Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)
Part 21
_Rochecotte, 8 février 1858._--Mon fils, qui a assisté à la séance du Corps législatif, m'écrit qu'elle a été des plus froides; ni cris, ni applaudissements, rien pour l'Impératrice. Il en a été de même à l'arrivée à Paris de la princesse Clotilde; les hommes n'ôtaient pas même leur chapeau.
Le discours d'ouverture de l'Empereur ne paraît pas suffisant pour faire croire à la paix réelle; il ne parvient pas à rétablir la confiance profondément ébranlée. Les journaux du Gouvernement parlent d'un grand enthousiasme que les spectateurs impartiaux nient. En attendant, les banqueroutes vont grand train, et les armements et préparatifs de guerre ne discontinuent pas. On reste très inquiet.
_Rochecotte, 14 février 1859._--Je viens de lire l'ouvrage que Mme la comtesse d'Harcourt a publié sur Mme la Duchesse d'Orléans. Cette lecture m'a plu. C'est un récit ému, naturel, d'une destinée brillamment et tristement dramatique; assez de passion pour aller au delà du vrai, et pourtant, une certaine retenue habile sur les moments délicats. C'est une lecture très agréable où la mémoire de la Princesse est heureusement sauvegardée et honorée, utile à son souvenir, et peut-être même à l'avenir de ses enfants[252].
[252] Ce livre, qui parut au printemps de 1859, chez l'éditeur Michel Lévy à Paris, ne portait pas le nom de son auteur.
_Rochecotte, 28 février 1859._--Je crois de plus en plus à la guerre. L'Empereur Napoléon a dit à M. de Villamarina, le ministre de Sardaigne à Paris, à l'occasion de la mission de lord Cowley à Vienne: «_Rassurez votre maître, cette mission ne saurait aboutir._» C'est bien pour cela qu'il y a consenti. Il paraît certain, en effet, que si l'Angleterre veut la paix, elle n'en prend guère les moyens, car lord Cowley est chargé de propositions qui me paraissent inadmissibles[253]. Et ce pauvre Pape? Je ne m'étonne pas qu'aux Tuileries on se prête à évacuer Rome, car ce sera le signal de troubles dans lesquels on puisera le prétexte qu'on cherche depuis longtemps. A côté de ces sombres prévisions, on s'amuse, à Paris, comme dans les jours de la plus grande quiétude. Il n'est bruit que de bals; cinq bals costumés chez les Ministres, mille invités hier chez Mme Duchâtel.
[253] La guerre était imminente, mais les Puissances médiatrices, comprenant que si elles voulaient en conjurer le fléau, elles devaient s'interposer activement, l'Angleterre donna à lord Cowley (alors ambassadeur de Londres à Paris), la mission de se rendre à Vienne pour sonder les dispositions de l'Autriche et amener la régularisation de ses rapports avec la Sardaigne; mais tout s'évanouit, quand, le 20 mars, éclata, en pleine Europe, une proposition de Congrès, venant de Pétersbourg (et en réalité, répondant à un vœu secret des Tuileries), qui compliquait la situation au lieu de la simplifier, en la faisant entrer dans une voie sans issue. Ce Congrès ne pouvait être et ne fut qu'une chimère.
On me mande qu'on ne parle d'autre chose que de bals chez Mme de Boigne, où le duc de Fezensac a lu, l'autre jour, un fragment de mémoires sur son enfance pendant la Terreur à Méréville[254]. Là, et alors aussi, on s'amusait. La nouvelle du 21 janvier 1793 suspendit, à Méréville, une comédie qu'on s'apprêtait à y jouer. On dit que ces mémoires sont à la fois naturels et piquants.
[254] La révolution de 1848 ayant mis fin à sa carrière politique et militaire, le duc de Fezensac avait employé ses loisirs à écrire les souvenirs des grandes guerres de sa jeunesse dont il fit plus tard la publication.
_Rochecotte, 8 mars 1859._--J'ai lu le fameux article du _Moniteur_, ainsi que la reculade de mauvaise humeur qu'il contient[255]. Je suppose que ce qui y a le plus contribué, c'est l'animosité de l'opinion en France, en Angleterre, et celle qui me paraît presque exaltée en Allemagne. Il a donc reculé (je veux dire l'Empereur Napoléon) et reculé le premier. Cela disposera peut-être l'Autriche à faire quelques petites concessions qui lui concilieront encore plus Londres et Berlin. Il est vrai que, dans cet article grognon du _Moniteur_, on ne pouvait plaider la cause de la paix dans un style plus belliqueux; il y a des gens qui diront que le principal motif de l'article a été la nécessité de rassurer ce pauvre Corps législatif qui montre quelques velléités de sortir de son obéissance muette et passive. Mais l'article sera-t-il suffisant pour rendre la sécurité? Je n'y vois qu'un sursis, c'est beaucoup, mais est-ce assez?
[255] Le _Moniteur_ du 4 mars contenait simplement ces mots: «_Le Constitutionnel_ annonce que l'évacuation des États romains par nos troupes a été ordonnée, et que le corps d'armée français a déjà reçu l'ordre de se diriger sur Civita-Vecchia. Cette nouvelle est au moins prématurée.» Puis le lendemain, le _Moniteur_ publiait une déclaration démentant tour à tour les bruits relatifs à des engagements contractés avec la Sardaigne et assurait qu'il n'y avait que la promesse, faite par la France, de défendre la Sardaigne contre tout acte agressif de l'Autriche, qui n'était nullement de nature à faire redouter la guerre.
On me parle de conversations étranges entre M. de Persigny et l'Empereur, puis entre M. de Persigny et le marquis de Villamarina.
On dit que M. de Persigny, qui prêche la paix, comme Pierre l'Ermite prêchait la Croisade, somme le Piémont de dégager l'Empereur de ses engagements. M. de Morny et M. Baroche garantissent la paix au Corps législatif; cela suffira-t-il pour empêcher qu'il réclame contre le peu de compte qu'on fait de lui, quand on présente à sa commission un budget de paix, au moment où la guerre paraît près d'éclater? De tout ceci, la Bourse se remet à monter et on peut se croire quelques mois de plus de tranquillité.
_Rochecotte, 14 mars 1859._--A l'occasion de la démission du prince Napoléon[256], on disait dans Paris, en y appliquant le titre d'une comédie qui a fait du bruit au Théâtre-Français: _La joie fait peur_. Je crois la guerre inévitable; mais comme on n'est prêt ni ici ni en Piémont, qu'il faut encore trois mois pour achever tous les préparatifs et qu'on veut pouvoir les compléter en paix, on a l'air de se prêter à des négociations sur l'utilité desquelles on s'efforce de rassurer secrètement M. de Cavour. J'ai bien peur qu'en Prusse on ne se fasse de grandes illusions ainsi qu'à Londres et qu'on ne se prépare, dans un certain délai, une grande journée des dupes.
[256] Sur son désir, le prince Napoléon s'était déchargé du ministère de l'Algérie et des Colonies.
_Rochecotte, 31 mars 1859._--Je me souviens d'un mot de Mme de Maintenon: «Il n'y a que la mort qui termine nettement les embarras de la vie.» Quelque embarrassé qu'on soit, la porte qui seule en tire n'est du goût de personne. Il arrive un temps, hélas! où on n'a plus de plaisir à vivre, tout en ayant terreur de mourir. C'est un peu mon cas. Quel être inconséquent et impossible à satisfaire que l'être humain!
Il y a quelques jours que la nouvelle du Congrès tranquillisait tout le monde; depuis, on n'y a plus la même confiance. On croit qu'en le proposant, la Russie tendait un piège, qu'elle coupait l'herbe sous les pieds de l'Angleterre, et en France on se flattait d'un refus de l'Autriche d'y assister. Quand on ne croit plus à la bonne foi de personne, où placer sa confiance?
Les uns me mandent, ce sont ceux qui se cramponnent à la paix, que le prince Napoléon est de mauvaise humeur et Cavour mécontent; ceux qui, surtout, prévoient la guerre, prétendent que le prince Napoléon est rayonnant et Cavour souriant[257].
[257] Au moment où éclatait la proposition de Congrès, la situation commençait à devenir critique; une scène des plus vives avait eu lieu à Paris entre le comte Walewski et le représentant sarde, M. de Villamarina. Le ministre des Affaires étrangères se laissait emporter jusqu'à dire que «_l'Empereur ne ferait pas la guerre pour favoriser les ambitions de la Sardaigne; que tout devait être réglé par un Congrés auquel le Piémont n'avait aucun droit de participer_». Un langage aussi acerbe était tenu à Turin par le ministre de France, le prince de la Tour-d'Auvergne. Le comte de Cavour se hâtait de faire face à l'orage. Il expédiait une lettre du Roi à l'Empereur à laquelle celui-ci répondait simplement: «_Que le comte de Cavour vienne à Paris sans plus de retard._» Cavour était à Paris le 25 mars, où il eut des entrevues successives avec l'Empereur et reçut aux Tuileries un accueil cordial; mais il ne tarda pas à s'apercevoir de tout un travail dans l'entourage de l'Empereur, qui n'avait pas seulement pour objet le maintien de la paix (fût-ce par le sacrifice du Piémont), mais qui tendait à l'écarter lui-même comme le principal obstacle à la paix. M. de Cavour rentrait à Turin le 1er avril, quand, peu de jours après, l'Autriche envoya, le 23 avril, au Roi de Piémont un _ultimatum_ qui n'était autre que la sommation immédiate de son désarmement, et que le moindre sentiment de fierté lui interdisait d'accepter. Les hostilités étant devenues imminentes, l'armée française franchit les Alpes.
Il faudrait un baromètre bien subtil pour marquer exactement la température parisienne, européenne, pour dire vrai; car partout, il y a fluctuation.
A propos de Cavour, on raconte que la veille de son départ, il aurait dit en ricanant à Rothschild: «_Je sais fort bien que si je donnais ma démission, les fonds monteraient de trois pour cent._»--«_Mieux que cela_», lui a répondu le juif, assez brutalement. Israël se met à avoir de l'esprit et presque du courage, quand il s'agit de voir des millions s'engloutir.
La princesse Clotilde a été au concert chez la duchesse de Hamilton. Il ne s'y trouvait que des étrangers ou du monde officiel. Elle n'avait pas _osé_ en inviter d'autres, quoique ses intimités se trouvent concentrées dans le faubourg Saint-Germain. La duchesse d'Albuféra, qui était à ce concert, me mande qu'elle a trouvé la princesse Clotilde mieux qu'elle ne pensait d'extérieur.
_Paris, 8 avril 1859._--On hésite toujours ici à fixer définitivement le lieu où se tiendra le Congrès; mais le veut-on sérieusement? Il y a bien des habiles qui en doutent. On ne voit que pièges et duplicités partout, notamment de la part de la Russie; la méfiance est générale. L'Empereur Napoléon ne s'attendait pas à la dissolution du Parlement anglais; il espérait la venue de lord Palmerston au Ministère; malgré cela, tout ce qui est guerroyant va son train.
Strasbourg est mis sur le pied de guerre, les régiments aguerris de l'Algérie sont remplacés par des régiments nouveaux; les anciens seront employés aux Alpes et sur le Rhin. Les généraux Martimprey, Trochu, Niel, seront à la tête de l'État-Major de l'Empereur qui commandera en chef; il y aura une armée des Alpes et une armée d'observation du Rhin; Pélissier contenant les rouges à Paris. Le prince Napoléon sera emmené de gré ou de force à l'armée. Voilà à quoi on s'apprête. Le Congrès ne semble à bien des gens qu'un leurre pour épuiser l'Autriche dans une vaine attente. On dit que M. de Cavour, en rentrant à Turin, a été un peu surpris de s'y trouver dépassé par les cris des réfugiés, qui y deviennent chers et importuns.
_Paris, 12 avril 1859._--Le rôle que joue la Russie sera dans son plus grand développement à l'arrivée du prince Gortschakoff, qu'on attend ces jours-ci. Le Congrès reste douteux, le lieu où il se tiendrait également incertain; il n'y a de certain que les élégantes toilettes commandées par les femmes des plénipotentiaires qui comptent exercer leurs séductions. On me nomme Mme Walewska et lady Cowley. Cette dernière est revenue fort autrichienne de Vienne, où on l'a habilement cajolée. Depuis hier, on croit à la paix; avant-hier, c'était la guerre; je ne sais encore rien d'aujourd'hui; demain, ce sera autre chose. C'est un va-et-vient auquel on ne comprend plus rien; mais, ce qui est évident, c'est qu'on ne croit plus à personne, ni aux gazettes, ni aux hommes, ni aux choses.
_Paris, 22 avril 1859._--On s'attend à ce que l'_ultimatum_, à bref délai, que l'Autriche, fatiguée et poussée à bout, vient de proposer à Turin, n'y étant pas accepté, sera suivi le lundi de Pâques des premières hostilités. Depuis hier, toutes les troupes d'ici partent par le mont Genèvre ou par Toulon. Paris est consterné; jamais guerre n'a trouvé moins d'entrain dans cette France toujours si gaie au canon. La rente a baissé hier de trois francs, on suppose qu'elle va tomber bien plus bas encore. Si lord Derby avait voulu tenir, il y a deux mois, le langage de son dernier discours[258], si la Prusse s'y était jointe, on aurait alors évité probablement le terrible coup qui nous menace.
[258] Au sujet de la réforme électorale, le Cabinet anglais ayant eu une minorité de trente voix, le Ministère résolut de ne pas donner sa démission, mais de dissoudre le Parlement. Lord Derby en fit communication le 4 avril à la Chambre et fit figurer en première ligne, dans son discours, l'intérêt qui s'attachait au maintien de la paix; en faisant allusion à lord Palmerston et à lord John Russel, il exprimait l'espoir que la résolution du Ministère serait approuvée par l'opinion publique, car la nation ne pourrait voir sans déplaisir le pouvoir passer dans les mains des partis coalisés, qui n'ont de force que pour détruire et non pour gouverner.
_Paris, 28 avril 1859._--L'Autriche a accepté la dernière proposition de l'Angleterre, qui s'offre à être seule médiatrice et à reprendre la négociation, au point où elle en était, avec lord Cowley, lorsque la Russie a substitué tout à coup l'idée d'un Congrès; mais l'Empereur Napoléon a refusé pour ne pas déplaire à la Russie. Il paraît maintenant évident qu'il y avait eu accord secret entre la France et la Russie, dont la rumeur blesse profondément l'Angleterre. Ainsi donc, depuis quarante-huit heures, nouveau changement de décoration, revirement inattendu et confusion complète. Le prince Napoléon ne veut pas partir; il dit qu'on l'envoie dans un _coupe-gorge_ et qu'il n'a pas envie d'y périr avec son beau-père. On dit que le sang savoyard se révolte de cette timidité chez la princesse Clotilde; mais on dit l'Empereur Napoléon si décidé à ne pas laisser l'aimable cousin derrière lui, qu'il pourrait bien retarder son propre départ. Les militaires, voire même les généraux, partent avec peu d'entrain et de tristes pressentiments. Au ministère de la Guerre, tout est en désordre; il y a angoisse et consternation partout, jusqu'au Corps législatif, cette pâle ombre, qui a des velléités d'humeur. Les rapports de la police sur les sociétés secrètes disent qu'elles sont toutes prêtes à éclater au moindre revers. L'effroi du commerce, l'arrêt des entreprises, les sinistres figures qui surgissent dans les faubourgs, oiseaux de mauvais augure, la terreur des financiers, les prévisions des gens sensés, le langage démesuré des hommes de parti, la liberté étrange des paroles, la tristesse du monde officiel, tout cela fait de Paris, en ce moment, avec le mouvement des troupes, les larmes des femmes et des mères, un lieu des plus douloureusement curieux. L'entrain belliqueux, si naturel à ce pays, n'est nulle part. Avec cela, la plupart des maréchaux infirmes, partant, à la vérité, mais pouvant à peine se traîner. Les Russes, avant-hier encore, fort goguenards et insolents, sont beaucoup moins hautains; ce qui tient à l'attitude de l'Angleterre, furieuse du traité tenu longtemps secret et qui éclate.
_Paris, 29 avril 1859._--Les grandes banques cherchaient encore hier, dans les incidents de la journée, une chance de paix; mais les Anglais ne doutaient pas de la guerre; ils croient au traité secret avec la Russie, officieusement, mais non officiellement démenti. Albion fulmine; lord Cowley s'exprime en termes _massifs_; la révolution de Florence et de Parme creuse le fossé[259]; l'Autriche ne peut les tolérer, la France ne peut les abandonner. Quel gâchis! L'Empereur Napoléon a dit avant-hier au vieux prince Adam Czartoryski: «_Ayez patience, aussitôt que j'aurai fini en Italie, je m'occuperai de la Pologne, car ma mission est de rétablir toutes les nationalités._» On pourrait bien demander comme dans la comédie: «Qui trompe-t-on ici?» Mais comment se laisser tromper? Les rouges sont ravis et les plus sinistres figures accompagnent, jusqu'aux barrières, les troupes qui partent sans entrain.
[259] Le 27 avril, le Grand-Duc de Toscane, pressé par une députation d'officiers supérieurs, qui s'étaient présentés pour lui demander d'opter entre l'alliance avec le Piémont ou son abdication, s'était retiré avec sa famille à Bologne. Aussitôt, le Roi de Sardaigne avait été proclamé Dictateur de la Toscane, pendant la durée de la guerre. Ce mouvement s'étendit immédiatement dans les Duchés voisins, notamment dans le duché de Modène. Une proclamation de commissaires extraordinaires, de Massa et de Carrare, plaçait ces villes sous la protection du Roi Victor-Emmanuel. Ce ne fut pourtant qu'au 15 juin que la Duchesse de Parme résolut d'abandonner ses États.
Nouvelle réunion à Bade des deux correspondants.
_Dresde, 15 juin 1859._--Je suis arrivée ici avant-hier au soir. La veille, j'avais été à la messe à Weimar dans le pauvre petit réduit accordé aux catholiques du lieu; puis, j'ai été passer le reste de la journée à Eltersburg, qui est vraiment un charmant séjour[260]. J'ai eu la bonne chance de trouver ici, à l'hôtel de Saxe, le prince Paul Esterhazy, se rendant à Londres; il m'a appris bien des choses, plus curieuses que consolantes. Le comte Clam et le prince Édouard Lichtenstein sont furieux contre Gyulay qui avait, pour ainsi dire, gagné la bataille de Magenta et qui a tout perdu par sa faute, qu'il veut rejeter sur eux[261].
[260] Campagne du Grand-Duc et de la Grande-Duchesse de Weimar.
[261] Le 4 juin 1859, l'Empereur Napoléon s'était avancé sur Magenta, sans se rendre compte des forces qu'il avait devant lui; sa position était devenue fort critique. Le général de Mac-Mahon se porta, par une marche rapide, en avant de Magenta, avec une partie du second corps d'armée, sur les Autrichiens. Il parvint à dégager les grenadiers de la Garde fort compromis, prit et reprit sept fois le village de Magenta, fit cinq mille prisonniers et, vers huit heures du soir, resta maître du champ de bataille.
La comtesse Colloredo est venue s'abriter ici; elle a des nouvelles alarmantes de Rome; les sociétés secrètes y sont puissantes, assez même pour braver le général de Goyon et ses soldats. On s'attend à des scènes de carnage et le Pape y est virtuellement prisonnier. Et les Légations? Les voilà libres des Autrichiens, réclamant les Français et proclamant le Roi de Sardaigne[262]. Ceci me semble plutôt un embarras qu'un avantage pour l'Empereur Napoléon; car que devient sa garantie de neutralité donnée au Pape?
[262] Vers le 10 juin, les Autrichiens abandonnèrent la région du Pô pour se retirer derrière l'Oglio; ils quittèrent de même Ferrare, Ancône et les États romains, qui rejetaient l'autorité du Pape pour s'annexer au royaume de Sardaigne. Dans la nuit du 11 au 12 juin, les Autrichiens évacuaient Bologne, d'où le Cardinal-Légat se retirait, laissant à la Municipalité le soin de gouverner cette ville, qui proclamait immédiatement la dictature du Roi Victor-Emmanuel, auquel Parme et toutes les villes de la Lombardie s'empressaient de faire acte de soumission.
Metternich s'est éteint sans agonie, sans maladie. Paul Esterhazy assistait à cette mort, qui n'a été qu'un épuisement sans souffrances. Il paraît que les quinze jours de réveil et d'action politique, auxquels il a été appelé, ont hâté sa fin, en lui faisant dépenser, en peu de jours, ce qui lui aurait suffi pour vivre encore un ou deux ans[263]. Esprit éclairé, caractère modéré, grande expérience, dignité naturelle, humeur facile, il réunissait bien des avantages rares partout, mais surtout dans son pays et à notre époque si appauvrie.
[263] Le prince de Metternich était mort, le 5 juin 1859, sous le coup des émotions que lui donnèrent les défaites des Autrichiens et la destruction des effets de sa politique en Italie.
_Téplitz, 18 juin 1859._--Il n'y a ici que des malades, des gens tristes, des âmes abattues, des esprits assombris. Cependant, les habitants de céans se remontent à la nouvelle officielle d'un échec essuyé par Garibaldi[264] et puis de l'éloignement de Gyulay, sur l'incapacité duquel on dit des choses incroyables. Il paraît que les généraux Clam et Édouard Lichtenstein avaient voulu provoquer contre lui un conseil de guerre. On se croit sûr du Tyrol allemand et de son ancienne fidélité; on l'est moins du Tyrol italien, et les pièces de vingt francs françaises circulent trop librement en Hongrie pour ne pas causer du souci. La _mobilisation_ prussienne se fait avec tant de gravité lente et de circonspection que le drame lombard sera probablement dénoué avant que la Prusse ne se mette de la partie.
[264] Une escarmouche d'avant-poste, à Bertoletto, où Garibaldi avait fait construire un pont sur la Chiese, avait amené un combat entre quelques compagnies des chasseurs des Alpes et les avant-postes autrichiens qui avaient d'abord battu en retraite. Les légionnaires, emportés par leur ardeur, les ayant poursuivis jusqu'à Castelnedolo, y trouvèrent l'ennemi en masse, qui chercha à les envelopper. S'apercevant du péril, ils durent se retirer devant les Autrichiens qui firent sauter le pont, à peine bâti sur la Chiese en face de Montechiari.
_Téplitz, 29 juin 1859._--Voici le trait principal d'une lettre que j'ai reçue d'Angleterre: «L'esprit d'ici est triste; la cour, la haute société sont d'un côté, le Ministère et le gros du public de l'autre. Point d'homme qui pèse sur ce simulacre de Parlement. Qu'est-ce qu'une majorité de treize voix et un Ministère composé d'ennemis jurés qui se sont fait et qui se font encore mille tours? Les hommes publics de ce temps-ci sont tombés dans le dernier décri; l'Angleterre abdique sans estime ni confiance pour celui[265] sous lequel elle s'incline. Elle abdique par imprévoyance, par pusillanimité, par prédominance des intérêts matériels; dans une telle situation, elle ne pèsera que du mauvais côté!»
[265] Lord Palmerston.
_Téplitz, 2 juillet 1859._--Je ne puis dissimuler que je suis bien mécontente du rôle que joue la Prusse, bien dangereux, d'ailleurs, à tous les points de vue. Je crains qu'il ne soit trop tard pour tout. Si la mobilisation n'est qu'une vaine et illusoire démonstration, elle est trop chère; elle dérange, sans profit, la vie privée de tout le monde et mécontentera l'armée, dont on stimule l'honneur sans jamais le satisfaire. Si on voulait réellement opposer une barrière sérieuse à l'ennemi, il ne fallait pas lui donner le temps de battre les uns sur le Mincio et de s'armer fortement sur le Rhin, où on aura probablement, par cette belle combinaison, des échecs sérieux.
En attendant, la Révolution marche à pas fermes et habiles, et nous en avons les indices certains par les promenades des gens de mauvaise mine qui crient la faim. Il y a eu dans ce genre de mauvaises scènes à Kœnigsberg. Quel avenir! et qu'il eût été facile de l'éviter avec de la bonne foi, de la netteté, de l'à-propos et une intelligence prompte des vrais intérêts de la Prusse. Mais avec l'irrésolution d'un ministre paresseux comme Schleinitz et un ambassadeur chimérique à Paris comme Pourtalès, comment ne pas faire fausse route?
_Téplitz, 7 juillet 1859._--On me mande de Paris que l'Empereur Napoléon voudrait y revenir, et laisser là l'Italie; mais il ne sait à qui confier le commandement de l'armée; le maréchal Canrobert aurait été au-dessous du médiocre à Solferino[266] et les autres savent mener les troupes, mais manquent d'autorité.