Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)

Part 27

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«L'attaque se fera par les Piémontais, appelés par la révolution intérieure de l'État de Venise; nous irons à leur secours. La Sardaigne et l'île d'Elbe en seront la récompense. On croit aux Tuileries n'avoir d'autres ennemis à combattre que l'Autriche; on endort la Russie par l'appât de Constantinople; on laissera dire l'Angleterre et on sait bien que la Prusse ne marchera pas sans les Anglais: ils sont si favorables à l'indépendance italienne qu'il est permis de douter qu'ils empêcheront l'écrasement des Autrichiens à Venise.

«M. de Hübner, porteur d'une lettre de l'Empereur Napoléon, a reçu en échange de bonnes paroles, qu'il a la naïveté étrange de prendre au sérieux, au pied de la lettre.

«Le Pape est prisonnier ou peu s'en faut; nous le verrons à Fontainebleau, ou, du moins, en France, sous bonne escorte. Il y aurait mille détails curieux à vous conter, mais ils disparaissent dans le grand drame de l'Italie et de l'Europe; car c'est l'Europe entière qui est en jeu: qu'on ne s'y trompe pas. Avec cela, les bonapartistes sont inquiets, car ils se sentent débordés. C'est la révolution qui nous gouverne. L'armée du Roi de Naples s'épuise, il ne tiendra pas longtemps[327]. La _Gazette de Lyon_ a été supprimée; elle a paru le jour de la suppression, avant l'avis officiel, avec un article des plus violents, et une espèce d'adresse aux catholiques d'Angleterre, qui viennent de voter une épée d'honneur au général de Lamoricière: «_Jouissez de la liberté de votre pays_, disait-il, _nous l'admirons, nous vous l'envions, car nous gémissions sous le poids de l'oppression et de la tyrannie_.» Ils étaient supprimés et ils cassaient les vitres. C'est du reste, ou pour dire plus juste, c'était un journal sérieux, très goûté par la ville de Lyon qu'on a blessée au cœur en le frappant.»

[327] François II, trahi par les soldats de sa propre garde, ne recevant de secours de nulle part, quittait Naples le 6 septembre à l'approche de Garibaldi. Il prit d'abord position, avec ce qui lui restait de troupes, près de Capoue, où il livra le 1er octobre un combat, sur le _Vulturne_, qui resta indécis. Il essaya de prolonger la lutte en se réfugiant dans la forteresse de Gaëte; là, suivi par la Reine et le Corps diplomatique, ce jeune Souverain s'illustra d'un dernier effort de virilité. Garibaldi en commença le siège au mois de novembre 1860, mais empêché par l'escadre française, du côté de la mer, dans ses opérations militaires, ce siège marcha lentement et le drapeau bourbonien resta planté sur le rocher de Gaëte jusqu'au 13 février 1861. Après une courageuse défense. François II signa une capitulation et arriva à Rome avec la Reine le 15 février sur un bâtiment français. Le 25 septembre 1860, le Roi de Naples avait adressé un mémorandum à la diplomatie étrangère pour protester contre l'invasion de ses États et l'inaction des puissances européennes.

_Sagan, 5 novembre 1860._--La Princesse Charles de Prusse m'écrit de Berlin ce qui suit, à l'occasion de la mort de l'Impératrice mère de Russie[328]: «Le Prince-Régent est véritablement accablé de douleur et fait pitié à voir. Je suis accourue de Glienicke pour le voir, et je m'établis quinze jours plus tôt que je ne le voulais en ville, pour être plus près de mon excellent beau-frère, et donner plus exactement de ses nouvelles à ma sœur. Mon mari n'est pas moins désolé que le Régent; chacun des deux frères l'est à la façon de son caractère. Quant au Régent, il a positivement perdu la personne qu'il aimait le mieux, et dont l'affection le consolait de beaucoup de choses pénibles. Le Roi n'apprendra jamais la mort de sa sœur; la Reine ne porte pas le deuil pour ne pas effrayer le Roi qui, du reste, est de plus en plus silencieux, et de moins en moins lucide!»

[328] L'Impératrice mère de Russie était morte le 1er novembre à Saint-Pétersbourg.

L'Impératrice d'Autriche est attaquée du larynx; on en est inquiet à Vienne. Elle se rend à Madère et sera au moins onze jours en mer pour l'atteindre. Les enfants restent à Vienne. Cette absence, cette séparation, dans les circonstances actuelles, a quelque chose de sinistre.

_Sagan, 9 novembre 1860._--Il paraît que l'Impératrice mère de Russie est morte en chrétienne, de la façon la plus édifiante, la plus touchante. C'est un grand réveil à la nature que le glas de la mort.

Le pauvre Empereur d'Autriche fait grande pitié. Il est revenu très morne de Varsovie, regrettant d'y avoir été, blessé du mauvais esprit des Hongrois qui se laissent exciter par Kossuth et Cie; et enfin, ce qui l'achèvera, ce sera le départ de l'Impératrice. Il a demandé une frégate à l'Angleterre, afin d'être en sûreté sur le voyage de sa femme. Il y a, du reste, à Vienne, des personnes pour dire que l'état de l'Impératrice n'est pas grave, qu'elle l'exagère, et qu'elle a agi sur les médecins pour se faire ordonner le Midi. En tout cas, l'Impératrice a un bel exemple dans la conduite de sa sœur cadette, la Reine de Naples, dont tout Gaëte est édifié. Courage, dévouement, dignité, énergie: tout est réuni dans cette jeune et malheureuse Reine.

_Sagan, 23 novembre 1860._--On m'écrit de Vienne que c'est la comtesse Sophie Esterhazy (la Grande-Maîtresse) qui, la première, a donné l'éveil sur l'état de l'Impératrice; qu'à la première consultation, celle-ci a avoué aux médecins qu'elle se sentait malade et faible tout l'été, et qu'elle avait alors redoublé les bains froids et l'exercice du cheval, dans la pensée de se fortifier. Avant son départ de Vienne, les évanouissements étaient fréquents. Elle n'a pas voulu aller au Caire, s'imaginant que ce projet venait de sa belle-mère, ce qui n'est pas le cas.

Tout va décidément mieux en Hongrie; mais le pays demande à grands cris pour Palatin, l'Archiduc Maximilien, celui qui a été à Milan. Il parle parfaitement le hongrois; on ne doute pas qu'il ne soit nommé. Ceux qui sont mécontents en Hongrie et qui font du bruit, c'est la folle jeunesse; car, tout ce qui est âgé et raisonnable comprend combien leur position est admirable et avantageuse[329].

[329] L'Empereur d'Autriche venait de donner une nouvelle constitution à ses peuples; mais les Hongrois, qui croyaient au rétablissement pur et simple de leur ancienne constitution, se montrèrent fort mécontents et traduisirent ce mécontentement par des tumultes que la force armée dut réprimer.

_Sagan, 5 décembre 1860._--On m'écrit de Dresde: «Le jeune Grand-Duc de Toscane passe l'hiver à Dresde. On lui a donné le petit palais à la Ostra-Allée, où il a un petit établissement modeste, mais honorable. C'est par milliers que la famille grand-ducale de Toscane peut compter des adhérents fidèles dans leur pays, et qui sont en relations permanentes avec les Princes exilés; mais à quoi cela leur sert-il? Le vieux ménage grand-ducal est dans un affreux village, près de Carlsbad, d'où la Grande-Duchesse, née princesse de Naples, ne veut pas sortir. Sa mélancolie noire inquiète pour la santé de l'âme; mais il y a bien de quoi perdre l'esprit!»

On m'écrit de Paris: «Murat lance une nouvelle protestation[330]; soyez sûre que d'ici on cherchera à l'implanter à Naples, au jour inévitable de la brouillerie avec l'Angleterre. Les ministres actuels d'ici disent à leurs intimes qu'ils sont victimes du parti de la guerre. En attendant, les Anglais sont nos dupes et livrés à la joie de voir tomber le Pape; ils ne sentent pas qu'on se tournera contre eux plus tôt qu'ils ne le pensent.

[330] Après la chute des Bourbons de Naples, Murat écrivit, d'abord dans une lettre, qu'il déclinait toute initiative dans la revendication du trône autrefois occupé par son père; mais en mars 1861, après la chute de Gaëte, il revenait sur cette première résolution et lançait, dans une sorte de manifeste, ses prétentions au trône: prétentions que le Gouvernement français déclara ne vouloir encourager en rien, dans une note officielle.

«Imaginez qu'il y a des niais des vieux partis pour croire au retour d'institutions libres et régulières... sous Napoléon III, tandis qu'il ne faut s'attendre qu'à des pièges, des trappes et des fourberies.

«L'Impératrice Eugénie verra la Reine d'Angleterre à Londres, d'où elle rentrera en France par La Haye où elle veut faire visite à la Reine de Hollande. La nomination du général Pélissier à Alger est faite en vue de la guerre générale.»

Dans une autre lettre de Paris, on me dit: «Les libertés accordées sont si peu de chose, qu'il n'y faut voir qu'une concession à la révolution; on cherchera à en éluder les conséquences, à moins qu'elles ne soient utiles contre le clergé et les vieux partis[331].»

[331] Le _Moniteur_ venait d'annoncer que, par un décret donné le 24 novembre 1860, l'Empereur, voulant accorder aux grands Corps de l'État une participation plus directe à la politique générale, avait ordonné que le Sénat et le Corps législatif voteraient dorénavant tous les ans à l'ouverture de la session une Adresse, en réponse à son discours du trône.

_Sagan, 7 décembre 1860._--M. Guizot qui a été appelé à assister au mariage de la fille de Cuvillier-Fleury[332], beau-frère de M. Thouvenel, ministre des Affaires étrangères, me mande ce qui suit: «Je viens de passer une heure avec M. Thouvenel; il est dans la bonne voie et il veut qu'on le sache. Quand il s'afflige de la situation, il ajoute: «_Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, car, après tout, si une situation ne convient pas, on en sort quand on veut._» Il est convaincu que ce qui s'est fait en Italie ne tiendra pas; cela est déjà évident pour Naples, probable pour Florence. A Bologne et dans les Marches on est mécontent; les impôts, la souscription et les Piémontais y déplaisent beaucoup; Rome paraît la grande question insoluble. Thouvenel est très inquiet du printemps. Pourtant la guerre est bien difficile aux Piémontais, car pour garder Naples, il faut qu'ils y laissent trente à quarante mille hommes; que leur restera-t-il pour attaquer la Vénétie? Il ne m'a pas paru que cette extrême difficulté de la guerre diminuât son inquiétude. Je doute qu'il reste à son poste jusque-là. Il me paraît que l'Empereur aimerait assez à rester neutre, si la guerre se rengage en Italie au printemps; mais il n'y est pas décidé et le prince Napoléon, qui a plus d'influence que jamais, est décidé contre. Si on veut rester neutre ou se mettre derrière le Corps législatif pour qu'il fasse une Adresse pacifique, on aura l'air de céder au vœu du pays. Si, au contraire, on prend le parti de la guerre, on se promet de trouver quelque moyen de la faire éclater inopinément par la faute des adversaires, comme en 1859, de telle sorte qu'on n'en réponde pas et qu'on y soit forcé, auquel cas le Corps législatif et le pays se résigneront à la nécessité et voteront ce qu'il faudra.

[332] Mme Victor Tiby.

«Au dedans, on a en tête toutes sortes de projets _semi-socialistes_; on veut faire des coups de main sur les successions, sur les compagnies de chemin de fer, sur les sociétés d'assurance..., etc..., etc... Le nouveau Ministre des Finances est un homme jeune, spirituel, entreprenant, qui aime les nouveautés et qui, par là, a fait son chemin auprès du maître. Si on entre dans cette voie, la France sera soumise, au dedans, au même trouble, au même gâchis où elle est au dehors. Tout est possible, y compris l'impossible. M. Fould a été très opposé aux petites coquetteries libérales, disant que «_c'était trop ou trop peu_»[333]. L'Empereur Napoléon a fait de grands efforts pour le garder; il a tout refusé; le ministère des Finances, le titre d'archi-trésorier, les Affaires étrangères, l'ambassade de Londres: tout.

[333] M. Fould quitta le Ministère à cause du décret du 24 novembre.

«Le mécontentement de l'Impératrice contre lui est venu de deux sources. Quand le duc d'Albe est venu lui parler des obsèques de sa femme, Fould lui a répondu: «_Cela regarde les pompes funèbres._» L'Impératrice a voulu vendre quelques diamants pour le denier de Saint-Pierre. Fould l'a su et en a prévenu l'Empereur!»

_Berlin, 17 décembre 1860._--La lecture du journal me donne un nouvel accès d'indignation et de mépris contre les grands gouvernements. Voilà l'Angleterre, la Russie et la France qui engagent, dit-on, le Roi de Naples à céder et à ne pas pousser plus loin une résistance inutile. Inutile! quelle bêtise! quel abaissement! Ce qui fait précisément l'utilité, comme la dignité, de la résistance de ce Roi, c'est qu'il l'a tentée et qu'il y résiste à tout risque, et contre toute chance. Il défend son droit et fait son devoir, quoi qu'il puisse advenir. Je ne sais s'il se rendra aux instances de ces grands souverains; mais s'il ne se rendait pas, s'il était tué sur la brèche de Gaëte, il serait mille fois plus _utile_ à la royauté, en général, et à celle de sa maison qu'il ne le sera s'il cède. Il aurait, avec le temps, la plus grande des utilités, celle de la protestation et de l'exemple jusqu'au bout. Il est vrai que ce sont là des forces morales dont notre temps semble avoir perdu l'intelligence. Je suis peut-être exagérée, eh bien! il me semble, dans mon outrecuidance, que j'ai tout simplement un bon sens un peu moins humble et la vue un peu plus longue que ceux qui sont prosternés devant la force matérielle du moment. N'ai-je pas aussi raison de m'inquiéter du mouvement révolutionnaire de l'Allemagne? Je suis, du reste je l'avoue, plus inquiète des Princes que des rouges. Je persiste à croire qu'avec un peu de prévoyance et point de peur, on viendrait à bout de ces démons, mais on a de la peur et pas de prévoyance!

_Berlin, 29 décembre 1860._--Nous voici achevant une triste année. Il y a longtemps que je déteste le jour de l'An qui, avec son changement de chiffre, ne permet aucune illusion. Point de temps d'arrêt dans le chemin qui conduit au dernier terme; on croit à peine marcher, et voilà une étape de passée. Que rencontrera-t-on sur la route qui reste à parcourir? Personne ne saurait le prévoir. L'ennui, le manque d'intérêt, de but, forment une plaie qui, pour n'être pas saignante, en apparence, n'en est pas moins profonde; on n'en guérit point, et je ne sors du découragement et de l'ennui que par des sujets d'impatience et d'irritation.

1861

_Berlin, 2 janvier 1861._--On m'a réveillée en me disant que le Roi était mort. C'est la nuit dernière, à minuit quarante minutes, que cette pauvre âme, renfermée dans une si triste enveloppe, s'est envolée dans de meilleures régions. On peut imaginer ce qu'a été Sans-Souci pendant cette agonie; je n'en sais point les détails, car personne n'est encore revenu de ce triste lieu[334]. Dieu veuille que la couronne n'ensanglante pas le front de celui qui la porte avec un regret sincère et touchant. Je m'attends pour lui à de cruels embarras, à de fâcheuses complications et à des Chambres les plus incommodes, avec les ministres les plus maladroits; enfin un gouvernement faible et intimidé.

[334] Le Roi Frédéric-Guillaume IV mourut à Sans-Souci dans la nuit du 1er au 2 janvier 1861.

_Berlin, 8 janvier 1861._--Ah! quelle foule, quelle tuerie, quel désordre que l'enterrement du Roi à Potsdam, auquel j'ai assisté hier!

La cérémonie, en elle-même, n'était pas ce que j'aurais voulu qu'elle fût. L'église n'était pas tendue de noir. La double rangée de vitres blanches laissait entrer, en plein, un soleil qui éclairait dix-sept degrés de froid; l'éclat de ses rayons éteignait celui des cierges placés autour du catafalque, qu'on n'avait pas assez exhaussé pour être imposant. Je ne puis juger du cortège, puisque j'étais dans l'intérieur de l'église sans pelisse; c'est ainsi que nous avons attendu deux heures; car la cérémonie n'a commencé qu'à une heure au lieu de onze heures. Le nouveau Roi pleurait à sangloter et n'était occupé que de la Reine veuve qui s'appuyait sur lui.

_Berlin, 10 janvier 1861._--Par son testament, le Roi a laissé à sa veuve Sans-Souci et Stolzenfels; puis ses logements habituels dans les châteaux de Charlottenbourg, Berlin et Potsdam. En outre, toutes les pierreries personnelles du Roi, ainsi que les pierres gravées, tous les objets d'art, tableaux, marbres, bronzes, gravures, tout, tout, et un revenu considérable. Il laisse le vilain petit château de Paretz (c'est près de Potsdam) au Prince Royal; aucun autre legs; pas un mot, pas un souvenir; aucune autre personne nommée, pas même les plus proches.

Le Roi actuel a pris toute la maison militaire du défunt et l'a ajoutée à la sienne, ce qui en fait une _vraie légion_. Chose singulière! il a ordonné que les aides de camp du feu Roi feraient, pendant toute la durée du deuil, le service à Sans-Souci, auprès de la veuve, comme si le défunt vivait encore.

_Berlin, 10 janvier 1861._--Hier a eu lieu la bénédiction solennelle des drapeaux. C'était une très belle et très imposante cérémonie, sous les bras étendus de Frédéric le Grand, au pied de sa statue, et devant le palais du Roi actuel. Les troupes se sont développées, les évolutions se sont faites avec la plus grande précision. Le jeu des drapeaux, s'abaissant et se relevant à la voix du pasteur, saluant le Roi dont la prestance se distinguait entre tous; les chants religieux, les _vivats_ de la foule, toutes les Princesses en blanc sur le balcon et aux fenêtres du palais, tout cela faisait merveille; le soleil seul a manqué; il n'a pas daigné nous accorder le plus léger sourire; cependant, il ne neigeait pas, le brouillard était léger et la gelée imperceptible. _Le blanc_ avait été mis exprès par ordre du Roi qui avait voulu faire cette politesse à l'armée. La Reine avait sa bonne grâce accoutumée. Le tout a duré trois heures.

_Berlin, 22 janvier 1861._--La session des Chambres débute assez orageusement, du moins à celle des Députés; Vincke y règne; il est insolent, exigeant, il malmène les Ministres et ne sera satisfait que lorsqu'il sera président du Conseil à la place du prince de Hohenzollern. Celui-ci est malade, de mauvaise humeur, fatigué, ahuri, trouvant le Roi nerveux et démonté, la Reine impatiente, le Ministère désuni, la Chambre haute méfiante, la Chambre basse arrogante et hostile; au dedans, le pays inquiet et marchant sans boussole, car le pilote n'est nulle part; au dehors, des complications qui lui semblent inextricables.

Le Roi a de l'humeur contre tous et chacun, excepté contre le général de Manteuffel, qui, pour le moment, a le plus de crédit sur lui; il y a bien du monde pour s'en inquiéter. Le Ministère, du moins le comte Schwerin (ministre de l'Intérieur), qui est le doctrinaire le plus maladroit possible, commence à découvrir qu'il a été à la dérive; il voudrait s'arrêter, mais Vincke et consorts crient _haro_. Le ministre de la Guerre est du parti de _la Croix_. Chacun se méfie d'Auerswald dont le rôle _d'anguille_ ne réussit auprès de personne. Le ministre des Finances, Patow, assez habile financier, déteste la noblesse et voudrait qu'elle portât le poids du jour.

_Berlin, 26 janvier 1861._--On croit ici que le branle-bas de l'Allemagne (de par la France) est ajourné d'un an, au moins; que Garibaldi a renoncé à attaquer la Vénétie au printemps, qu'il a ajourné la révolution de Hongrie et des contrées slaves, et qu'on a fait prendre patience à l'Italie, en lui livrant Rome qui va être dévorée au premier jour, sans que cela fasse rien à ce gouvernement protestant (comme si ce n'était pas autant une question monarchique que religieuse). Socialement, l'hiver est et restera encore longtemps fort sérieux, pour ainsi dire nul; mais si les esprits sont assombris, je trouve les cœurs froids, comme les corps. On voit s'accomplir d'abominables et indignes actions comme on verrait sur la scène jouer un grand drame. Après la lecture de son journal du matin, on va patiner gaiement sur le canal de Thiergarten, et se coucher paisiblement après le journal du soir, sans se soucier des malheurs de tant d'êtres semblables à nous. Avec cela, la misère est grande; que de gens morts de froid et de faim!

J'ai une lettre de Paris qui me dit ceci: «Voici le probable sur le royaume de Naples. On croit que ce royaume, tel que l'avait Murat, sera donné au jeune Murat que vous avez vu à Berlin[335]; que l'Angleterre y consentira, à condition de prendre la Sicile; mais le Roi François II, lorsqu'il sera forcé de quitter Gaëte[336], pourrait bien se rendre en Sicile, où ses partisans deviennent chaque jour plus nombreux. Ces deux chances ont été admises par M. Thouvenel devant son beau-frère, de qui je le tiens[337].»

[335] Le prince Joachim Murat, accompagné de deux officiers d'ordonnance, fut envoyé à Berlin vers le 10 janvier pour complimenter le Roi Guillaume Ier sur son avènement au trône, au nom de Napoléon III.

[336] Le Roi était enfermé dans Gaëte qui n'avait pas encore capitulé.

[337] M. Cuvillier-Fleury, qui avait épousé en 1840 Mlle Thouvenel, sœur du futur ministre des Affaires étrangères de l'Empire.

Le duc de Noailles m'écrit à la date du 23 janvier: «Nous avons demain notre belle séance académique, Guizot et Lacordaire. Les discours sont beaux, je les connais: celui du dominicain, très académique; il ne sort pas de son sujet _Tocqueville_, et ne fait aucune excursion, ni politique, ni religieuse, se complaisant assez dans la démocratie qui est forcément son sujet, et aussi son penchant; mais tout cela dit avec beaucoup d'art.

«Guizot est fort beau, le début un peu brusque. Il dit au Père Lacordaire (en termes académiques) qu'il l'aurait probablement fait brûler il y a trois cents ans; mais il le traite très bien; aussi, en sortant de la Commission, le Père lui a dit: «_Ce ne sont pas des remerciements que je vous dois, c'est de la reconnaissance._»

_Berlin, 1er février 1861._--La Cour de condoléance a eu très bel air hier. Le Roi s'est enfin décidé à assister la Reine de sa présence, et je pense qu'en définitive, il n'y aura pas eu de regret; car la Reine avait l'air très royal sous le dais et ses gestes étaient des plus nobles et des plus gracieux.

Il y a un mot de M. de Montalembert sur les défenseurs de Gaëte: «_Au moins, nous pouvons dire comme dans les contes de fée: il y avait un roi et une reine._»

_Berlin, 22 février 1861._--Les documents diplomatiques que nous apportent les journaux français[338] me font, en ce qui regarde l'Italie, l'effet d'être des chefs-d'œuvre _d'embarras_; on voit nager entre deux courants; on fait, puis on regrette; on essaie de mettre les apparences d'un côté, quand les réalités sont de l'autre; les brochures sont tantôt le supplément, tantôt le démenti des dépêches. Que sortira-t-il de cette confusion? probablement une nouvelle poussée révolutionnaire à la suite de laquelle on se mettra, tout en la reniant. Nous verrons le Corps législatif chercher à dire quelque chose qui ait l'air rassurant et qui, au fond, ne fasse obstacle à rien; et si le Sénat était plus net, j'en serais fort surprise.

[338] Le Gouvernement français venait de faire distribuer au Sénat et au Corps législatif un volume de deux cent soixante pages, grand _in-quarto_, contenant des documents diplomatiques rangés sous les sept titres suivants: 1º Annexion de l'Italie centrale; 2º Question de Nice et de la Savoie; 3º Affaires de Rome; 4º Affaires de l'Italie méridionale; 5º Entrevue de Varsovie; 6º Affaire de Syrie; 7º Expédition de Chine.

_Berlin, 6 mars 1861._--C'est aujourd'hui qu'a lieu, au grand Palais de Berlin, la cérémonie de la remise au Roi des insignes de l'ordre de la Jarretière que vient de lui envoyer la Reine d'Angleterre, par une députation à la tête de laquelle on trouve lord Breadalbane. Par miracle, il me survient un peu de curiosité; je la croyais morte et enterrée. Eh bien! pas du tout, voilà que j'ai grande envie de voir cette cérémonie qu'on dit être fort originale, surtout à une époque où les hérauts d'armes n'auront plus guère à proclamer que des déchéances de monarques et de monarchies.