Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)

Part 29

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_Sagan, 14 octobre 1861._--Voici la copie d'une lettre écrite par une personne toute napoléonienne, qui contient un récit de la visite du Roi de Prusse à Compiègne: c'est _l'impression française_:

«_Paris, 10 octobre 1861._--Comme j'en avais le sentiment, tout a parfaitement réussi à Compiègne, et les choses se sont passées comme vous aviez toujours prévu qu'elles se passeraient, si le Roi de Prusse venait en France. Il n'a pas caché son impression, qui a été franchement favorable. Ce qu'il y a d'amusant, c'est que le bon général de Manteuffel l'a très décidément partagée. Il est impossible de voir une réussite plus complète; cela me revient de tous les côtés. Le premier soir, il y avait un peu de gêne et de froideur dans le salon. Tout le monde se tenait à l'écart: l'Empereur, l'Impératrice, le Roi assis loin de tout le monde.

«Le maintien de l'Impératrice a été parfait et sans un moment d'oubli pendant tout le séjour du Roi. Le lendemain, chasse à tir où le Roi s'est amusé, et superbe promenade dans la forêt terminée par Pierrefonds, où on a goûté. Le théâtre français, un peu long, car il faisait affreusement chaud. Le lendemain, petite revue improvisée sur la pelouse, devant le château. L'Impératrice est venue rejoindre à pied, jolie comme on ne l'avait pas vue depuis longtemps. Le Roi de Prusse l'a abordée en lui baisant la main de si bon air, et elle a répondu à la politesse en s'inclinant d'une manière si noble et si digne, que cela a ravi les troupes qui ont tout de suite pris le Roi en amitié. On ne parlait que de cela dans les cafés de Compiègne. Notre Impératrice a repris cette belle politesse espagnole qu'elle sait si bien trouver quand elle veut.

«Dans cette réception, il n'y a rien eu de trop comme empressement, ni de trop peu. La suite allemande a été charmée de la dignité générale de l'attitude, chacun a bien joué son rôle; et, comme des deux côtés on s'apercevait de la bonne impression qu'on se faisait réciproquement, cela allait toujours mieux. Les grâces de cordon, ordres..., etc... ont été faites de la manière la plus aimable par le Roi à Edgar Ney, à qui il donnait plus qu'il ne pouvait prétendre (pour réparer ce qui s'était passé à Bade), il lui dit: _Je vous la donne avec plaisir, parce que je sais que vous êtes l'ami de l'Empereur!_ En allant dans les rangs de la troupe, le Roi a dit qu'il ne reconnaissait plus la cavalerie française; qu'autrefois, les hommes avaient la jambe roulante et qu'à présent, ils sont admirablement à cheval et ont des chevaux superbes.

«Le Roi a trouvé le petit Prince Impérial très gentil; il a aussi admiré fort le joli visage de Mme de Galliffet. Quant à l'Impératrice, elle n'a pas manqué son effet habituel; il la trouve délicieuse. Pour moi, qui aime profondément l'Empereur et l'Impératrice, je suis enchantée de la manière dont tout cela a tourné et du genre sérieux de cette réussite, qui a été plus loin qu'on ne pouvait l'espérer.»

_Sagan, 19 octobre 1861._--Il m'est revenu quelques particularités _allemandes_ sur l'entrevue de Compiègne que j'ai motif de croire exactes. Les deux souverains ont eu deux entretiens; un petit à la chasse, un plus long dans l'appartement du Roi, où l'Empereur est allé le chercher, tout à la fois, avec empressement et réserve. Il n'a pas parlé du tout des affaires d'Allemagne. Sur l'Italie, il a trouvé naturel, et même bon, que le Roi n'ait pas reconnu le nouveau royaume, dont l'avenir est fort douteux et sur lequel il a fait lui-même des réserves. Il a très bien parlé de la légitimité, principe excellent dont les revers sont des échecs pour tous les gouvernements. En tout, langage très conservateur. La tentative délicate a porté sur l'Angleterre. Il s'est montré à la fois très ami de l'alliance anglaise et très préoccupé de ses difficultés, de ses exigences. Il a fort approuvé la Prusse de devenir une puissance maritime; c'est bon pour elle, pour la France, pour l'Europe; mais l'Angleterre le souffrira-t-elle? Il avait bien envie de savoir jusqu'où allait l'intimité entre Berlin et Londres, et envie aussi de l'intimité entre Berlin et Paris, et que cette intimité-ci fût indépendante de l'autre. Le Roi dit avoir été réservé, négatif par son silence. On dit aussi qu'à propos du traité de commerce, qui se négocie entre la France et le Zollverein, l'Empereur ayant témoigné le désir d'une réduction des droits allemands sur les vins et les soieries de France, le Roi a répondu: «_Mais ce sont aussi des productions des provinces rhénanes, et j'ai à cœur de ne pas les mécontenter._»

_Sagan, 21 octobre 1861._--Voici l'extrait d'une lettre que m'a écrite de Kœnigsberg un personnage important du parti catholique conservateur et monarchique. L'Aigle noir, donné à la Reine, est quelque chose de tout nouveau, et par conséquent de tout à fait exceptionnel, qui doit lui avoir fait plaisir:

«_Kœnigsberg, 19 octobre 1861._--La fête d'hier s'est passée aussi bien que nous pouvions le désirer. Son effet, son ordonnance, la manière dont elle a été exécutée, ont surpassé mon attente. Il n'était pas facile d'organiser un acte pareil, auquel il manquait et traditions et précédents. Le tout a été digne de son caractère symbolique, comme un acte d'invocation à la protection de Dieu, et comme un acte politique et monarchique. Il ne manquait que l'onction, que les bénédictions, que l'Église à laquelle nous appartenons y aurait apportées. Sans cela tout a été digne et convenable. Le Roi et la Reine ont eu belle et noble tenue, s'inclinant humblement devant le Tout-Puissant, duquel ils ont pris en fief leur couronne, et se relevant avec dignité en le proclamant à leurs peuples.

«Le plus beau temps a favorisé la cérémonie; la tenue du public n'a rien laissé à désirer et a fait la meilleure impression aux étrangers. Lord Clarendon m'a dit qu'il en avait été frappé.

«Un silence, un ordre respectueux et un élan vibrant lorsque le moment d'une démonstration est venu. Le Roi a très bien parlé dans les diverses occasions, simplement, mais appuyant fortement sur le principe monarchique, qu'il était appelé à conserver intact à sa dynastie. Entre les allocutions qui lui ont été adressées, celle du Cardinal archevêque de Cologne[356], qui a parlé au nom de notre clergé, a été généralement reconnue comme la plus remarquable; elle était apostolique, marquée par la grâce du Saint-Esprit; ce qu'il a dit des affaires de ce monde était vrai, noble, en un mot chrétien. Le tout s'est passé sans la moindre dissonance. La partie libérale du Ministère a dû pâtir des paroles du Roi; elles ne cadraient pas avec leurs principes; les plus conservatifs n'auraient pas pu les désirer autres. Les Ministres ont dissimulé les couleuvres qu'ils ont été obligés d'avaler; nous verrons s'ils se rattraperont.»

[356] L'Archevêque de Cologne était Mgr Jean Geissel.

_Sagan, 26 octobre 1861._--Voici des extraits de diverses lettres de Berlin: «L'entrée à Berlin, quoique favorisée par un temps magnifique, une foule empressée et démonstrative, a été loin de m'impressionner autant que Kœnigsberg. A Berlin, les couleurs allemandes dominaient, à Kœnigsberg les couleurs prussiennes excluaient presque les autres. A Berlin, un bon tiers des ouvriers avait arboré une médaille en carton, portant la lettre _V. der Handwerken Verein_, espèce de société comme celle de la _Marianne_, en France, tolérée tacitement par le ministre de l'Intérieur, comte de Schwerin, et qui compte à Berlin vingt mille adhérents, menés par des démocrates rouges. Une des vraies raisons de l'opposition contre le président de la police Zedlitz vient de la guerre qu'il voulait faire à cette dangereuse association.

«Un doux contraste à ces dissonances étaient des tribunes, placées à cinq cents pas les unes des autres, remplies de jeunes filles vêtues en mousseline blanche et couronnées de fleurs; leur air pur, enjoué et innocent, faisait du bien à voir. La Cour et ce qui y tenait faisait très bon effet; les équipages étaient très beaux; le Roi, entouré des Princes de sa Maison, précédé par les généraux de son armée, avait grande mine; la Reine et la Princesse Royale, dans une voiture dorée et à glaces, étaient rayonnantes d'affabilité.»

Autre lettre: «Au grand concert gala, il y avait trop de foule, et pas même une glace ou un verre d'orgeat; mais des toilettes magnifiques. La Reine est superbe; elle est _enfin_ couverte des diamants de la couronne, et portant admirablement, à toutes les fêtes, le grand diadème; mais elle est bien fatiguée, ses traits s'en ressentent. La maréchale de Mac-Mahon est élégante, mais pas richement vêtue; des toilettes de Longchamps, mais non pas de Cour. Elle n'a pas l'air distingué.

«L'Infante de Portugal, princesse de Hohenzollern, ressemble à la duchesse de Nemours; elle est bien belle, elle a l'air d'avoir plus de seize ans; son mari est plus petit qu'elle. La princesse Putbus avait imaginé de profaner ses jolis cheveux blonds en les poudrant d'une poudre d'or, qui retombait en pluie jaune sur son front et son cou. Elle avait piqué dans ses cheveux une plume si hardie, si droite, si menaçante que, voyant l'étonnement qu'elle causait, elle a voulu faire disparaître cette fatale plume; mais elle était si bien ajustée qu'elle n'a pu venir à bout de l'arracher; alors, elle s'est adressée à Antoine Radziwill en le priant de couper cette plume maudite avec son sabre: ce qui fut dit, fut fait.»

Autre lettre: «Ce matin a eu lieu la consécration de l'église catholique de Saint-Michel[357]. Le Roi et la Reine devaient s'y rendre; mais au dernier moment, les protestants ont tellement tourmenté le Roi, qu'il a fait dire par le Prince Royal au Prince-Évêque de Breslau, qu'il était enrhumé et ne pouvait aller à l'église. Le soir, il était au bal!

[357] L'église de Saint-Michel est l'église catholique de la garnison de Berlin.

On dit que la cérémonie a été très imposante, le curé a fait un beau discours et le Prince-Évêque, au _Te Deum_, a prononcé un discours sublime. Tout le Corps diplomatique catholique s'y trouvait. Le Prince-Évêque était revêtu d'un magnifique ornement: cadeau que la nouvelle église a reçu du Saint-Père.»

_Sagan, 2 novembre 1861._--Le Roi et la Reine viennent décidément chez moi dans quelques jours[358]. La Grande-Duchesse de Bade aura été bien satisfaite du couronnement qui a été, en effet, une belle décoration; je ne puis m'empêcher d'y voir le chant du cygne des monarchies[359]. Dieu veuille que je n'aie pas le sens commun et que je ne voie si noir qu'à cause de ma lunette de malade!

[358] En revenant de Breslau, où les Majestés Prussiennes allèrent, après les fêtes de Berlin, recevoir l'hommage de la province de Silésie, le Roi et la Reine s'arrêtèrent pendant un jour à Sagan, afin d'y voir pour la dernière fois la duchesse de Talleyrand et de Sagan déjà fort malade.

[359] Le couronnement du Roi de Prusse avait eu lieu le 18 octobre 1861 à Kœnigsberg. Avant comme après son couronnement, le Roi, en répondant aux différents discours qui lui furent adressés à cette occasion, avait mis une certaine affectation (même marquée) à dire qu'il ne tenait sa couronne que de Dieu, que la royauté était une grâce de Dieu, et que, dans cette grâce, résidait la sainteté de la couronne qui était inviolable. Ce langage indigna le parti libéral européen. Il trouva que le Roi semblait ainsi établir une lutte entre la royauté de droit divin et celle fondée par la souveraineté du peuple, comme sur une élection primitive, et ce parti trouva dans les paroles royales une pâture à de vaines querelles. Elles provoquèrent ensuite des discussions fort longues qui s'élevèrent de toutes parts.

Ici nouvelle interruption de la correspondance qui ne reprit qu'au mois de mars 1862, M. de Bacourt s'étant rendu à Sagan, où il passa tout l'hiver auprès de la malade.

1862

_Sagan, 11 mars 1862._--J'ai lu hier les journaux, et pour ne pas tomber de plein saut dans l'ignorance des choses de ce monde, j'y ai mis plus d'attention que de coutume. Je ne réponds cependant pas d'y avoir plongé très intelligemment; aussi n'y ai-je été frappée que de la liberté de langage de MM. de Pierres, Picard et Jules Favre; ils n'ont épargné aucune critique sur le gouvernement intérieur de la France et ses fallacieuses promesses. Cela rappelait le temps passé, et sans changer actuellement les votes, cela ne peut manquer de déplaire beaucoup et de gêner pas mal en haut lieu, disons mieux: _en très bas lieu_.

_Sagan, 12 mars 1862._--On m'écrit ce qui suit de Paris: «Les discussions dans les deux Chambres ont été chaudes. Pour Palikao, l'affaire a été désagréable. L'Empereur aura pu juger ce que c'est que l'opinion publique. En retirant la proposition, il a bien fait, mais en demandant une somme pour récompenser les grands services, il a fait une faute énorme[360]. Le général Fleury est le coupable de toute cette affaire. C'est lui qui a inventé le général Montauban; puis il a poussé à ce qu'on lui donnât un titre et une dotation.»

[360] Le Gouvernement avait demandé une dotation annuelle de cinquante mille francs pour le général Cousin-Montauban, comte de Palikao, qui avait commandé les troupes françaises en Chine. La Commission chargée de cette demande avait conclu au rejet, le 28 février 1862; mais le Corps législatif ne se prononça pas le même jour et remit la discussion à plus tard. Craignant un refus de la Chambre, l'Empereur écrivit, le 4 mars, au président du Corps législatif qu'il y avait eu malentendu et qu'il présentait un nouveau projet, soumettant à la Chambre l'appréciation d'un principe général qui permettrait d'assurer, dans de justes limites, à toutes les actions d'éclat, depuis le maréchal jusqu'au soldat, des récompenses dignes de la grandeur du pays.

Voilà donc la Chambre prussienne dissoute; j'ai bien peur que les mêmes Ministres, incapables d'agir sur l'opinion publique, n'obtiennent une Chambre pire que celle qu'on renvoie[361]. Le monde est au moins aussi malade que moi.

[361] La Chambre prussienne fut dissoute le 10 mars. Le Ministère, ayant été battu dans la discussion du budget, avait d'abord donné en bloc sa démission. Elle ne fut pas acceptée de suite par le Roi; mais peu à peu les Ministres furent relevés l'un après l'autre.

_Sagan, 14 mars 1862._--M. Guizot m'écrit de Paris: «Il y a un peu de réveil dans les esprits; mais dans tout cela la médiocrité des hommes égale la gravité des situations; agresseurs ou défenseurs, conspirateurs ou fonctionnaires, tous paraissent petits ou ternes, quelque grandes que soient les choses auxquelles ils touchent. Les Anglais qui sont à Paris disent tous que les tories reprennent de l'ascendant, qu'ils pourraient, s'ils voulaient, dès aujourd'hui renverser le Cabinet, mais qu'il y a dissentiment à ce sujet entre lord Derby et son fils, lord Stanley, le fils étant plus pressé que le père.

Nous sommes un peu inquiets de ce qui se passe en Prusse. Les pessimistes disent qu'elle est, au fond, plus malade que l'Autriche; j'espère qu'elles ne le sont définitivement ni l'une ni l'autre; je craindrais bien plus la révolution en Allemagne qu'en Italie.»

Un ami de M. de Falloux m'écrit aussi: «En quittant Paris, M. de Falloux s'est rendu en Bretagne pour des affaires de famille toutes personnelles. En arrivant à Rennes, il a trouvé au débarcadère deux amis de l'Archevêque pour excuser le prélat de ne pouvoir le recevoir, à cause de dépêches télégraphiques, parties du ministère, pour lui ôter la liberté de voir M. de Falloux, qu'on signale voyageant en Bretagne dans un but politique. Le pauvre prélat était, disaient ses amis, honteux et désolé, mais trop faible pour ne pas fléchir. Si un fait pareil était porté à la tribune comme spécimen de la liberté dont nous jouissons, les Ministres sans portefeuille auraient beau jeu pour _nier_ audacieusement; car c'est là tout leur savoir-faire! Opprimer en criant: _Vivent les principes de 1789!_

«L'Archevêque de Tours vient de traverser Paris en revenant de Rome; il m'a rapporté une bonne impression. Tous les cardinaux, ainsi que le Saint-Père, lui ont paru très fermes, très résolus, mais sans illusions sur l'issue finale qu'une politique hypocrite leur prépare.»

_Sagan, 18 mars 1861._--Voici un petit extrait d'une de mes lettres d'hier: «L'Archevêque de Tours est revenu rapportant d'excellentes impressions de Rome et du Sacré-Collège, qui l'ont accueilli avec une distinction toute particulière. Plus de vingt Cardinaux sont allés le visiter et tous ont annoncé fermeté et résolution dans les épreuves que chacun entrevoit comme très prochaines. Le Saint-Père est préparé à tout et ne songe qu'à sauver l'honneur. L'Archevêque et son compagnon de voyage ont refusé les invitations à dîner du duc de Gramont et du général de Goyon. Dès l'arrivée des prélats à Paris, revenant de Rome, ils ont eu la visite d'un employé supérieur du ministère des Cultes, pour leur reprocher, _officiellement_, _l'inconvenance_ de ce refus, ajoutant que la seule chose à faire, pour la réparer, était d'aller faire leur cour aux Tuileries et une visite au Ministre. «_Ni l'un ni l'autre_, a répondu le pieux prélat de Tours.»--«Mais prenez-y garde, a-t-on répliqué, une telle attitude indisposera le Gouvernement contre vous, et l'œuvre de saint Martin en souffrira.»--«_A Dieu ne plaise_, a repris l'Archevêque, _que je sacrifie jamais saint Pierre à saint Martin; ce dernier ne me le pardonnerait pas_[362].»

[362] A l'aide de subsides et de quêtes, l'Archevêque de Tours, avec l'autorisation gouvernementale, avait entrepris de relever l'antique basilique de Saint-Martin, presque entièrement disparue sous les profanations des guerres de religion du seizième siècle et les destructions causées par la grande Révolution.

Si, dès le début, le haut clergé de France avait en une attitude aussi nette et aussi digne, bien des disgrâces eussent été épargnées, et à l'Église, et à l'honneur de la France.

C'est aujourd'hui un anniversaire qui pourrait bien ne pas passer inaperçu à Berlin: 18 mars! Il y a quatorze ans qu'il s'est livré une bataille, qui, gagnée, a été reperdue pour le présent et pour l'avenir; le tout en douze heures de temps. Je m'inquiète des manifestations qui pourraient avoir lieu le 22, au jour de naissance du Roi. L'année dernière, à cette date, Berlin était des plus _unheimlich_[363] et il ne faisait pas bon d'y circuler avec des livrées et des armoiries. Et depuis lors, on a été également faible et imprudent. Les Ministres laissent tout aller à la dérive, et le Roi _improvise_ un peu trop, il me semble! Je voudrais espérer que tout s'apaisera et rentrera dans le calme; mais nous sommes tous sous _le réseau des sociétés secrètes_; elles sont bien actives et on en trouve la trace à chaque pas.

[363] De l'allemand: très désagréable.

On me mande de Berlin que la crise ministérielle préoccupe tous les esprits; il paraît que le changement ne sera pas partiel; on ignore encore quelle est la partie qui s'en ira. M. de Bernstorff doit avoir dit que, depuis qu'il est au Ministère, il n'a éprouvé qu'amertume et ingratitude, et qu'entre son poste de Londres et celui de Berlin, il y a toute la distance du ciel à l'enfer[364].

[364] M. de Bernstorff, ministre de Prusse à Londres, avait été appelé par le Roi pour remplacer M. de Schleinitz comme ministre des Affaires étrangères; M. von der Heydt avait pris le portefeuille des Finances, en gardant provisoirement celui du Commerce; le comte d'Itzenplitz, celui de l'Agriculture; M. von Mühler, les Cultes; le comte Lippe, la Justice; M. de Jagow, l'Intérieur.

_Sagan, 19 mars 1862._--Le journal d'hier m'apporte la composition du nouveau Ministère prussien qui aura, du moins, le mérite de l'homogénéité. Dieu veuille que ce ne soit pas le seul.

De Vienne, on m'écrit de tristes nouvelles. Le général Schlic est mort, le prince Windisch-Graetz a été administré, le comte Walmoden expirant et le pauvre Zedlitz aussi. Toute une génération du bon temps disparue.

_Sagan, 20 mars 1862._--Ma cousine de Chabannes m'écrit, de Claremont, que la Reine Marie-Amélie se porte parfaitement bien, mais qu'elle est inquiète du Roi des Belges, qui se fait faire des opérations successives de la pierre, qui l'éprouvent et l'épuisent. Le duc de Brabant, en passant dernièrement par Claremont, y a fait la plus triste impression; il est fort menacé de la poitrine. La princesse de Joinville souffre beaucoup du foie.

_Sagan, 24 mars 1862._--J'ai eu hier la visite de mon voisin silésien, le comte de Rittberg, arrivant de Berlin. Voici le résumé de ses dires. Il n'a pas accepté, _lui_, le Ministère qui lui a été proposé, parce qu'il se sent fatigué corporellement, que sa femme est inquiète de lui et qu'elle a insisté pour qu'il refusât. Je crois que ce qu'il souhaiterait serait de remplacer le prince de Hohenlohe à la présidence de la Chambre des seigneurs. Il dit du bien des nouveaux Ministres qu'il connaît; il les dit très honnêtes, sincèrement dévoués au Roi, n'appartenant pas au parti de _la Croix_, comme le parti démocratique se plaît à les représenter. Il les dit capables, chacun dans sa spécialité; il craint seulement que le talent parlementaire leur fasse défaut. Il ajoute que si le Roi avait fait, il y a six mois, ce qu'il vient de faire maintenant, il y aurait d'assez bonnes élections, tandis qu'aux mauvaises élections de décembre dernier, nous en verrons succéder, très probablement, de détestables au mois de mai. Il regrette qu'on se soit tant hâté de dissoudre la Chambre; il en accuse les Ministres sortants, qui, ayant jugé qu'ils seraient battus sur toutes les questions, ne s'étaient pas souciés d'en avoir la honte; que d'ailleurs, la désunion dans le Cabinet rendait tout impossible. Il est surtout fort irrité contre le comte Schwerin et M. d'Auerswald; il voit dans l'esprit borné et doctrinaire du premier, dans les expédients souvent peu loyaux dont le second leurrait le Roi, les deux principales causes des grandes difficultés du moment. Il désire vivement qu'Auerswald ne reste pas à Berlin, car il craint ses intrigues à la sourdine.

J'ai eu hier une lettre de Paris: «On va nous retirer les petites libertés qui nous ont été données le 24 novembre. La discussion des Chambres prouve que le Gouvernement ne peut supporter le contrôle et les observations motivées. Le discours du député de Rouen a produit un effet immense; on a bien sapé M. de Persigny; il n'en reste pas moins[365]. Il coûte cher à l'Empereur; il a quinze cent mille francs de dettes. Dernièrement, l'Empereur lui reprochait d'être resté trois jours sans paraître à l'hôtel de son ministère. «Auriez-vous préféré, a-t-il répondu, que je fusse arrêté? J'avais signé un billet de trois cent mille francs et je serais à Sainte-Pélagie si je ne m'étais pas caché.» L'Empereur fit chercher la somme et la lui remit.

[365] Dans la discussion de l'Adresse, accordée au Corps législatif depuis le décret du 24 novembre 1860, on attaquait alors le traité de commerce avec l'Angleterre, et le député de la Seine-Inférieure, M. Pouyer-Quertier, qui était protectionniste, le combattait avec beaucoup de violence.

_La première et la dernière lettre adressées par la duchesse de Dino et de Talleyrand à sa petite fille, la princesse Radziwill, née Castellane._

I

Sagan, 3 janvier 1859.

Ma chère Marie, je te remercie de ta lettre du 20 décembre et des bons souhaits qu'elle contient pour moi; qui, de mon côté, prie Dieu avec ferveur pour ta santé et le développement de ton âme et de ton intelligence. Tu es en bonnes mains, en bon air[366], et les fréquentes visites de ta chère maman[367] et d'Antoine[368] te procurent de douces distractions! J'espère aussi que nous ne tarderons pas à nous revoir, ma chère Minette, et que nous nous aimerons encore plus après nous être embrassées en réalité. En attendant je t'envoie de loin mes baisers et mes bénédictions.

D. Duchesse DE SAGAN TAL.