Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)

Part 23

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«L'humeur est grande ici contre la Belgique. Le maréchal de Mac-Mahon, commandant à Lille, est la réponse aux fortifications d'Anvers; c'est l'homme de guerre du jour. On dit que, dans l'entrevue de Villafranca, il a été fort question de la Prusse et que les deux Empereurs se sont confiés leurs rancunes. Je crois savoir que les Russes sont plutôt favorables qu'hostiles à la Prusse, et que l'amitié de l'Empereur Alexandre pour le Prince Régent est sincère; il n'en est pas moins vrai que le mouvement militaire de l'Allemagne, qui éclate en ce moment, importune également à Saint-Pétersbourg et aux Tuileries, et que les deux Cours s'entendent pour le contrarier, comme pouvant opposer une barrière gênante à leurs ambitions.»

«_Londres, 26 août._ Nous sommes plus que jamais ici en méfiance et en inquiétude; rien de prochain, mais une collision très probable et à laquelle nous nous préparons en faisant tout ce que nous pouvons et tout ce que nous pourrons pour l'éviter.»

«_Nice, 25 août._ Dans l'entrevue des deux Empereurs à Villafranca, l'Empereur Napoléon a insisté pour que des quatre places fortes, l'Empereur François-Joseph cédât au moins Peschiera aux Piémontais, et, sur le refus persévérant de l'Empereur d'Autriche, l'Empereur des Français a dit: «_Eh bien, ne me répondez pas aujourd'hui sur ce point; je vous demande d'y réfléchir jusqu'à demain. Je vais faire rédiger ce dont nous sommes convenus; je vous l'enverrai par mon cousin, et signé de moi, en laissant le sort de Peschiera en blanc; vous y mettrez votre décision, mais je vous prie d'y bien penser._» De retour à Vallegio[280], l'Empereur Napoléon, qui seul avait pris des notes, rédigea, en effet, la convention; puis, il a appelé le Roi Victor-Emmanuel et la lui a montrée, en lui demandant de la signer aussi. Le Sarde s'est récrié: «_Ce n'est pas du tout là ce que vous m'avez promis._--_Après tout, vous gagnez une belle province_», reprit l'Empereur, ajoutant avec un sourire: «_Le Milanais, c'est le pays des belles femmes._» Le Roi Victor-Emmanuel a répondu: «_Je croyais que nous étions ici pour parler sérieusement d'affaires sérieuses; je vais signer, mais comme il me convient!_» Et il a signé: «_Je ratifie, pour ce qui me concerne, la présente convention_», ne ratifiant ainsi que ce qui se rapportait à la Lombardie et restant étranger à toutes les autres dispositions ou omissions sur le reste de l'Italie. L'Empereur Napoléon a vainement tenté d'obtenir une signature pure et simple, elle est restée telle que je vous le dis. Le lendemain, l'Empereur Napoléon a envoyé son cousin à Vérone en lui recommandant d'insister fortement sur la question de Peschiera, et de ne remettre la convention signée qu'à la dernière extrémité, et qu'après avoir fait les derniers efforts pour cette cession. On dit que le prince Napoléon, jaloux de se faire bien venir à Vérone, n'a fait aucun effort, et a remis la convention signée, en parlant à peine de Peschiera.»

[280] Quartier général de l'Empereur Napoléon III.

«_Paris, 26 août._ Le prince Napoléon était hier à la séance publique de l'Académie française avec la princesse Clotilde, _elle_, dans une tribune réservée, _lui_, dans les rangs de l'institut, comme membre libre de l'Académie des Beaux-Arts. Le public était très nombreux, quoique fort choisi, et aussi chaud que le temps était brûlant. Les discours de Villemain et de Guizot, surtout le dernier, ont été frénétiquement applaudis. Vous les verrez dans les journaux et vous y remarquerez plus d'une allusion qui ont été toutes vivement saisies par le public[281].»

[281] A la séance annuelle pour la distribution du prix Montyon, M. Villemain avait fait le rapport sur les œuvres littéraires et M. Guizot sur celui des œuvres de vertu, qu'il terminait par une allusion fort éloquente sur le dévouement pour la patrie des soldats morts dans la guerre d'Italie.

_Sagan, 15 septembre 1859._--Je cause un peu politique avec le comte Haugwitz, et le fameux article du _Moniteur_ du 9 fait jaser dans ce petit coin du monde, comme dans les capitales[282]. Je trouve cette politique napoléonienne à la fois téméraire et embarrassée, entreprenante et indécise, qui fait le chaos et dit ensuite à ceux qu'elle y a plongés: «_Tirez-vous de là comme vous pourrez._» Parfois, il me vient à l'esprit qu'on pourrait bien, sous main, jouer le jeu des Italiens, au moment où on leur déclare qu'on s'en retire. Il est bien étrange, en tout cas, d'entendre poser en principe, sans que l'Europe s'en émeuve, la doctrine de la royauté élective, et cette autre: que les traités qui ont réglé les territoires ne sont rien pour les peuples, et que le suffrage universel peut changer, comme il lui plaît, les limites des États aussi bien que les dynasties. La France de 1830-1848 a renversé son gouvernement intérieur, mais elle n'a pas changé l'état territorial et le droit public européens. Et voilà trois petits Duchés, qui prétendent à la fois faire des révolutions et refaire la carte de l'Europe. Et l'Angleterre, soutenant activement ces énormes prétentions et ces infimes petits pays! Si la Prusse, la Russie et l'Autriche, au lieu de se jalouser puérilement, prenaient en main la bonne cause et refusaient péremptoirement de la laisser mettre en pièces par une poignée de Florentins, de Parmesans et de Bolonais, elles remettraient l'ordre en Europe, malgré lord Palmerston.

[282] L'article du _Moniteur_ était un avertissement à l'Italie contre les annexions. Il y était déclaré que la restauration des Archiducs formait une partie importante des stipulations de Villafranca et la condition _sine qua non_ des avantages qui résultaient pour l'Italie d'une partie de ces stipulations. Il énumérait ces avantages, mais repoussait l'idée de la restauration de ces Princes par une force étrangère. Il menaçait même d'une nouvelle guerre si les populations des Duchés persistaient à repousser leurs souverains; car l'Autriche se déclarerait alors comme déliée de ses engagements. L'article finissait par ces mots: «_Que l'Italie ne s'y trompe pas: il n'y a qu'une seule Puissance en Europe qui fasse la guerre pour une idée; c'est la France, et la France a accompli sa tâche._» En même temps que cette déclaration, l'organe du Ministère anglais continuait à soutenir avec ardeur le parti de l'annexion des Duchés au Piémont et à promettre à l'Italie le concours de l'Angleterre. L'attention du Gouvernement français fut alors attirée sur la Chine et _le Moniteur_ du 14 septembre annonçait que la France et l'Angleterre se concertaient pour infliger un châtiment aux violateurs du traité de Tien-tsin conclu en 1858.

_Sagan, 19 septembre 1859._--Nous voici avec un nouvel article du _Moniteur_ provoqué par la Chine. J'ai toujours eu goût aux Chinois et je me figure que c'est à leur tour à venir mettre l'Europe à la raison; ce serait _tristement drôle_. En attendant, voilà l'Angleterre avec deux chancres, l'Inde et la Chine; elle en avait déjà assez d'un. Du reste, son indigne politique en Europe mérite bien cette expiation asiatique. L'Empereur Napoléon rira dans sa barbe de ce nouvel affaiblissement pour sa rivale, et le _petit_ nombre d'hommes qu'il enverra à Pékin ne l'affaiblira pas sur la Manche.

_Sagan, 29 septembre 1859._--Le Saint-Père a été très blessé de l'_ultimatum_ présenté par le duc de Gramont, qui tend à séculariser le clergé romain et le réduire au même état qu'en France[283]. Le Pape ne veut plus voir l'Ambassadeur. On pense à lui envoyer le cardinal Morlot comme Ambassadeur extraordinaire. La question va en s'envenimant au dernier point. Nous verrons le Pape à Fontainebleau. Mais, avant peu, nous verrons aussi l'Allemagne en pleine révolution; les petits trônes croulent sans que les plus grands inspirent confiance. Le Roi des Belges s'imagine arrêter le courant; je crains qu'il ne se trompe. Les Congrès sont chose illusoire, quand le vent est aux guerres révolutionnaires.

[283] L' Empereur Napoléon III, toujours flottant, songeait de temps en temps à tenter, contre les provinces soulevées des États ecclésiastiques, l'effort des armes: trois fois déjà, ordres et contre-ordres avaient été donnés à ce sujet. Le duc de Gramont, de retour de France vers la fin d'août, eut, le 29, une entrevue prolongée avec le Pape. L'Ambassadeur recommandait des réformes pour le reste des États pontificaux et ajoutait que l'occupation militaire par une division française devait expirer dans le courant de l'année 1860. Le duc de Gramont exposait ensuite à Pie IX qu'il devait se préparer, lui-même, une force militaire sérieuse, en lui faisant entendre que l'Autriche n'interviendrait pas, et que si une troisième puissance venait s'immiscer dans les affaires d'Italie et que le Piémont voulût s'y opposer, la France n'aurait aucun motif suffisant pour y mettre obstacle et l'Angleterre pourrait bien appuyer directement les efforts de la Sardaigne.

On m'assure que la France est mal satisfaite de son Gouvernement. En abdiquant sa liberté, elle voulait le repos, l'ordre, la facilité de se livrer à l'industrie et au commerce; et, au lieu de cela, on lui donne des aventures; elle se voit compromise, livrée au gré des caprices d'un seul homme, elle se lasse du despotisme qui lui refuse les avantages sur lesquels elle comptait. Plus l'Empereur Napoléon s'en apercevra, et plutôt il se lancera dans de nouvelles guerres pour occuper les esprits, à qui on donne, par là, un aliment qui ne leur convient pas, mais qui les distrait. La France agit sur ses côtes comme si elle croyait à un péril prochain. On fait et on projette à Toulon des travaux gigantesques; il en est de même sur les côtes de l'Ouest. A Paris, on prépare un grand mélodrame intitulé: _Jeanne d'Arc_; toute son histoire: Orléans, Reims, Compiègne et le bûcher de Rouen. Ce ne sont, peut-être, que des en-cas plutôt que des plans; mais les en-cas sont bien entraînants.

_Sagan, 11 octobre 1859._--La protestation de Mgr Dupanloup est belle, éloquente et vraie; et ce qui vaut mieux encore, elle est courageuse. Voilà donc Arras, Poitiers, Orléans, Nantes, Rennes et Pamiers, six évêques sonnant le tocsin[284]. J'oubliais Alger. Le cardinal Morlot a assisté, avec approbation, à un sermon prêché à Saint-Sulpice, plus prononcé encore dans la cause papale. Tout cela n'empêche pas le mouvement révolutionnaire de se propager et de commettre des excès qui rappellent ceux de 1848.

[284] En prenant connaissance de l'allocution du Saint-Père au Consistoire du 26 septembre, dans laquelle le Pape annulait les actes de l'Assemblée bolonaise et rappelait les censures formulées contre les membres du Gouvernement des Légations, Mgr Dupanloup, qui, la veille, avait publié un exposé de ses sentiments sur les tristes circonstances où se trouvait placée l'Église romaine, protesta hautement contre ces attentats, en communiquant à son clergé les paroles textuelles de Pie IX. Plusieurs évêques de France adhérèrent à cette énergique protestation. Quelques-uns cependant le firent en montrant confiance dans les intentions du Gouvernement français.

Les eaux de Saint-Sauveur n'ont pas bien réussi à l'Empereur Napoléon, qui aurait mieux fait de s'en tenir à celles de Plombières. Est-il possible de s'être mis tant d'embarras sur les bras! Et si sa santé continue à chanceler, comme c'est le cas depuis un mois, où en sera-t-il, et où en sera l'Europe qu'il a jetée dans un fossé profond, dont je ne sais qui l'en tirera?

_Sagan, 16 octobre 1859._--J'ai vu une lettre de Biarritz qui dit que l'Empereur Napoléon y était triste, mécontent, agité comme un homme qui vient d'avoir ou qui attend des mécomptes. Quand je vois des Gouvernements tolérer des assassins, comme ceux de Parme[285], et préparer des massacres, je suis émerveillée de tant d'aveuglement et de coupable faiblesse.

[285] Le 6 octobre 1859, un comte Anviti, colonel de l'ancienne gendarmerie ducale, et connu par ses relations avec le Duc de Parme, avait été massacré, dans les rues de Parme, par une population furieuse. La rapidité avec laquelle ce malheureux événement eut lieu ne permit pas à la force armée d'intervenir à temps.

Les adhésions épiscopales augmentent chaque jour. C'est au moins une étoile brillante dans le ciel sombre! M. de Cavour, qui était dernièrement à Genève, a dit, à qui voulait l'entendre, que l'Empereur Napoléon était le plus faible et le plus irrésolu des hommes, et que c'était là tout le secret de son machiavélisme; qu'il ne savait ni ce qu'il voulait, ni ce qu'il faisait.

_Sagan, 29 octobre 1859._--Je viens d'avoir une visite de six heures du Prince-Régent de Prusse et de son beau-frère de Weimar, venant, tous deux, de la rencontre à Breslau avec l'Empereur de Russie[286]. Ils étaient tous deux en belle et bonne humeur. Le Prince-Régent était très satisfait de son entrevue avec le Czar, plus du maître que du ministre Gortschakoff. Le Prince-Régent m'a paru n'avoir envie ni de provoquer, ni d'avoir à faire la guerre offensive ou défensive à la France; mais il a en lui assez de défiance pour désirer préparer des chances défensives. Il est même désireux d'adoucir les dispositions de la Russie et les siennes propres envers l'Autriche. Tout cela est excellent, sage et modéré; mais il est faible, ce bon Prince.

[286] L'Empereur Alexandre II et le Prince-Régent de Prusse se rencontrèrent le 23 octobre à Breslau et il semble que des liens plus intimes se nouèrent entre les Gouvernements des deux souverains, chacun sentant l'influence considérable que leur entente mutuelle pouvait amener sur la solution des difficultés qui préoccupaient, à ce moment-là, la diplomatie européenne.

_Sagan, 3 novembre 1859._--J'avance lentement dans la lecture du livre publié sur Mme Récamier par sa fille adoptive, Mme Lenormant[287]. Le second volume est plus intéressant, ce me semble, que le premier, surtout à cause de M. de Chateaubriand: l'égoïsme reste en lui bien supérieur à la tendresse, il a évidemment plus besoin de Mme Récamier qu'il ne l'aime. A peine trouve-t-on, par-ci par-là, quelques mouvements de cœur, des aveux de faiblesse, presque de défaite; c'est un vaincu et il en convient. Cependant, le vrai naturel manque à ses lettres; l'éclat, le talent y abondent; c'est le grand écrivain drapant le pauvre amoureux. Il y a aussi là un homme qui me touche en m'étonnant par l'excès du désintéressement: c'est M. Ballanche. Tant d'amour et pas un désir! donnant son âme et sa vie pour n'être pas même le premier dans l'amitié, et en être content! C'est bien plus original et bien plus intéressant que Mathieu de Montmorency, tout saint qu'il fût.

[287] En 1859, Mme Lenormant, nièce et fille adoptive de Mme Récamier, écrivit la vie de sa tante en réunissant tous les souvenirs qui la concernaient, d'après les correspondances laissées par la défunte.

Il y a, dans le numéro du _Correspondant_, poursuivi à cause de l'article de M. de Montalembert, un autre article bien spirituel de Villemain sur cet ouvrage de Mme Récamier. Il y fait patte de velours plus que ça ne lui appartient.

_Sagan, 10 novembre 1859._--Il y a peut-être du vrai dans ce qu'on dit sur la vertu de Mme Récamier, à propos du livre publié par Mme Lenormant. Quoi qu'il en soit, Mme Récamier avait des qualités réelles, plus réelles que sa vertu. Elle était certainement douce, belle, égale, attachée, d'un commerce sûr et affectueux. Du moins, c'est ainsi qu'elle est restée dans le souvenir de ses nombreux amis, dont le nombre et la qualité prouvent la réalité de son mérite.

On m'écrit de Londres que les deux volumes de Mme Lenormant y font quelque bruit; on ne lui pardonne pas ses rigueurs moqueuses envers le duc de Wellington, et ses plaintes de ce que le duc de Devonshire lui avait interdit, à Rome, l'entrée de la chambre de sa mère mourante[288]. On est choqué de la déférence que lui témoignait Mme de Chateaubriand et la duchesse Mathieu de Montmorency. Dans le public anglais, ce livre ne tourne pas du tout au profit de M. de Chateaubriand. En effet, on l'y retrouve égoïste, orageux, fantasque, plein de fiel sous les apparences d'indifférence et d'une ambition vaniteuse, sous la forme affectée du détachement et de l'ennui. Mais quel talent d'écrivain!

[288] Mme Récamier se trouvait à Rome en même temps que le duc de Devonshire qui, de peur que sa belle-mère, au moment de sa mort, ne révélât le secret obscur planant sur sa naissance, séquestra la Duchesse, en la privant de toute communication avec ses amis.

_Sagan, 17 novembre 1859._--La fête de Schiller a très mal tourné à Berlin; le public a été indécent, grossier, turbulent, et quoique la démonstration politique n'ait pas éclaté, la partie _orgie roheit_[289] a été un mauvais indice. C'est à Berlin que la fête a été ainsi profanée; partout ailleurs, les choses se sont passées avec des formes décentes, mais le fond reste au profit du principe démocratique, qui a eu occasion de s'infiltrer et les chefs de s'aboucher.

[289] De l'allemand: _rudesse grossière_.

M. d'Auerswald a fait de grands efforts pour engager le Prince-Régent à assister à cette ovation qui a produit une si vilaine scène, où des femmes ont été insultées avec un cynisme hideux. Le Régent s'est borné à assister de loin, par une fenêtre de la maison occupée par la _Seehandlung_; c'était moins fâcheux que d'être sur la place, mais c'était encore beaucoup trop[290].

[290] Le 10 novembre 1859, la pose de la première pierre d'un monument que la ville de Berlin élevait au poète Schiller, connu par ses idées démocratiques, avait un peu échauffé les têtes avancées qui voulaient en faire le motif d'une démonstration dans ce sens. Mais des mesures habiles prises à temps par le Magistrat de la ville empêchèrent la réunion des masses populaires et tout se passa avec ordre, malgré les orgies grossières (_roheit_) qui avaient précédé. Le Prince-Régent n'assista pas officiellement à cette cérémonie, qu'il regarda simplement d'une fenêtre de la Chambre de commerce (_Seehandlung_), institution datant de plus d'un siècle et qui fut toujours sous la dépendance du ministère des Finances en Prusse.

_Berlin, 3 décembre 1859._--Me voici à Berlin depuis avant-hier soir; j'y suis arrivée saupoudrée de neige, qu'une forte gelée a arrêtée depuis hier. La disposition des esprits n'est pas ce que je voudrais. La session sera bien difficile et chacun se sent sous une calotte de plomb. Aussi le commerce, les affaires, tout souffre, car la confiance n'est nulle part.

_Berlin, 20 décembre 1859._--Berlin est curieux à observer en ce moment, mais _tristement_ curieux. M. de Moustiers, le ministre de France, a remis hier ses lettres de rappel; il a reçu du Régent le grand cordon de l'Aigle rouge avec diamants! Cela déplaît au ministre de Russie, Budberg. La Russie est, en général, d'assez mauvaise humeur contre la France, depuis le replâtrage de celle-ci avec l'Angleterre.

_Berlin, 27 décembre 1859._--Il faisait grand froid il y a deux jours; depuis, le dégel a été complet et, en vingt-quatre heures, nous avons traversé l'épreuve d'une différence de seize degrés; il y avait de quoi jeter tout le monde sur le carreau. Le Roi est un peu plus lucide et un peu moins débile, ce qui laisse le fond des choses au même point.

La dernière brochure: _le Pape et le Congrès_, parue à Paris, qui fait tomber à la renverse la diplomatie, ne laisse pas que d'agiter et d'embarrasser, même ici; il n'y a que lord John Russell qui en triomphe[291]. L'Empereur Napoléon sacrifie, en ce moment, à ce vilain _petit radical_; il n'est point encore en mesure de se ruer sur Albion; l'Allemagne y passera avant. Il me semble que l'on commence à revenir de bien des illusions; mais il en reste encore trop, sans compter la faiblesse, l'incertitude, les embarras intérieurs et tout ce qui garotte et entrave le Cabinet. Cependant Schleinitz disait hier que cette brochure mettait le Congrès en question et pourrait bien empêcher le Pape de s'y faire représenter. Le comte de Pourtalès est parti pour Paris, l'oreille basse et très peu _in spirits_.

[291] Par une brochure retentissante, attribuée à l'Empereur lui-même, et intitulée _le Pape et le Congrès_, Napoléon III achevait de rendre ce Congrès impossible. Cet écrit servait de texte aux interprétations les moins rassurantes pour le pouvoir temporel du Pape quand, quelques jours après, dans une lettre du 31 décembre 1859 à Pie IX, l'Empereur insistait personnellement sur la nécessité qu'il y avait pour le Pape à céder aux circonstances et à faire le sacrifice des Romagnes, où le vœu des populations se prononçait en faveur de l'annexion à la Sardaigne. Le Pape répondit à toutes ces menaces par l'Encyclique du 19 janvier 1860, où il s'éleva violemment contre cette doctrine. En France, Mgr Dupanloup fit entendre un cri d'indignation dans un écrit intitulé: _Lettre de Mgr l'évêque d'Orléans à un catholique sur la brochure «le Pape et le Congrès»_, tandis que le prince Albert de Broglie faisait entendre le sien dans un article du _Correspondant_ intitulé: _La lettre impériale et la situation_, qui recevait aussitôt un avertissement du Gouvernement.

1860

_Berlin, 1er janvier 1860._--Voici un jour bien sérieux. Il établit une nouvelle coupe dans notre existence; elle l'abrège, elle en marque la décadence, mais aussi, elle nous replace sous les yeux la date des affections qui survivent à tous les autres écroulements.

La réponse de l'Évêque d'Orléans à la fameuse brochure _le Pape et le Congrès_ est courageuse, elle prend l'auteur corps à corps. Mais quel état du monde que celui où une _brochure anonyme_ suffit pour mettre l'Europe entière en émoi! Ici, on est très agité.

_Berlin, 9 janvier 1860._--Le comte Karoly, ministre d'Autriche, ici, dit tout simplement que l'Autriche est anéantie, qu'elle ne peut agir que négativement, mais que, par son abstention, elle montrera sa répulsion des iniquités et du manque de parole. M. de Schleinitz est très occupé et le prince de Hohenzollern vraiment effaré, surtout des ambitions savoyardes et niçoises de l'Empereur Napoléon. Il paraîtrait que les trois puissances du Nord s'entendraient pour ne pas consacrer de nouvelles délimitations territoriales; au moins, voilà le mot d'ordre d'aujourd'hui; je ne réponds pas de demain, car on est fluctuant comme la jeunesse. On est bien mal posé ici vis-à-vis des autres puissances de l'Allemagne, qui se défient toutes de la Prusse. On va avoir les Chambres qui donneront bien de l'embarras; la Chambre des Seigneurs déteste les concessions libérales, dont le Cabinet est prodigue, et la seconde Chambre déteste les lois de finance, très onéreuses, dont la réorganisation de l'armée fait une nécessité. Il est évident qu'on est trop pauvre pour avoir une grande armée, et trop mal limité pour s'en passer.

Quelqu'un qui doit le savoir m'a dit qu'en faisant paraître la brochure l'Empereur Napoléon avait bien joué sa partie, son intérêt étant d'empêcher la réunion d'un Congrès, où les projets émis dans cette brochure n'auraient eu pour défenseurs que l'Angleterre et lui. Sans Congrès, les choses restent comme elles sont, le temps leur donnera la consécration d'un désir reconnu, à moins que de nouvelles révoltes italiennes ne surviennent; alors ce serait une nouvelle guerre.

L'Académie française se prépare, m'écrit-on, à donner un grand exemple de courage en nommant le Père Lacordaire; cette candidature, créée par M. Cousin, n'avait pas eu d'abord grandes chances de succès; elle en a plus depuis la _brochure_.