Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)
Part 26
[320] La convention de Villafranca rencontrait tous les jours des obstacles plus sérieux; l'annexion de Nice et de la Savoie ajouta encore aux difficultés, quand il se fut agi de la réaliser, et elle jeta en Italie une nouvelle cause de haine contre la France qui, dès lors, la vit s'échapper définitivement de son influence. Le Gouvernement sarde était embarrassé entre les excitations du patriotisme et les remontrances de l'Empereur Napoléon; mais M. de Cavour se tenait prêt à jouer cette terrible partie, qui devait le mener à recevoir d'un seul coup le complément inespéré de son œuvre. Craignant les emportements de Garibaldi, il le suit vigilant, le couvrant seulement, en parvenant à paralyser la diplomatie qui regarde faire. Garibaldi, le cœur ulcéré par le ressentiment de la cession de Nice, fut facilement gagné à l'insurrection de Sicile qui, depuis quelque temps, tenait l'Italie en éveil. Il était parti à la dérobée par un soir de mai du golfe de Gênes avec mille à onze cents volontaires et ses deux navires: le _Piemonte_ et le _Lombarda_. A travers les croisières napolitaines, il débarquait le 11 mai à Marsala et, après un sanglant combat à Calatafini, avec les troupes royales, entrait dans Palerme et disposait de la Sicile. Devenu ainsi en peu de jours dictateur victorieux, il passe au mois d'août le détroit de Messine, alla à Naples le 7 septembre, réduisant le Gouvernement napolitain à des conditions de libéralisme trop tardives. Cavour, qui voulait constituer l'Italie sans se laisser dominer par la révolution, accepter l'unité dans ce qu'elle avait de réalisable et marcher sur cette révolution pour l'arrêter et l'empêcher de compromettre la cause nationale, sentit que le moment critique était arrivé et il se décida à l'intervention. Considérer la révolution de Naples comme un fait accompli avant même que François II eût livré sa dernière bataille, pénétrer dans les Marches jusqu'à la frontière napolitaine pour empêcher Garibaldi de se jeter sur Rome, tel est l'acte auquel il se résolut. A Rome, toutes les fantaisies belliqueuses s'agitaient pour reconquérir les Romagnes; on y avait décidé la formation d'une armée pontificale dans la prévision du départ de la garnison française, qui semblait prochain: et le général Lamoricière en avait pris le commandement, par un ordre du jour, où il annonçait qu'_il était venu pour combattre la révolution, ce nouvel «islamisme»_. Le Gouvernement sarde, voyant une menace pour la sécurité de l'Italie dans cette agglomération d'étrangers armés à Rome, dans le but avoué de reconquérir les provinces pontificales détachées des États de l'Église, Cavour saisit ce prétexte en envoyant, le 7 septembre 1860, au cardinal Antonelli la sommation de désarmer; puis, voulant devancer Garibaldi qui arrivait à Naples, deux corps d'armée sardes, sous les ordres des généraux Fanti et Cialdini, s'avancèrent alors par le territoire pontifical et en dix-huit jours occupèrent les places de Pesaro, Urbino, Perugio, Spoleto, rencontrèrent Lamoricière à _Castelfidardo_, où sa petite armée fut anéantie, et s'emparèrent d'Ancône que Lamoricière avait gagné rapidement avec quelques fidèles, après sa défaite. Pris par terre et par mer, Lamoricière serait contraint de capituler. La question des Marches ainsi tranchée, l'armée piémontaise, dont Victor-Emmanuel prit alors le commandement, gagna la frontière napolitaine où François II avait arrêté Garibaldi sur le _Vulturne_. Mais Cialdini battit l'armée napolitaine à Issernia et Sesso; François II, après avoir vainement réclamé la protection des escadres française et anglaise, quittait Naples pour se réfugier à Gaëte; Capoue se rendait le 2 novembre et le Roi Victor-Emmanuel faisait son entrée à Naples le 7 du même mois.
_Sagan, 14 septembre 1860._--Je prévois que _l'ère_ des monarchies est finie partout; ce qui nous livre d'abord à l'anarchie, puis au despotisme et à la tyrannie, à toutes les horreurs de la dissolution complète de l'état social. Le monde finira, sans doute, par reprendre son niveau, mais quand? à quelles conditions? après quelle traversée? Nous n'y serons plus, la tourmente nous aura engloutis bien avant. Si ce n'était la foi en Dieu, on ne saurait où reposer sa pensée. La proclamation de Victor-Emmanuel a été suivie sans retard de l'entrée de Cialdini et de la prise de Pesaro[321].
[321] Cette proclamation du Roi, datée de Turin du 11 septembre, était une réponse indirecte à l'ordre du jour de Lamoricière; la voici:
»Soldats! Vous entrez dans les marches de l'Ombrie pour restaurer l'ordre civil dans les villes désolées, pour donner aux peuples la liberté d'exprimer leurs propres vœux. Vous n'avez pas à combattre des armées puissantes, mais seulement à délivrer de malheureuses provinces italiennes de la présence de compagnies d'aventuriers étrangers. Vous n'allez pas venger des injures faites à moi ou à l'Italie, mais bien empêcher que les haines populaires se déchaînent contre les oppresseurs. Vous enseignerez, par votre exemple, le pardon des offenses et la tolérance chrétienne à ceux qui comparent l'amour de la nation italienne à l'islamisme. En paix avec toutes les grandes puissances, éloigné de toute provocation, j'entends faire disparaître du centre de l'Italie une cause continuelle de troubles et de discordes, je veux respecter le siège du Chef de l'Église, à qui je suis toujours prêt à donner, d'accord avec les Puissances alliées et amies toutes garanties d'indépendance et de sécurité, que ses aveugles conseillers ont espéré en vain du fanatisme de la secte méchante qui conspire contre mon autorité et contre la liberté de la nation. Soldats, on m'accuse d'ambition; oui, j'ai celle de restaurer les principes d'ordre moral en Italie et de préserver l'Europe des dangers continuels de révolution et de guerre.» (Copié textuellement dans le _Journal des Débats_ du 13 septembre 1860.)
_Sagan, 18 septembre 1860._--Comment la Prusse n'a-t-elle pas pris les devants pour rappeler son Ministre de Turin et s'est-elle laissée devancer par la France, sans même l'imiter jusqu'à présent? Car enfin, le Pape étant souverain temporel, il ne s'agit pas pour la Prusse protestante d'une question religieuse, mais d'une question de principe qui s'applique au droit des gens universel! Quant au rappel de Charles de Talleyrand, ce n'est qu'une nouvelle scène de cette longue comédie; mais, du moins, c'est de la comédie bien jouée[322]. Et comme le parterre est plein de dupes, qui ne savent pas regarder dans la coulisse, il s'y trouve encore d'imbéciles claqueurs.
[322] La Russie et la Prusse rappelèrent leurs Ministres de Turin; mais Cavour eut l'habileté de ne pas prendre trop au sérieux cette rupture, surtout avec la Prusse, qu'il ne cessait de flatter dans ses ambitions secrètes, et dès le mois de janvier, au moment où le Prince-Régent devait ceindre la couronne, il envoyait le général la Marmora avec une mission particulière à Berlin. La France rappela de Turin M. de Talleyrand, sans donner au fond à ce rappel la forme d'une véritable rupture diplomatique.
Les renforts envoyés à Rome me semblent surtout destinés à y garder le Pape prisonnier, sous le prétexte de le protéger, car l'Empereur Napoléon ne se soucie pas de la pitié poétique qu'exciterait un Pape _pèlerin_. Quelque pervertie que soit l'Europe, il y aurait encore un certain cri dont l'Empereur Napoléon ne se soucie pas d'entendre l'écho.
A propos de politique, la brochure la plus remarquable qui ait paru, au milieu de ce tas de niaiseries et d'absurdités, est _la Politique anglaise_. Elle émane de l'Empereur Napoléon, mais elle est rédigée par Mocquard. La Prusse y est traitée de _parvenue_, l'Autriche de _perfide agonisante_, l'Angleterre de _folle égarée_; la Russie est seule ménagée; le reste de l'Europe agriffée ou méprisée, et la France vantée dans un style d'apothéose. Le tout est bien écrit et le sophisme habilement manié.
_Sagan, 24 septembre 1860._--J'ai reçu les douloureuses nouvelles d'Italie[323]. Je gémis sur les héroïques victimes; je me sens alternativement consternée, découragée, indignée. Je tremble pour le Saint-Père; je crains qu'il ne se laisse enjôler par le général de Goyon qui, probablement, est dupe lui-même de son maître fallacieux. Le piège est cependant facile à découvrir, mais les âmes essentiellement candides ont de déplorables aveuglements; en vérité, dans tel moment donné, il vaut mieux être moins pur et moins avisé.
[323] Allusion à la bataille de Castelfidardo qui avait été livrée le 18 septembre 1860. Par une marche forcée, Cialdini était parvenu à devancer Lamoricière qui réunissait ses troupes à Foligno, et en occupant les hauteurs d'Orsino et de Castelfidardo, il ferma le chemin d'Ancône aux troupes pontificales. Lamoricière voulut s'ouvrir un passage, attaqua les positions de l'armée piémontaise, qui le repoussa impétueusement et mit en déroute la petite armée du Pape.
A la quantité de dupes dont je vois le monde grossir chaque jour, je me dis qu'il faut que la duperie ait bien des charmes. Quant à moi, je ne sais rien de plus humiliant.
_Sagan, 26 septembre 1860._--M. de Falloux m'écrit une lettre que voici: «Le Père Lacordaire travaille à son discours pour l'Académie. Je crains bien que ce discours ne contienne pas tout ce que nous voudrions y trouver sur la question italienne; mais, malgré la douleur dont je me sens opprimé en voyant se préparer dans les États romains une seconde édition de la guerre du _Sonderbund_ de 1847, je suis disposé à pardonner toutes les incartades de mon éloquent confrère, en songeant qu'elles n'auront, du moins, rien de commun avec l'incomparable bassesse des harangues épiscopales, dont la lecture me fait rougir depuis un mois.
«Le Pape, déplorablement induit en erreur, a accepté, et accepte encore la comédie dont il est le jouet. Sa politique est essentiellement timide, expectante, prête à subir _presque_ tout, de peur de _tout_ perdre.. Il semble qu'il ait perdu l'indépendance et la confiance en soi, qui fait les trois quarts de la force de tous les pouvoirs temporels et spirituels. Il lui restait, cependant, encore un grand empire, mais il le croit plus battu et plus faible qu'il ne l'est en effet. On s'arrange plus volontiers du martyre que de la lutte.
«Je suis navré de la mort de Pimodan, et triste pour Lamoricière; mais il a attaqué bravement et succombé devant des forces trop supérieures. Il essaie de tenir dans Ancône. Le malheur sera, hélas! complet, mais l'honneur sera sauf, du moins l'honneur personnel.»
_Sagan, 2 octobre 1860._--La Princesse Charles de Prusse, qui a passé trois jours chez moi, m'a parlé des Grandes-Duchesses de Russie: Hélène et Marie, Duchesse de Leuchtenberg. La dernière est toute garibaldienne, furieuse de l'entrevue de Varsovie[324], indignée de tout rapprochement avec l'Autriche. La Grande-Duchesse Hélène, moins véhémente dans ses discours, est, au fond, assez dans les mêmes errements.
[324] Dans cette ville, mal choisie pour y conférer sur l'indépendance des nations, les souverains du Nord eurent une nouvelle entrevue en octobre 1860. On croyait généralement que les délibérations qui s'y tiendraient feraient entrer les affaires d'Italie dans une nouvelle phase; mais l'Autriche ne put obtenir de la Russie ni de la Prusse l'appui et les encouragements sur lesquels elle avait compté pour lui assurer la possession de la Vénétie.
La reddition d'Ancône, après une lutte énergique et sanglante, me contriste profondément sans m'étonner. Ce qui m'étonne et me contriste, c'est de voir le Saint-Père jouer le jeu de la France en restant à Rome; il n'y gagnera rien au temporel et il perdra beaucoup au spirituel. De Vienne et de Berlin, on agit diplomatiquement pour faire rester le Pape à Rome; c'est d'une bien courte vue et c'est perdre l'occasion très belle de créer un embarras à Napoléon.
Je suis ravie de l'article du _Correspondant_: «la Question romaine», par M. de Falloux. Rien d'aussi complet, ni d'aussi _hardi_ n'avait encore été écrit. Il y a mis son caractère et plus de talent qu'il n'a coutume d'en avoir. Le poursuivra-t-on? c'est bien difficile. Il a fait là une action réellement méritoire et peut-être efficace, autant que quelque chose peut être efficace aujourd'hui.
Le baron de Talleyrand est à Bade. Il ne m'a pas écrit; mais, dans une lettre que j'ai reçue de Paris, il y a le passage suivant: «L'Empereur est mécontent du baron de Talleyrand, disant qu'il l'a mal servi. C'est ce que l'Empereur a dit à M. de Cadore, lorsque celui-ci est venu apporter les conditions du Pape. Il n'y a rien à gagner de servir un Gouvernement si faux et si perfide, qui livre ses agents pour masquer ses fourberies.»
Dans une autre lettre, il est dit: «Vous ne pouvez vous imaginer la fureur des classes élevées. Au cercle de l'Union on voudrait mettre le duc de Gramont en pièces. C'est qu'en effet, il a été exécrable et que par de fausses assurances (qu'il savait fausses) il a été cause de la perte de Lamoricière et de la mort de Pimodan.»
On m'écrit aussi de Paris, le 5 octobre: «Je trouve ici les esprits très aigris, amers. L'envahissement de l'Ombrie et des Marches jette le clergé et les catholiques dans les dernières fureurs. La défaite de Lamoricière met les légitimistes en rage. Les personnes sensées demandent où on nous conduit avec de telles violences, un tel renversement du droit public. Le gouvernement perd du terrain chaque jour; il voudrait reculer et ne sait comment s'y prendre. La Russie s'oppose à la chute du Roi de Naples, ce qui fait qu'on voudrait arrêter ou contenir _quelque peu_ Victor-Emmanuel. Les embarras de l'Empereur Napoléon sont bien grands, bien graves; en sortira-t-il en conservant sa couronne? Ici, la défiance est à son comble; l'Empereur a des ennemis puissants, nombreux, implacables à l'intérieur comme à l'extérieur.
«La mort de M. de Pimodan cause des regrets _irrités_, car le duc de Gramont avait _promis_ le concours des troupes françaises _en cas d'attaque_. On crie à la trahison, au mensonge. Vous n'avez pas idée des clameurs. Ce matin, il y a un service à Notre-Dame pour les victimes de ce cruel combat. L'autorité voulait en refuser la permission; il a fallu céder devant la violence de l'opinion générale.
«On n'a pas osé supprimer _le Correspondant_, malgré le courageux article de M. de Falloux et les pages écrasantes de M. Cochin, pas davantage sévir contre la chronique de la _Revue des Deux Mondes_. L'attitude a bien changé et on sent la crainte au lieu de l'arrogance confiante.»
_Sagan, 8 octobre 1860._--On me mande de Vienne qu'on regarde l'entrevue de Varsovie comme annulée d'avance par toutes les adroites menées qui ont été mises en jeu par la diplomatie française d'une part, et par MM. Gortschakoff et de Kisseleff de l'autre; les craintes pour l'avenir n'ont plus de bornes.
_Sagan, 12 octobre 1860._--Une amie de M. de Falloux me mande que M. Billault avait proposé à l'Empereur Napoléon de poursuivre l'article ou de supprimer _le Correspondant_. «Non, a dit l'Empereur, il y a déjà bien assez d'émotion; plus tard, nous verrons.»
On m'écrit aussi ici: «Il manque à la politique anglaise, en ce moment, d'oser se montrer telle qu'elle a envie d'être et qu'elle essaie de devenir. Les Anglais se préparent timidement à des transformations qu'ils n'osent pas avouer; ils cherchent à se rapprocher de l'Espagne. C'est un propos étourdi de l'Empereur Napoléon qui a reporté l'attention de Londres sur Madrid. A Chambéry, l'Empereur Napoléon a dit aux envoyés piémontais: «Quant à Naples, faites ce que vous voudrez; les Bourbons et moi, cela ne peut aller nulle part.» Le grand Empereur disait cela aussi, et il ne s'en est pas bien trouvé.
L'Empereur Napoléon a bien tort de s'alarmer de l'entrevue de Varsovie; la présence de Gortschakoff et de Kisseleff, et les natures données des principaux personnages me semblent des garanties suffisantes pour qu'il puisse dormir, non pas du sommeil du _juste_, mais de celui du fourbe satisfait.
_Sagan, 13 octobre 1860._--Voici l'extrait d'une lettre de Paris du 11 octobre: «Les classes élevées sont arrivées au dernier degré de l'exaspération; la bourgeoisie est très blessée et mécontente des affaires du Pape; les masses ignorantes et impies restent indifférentes; les républicains applaudissent, et l'armée semble une _chose_ plutôt qu'une réunion d'hommes. Ce qui est assez grave, c'est l'aigreur et la désaffection des bonapartistes, qui trouvent qu'on perd leur cause. Les aides de camp, en plein salon de service, s'insurgent contre une telle manière de gouverner; ils vont même jusqu'à refuser à l'Empereur Napoléon le véritable esprit politique. Ils n'ont pas tort. Les Ministres sont aux abois et ne savent plus comment se tirer d'embarras inextricables et croissants. L'Empereur, de son côté, se plaint de ses Ministres qu'il accuse de le mal servir. M. Thouvenel disait, avant-hier, à un de ses amis: «Que puis-je faire ici? J'ignore les plans politiques de l'Empereur: je marche dans les ténèbres, sans but, sans plan, avançant, reculant à travers une politique double et jamais expliquée.»
«On ne fera pas de procès à M. de Falloux; on veut adoucir les catholiques, afin d'éviter le départ du Pape de Rome. Là, il y a discussion entre M. de Mérode qui opine et insiste pour le départ, et le cardinal Antonelli qui veut le _statu quo_. Il nous aurait fallu une démission éclatante de l'Archevêque de Paris, une encyclique écrasante de Rome concluant au départ. Les laïques ne suffisent plus à la lutte; c'est aux sommités à se prononcer et à agir. Dans les cercles et les clubs de bonne compagnie, on écume contre M. de Gramont. Croyez-moi, l'Empereur Napoléon couve quelque surprise inattendue. Il veut bouleverser l'Europe de fond en comble. La faiblesse de l'Europe étonne; elle laissera donc tout faire.»
_Sagan, 21 octobre 1860._--On m'écrit d'Italie, qu'à Rome, il y a eu, ainsi qu'à Paris, un monde énorme aux obsèques du pauvre général de Pimodan; mais pas un des Princes romains.
Je reçois un billet de Paris, ainsi conçu, du 19 octobre: «Le parti révolutionnaire l'emporte; les liens qui enchaînent aux Mazziniens ne peuvent être rompus. On vient de signer un nouveau traité avec le Piémont, par lequel on s'engage à le soutenir par les armes dans l'attaque contre la Vénétie[325]. On compte soulever en même temps _plus d'une nationalité_. Ici, on espère pêcher en eau trouble et profiter des nouvelles trahisons qui vont éclater.»
[325] L'Autriche, inquiète et troublée de voir que l'Italie avait su se constituer en nation, en se dégageant de l'absolutisme monarchique sans tomber dans le despotisme révolutionnaire, multipliait les efforts pour obtenir une garantie en cas d'attaque de la Vénétie. Vers la fin de septembre 1860, elle fit demander à Paris par le prince de Metternich et M. de Hübner si, devant la formation du royaume d'Italie, la France et le Piémont ne pourraient pas garantir à l'Autriche la possession de la Vénétie, vu que la situation n'était plus la même qu'au traité de Zurich et qu'un nouveau traité, ratifié par le Parlement piémontais, lui paraissait nécessaire. L'Empereur Napoléon se borna à inviter l'Autriche à faire cette proposition au Piémont, sans dissimuler à ses deux envoyés que l'acceptation d'une pareille proposition lui paraissait bien difficile. Cette réponse avait fait croire à l'existence d'un nouveau traité avec le Piémont au sujet de la Vénétie, qui était sans fondement.
Outre ce billet, écrit évidemment à la hâte, j'ai une lettre qui, moins palpitante d'actualité, a cependant quelque intérêt. En voici les principaux passages: «L'Empereur est sombre, perplexe. Il voudrait la fédération au lieu de l'union italienne; mais il ne sait comment enrayer le mouvement actuel. Il a des engagements qui pèsent sur lui, sans compter la peur incessante des poignards. Quand il a vu que les Puissances du Nord n'ont pas suivi l'exemple qu'il a donné, en rappelant le baron de Talleyrand, il a reproché vivement à M. Thouvenel de lui avoir fait jouer cette _comédie_. Thouvenel ne sait plus comment se tirer d'un labyrinthe et d'un filet frauduleux, dont il commence à avoir honte et dégoût. Tenez pour certain qu'à Chambéry, la réponse donnée par l'Empereur Napoléon à Cialdini et à Fanti a été: «Allez de l'avant, mais faites vite, et que tout soit terminé avant l'entrevue de Varsovie.»
«Le Ministre de Prusse ici ne voit rien[326], ne pénètre rien; je doute qu'il fasse voir plus clair à sa Cour qu'il n'y voit lui-même. Le Nonce du Pape est parti; le Saint-Père quittera Rome. Tout cela aurait dû être fait il y a des mois. Et Varsovie? on a bien tort si l'on ne s'y inquiète que de la Hongrie. _Toutes les Polognes_ sont travaillées par des émissaires français; c'est d'ici qu'on y prépare le soulèvement. Je suis parfois à me demander si vous n'êtes pas bien près d'une frontière prête à s'enflammer.»
[326] Le comte Albert Pourtalès était alors Ministre de Prusse à Paris.
_Sagan, 23 octobre 1860._--Voici une lettre de M. Guizot, datée du Val-Richer le 18 octobre: «J'avais à dîner hier un de mes voisins dont je veux, madame, vous parler; moins de lui, cependant, que de deux jeunes cousins de sa femme, qu'il m'a amenés. Ils étaient dans le bataillon franco-belge sous les ordres de Lamoricière. L'un d'eux a vu et lu de _ses propres yeux_ la lettre du duc de Gramont au général Lamoricière, lui annonçant que les Français empêcheraient les Piémontais d'entrer dans les Marches. Elle est arrivée au Général à Spolète. Le duc de Gramont avait aussi écrit au consul de France à Ancône, qui est venu apporter au Général la même promesse. C'est de cette seconde lettre que le _Moniteur_ s'est servi pour cacher la première. M. de Lamoricière a eu tort de se confier à l'une et à l'autre; mais je sais bien quel nom je donnerais, si je voulais, à l'Ambassadeur qui les a écrites.
«A Castelfidardo, Lamoricière a fait l'impossible pour mener au feu son corps d'Allemands et d'Italiens, il les a harangués, il s'est mis à leur tête, il s'est de sa personne porté en avant; ils n'ont pas suivi, le grand nombre de l'armée piémontaise les avait terrifiés. Le bataillon franco-belge seul a donné. C'est alors que Lamoricière s'est décidé à tout tenter pour aller se jeter dans Ancône et s'y défendre encore. Il y est arrivé seul avec deux officiers. Quelques bataillons épars l'y ont rejoint ensuite. Le général Cialdini a invité à dîner M. de Bourbon-Chalus, son prisonnier. Celui-ci, pour lui expliquer leur tranquille attente, a parlé de la lettre du duc de Gramont. Cialdini a ri: «_Je savais mieux que votre Ambassadeur ce que voulait Napoléon; je l'avais vu à Chambéry et il m'avait dit: Allez, allez, seulement, dépêchez-vous; il faut que ce soit fini avant la réunion de Varsovie._»
«Que pensez-vous, madame, que fera ou qu'a déjà fait Varsovie? Tout le monde attend; les badauds comme les gens d'esprit; les indifférents comme les plus zélés. Espérons le retrait motivé des agents diplomatiques; la déclaration qu'on ne reconnaîtra rien de ce qui se fait ou se fera en Italie, en dehors de Villafranca, de Zurich et quelque engagement envers l'Autriche pour l'avenir. Si on ne fait pas ces trois choses, la réunion sera plus que vaine, elle sera ridicule.»
_Sagan, 25 octobre 1860._--Je copie une lettre de Paris du 23: «Nous sommes ici dans l'huile bouillante; les troupes sont en marche vers le Midi; avant trois mois Venise n'appartiendra plus aux Autrichiens; mais que de flots de sang pour en arriver là!