Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)

Part 24

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Le langage de M. Budberg sur la cour papale est assez mauvais; les Russes abandonnent volontiers Rome pour Constantinople, à laquelle ils croient déjà toucher du doigt. Pauvre Pape! On parle ici de lui sans foi chrétienne, sans principe politique; on a seulement un instinct vague que tout cela est grave. On en est sur ce point où en était une femme qui disait à propos des revenants: «_Je n'y crois pas, mais je les crains._»

_Berlin, 15 janvier 1860._--J'ai reçu tout dernièrement une lettre de M. Guizot; ce qu'il dit des choses académiques est piquant. Je copie ce passage: «J'ai vu le Père Lacordaire et bien d'autres candidats académiques; mes préférences sont pour le dominicain. Ce sera à moi à faire le discours de réception et j'aurai plaisir d'esprit à parler d'un moine[292] à l'occasion d'un républicain, car vous savez que c'est M. de Tocqueville que nous allons remplacer. C'est le 2 février que se fera l'élection; et cependant j'hésite encore entre le Père Lacordaire et M. de Carné. Si c'est le premier, mon discours m'amusera bien plus; si c'est le second, je serai plus sûr d'un choix sensé; car le jugement du Révérend Père n'est pas _certain_ et, en vérité, nous pourrions redouter de sa part quelque brochure contre les droits temporels du Pape. Madame votre fille ne s'attend pas, sans doute, à cette objection de ma part; faites-m'en honneur auprès d'elle, je vous en prie. C'est hier que j'ai vu le Père Lacordaire, chez moi: je lui ai dit à peu près tout ce que j'avais dans le cœur, et sur le cœur, à son sujet. Il m'a parlé avec sincérité, abandon, dignité ouverte et naïve; mais il est bien moins remarquable dans la conversation que dans la chaire ou dans ses livres. A tout prendre, cependant, il m'a plu et ses chances augmentent. Il y a une femme spirituelle et jolie qui lui cherche des voix. Elle en parlait à Thiers, qui lui a répondu _qu'il n'avait pas goût à M. Lacordaire_. Elle insiste. Il répond: «_Je ne me fie pas assez à l'abbé Lacordaire._» Enfin, comme elle ne lâche pas prise, il finit par dire: «_Eh bien! peut-être donnerai-je ma voix au Père Lacordaire._» Voilà mes anecdotes académiques, il est plus aisé d'en écrire que de parler politique.»

[292] M. Guizot était protestant.

_Berlin, 24 janvier 1860._--On dit ici que c'est le prince Napoléon qui triomphe. Il répète beaucoup en parlant de son cousin impérial: «_Maintenant, je le tiens._» C'est lui aussi qui est le patron d'un affreux journal qui s'imprime à Genève, le plus subversif possible.

La Russie est bien mécontente de la nouvelle alliance anglo-française; mais celle-ci est-elle bien solide? La méfiance règne partout; ici on se défie de la France, mais autant de l'Autriche; on n'est pas sûr de pouvoir se fier à la Russie et on se demande si on peut s'appuyer sur l'Angleterre. Tous les États en sont à peu près au même point.

_Berlin, 29 janvier 1860._--Il y a dans le dernier numéro du _Correspondant_ deux articles qui font du bruit à Paris; l'un est fort bon, et l'autre est tellement distingué que je le regarde comme une œuvre _supérieure_ par le fond et par la forme. Ce premier article est de M. de Falloux sur le devoir et les moyens _légaux_, à l'usage des catholiques dans les circonstances actuelles: _très bon_. _Le_ second est sur la lettre de l'Empereur Napoléon au Pape[293]; il est d'Albert de Broglie et tout simplement _admirable_, sans pathos, sans véhémence, mesure parfaite, logique serrée, argumentation puissante, ironie incisive, grande dignité, simplicité, élévation et élégance de langage. J'y ai pris un de ces rares plaisirs que les temps actuels n'offrent plus guère.

[293] Nous avons déjà parlé de cet article du prince de Broglie intitulé: _La lettre impériale et la situation._ Sous une forme polie, discrète, mais claire, l'Empereur Napoléon, dans cette lettre, sommait, très respectueusement, le Pape de sacrifier ce qu'il avait perdu, sous peine de perdre ce qu'il possédait encore. On trouvera cette lettre aux pièces justificatives de ce volume.

_Berlin, 30 janvier 1860._--Je viens d'apprendre la mort de la Grande-Duchesse Stéphanie, qui a expiré à une heure de l'après-midi à Nice. La Grande-Duchesse était bonne, aimable; elle était restée pure dans les circonstances difficiles de sa jeunesse; elle était restée fidèle, elle avait goût et confiance en moi, elle m'avait souvent défendue; c'était une contemporaine, bien des souvenirs agréables ou intéressants se rattachaient à elle; ses défauts, qui n'étaient que des faiblesses, ne m'ont jamais fait souffrir. Enfin, j'ai des larmes dans les yeux et dans le cœur pour cette mort, qui élargit les vides du passé et les dépouillements du présent.

Je compte partir d'ici le 10 février pour la France.

Ici se place une nouvelle interruption par suite de la rencontre à Paris des deux correspondants.

_Paris, 12 avril 1860._--Le prince Richard de Metternich est venu hier causer avec moi dans un fort bon sens; il m'a fait souvenir de son père dans la façon de procéder en raisonnements et déductions.

Il paraît que pour dissiper les aigreurs de l'Angleterre, on va lui concéder, de la part de la France, un traité de navigation qui ébouriffe les armateurs français, lesquels, sommés de venir ici donner des explications, s'en sont retournés inquiets et mécontents. Commerce, industrie, clergé et beau monde, voilà un gros fagot d'épines.

_Paris, 15 avril 1860._--Les suppositions, les interprétations vont leur train et leur grand train; mais autant en emporte le vent, et ce n'est pas la peine de s'y arrêter. L'opinion de M. de Falloux, et celle de bien d'autres, est que M. Veuillot, dans son inexplicable mésaventure, a été un traître et son propre espion au profit du Gouvernement d'ici. En effet, c'est la seule façon de comprendre ce chef-d'œuvre d'imprudence et de bêtise de la part de quelqu'un qui est spirituel et aguerri[294]. On est beaucoup occupé de la dissolution du _Journal des Débats_, de ses rédacteurs: MM. de Sacy et Saint-Marc Girardin se retirent, M. Prévost-Paradol passe à _la Presse_. Le journal passe au Gouvernement, qui l'a acheté. Les Bertin font un cas spécial de l'argent. On croit, néanmoins, que si la subvention est forte, le nombre des abonnés diminuera sensiblement, malgré les transitions adoucies qu'on emploiera, pour ne pas effaroucher les lecteurs et continuer leur illusion pendant un peu de temps encore.

[294] Ces soupçons n'étaient pas tout à fait sans fondement, car le journal _l'Univers_, supprimé par une ordonnance du 29 janvier 1860, motivée par une opposition directe de ce journal contre les droits de l'État, reparaissait par la bienveillance du Gouvernement, quelques jours après, sous ce titre nouveau, _le Monde_, rédigé également par M. Veuillot.

_Paris, 18 avril 1860._--M. Cuvillier-Fleury, qui reste au _Journal des Débats_, disait, avant-hier soir, chez Mme Mollien, que le journal conserverait une certaine indépendance, à quoi M. Dumont a répliqué que c'était pour mieux servir l'Empereur en trompant le public. On est fort aigre sur cette question des _Débats_; mais tout pâlit devant une nouvelle brochure, parue il y a trente-six heures, et qui a fait baisser la rente de vingt-cinq centimes. Elle a pour titre _la Coalition_. Elle est attribuée à la même source que les autres brochures qui remplacent les manifestes, précédant autrefois les grands chocs politiques. Je n'entends pas parler d'autre chose. Qu'en dira l'Europe et surtout l'Angleterre[295]?

[295] Cette brochure, qui fut le prétexte de nombreuses manœuvres de Bourse, était anonyme, ce qui rendit facile au Gouvernement de la dénoncer, en la déférant à la justice. Sous le voile des limites naturelles, cet écrit traitait assez ouvertement l'idée, caressée par l'Empereur Napoléon, de l'annexion à la France des provinces rhénanes.

_Paris, 20 avril 1860._--La brochure a été désavouée; mais il y a des esprits mal faits qui prétendent que, si elle n'est pas d'origine directe, elle est puisée dans des inspirations puissantes. Ces gens-là disent que la librairie Dentu n'aurait pas osé publier un pareil brandon sans la certitude de n'être ni poursuivie, ni saisie. En quarante-huit heures, il s'en est imprimé et vendu trois éditions; bref, les esprits mal faits disent que c'est un ballon d'essai contenant la pensée de Napoléon.

Le maréchal Randon quitte, dit-on, le ministère de la Guerre, qui rentrerait aux mains du maréchal Vaillant[296]. On assure que cette sortie et cette rentrée déplaisent à l'armée.

[296] Le maréchal Randon avait été fait ministre de la Guerre le 5 mai 1859, en remplacement du maréchal Vaillant, promu major général de l'armé alliée, lorsque les troupes françaises avaient franchi les Alpes.

On est très agité en Sicile qui paraît, de par l'intrigue anglaise, en pleine combustion. Naples est menacé, M. de Cavour lui-même débordé et l'oracle des Tuileries fort embarrassé.

A travers ces gros et sombres nuages, les quadrilles, les déguisements, les décors du bal du 24 de ce mois[297] préoccupent toutes les jeunes et jolies étrangères et dames du monde officiel.

[297] Le 24 avril eut lieu, à l'hôtel d'Albe à Paris (maison appartenant à Mme de Montijo, mère de l'Impératrice Eugénie), un bal qui resta célèbre dans les annales napoléoniennes, non seulement par l'étalage de la richesse des costumes et d'un luxe effréné, mais plus encore par le décolletage, les jupes trop courtes des dames, leur déguisement en homme, ainsi que le manque de convenance dans les propos qui s'y tinrent.

J'ai dîné, avant-hier, chez la duchesse de Vicence, qui est assez mécontente de M. Thiers, pour avoir cité de travers les Mémoires de son mari, dans le dix-septième volume de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_[298].

[298] Napoléon Ier, arrivé le 31 mars 1814 à quelques lieues de Fontainebleau, avait ordonné au duc de Vicence de partir sur-le-champ, pour aller trouver l'Empereur Alexandre Ier et essayer de conclure la paix aux conditions de Châtillon. M. Thiers, en rappelant cette circonstance dans le dix-septième volume, page 624, de son ouvrage, donne un tout autre caractère à cette mission. Il fait croire qu'elle n'avait d'autre but, dans la pensée de l'Empereur, que de lui faire gagner deux ou trois jours, afin de donner à l'armée le temps de le rejoindre.

M. Cuvillier-Fleury, qui est la dernière petite lumière du _Journal des Débats_, y a inséré un article sur ce dix-septième volume, qu'on dit assez piquant pour avoir irrité M. Thiers[299]. Celui-ci dit que les Princes d'Orléans (dont il suppose M. Cuvillier-Fleury d'être l'agent) ne lui ont jamais pardonné d'avoir dit, dans le temps où il était ministre, qu'ils étaient des _Archiducs_.

[299] Dans une série d'articles publiés dans le _Journal des Débats_ sur le XVIIe volume du _Consulat et de l'Empire_, Cuvillier-Fleury, tout en faisant ressortir l'immense succès de l'œuvre de M. Thiers, le critiquait spirituellement en le mettant en opposition avec lui-même. Il démontrait que, malgré ses opinions actuelles, M. Thiers ne semblait pas admettre que toute dictature ne fût fatalement entraînée à des excès qui la perdent; qu'il paraissait croire qu'une autorité forte, lorsqu'elle est indispensable, n'est pas nécessairement malfaisante, et qu'il admettait même qu'un despotisme qui vient à propos peut être sage.

Le _Journal des Débats_ a perdu dans les dernières semaines trois mille abonnés!

Je lis maintenant les deux derniers volumes du _Port-Royal_ de M. de Sainte-Beuve[300]. C'est une bonne lecture qui reporte vers d'autres temps. Le nôtre est de plus en plus déplorable à tous les points de vue.

[300] Ce livre est l'œuvre la plus complète et la plus sérieuse que Sainte-Beuve ait jamais faite. Elle occupa vingt-deux ans de sa vie, et l'histoire de ce couvent si attaqué, si défendu, devint, sous sa plume, une histoire littéraire du siècle de Louis XIV.

_Paris, 23 avril 1860._--Le général Ortega fusillé et le comte de Montemolin arrêté maladroitement en Espagne, c'est de cela qu'on jase ici[301]. Ce qui est plus curieux, c'est que lord Cowley a eu, la veille de son départ pour Londres, une conversation orageuse avec l'Empereur Napoléon, qui a dit: «_Il faut que l'Angleterre choisisse entre une alliance franche et cordiale, sérieuse, ou la guerre. Je suis à bout de ma patience._» Nous sommes donc à la veille d'une tempête générale ou d'un aplatissement universel[302]. On ne croit plus au changement immédiat du ministre de la Guerre.

[301] Le général Ortega, capitaine général des îles Baléares, chef apparent d'une nouvelle tentative d'insurrection carliste, qui venait d'avorter en Espagne, fut fusillé le 18 avril 1860. Le comte de Montemolin et son frère, arrêtés en même temps, recouvrèrent promptement leur liberté en renonçant à leurs droits au trône par une lettre écrite en langue espagnole, adressée à la Reine Isabelle II, datée de Tortosa le 12 avril 1860.

[302] L'Empereur Napoléon III était très irrité contre l'Angleterre, qui protestait avec vigueur contre l'annexion de Nice et de la Savoie à la France. Lord Cowley avait eu, à ce sujet, des entretiens peu amicaux avec M. Walewski, ensuite avec M. Thouvenel, et échangeait sur ce point une correspondance confidentielle avec lord John Russel, ministre des Affaires étrangères. Dans un discours très violent contre l'Empereur Napoléon, prononcé par le chef du Foreign-Office à la Chambre des Communes le 25 mars, le noble Lord avait déclaré que l'Angleterre ne pouvait sacrifier pour la France l'alliance du reste de l'Europe. Tous ces symptômes de mécontentement entretenaient l'opinion publique dans la croyance d'une guerre prochaine avec l'Angleterre.

_Paris, 27 avril 1860._--Si seulement on avait un peu de soleil pour se réconforter; mais l'obscurité est partout; au ciel, dans les esprits et sur la terre. Encore si les âmes étaient éclairées! Il n'y a plus ici d'autre clarté que celle des feux électriques qui ont éclairé le palais d'Albe d'une étrange magie à la fête d'avant-hier. Cependant, le clair de lune, tant annoncé, a été supprimé, car Diane[303] n'a paru qu'en domino. Le carquois en diamants, les flèches en diamants, _le Régent_ devenu centre d'un croissant, tout cela a été tristement, et non sans larmes, replacé au trésor de la Couronne. Un article du _Times_ en a été cause. La police avait eu aussi de sinistres rapports qui avaient fait tripler les précautions. Aussi, les vives instances de Mme Walewska, pour que la fête fût répétée demain, ont été repoussées par un _non_ fort sec, répété trois fois par l'Empereur Napoléon.

[303] L'Impératrice Eugénie.

Le comte de Montemolin et son frère n'ont pas été arrêtés par un zèle maladroit, mais bien pour ôter à ceux qui avaient exécuté cette entreprise tout prétexte d'y revenir.

On parle d'explications vives en plein bal avec l'Ambassadeur d'Espagne[304]. Il paraît qu'on voulait ôter à la Reine Isabelle toute liberté de secourir le Pape; on est aussi fort importuné, ici, de l'attitude du duc de Montpensier et de la jeune gloire du comte d'Eu[305]. L'Angleterre arme à outrance; l'Europe n'est plus dupe; mais personne ne songe, à ce qu'il paraît, à autre chose qu'à sa défensive.

[304] M. Mon était alors Ambassadeur d'Espagne à Paris.

[305] Le duc de Montpensier s'était définitivement fixé à Séville et y intriguait sourdement, malgré tous les honneurs dont l'avait comblé sa belle-sœur, la Reine Isabelle. Le comte d'Eu, fils du duc de Nemours, enseigne dans le régiment des chasseurs à cheval espagnols (Albuféra), faisait avec éclat ses premières armes au Maroc, à cette époque-là en guerre avec l'Espagne.

_Paris, 30 avril 1860._--L'Ambassadeur d'Espagne a reçu, hier, de Madrid, un télégramme qui lui annonce que le comte de Montemolin et son frère, l'Infant don Juan, ont adressé des lettres autographes à la Reine Isabelle, dans lesquelles ils déclarent renoncer à tous leurs droits à la couronne d'Espagne. C'était bien la peine de se faire fusiller, comme Ortega, pour de pareils gens!

M. Thiers est encore plus furieux contre le second article de M. Cuvillier-Fleury, dans le _Journal des Débats_, que contre le premier. On assure, que sans Mmes Dosne et Thiers, l'historien _national_ serait déjà aux Tuileries où il me paraît très digne de figurer.

La duchesse de Galliera a été en Angleterre pour négocier le mariage du Comte de Paris avec la fille de la Duchesse de Parme; elle a échoué!

La question d'Orient est entamée; la Russie est aux pieds de la France, l'Autriche très plate, la guerre contre l'Angleterre presque décidée. Je crois que l'Angleterre aurait tort de compter sur ses alliés du continent.

_Rochecotte, 15 mai 1860._--La nouvelle qui courait à Paris, le 12, du débarquement de Garibaldi en Calabre est prématurée. Il a touché Livourne, est allé à terre, a pris là huit cents hommes de plus, s'est embarqué en disant qu'il n'avait point de parti pris sur son lieu de débarquement[306]. Voici le partage des rôles. _Le Roi Victor-Emmanuel avoue Garibaldi; M. de Cavour le désavoue; l'Empereur Napoléon désavoue M. de Cavour et Garibaldi et le Roi!_ Si Garibaldi n'est pas pris et pendu par les bâtiments du Roi de Naples, toute l'Italie sera de nouveau en feu dans un mois.

[306] Garibaldi quitta Gênes dans la nuit du 5 au 6 mai 1860, sur un bateau de plaisance qui lui appartenait, et rallia le bateau expéditionnaire qui, ayant prit une patente pour Malte, était sorti du port deux jours avant et se tenait au large. Après avoir abordé ce navire, Garibaldi fit route sur la Sicile, au lieu de se diriger sur Malte, suivi de plusieurs autres bâtiments chargés d'hommes et de munitions, qui le rejoignirent dans cette direction. Ils débarquèrent le 11 mai à Marsala et entrèrent dans Palerme le 27, après avoir bombardé cette ville pendant quelques heures. C'est ce qu'on a appelé _l'expédition des Mille_.

J'ai une lettre d'Angleterre dans laquelle on me dit que lord Palmerston ne veut plus qu'on le croie impérialiste, et dit tout haut les raisons de son éloignement. Il parle aussi de l'avenir qu'il prévoit et des difficultés que rencontrerait l'Angleterre pour renouer de fortes alliances sur le continent. Il dit que, ni à Vienne, ni à Berlin, ni à Saint-Pétersbourg, il n'y a plus de Gouvernement, personne en état de prendre une initiative, une résolution et de l'accomplir, qu'il faut attendre une forte crise qui poussera tout le monde. Il me semble que ce qu'il dit des autres Cabinets s'appliquerait bien aussi à celui de l'Angleterre!

Nouvelle réunion à Bade des deux correspondants.

_Berlin, 17 juin 1860._--Je suis arrivée ici par un temps hideux. Aujourd'hui, un pâle soleil éclaire les rues désertes de Berlin. En route, à Bruchsal, j'ai rencontré les Rois de Saxe et de Hanovre; ils m'ont fait l'effet de moutons menés à la boucherie; car cette entrevue à Bade des Souverains allemands avec l'Empereur Napoléon pourrait n'être que cela[307].

[307] Dans les premiers jours de juin 1860, le Ministre de France à Berlin, le prince de la Tour d'Auvergne, fit savoir au baron de Schleinitz, ministre des Affaires étrangères en Prusse, que l'Empereur Napoléon, ayant appris que le Prince-Régent allait se rendre à Bade, désirait aussi s'y rendre, car il considérait une entrevue avec ce Prince comme le meilleur moyen de rassurer l'Allemagne sur la stabilité de la paix. Soupçonnant que cette demande cachait un secret désir d'obtenir un agrandissement du côté du Rhin et l'espoir de disloquer la Ligue germanique, le Prince-Régent accepta la proposition de l'Empereur, qui vint à Bade du 15 au 17 juin; mais, auparavant, il faisait adresser une communication confidentielle à toutes les Cours allemandes, les invitant à venir à Bade assister à cette visite. Tous les Princes s'y trouvèrent, jusqu'au Roi de Hanovre, aveugle, au grand désappointement de Napoléon III, qui avait compté sur un tête-à-tête avec le Prince de Prusse.

J'ai trouvé ici des lettres d'un peu partout: en voici les extraits: _De Paris_: «L'Empereur Napoléon, en revenant de Lyon[308], a dit à son secrétaire, M. Mocquard: «_Il faut se tenir tranquille pour le moment, et tranquilliser les autres: toutes ces alarmes gâtent le présent et nuisent à l'avenir._» Des instructions ont été données aux journaux du Gouvernement pour mettre une sourdine et surtout pour caresser l'Allemagne. Le manifeste de Mazzini[309] est aussi pour quelque chose dans ce _temps d'arrêt_. Il revient de tous côtés que les révolutionnaires illimités sont de plus en plus les maîtres en l'Italie. On s'attend à voir Garibaldi passer de Sicile sur le continent. Il ira prendre Messine à Naples.»

[308] L'Empereur et l'Impératrice s'étaient rendus à Lyon pour y rencontrer l'Impératrice mère de Russie.

[309] Le rôle que Mazzini remplit alors en Italie fut assez secondaire. Il essaya, sans succès, par diverses tentatives, de faire tourner au profit de la démocratie républicaine l'élan irrésistible qui poussait le pays tout entier à reconnaître son unité; il venait de publier, dans ce but, son manifeste intitulé: _Ni apostat, ni rebelle_, où il proclamait qu'entre le programme de Cavour et celui de Garibaldi, il choisissait le second, et que, sans Rome ni Venise, il n'y avait point d'Italie.

_De Vienne_: «L'Empereur François-Joseph est dans un grand découragement, non seulement à cause de ses revers, mais parce qu'il a, dit-il, fait fausse route, sur la foi du prince Félix Schwarzenberg, qui l'a lancé dans le système de l'unité politique et administrative de l'Empire. Il essaye d'en revenir sans grande vigueur et sans espoir.»

J'ai aussi trouvé ici le nouveau livre de l'évêque d'Orléans sur _la Souveraineté du Pape_. J'ai passé ma soirée d'hier à le parcourir; il m'a semblé plein de talent, d'esprit et de courage, écrit avec une sincère intention d'être de son temps et d'en être bien compris, en lui disant ses vérités. C'est grand dommage qu'il se laisse aller à une polémique de détail et de routine. J'aurais cru qu'il eût été plus habile de ne s'attacher qu'à une ou deux idées simples, et à les mettre et remettre incessamment en lumière. L'Évêque remue trop de choses secondaires, ce qui obscurcit les grandes[310]. Du reste, je juge un peu à la légère, car je n'ai _pas_ lu, je n'ai que parcouru.

[310] Ce livre est un ouvrage de circonstance trop détaillé, mais formant un exposé complet au point de vue de l'exercice de la puissance spirituelle, de l'origine, de la durée et de la nécessité du pouvoir temporel.

_Berlin, 19 juin 1860._--Lady Westmorland m'écrit de Londres: «Le roi Léopold de Belgique est venu me faire une longue visite fort aimable. Cela fait du bien de causer avec quelqu'un qui conserve encore nos traditions. Il désapprouve et craint extrêmement l'entrevue de Bade.»

On m'écrit de Paris sous la date du 16 juin: «La réunion de Bade est décidément prise ici pour une promesse d'été pacifique, peut-être même d'un peu de désarmement. Ce n'est pas un retour de confiance, c'est une suspension de méfiance. On ajourne ses inquiétudes en les gardant. Le monde officiel tient deux langages: aux uns il promet la paix, aux autres il dit: «N'ayez pas peur, rien n'est abandonné; la France reprendra ce que l'Empire lui avait donné; les propositions de Francfort en 1813; _c'est là votre minimum_.»

«N'êtes-vous pas frappée de lord John Russel abandonnant le bill de Réforme? Voilà deux fois en trois semaines que le bon sens anglais se retrouve et fait la loi au Cabinet: ce n'est encore, j'en conviens, que sur des questions intérieures. L'esprit public est toujours échauffé en Angleterre sur les affaires d'Italie. Garibaldi y est populaire; mais quand le mouvement révolutionnaire fera des Garibaldi ailleurs, volontaires ou entraînés, le bon sens anglais se ravivera. Les hommes manquent là, à la bonne cause, plus que le public.»