne me fais aucune illusion, et je ne crois encore à aucune durée, à aucun équilibre fixe nulle part. Le Président a beau rétablir les aigles impériales et faire remeubler les Tuileries, il n'en est, pour cela, pas plus définitivement établi que l'Europe n'est sauvée. Depuis 1793, le plus long régime en France n'a pas duré dix-huit ans accomplis.
_Sagan, 13 janvier 1852._--D'après ce qu'on m'écrit, Paris doit être vraiment fort curieux en ce moment. Il paraît que Mme de Lieven y tient salon comme par le passé, qu'elle n'arbore aucun drapeau, et que son salon reste terrain neutre pour tous. Il me semble difficile cependant qu'il ne se soit pas modifié. J'y ai vu au printemps dernier Molé, Berryer, Falloux, Changarnier, etc., qui sont tous ou boudeurs ou éparpillés.
_Berlin, 20 janvier 1852._--Je suis ici depuis trois jours. La Reine, avec laquelle j'ai eu l'honneur de causer hier, m'a dit que la Grande-Duchesse Stéphanie allait à Paris; puis, elle m'a paru regretter que lady Douglas, à laquelle elle s'intéresse beaucoup, ait pris une attitude secondaire auprès de la princesse Mathilde, qui n'est pas en trop bonne odeur ici.
Le ministre de Russie, avec lequel j'ai dîné hier, m'a raconté que le Président se plaignait du salon de Mme de Lieven comme lui étant fort hostile, et que la princesse Mathilde en avait fait une scène au jeune d'Oubril.
_Berlin, 22 janvier 1852._--La Cour a commencé hier la série des fêtes qu'elle compte donner deux fois par semaine jusqu'au Carême. Hier, c'était un très beau concert dans la salle Blanche, qui s'y prête si bien, les femmes en grand habit, le tout très noble; les chœurs du _Prophète_, dirigés par Meyerbeer, d'un grand effet.
_Berlin, 26 janvier 1852._--Les dernières nouvelles de France ne plaisent pas ici. Les mesures de rigueur prises contre la famille d'Orléans et l'avènement, à cette occasion, de Persigny au Ministère semblent des fautes graves, dans l'intérêt même du Président[37].
[37] Le 22 janvier, le Prince-Président avait fait publier le fameux décret qui confisquait les biens de la famille d'Orléans. Ce décret, appelé _le premier vol de l'aigle_, ne fut pas sans rencontrer quelque désapprobation dans l'entourage même du chef de l'État. M. de Morny et M. Fould refusèrent de le signer et, après deux jours de discussion, donnèrent leur démission. M. de Persigny remplaça alors M. de Morny à l'Intérieur.
_Berlin, 28 janvier 1852._--Hier au soir, on a représenté des tableaux vivants chez M. de Manteuffel. Toute la Cour s'y trouvait et le Roi m'a fait l'honneur de me dire qu'il venait d'apprendre, par dépêche télégraphique, que le ministre de France ici, M. Lefebvre, était rappelé pour faire partie du Conseil d'État. Son successeur n'est point encore connu. On est fâché, ici, du rappel du petit homme; il s'est tenu tranquille, il n'a été ni importun, ni désagréable à personne, et l'inconnu est rarement rassurant. Le successeur, quel qu'il soit, trouvera d'ailleurs une fort mauvaise disposition, provoquée par les mesures Persigny, qui sont autant de fautes et de vilenies. M. de Manteuffel m'a assuré savoir par voie certaine que M. de Morny ne s'était pas retiré devant la mesure anti-orléaniste, mais parce que son ton de maire du palais était devenu insupportable au Président. En attendant, M. de Morny se donne les airs d'être la victime chevaleresque de Persigny.
_Berlin, 30 janvier 1852._--Je suppose que la Grande-Duchesse Stéphanie sera peinée des derniers actes de son neveu et qu'elle les désapprouvera complètement. J'aurais compris que le Prince-Président obligeât les Princes d'Orléans à tout vendre dans le délai d'un an; mais la confiscation! Berryer a proposé de plaider pour les Princes, dans cette question: c'est habile et de bon goût. Malheureusement, il paraît que le récri contre cette spoliation ne s'élève que dans les salons, mais que les masses inférieures trouvent la mesure d'autant meilleure qu'on dit vouloir leur en appliquer les bénéfices matériels. Quelle confusion dans ce triste monde plus ou moins partout! Quelle en sera l'issue ou plutôt quelle en sera la fin? Vivrons-nous assez pour y atteindre? Je ne le pense pas, pour ma génération du moins.
_Berlin, 3 février 1852._--Mes lettres de Paris font une triste peinture des salons. Ainsi, il n'y en a pas d'ouvert dans la société française, excepté celui de M. Molé, devenu légitimiste pur. Depuis les décrets de confiscation des biens d'Orléans, la princesse de Lieven ne sait plus quel drapeau déployer, ni quel langage tenir. Il paraît, du reste, que le décret a été modifié pour le caveau de Dreux, rendu à ceux qui y ont versé tant de larmes, mais si on rend ainsi les morts aux vivants, on réduit ceux-ci à une gêne extrême, qui gâtera singulièrement leur existence. En attendant, Jérôme Napoléon est nommé Président du Sénat, avec deux cent mille francs de traitement, le Luxembourg pour palais d'hiver, et le château de Meudon pour résidence d'été. Chaque ministre a cent mille francs d'appointements.
Au bal des Tuileries, il y a eu querelle de préséance, _dans la famille impériale_, la princesse Mathilde furieuse du pas accordé à la marquise de Douglas. Le sang corse n'est pas assez refroidi pour que, pendant la durée du _règne_, il n'y ait pas quelque _vendetta_ à redouter.
M. Nothomb m'a dit que le Roi des Belges avait formellement protesté contre la spoliation de l'héritage maternel de ses enfants.
_Berlin, 6 février 1852._--Une dépêche télégraphique a apporté hier la nouvelle qu'on avait tiré sur la Reine d'Espagne, et qu'elle avait été blessée[38]. En même temps, M. de Manteuffel disait que tous les rouges expulsés de France s'étaient concentrés en Espagne et en Italie, que les meurtres s'y multipliaient et que tous les gouvernements étaient avertis qu'il existait un vaste complot pour tuer tous les souverains. J'ai su d'ailleurs, par une excellente source, qu'il y a eu déjà deux tentatives contre la vie du Prince-Président, et que l'un des assassins était un soldat. A chaque fois, on les a fusillés sur-le-champ, et on n'en a pas fait mention dans le public. C'est assurément le plus court, le plus sûr et le plus habile.
[38] Le 2 février, six semaines après la naissance de sa fille aînée, la Reine Isabelle se rendait, pour la cérémonie de ses relevailles, à l'église d'Antocha, quand un prêtre du nom de Martin Merimo se précipita sur elle, lui porta vivement un coup de couteau dans le côté droit, au-dessous de la hanche, et avec tant de force que la lame coupa une baleine de son corset, et fit une blessure d'à peu près dix pouces de profondeur. L'assassin était un ancien moine connu pour son exaltation démagogique. Il avait autrefois déjà menacé les jours de Ferdinand VII. Frappé alors d'exil, il avait passé plusieurs années en France et en Belgique et, depuis huit ans, il avait été autorisé à rentrer en Espagne. Condamné cinq jours après sa tentative d'assassinat sur la Reine, il dut subir la peine du _garote_ et fut exécuté le 7 février.
Quand on regarde l'Europe, on se dit plus que jamais que tout projet est insensé et qu'entre les chances habituelles de la vie humaine, il y a, moins que jamais, un lendemain à la veille.
Pourquoi serait-ce lord Normanby qui serait la vraie cause du renvoi de lord Palmerston[39]? On dit que lord Normanby cherche à être gouverneur des Indes.
[39] Après le coup d'État du 2 décembre, lord Palmerston, alors ministre des Affaires étrangères, avait envoyé à lord Normanby, représentant de l'Angleterre à Paris, une dépêche officielle où il lui prescrivait de continuer comme par le passé les relations avec le Gouvernement français, la Reine ne voulant point paraître intervenir en rien dans les affaires intérieures de la France. Mais, sans consulter ses collègues, et dans une conversation avec l'ambassadeur de France à Londres, le comte Walewski (qui la rapporta immédiatement à Paris), lord Palmerston exprima sa satisfaction du coup d'État. Cette contradiction entre les instructions officielles et le langage de son ministre direct mit lord Normanby dans une situation embarrassante. Il écrivit à lord John Russell, président du Conseil, pour s'en plaindre. Lord John Russell demanda des explications à lord Palmerston, qui garda d'abord le silence et donna ensuite une réponse qui ne parut pas suffisante. Le Président du Conseil demanda alors à lord Palmerston sa démission et le remplaça au portefeuille de l'Extérieur par lord Granville.
J'ai une lettre intéressante, qui dit ceci: «A Londres, personne ne prévoit encore quelle sera l'issue des premiers débats du Parlement. Lord John Russell se montre fort assuré de pouvoir se maintenir; lord Granville de même; lord Palmerston se montre calme et silencieux, mais lady Palmerston est furieuse; elle lui reproche _son calme_, qu'elle excuse cependant en disant que cela tient à son _angélique_ caractère, qu'il est incapable d'aigreur, ni de rancune.
«La Reine d'Angleterre est furieuse contre Louis-Napoléon et ses décrets de spoliation.»
_Berlin, 8 février 1852._--Une lettre de Paris me dit ceci: «L'ennui et la curiosité de Mme de Lieven sont satisfaits par l'étrangeté du temps actuel; elle est drôle à entendre parler sur le règne de M. Guizot, qui n'en reste pas moins attaché à son char et qui avale des couleuvres en plus grand nombre que la nature n'a pu en produire; il se dédommagera à l'Académie demain; c'est là le cimetière des beaux esprits du jour[40].»
[40] Allusion au discours que M. Guizot prononça le 5 février 1852, jour où le comte de Montalembert fut reçu à l'Académie française.
_Berlin, 14 février 1852._--Voici l'extrait d'une lettre que j'ai reçue, et qui a quelque valeur sur les questions anglaises: «J'espère que vous avez lu les débats de notre Parlement. Vous serez satisfaite de voir que lord John a tellement mis lord Palmerston dans son tort. Palmerston a manqué son essai de justification et le déplaisir qu'il a causé à la Reine est devenu bien patent. Sa carrière avec les Whigs est finie à tout jamais. Il paraît que le parti radical est aussi dégoûté de lui, à cause de l'approbation qu'il a exprimée des œuvres despotiques de Louis-Napoléon. L'impression générale de la Chambre était évidemment contre lui; son discours a été pâle, son attitude embarrassée.
«La déclaration de lord Derby de ne vouloir rien céder sur le protectionnisme empêchera toute coalition avec les Peelistes et laisse l'opposition tout aussi divisée que l'année passée, ce qui donnera une espèce de force factice aux ministres actuels.»