Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)
Part 25
_Sagan, 22 juin 1860._--Une personne ayant des relations en Sicile m'écrit que, si on y laissait les votes libres, cette belle île se choisirait pour souverain le duc d'Aumale dont la femme est Sicilienne. Comme de raison, l'Empereur Napoléon ne le souffrira pas.
On m'écrit de Paris qu'il est fortement question, dans le monde législatif, d'établir un impôt nouveau, consistant à donner une part d'enfant à l'État dans les successions; c'est du socialisme pur.
_Sagan, 25 juin 1860._--Je suis parvenue à savoir quel était le langage que l'Empereur Napoléon se proposait de tenir au Prince-Régent de Prusse lorsqu'il s'est rendu à Bade. A-t-il réellement suivi ce programme? J'en doute, vu la différence du terrain qui a été autre qu'il ne s'y attendait. Voici donc en résumé ce qu'il comptait dire au Régent: «Force protestations pacifiques, au travers desquelles l'Empereur Napoléon aurait demandé au Prince-Régent de le laisser en finir avec l'Autriche. Il voulait lui dire qu'il n'y avait pas moyen d'en rester où l'on en est; qu'il fallait que la Hongrie fût satisfaite, la Vénétie délivrée; que le repos de l'Europe et la sécurité de l'Allemagne n'était qu'au prix de l'entière défaite de l'Autriche. Que la Prusse devait donc le laisser faire, lui Napoléon; et qu'elle aurait part à l'héritage. Que l'Empereur Napoléon ne pensait pas à la ligne du Rhin proprement dite, qu'il ne voulait rien enlever à la _véritable nationalité_ allemande, que la ligne de la _Meuse_ lui suffisait, que celle-là ne rendrait à la France que des populations françaises, ou à peu près, que la Prusse y gagnerait une extension des provinces rhénanes vers l'Ouest; sans parler de ce qui pourrait lui échoir en Allemagne, même à l'Est et au Nord; quel intérêt la Prusse aurait-elle à l'existence de la Belgique? La Belgique est un État factice, incapable de se protéger lui-même, et qui, toujours en question, tiendra en trouble ses voisins. Que pour en finir avec les révolutions, il fallait faire partout de grands États: que l'Italie devait redevenir _l'empire romain_, que l'Allemagne devait devenir _l'empire prussien_; que les petites populations françaises, de langue et de mœurs, qui longent les frontières de la France: la Belgique, le canton de Vaud, ceux de Neufchâtel et de Genève, devaient rentrer dans _l'empire français_. Qu'alors les nationalités seraient satisfaites, les ambitions aussi; que les imaginations auraient de l'espace. Que ce qui faisait les révolutions étaient les petits qui voulaient devenir grands; que du jour où il n'y aurait plus que des grands, en petit nombre, mais unis entre eux, on aurait bon marché des révolutionnaires. Que les grands empires, c'est la paix!»
C'est là ce qui est au fond du personnage.
On me mande de Londres que lord Palmerston se prépare à la lutte, qu'il est rentré dans la confiance de la Reine et du prince Albert, et en quasi-intelligence avec les Tories; que les questions intérieures anglaises seront mises à l'écart, qu'on ne s'occupera plus de réprimer en Europe les ambitions françaises et qu'on espère que la Prusse ne se laissera pas leurrer par l'Empereur Napoléon.
_Sagan, 28 juin 1860._--On m'écrit de Londres: «Les nouvelles que l'on reçoit ici de Bade sont bonnes. L'Empereur Napoléon avait cru apparemment qu'il y avait moyen de s'entendre avec la Prusse. Il a fourni à la Prusse une occasion excellente pour s'entendre avec toutes les cours d'Allemagne. Le Prince-Régent en a profité avec adresse, et il résulte de la conférence de Bade, que toutes les cours d'Allemagne, y compris, dit-on, celle d'Autriche, sont arrivées à s'entendre beaucoup mieux qu'elles n'ont fait depuis longtemps. Il serait curieux que le résultat de la politique impériale eût été de consolider les nationalités italiennes et allemandes dans un esprit d'opposition à la France.»
_Sagan, 5 juillet 1860._--Voici les extraits de mes lettres reçues de Paris:
_Paris, 1er juillet_: «Nous avons été très occupés de la rencontre des souverains à Bade. Plusieurs personnes bien informées disent que l'Empereur Napoléon a été très peu content de son séjour à Bade, et très mécontent, depuis son retour, du langage que les journaux prêtent au Prince-Régent de Prusse.
«La situation du Roi de Naples devient de jour en jour plus mauvaise, ce n'est plus Victor-Emmanuel qui sera roi d'Italie, c'est la révolution sous le nom de Garibaldi. A quelle frontière s'arrêtera-t-elle? L'Empereur commence à s'en alarmer. Le prince Napoléon est irrité que l'Empereur ne soit pas venu en personne à la cérémonie des obsèques de son père[311]. Le roi Jérôme allait régulièrement à la messe et s'était confessé cet hiver: ceci est certain; il a fini très régulièrement, malgré les impiétés de son fils.
[311] Le prince Jérôme-Napoléon Bonaparte, le plus jeune et le dernier survivant des frères de Napoléon Ier, qui avait été Roi de Westphalie, était mort à Paris, dans sa soixante-seizième année. Ses funérailles eurent lieu en grande pompe, le 3 juillet 1860, aux Invalides. L'Empereur Napoléon III s'y fit représenter par le duc de Malakoff.
«Prévost-Paradol fera son temps de prison dans une maison de santé à Passy[312]. La _Presse_, dans laquelle il écrivait, après avoir quitté les _Débats_, a rompu son engagement avec lui; il se trouve avec une femme folle et sans moyen d'existence.»
[312] M. Prévost-Paradol, qui, en 1860, figurait parmi les collaborateurs du _Journal des Débats_, avait publié une brochure intitulée: _Les anciens partis_. Cette publication lui valut d'être traduit en police correctionnelle, comme ayant voulu exciter à la haine et au mépris du Gouvernement. M. Prévost-Paradol fut condamné à un mois de prison et à mille francs d'amende. Cette condamnation eut un tel retentissement qu'elle rendit M. Prévost-Paradol presque populaire.
Autre lettre du 1er juillet de Paris. «Le roi Jérôme a demandé que son corps ne fût pas déposé à Saint-Denis, disant que, quand les Bourbons reviendraient, ils ne manqueraient pas de le jeter dehors. Son fils a tenu à l'exécution de sa dernière volonté, ce qui a contrarié l'Empereur, car il voulait amuser les Parisiens en faisant promener, sur les boulevards, les cendres du grand homme et celles de Jérôme.
«Les affaires de Rome sont fort tristes: Mme de Lamoricière en est revenue _navrée_; le feu de paille s'est vite éteint: point d'officiers, point d'argent et partout des résistances. Le Saint-Père, résigné à la façon des martyrs, et trouvant qu'il est peu digne à lui de se défendre. Il a peut-être raison.
«L'entrevue de Bade est prise comme un échec pour le mystificateur habituel; il va s'en consoler à Nice, en Savoie, en Algérie. Il voit que tout lui échappe; sa politique devient plus tortueuse, plus hésitante, plus mensongère que jamais. Le roi de Wurtemberg paraît lui avoir parlé ouvertement de cet étrange système de brochures; il l'a dit à ses Ministres auxquels, depuis son retour, il paraît triste et soucieux.»
Autre lettre du 2 juillet de Paris: «Je sais de façon certaine, et j'avoue que je m'en étonne, que l'Empereur Napoléon a trouvé que, des souverains réunis à Bade, celui qui avait le plus d'esprit, c'était le Roi de Hanovre, après lui, le Roi de Saxe, que le reste n'était que des médiocrités.
«Le _sursis_ est positif. L'Empereur a dit à des commerçants que nous n'aurions pas de guerre _cette année-ci_, ce qui ne les a guère rassurés; car, qu'est-ce qu'une année pour des affaires commerciales?»
_Günthersdorf, 10 juillet 1860._--Quarante-huit heures avant la mort de son père, le prince Napoléon a voulu faire vendre publiquement ses chevaux. L'Empereur l'en a empêché. Le jour même du décès, il a renvoyé la maison militaire de son père et il en a donné avis au Ministre de la Guerre. Le Ministre a répondu que la maison resterait jusqu'à ce qu'il en eût été référé à l'Empereur.
L'Empereur, immédiatement après la mort du roi Jérôme, a fait mettre les scellés sur ses papiers et en a pris possession depuis.
Le prince Napoléon a aussi empêché le fils et le petit-fils de Jérôme[313] d'arriver au lit de mort du mourant et de lui dire un dernier adieu.
[313] Il s'agit ici du fils issu du mariage légal et légitime que Jérôme avait contracté à Baltimore, en 1803, avec Élisa Paterson. Ce mariage, non reconnu par Napoléon, fut arbitrairement cassé en 1805; mais Élisa Paterson défendit ses droits toute sa vie, et ceux de son fils, avec une énergie singulière. Son fils se fixa à Baltimore et épousa dans cette ville, en 1829, Mlle Suzanne Gay dont il eut un fils qui vint s'établir à Paris où, grâce à la princesse Mathilde dont il avait su conquérir l'amitié, il entra dans le régiment des Guides, dont il fut un brillant officier. Pendant le siège de Paris, il se distingua et conquit les galons de colonel. Après la guerre de 1870, il se fixa à Boston et mourut en 1893.
Je ne puis me calmer sur l'histoire du comte de Montemolin: la bêtise au commencement, la lâcheté au milieu, la déloyauté à la fois. Quel mal de semblables aventures ne font-elles pas à la légitimité[314]!
[314] Vers le 1er juillet 1860, un document accompagné d'une lettre fut adressé par le comte de Montemolin à la Reine Isabelle II. Ces deux écrits expliquaient la renonciation passée et une rétractation présente: «_Considérant_, disait Don Carlos, _que l'acte de Tortosa du 23 avril est le résultat de circonstances exceptionnelles; écrit dans une prison et au moment où toute communication nous était interdite, il ne remplit aucune des conditions qu'exigeait sa validité; que, par conséquent, il est nul et illégal et ne saurait être ratifié. Attendu l'avis de jurisconsultes compétents, nous le déclarons nul et non avenu et le rétractons_.»
_Günthersdorf, 13 juillet 1860._--Une personne, qui a occasion de savoir ce que pense et ce que dit _tout bas_ le ministre de Sardaigne à Paris, M. Nigra, sur les affaires d'Italie, me mande que, selon lui, la Russie et la Prusse sont presque aussi mécontentes que l'Autriche de ce qui se passe en Italie. L'Angleterre, tout en se tenant en dehors, verrait sans déplaisir que les trois États du Nord se rapprochassent pour une cause quelconque, même pour une cause qui n'aurait pas sa sympathie. La France seule est vraiment favorable à l'Italie. La France laissera tout faire en Italie, sauf l'expropriation de la _ville_ de Rome contre le Pape. Seulement, elle ne reconnaîtra, quant à présent, aucun des changements de territoire à opérer. Maintenant que tous les renforts destinés à Garibaldi sont partis de Gênes, elle conseille au roi Victor-Emmanuel d'arrêter quelque petite expédition en retard pour prouver la non-complicité du Piémont et calmer un peu le Nord. Quant au roi Victor-Emmanuel, à Cavour et à Garibaldi, ils sont parfaitement résolus à parachever leur œuvre, et à amener la Sicile, puis Naples, puis les Marches, puis le reste des États romains, sans se soucier du Roi de Naples, de sa constitution et de ses propositions d'alliance. On me dit d'ailleurs que, si le Roi de Naples était un peu capable, sa partie serait beaucoup moins mauvaise qu'elle n'en a l'air, car Garibaldi est, à ce qu'il paraît, fort mal à l'aise et grandement embarrassé en Sicile.
_Günthersdorf, 18 juillet 1860._--On se demande, à Paris, ce qu'on fera du million qui formait la dotation du roi Jérôme. Les indépendants et les économes le réclament pour le Trésor; les prudents veulent qu'on s'en serve pour augmenter la dotation du prince Napoléon et de la princesse Clotilde qui n'ont, l'un qu'un million, l'autre que deux cent mille francs de douaire assuré.
Il paraît que l'Empereur Napoléon se refroidit un peu dans son goût pour le libre échange: les souffrances et les plaintes de l'industrie le préoccupent, ou il y a moins d'empressement à plaire au delà de la Manche.
Nouvelle réunion des deux correspondants à Günthersdorf.
_Sagan, 26 août 1860._--Voici les extraits des lettres qui me sont parvenues:
_De Paris, 20 août._ «Lamoricière est assez content à Rome. Sans illusion et sans charlatanisme, sa petite armée se forme; il aura dans deux mois vingt mille hommes de vraies troupes, et de quoi les payer pendant deux ans; car l'emprunt romain est couvert, pas beaucoup au delà, mais réellement couvert; c'est en France qu'il a le moins réussi. Les soldats de Lamoricière sont presque tous des Allemands, des Irlandais ou des Belges. La plupart des petits gentilshommes français, qui y étaient allés, n'y sont pas restés. Lamoricière a fait de son mieux pour s'en débarrasser. Ils avaient toutes sortes de fantaisies: les uns ne voulaient pas saluer les officiers français dans les rues de Rome; les autres demandaient des uniformes particuliers. D'honnêtes hobereaux écrivaient au général pour le conjurer de veiller aux mœurs de leur fils, ce qui le faisait un peu jurer et dire: «Je ne fonde pas un couvent; ils pécheront, puis ils se confesseront; puis ils repécheront et se reconfesseront.»
«Si Garibaldi, après avoir renversé le Roi de Naples, envahit et veut soulever les Marches, Lamoricière les défendra. Il n'essaiera pas de défendre Rome, si l'armée française s'en va. Il emmènera le Pape ailleurs, à Ancône, probablement. Le Pape répugne extrêmement à quitter Rome, quelle que soit l'extrémité à laquelle on le réduise; on se promet pourtant à l'y décider, s'il le faut. Il est toujours à merveille pour Lamoricière, qui est assez bien avec le cardinal Antonelli; rien qu'_assez bien_.
«On regarde le rappel un peu déguisé du général de Goyon comme un commencement d'abandon. On a fortement essayé, dans ces derniers temps, d'obtenir du Pape quelque grande mesure, quelques concessions éclatantes, le pendant de la constitution du Roi de Naples; on dit que M. de Cadore, qui remplace par intérim le duc de Gramont, a passé à ce sujet une note très hautaine, qui a irrité le Pape et lui a suggéré un refus absolu. On ne doute guère de la chute du Roi de Naples. Et Garibaldi partira de là pour Venise, comme il est parti de Gênes pour Palerme, et de Palerme pour Naples. La réception pourrait être différente!»
_Sagan, 30 septembre 1860._--On m'écrit que l'Impératrice Eugénie est fort souffrante; elle a attrapé un gros rhume à Lyon; cependant, elle veut continuer le voyage pour Alger[315].
[315] Le 23 août 1860, l'Empereur Napoléon et l'Impératrice Eugénie entreprirent un voyage qui dura plus d'un mois, leur fit visiter Lyon d'abord, puis les nouvelles provinces annexées de la Savoie et de Nice. A leur passage par Chambéry, ils furent salués, au nom du Roi Victor-Emmanuel, par le ministre de l'Intérieur Farini et le général Cialdini, porteur d'une lettre autographe du Roi de Sardaigne à l'Empereur. Revenant ensuite à travers le Dauphiné, la Provence et Nice, ils s'embarquèrent pour la Corse; de là, ils allèrent en Algérie et ne revinrent que le 24 septembre à Saint-Cloud.
La réunion probable de Varsovie, le toast de l'Empereur de Russie le jour de la fête de l'Empereur d'Autriche[316], le peu de foi qu'on attache au discours de Persigny[317], tout cela surprend à Paris, où l'on se croyait surtout avoir plus d'action sur la Russie.
[316] Au banquet donné à Saint-Pétersbourg par l'Empereur Alexandre II pour le jour de la naissance de l'Empereur François-Joseph, le Czar avait dit dans son toast: «_A mon cher frère l'Empereur d'Autriche_.» Ces paroles furent commentées par les journaux allemands qui les rapprochèrent des conférences prolongées que M. de Rechberg avait alors à Vienne avec l'Ambassadeur de Russie, M. de Bolovine, depuis son retour de Teplitz; il s'établit ainsi la croyance d'une prochaine rencontre du Prince-Régent, de l'Empereur d'Autriche et de l'Empereur de Russie. Les trois souverains du Nord se rencontrèrent, en effet, le 23 octobre à Varsovie et tombèrent d'accord pour repousser toute proposition d'un Congrès sur la question italienne.
[317] A l'ouverture du Conseil général du département de la Loire dont M. de Persigny était président, celui-ci prononça un discours où l'intention de tranquilliser l'opinion publique était visible. M. de Persigny tendait à prouver que, malgré les guerres d'Italie et de Crimée, la parole de l'Empereur à Bordeaux: «_L'Empire, c'est la paix!_» était restée inattaquable, que le nouvel Empire n'acceptait la succession du premier Empire que sous bénéfice d'inventaire; qu'il répudiait l'héritage des luttes et des vengeances pour entrer dans des rapports de paix et de concorde avec toutes les Puissances et que son programme était fidèlement suivi.
On me mande: «Je viens de voir le général prince de Holstein. Il revient de Danemark et de Berlin. Il dit que le Prince-Régent de Prusse lui a donné la commission de dire au Roi de Danemark, pour le désillusionner sur le compte de l'Empereur Napoléon, que celui-ci avait offert à la Prusse de lui garantir le Holstein et le Schleswig, si elle entrait dans ses vues par rapport au Rhin.»
_Sagan, 6 septembre 1860._--Je reçois une lettre de Paris dans laquelle je trouve ceci: «Avant de partir pour la Savoie, l'Empereur Napoléon a envoyé chercher le prince de Metternich et lui a dit: «Surtout gardez-vous de recommencer la faute du Tessin; attendez l'attaque des Piémontais. Quand elle viendra, respectez les stipulations de Villafranca, et faites, du reste, sur le Piémont, la Toscane, Parme, Modène, ce que vous voudrez. Je vous livre les agresseurs et ce que je n'ai pas reconnu.» Mais en même temps que Napoléon tenait ce langage au prince de Metternich, il a dit à l'ambassadeur de Sardaigne: «Tenez-vous prêts, complétez votre armée, troupes et matériel, je vous y aiderai.» Toujours de la fourberie, Dieu veuille qu'on n'en soit la dupe nulle part!»
_Sagan, 9 septembre 1860._--La mort du vieux Grand-Duc de Mecklembourg-Strélitz[318], que je regrette personnellement, m'est même très sensible. Il m'a comblée de constantes bontés. Pendant sa dernière maladie, il me faisait donner de ses nouvelles par la Grande-Duchesse, et depuis sa mort, sa veuve m'a fait écrire des paroles bien touchantes, dont il l'a chargée pour moi. Il avait de l'esprit, des goûts fins et délicats, des sentiments élevés, des manières exquises, de cette belle politesse perdue, hélas! Il en conservait avec soin la tradition; c'était un ami fidèle et sûr; bref, c'était le dernier d'un meilleur temps.
[318] Frère de la Reine Louise de Prusse.
Voici un passage d'une lettre de Paris, du 7: «Malgré ce qu'en disent les gazettes, tenez pour certain que le couple impérial a été très froidement reçu en Savoie, pays catholique et conservateur, qu'on inonde de fonctionnaires révolutionnaires. L'Empereur vit au jour le jour, manœuvrant entre les sociétés secrètes qui menacent de le poignarder s'il abandonne leur cause, et l'ordre qu'il ne veut pas se mettre à dos dans la personne de la coalition; position difficile à maintenir à la longue.»
_Sagan, 11 septembre 1860._--Il y a quelques jours, le _Journal des Débats_[319] donnait, d'après l'_Opinione_, un article sur le principe de non-intervention à propos du général Lamoricière. On somme le Pape de congédier Lamoricière et ses troupes, parce que leur présence est une _intervention étrangère_ en Italie et menace ses voisins. L'intérêt de la paix en Italie exige que le Pape renonce à se défendre. Je ne crois pas que le mélange de mensonge et d'audace, d'hypocrisie et d'arrogance, de fourberie et d'effronterie qui caractérise la politique révolutionnaire, ait jamais été poussé plus loin. Je suis convaincue que si Lamoricière n'avait à combattre que Garibaldi, il le battrait bel et bien, mais pris entre deux feux, entre le brigand venant de Naples, et les Piémontais venant de l'autre côté, comment résister?
[319] Le _Journal des Débats_ du 7 septembre 1860 disait: «On lit dans l'_Opinion_ de Turin du 4 septembre: «Notre Parlement ne peut pas dévier d'une politique qui a produit de bons fruits, pour courir des aventures qui susciteraient contre lui toute l'Europe. Si jamais une autre politique devait prévaloir, si la force des événements contraignait le Gouvernement du Roi à prendre une autre attitude, le Ministère actuel n'y pourrait pas souscrire et accepter la responsabilité d'une situation qu'il ne pourrait pas dominer. Nous croyons que le parti libéral, qui a soutenu et soutient encore le Cabinet, est de cet avis et qu'en Italie on est assez sage pour éviter de nouvelles complications. En tout cas, le Ministère ne voudrait pas être responsable d'événements qui amèneraient une guerre entre la France et l'Autriche. Nous ignorons qui aurait le courage de s'exposer à une telle responsabilité. Assurément, il n'aurait pas à compter sur l'appui du Parlement qui, s'il est prêt à tout sacrifier pour la défense de la patrie, ne le fera qu'à la condition que le Gouvernement ne se laissera pas enlever la direction de la chose publique, et qu'au contraire, il dirigera le mouvement tendant à l'indépendance italienne.»
Voici deux extraits de lettres qui auront, du moins, quelque intérêt rétrospectif:
«_Turin, 3 septembre_: Cavour, ce joueur intrépide et heureux, qui a successivement battu deux Empereurs et un Pape, va jouer tout ce qu'il a gagné contre un autre joueur, qui est terriblement en veine dans ce moment: Garibaldi. La partie est engagée à l'heure qu'il est. Il s'agit de souffler à Garibaldi Naples et les États du Pape, de lui faire mettre son grand sabre dans le fourreau et de renvoyer _Cincinnatus_ à sa charrue: rude besogne! Mais si Cavour a l'Empereur Napoléon comme partenaire (ce qui est plus que probable), on peut parier pour lui.
«Le gouvernement piémontais _veut_ être à Naples _avant_ Garibaldi, ou tout au moins en même temps que lui. Ce n'est pas Garibaldi qui aura l'honneur de battre les croisés et de tracer les limites de l'oasis papale. Ce sera le général Cialdini, si ce n'est le roi Victor-Emmanuel en personne. Farini et Cialdini ne sont allés à Chambéry que pour demander à l'Empereur Napoléon carte blanche et lui soumettre le plan de campagne.»
«_Rome, 31 août_: Lamoricière se croit certain de battre Garibaldi. Le général de Goyon partageait ce sentiment. Dans l'armée du général de Lamoricière, personne ne doute d'une victoire complète. Garibaldi n'a rencontré aucun obstacle sérieux; ce sont les trahisons qui ont fait sa fortune: ses plans de campagne se bornent à profiter des intelligences que les sociétés secrètes lui ont procurées et à faire jouer la mine de trahison.
«Lamoricière a vingt mille hommes parfaitement sûrs, en laissant de côté les Italiens[320].»