Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)
Part 2
_Paris, 23 mai 1851._--Je voudrais pouvoir écrire longuement, mais on sait ce que c'est qu'un vol à travers Paris. J'y suis traquée, abîmée, et cependant je ne le quitterai que le 31, et cela sur le désir de l'évêque d'Orléans[17], que j'ai vu longuement hier. Il veut faire route avec Pauline et moi; il veut me montrer lui-même l'établissement de la Chapelle[18] où sont mes petits-fils; il veut que je dîne à l'Évêché; bref, il veut de si bonne grâce qu'il n'y a pas moyen de s'y refuser sans en avoir une très mauvaise.
[17] Mgr Dupanloup.
[18] Les évêques d'Orléans possèdent, à quelques kilomètres de la ville épiscopale, une jolie maison de campagne au bord de la Loire et près du petit bourg de la Chapelle Saint-Mesmin. Ils y ont établi un petit séminaire. L'abbé Dupanloup, quand il prit possession de l'évêché d'Orléans, s'occupa beaucoup de cet établissement d'éducation, et réussit à y élever les études à un point remarquable.
J'ai fait la connaissance de M. de Falloux, qui a parfaitement répondu à l'idée que je m'en étais faite, et c'est une chose qui, en bien ou en mal, se rencontre fort rarement. J'ai vu bien d'autre monde encore; mais l'intérêt qu'offre la curiosité satisfaite me manque complètement, car je n'ai plus aucune curiosité, du moins celle des personnes, et le temps me manque pour satisfaire celle des choses. J'ai été cependant avec la maréchale d'Albuféra assister à une représentation d'_Adrienne Lecouvreur_ à la Comédie-Française, mais cela m'a fait veiller, car tout se passe bien tardivement ici; on y dîne aussi très tard, et cela ne me va pas du tout.
Je n'ai point encore vu la princesse de Lieven, malgré deux essais réciproques; mais il me faudra aujourd'hui passer sous les fourches caudines.
_Paris, 25 mai 1851._--L'horizon politique s'obscurcit sur nouveaux frais. Les _Burgraves_ croient à des éruptions volcaniques pour le mois de juin. Est-ce du 15 au 20, ou du 20 au 30 que la bombe éclatera? Voilà où on en est.
Une espèce de Jacquerie a commencé en Berry aux environs du château du duc de Mortemart[19]. On y met le Château en état de défense.
[19] A Meillan, dans le Cher.
_Paris, 27 mai 1851._--M. de Falloux viendra assister à Marmoutiers à la première Communion de Marie[20]. Il paraît qu'il m'a prise à gré; c'est on ne saurait plus réciproque. Je lui sais d'ailleurs bien bon gré de m'avoir offert quelqu'un à _estimer au complet_. Lui, l'Évêque et le cher Chatelain sont ici les êtres avec lesquels je me plais, sans oublier cependant le doux et aimable Barante.
[20] Marie de Castellane fit sa première Communion le 22 juin 1851 dans le couvent des Dames du Sacré-Cœur, établi à deux kilomètres de Tours, dans l'ancienne abbaye des Bénédictins, fondée en 371 par saint Martin, évêque de Tours.
_Paris, 31 mai 1851._--Hier, à dîner, chez M. Molé, on parlait de votre livre[21], dont, en tout, on parle beaucoup, pour louer le rôle que vous avez dans cette publication, ainsi que la manière dont vous l'avez saisi et rempli. Celui que vous donnez à M. d'Arenberg et le jour sous lequel vous l'avez placé l'ont fort grandi aux yeux de tous. Quant à Mirabeau, il me semble diminué, amoindri dans l'opinion qu'on avait de ses ressources d'habileté, sans se relever du mépris qu'inspirait son caractère.
[21] Extrait de lettre. La correspondance Mirabeau-La Marcq venait d'être livrée au public par M. de Bacourt.
J'ai dîné avant-hier chez Mme de Lieven. J'ai eu la satisfaction qu'elle m'a trouvée stupide et qu'elle me l'a dit assez clairement pour me faire espérer qu'elle le dirait et répéterait dans ses _lettres vertes_, si fort en circulation dans toute l'Europe[22]. Du reste, tout s'est passé très poliment entre nous. Seulement, elle a voulu me _produire_ à son _Club_ du dimanche[23], à quoi je me suis absolument refusée, mais sous des prétextes plausibles et qui n'avaient rien de désobligeant.
[22] Mme de Lieven, qui souffrait des yeux, avait adopté pour écrire un papier vert qui frappait plus dans un temps où ce genre était à peu près inconnu.
[23] A Paris, la Princesse recevait tous les dimanches soirs.
Je pars ce soir. Je passerai la journée de demain à Orléans, et après-demain j'irai à Valençay.
_Valençay, 3 juin 1851._--Je me sens fort tristement émue ici, par ce qui est resté, par ce qui a été déplacé, par les ressemblances, par les différences...
_Valençay, 5 juin 1851._--Mme de Hatzfeldt est arrivée ici seule[24], son mari ayant été retenu à Paris par l'intempestive éloquence du Président au banquet de Dijon. A cette occasion, on m'écrit de Paris ce qui suit: «L'incartade du Président à Dijon assombrit encore notre horizon. Elle remet tout en question et la discorde éclate plus violente que jamais. La dégradation du gouvernement, obligé de nier et de se rétracter, est à son comble et ne profite cependant à personne. Je ne crois pas la tranquillité matérielle en jeu pour le moment, mais le chaos de 1852, l'œil seul de Dieu peut le percer.»
[24] Mlle Pauline de Castellane, fille du Maréchal, avait épousé le comte de Hatzfeldt, ministre de Prusse à Paris. Devenue veuve, elle épousa en secondes noces, en 1851, le duc de Valençay, fils aîné de l'auteur de la _Chronique_.
_Rochecotte, 14 juin 1851._--Je suis arrivée ici hier dans la soirée, ce qui n'a pas laissé de m'émouvoir. On inflige de grands supplices, soit au cœur, soit à la conscience, par cette vie rétrospective que je mène depuis près d'un mois; je veux espérer qu'elle est salutaire à l'âme.
_Le Mans, 20 juin 1851._--M. de Falloux est arrivé avant-hier à Rochecotte. Il nous a apporté les lettres familières du comte Joseph de Maistre, qui viennent de paraître, et nous en a lu quelques-unes, qui sont dignes de ce grand penseur et de cet écrivain si original.
Les deux premiers volumes de l'_Histoire de la Convention_ par Barante se publient ces jours-ci. Il est heureux que cette terrible époque soit traitée par un _honnête_ homme.
_Paris, 27 juin 1851._--Je pars demain pour Bruxelles; je serai, Dieu aidant, à Bade le 1er juillet.
Il y eut ici une interruption dans la correspondance, qui ne reprit qu'après le séjour de Bade.
_Wurtzburg, 11 août 1851._--Nous sommes arrivées ici sans encombre. Hier au soir, nous nous sommes fait conduire au vieux Château de Heidelberg. Le soleil s'est couché pittoresquement derrière les ruines; l'air, la couleur, le paysage, tout était beau.
Aujourd'hui, j'ai beaucoup lu: j'ai fini les deux volumes de M. de Maistre; je les ai lus crayon en main. Il se trouve dans cette correspondance des lettres de M. de Bonald que je préfère à celles de M. de Maistre; aussi élevées, elles sont plus simples, plus serrées, et plus _françaises_ en fait de style. Cependant, je suis assez sous le charme de M. de Maistre, quand il est sérieux; je ne l'aime guère quand il plaisante, quoique l'esprit ne manque jamais, seulement ses ailes ont quelquefois du plomb dans leurs plumes. M. de Maistre, le fils, a eu une heureuse et _vengeresse_ idée en publiant les lettres de l'abbé de Lamennais et de M. de Lamartine adressées à son père, et qui, par la différence du point de départ, font encore mieux ressortir l'infamie du point d'arrivée.
_Bamberg, 17 août 1851._--Les journaux qui nous ont été prêtés ici à l'auberge disent que décidément le prince de Joinville accepte toutes les candidatures: députation, présidence, tout lui convient; il se prête à tout. Il ne manquait que cet abaissement de plus pour assurer le progrès des rouges, car les légitimistes, auxquels à Claremont on a refusé la fusion, préféreront voter pour les candidats de la Montagne, à voir revenir un Orléans sans un Bourbon, et les bonapartistes en feront autant. Il paraît qu'un manifeste fort travaillé du prince de Joinville va être lancé dans le public. En attendant que je le lise, j'ai lu aujourd'hui le petit volume de la comtesse Hahn, intitulé _De Babylone à Jérusalem_. Il est intéressant, surtout pour qui connaît ses précédents ouvrages, pour qui la connaît elle-même. Il est d'ailleurs intéressant pour la foi; il est écrit avec verve et talent; il répond aux objections courantes des gens du monde ignorants contre le catholicisme; mais je ne suis pas bien sûre que sa conversion, du reste fort sincère, lui ait fait rencontrer en chemin l'_humilité_; je serais un peu tentée d'en douter; il faut bien qu'elle parle d'elle puisqu'il s'agit de son voyage spirituel, mais il y a façon de le faire; puis, tout en abjurant tous ses écrits précédents, tout en répétant qu'elle n'en sait plus une ligne, qu'elle a tout oublié, elle se cite elle-même sans cesse... Ce petit livre peut avoir une utilité réelle pour les autres; c'est donc une œuvre méritoire; mais lui sera-t-il utile à elle? Il me semble que si j'étais son confesseur, je dirais que non; mais, comme je n'ai point ce difficile honneur, je n'ai point à me faire une opinion à cet égard.
_Taunenfeld, près Lœbichau, 20 août 1851._--J'écris d'un pavillon, à une lieue de Lœbichau, que j'ai habité dans mon enfance, qui m'appartenait, dont la situation est fraîche et jolie, et où ma sœur s'est établie pendant qu'elle fait faire des réparations urgentes à Lœbichau. Je vais aller tout à l'heure, dans la partie sombre du parc, où un tertre de gazon sans clôture et une croix de fer indiquent le lieu de repos de notre mère et de notre sœur Pauline[25]. Je n'aime pas cette façon presque païenne, du moins peu catholique, de déposer des restes chéris. Encore est-il trop heureux que la croix s'y trouve! Mais ce bois ouvert, ces allées tournantes, ces massifs de fleurs jardinières, tout cela m'est parfaitement antipathique. J'aime une certaine austérité recueillie (qui n'ait rien de trop lugubre) pour les tombeaux; mais, avant tout, une défense sûre contre toute profanation, une barrière qu'il faille ouvrir, un verrou à tirer, une cloche à sonner. Ce n'est pas le hasard d'une promenade, peut-être joyeuse, qui doit nous conduire auprès de ceux qui nous ont quittés pour nous attendre ailleurs. Il faut savoir qu'on va à eux, il faut le vouloir, et y arriver dans une certaine disposition de l'esprit, du cœur, de l'âme...
[25] La duchesse de Courlande et la princesse de Hohenzollern.
J'ai reçu une lettre de Paris, de ma cousine Mme Alfred de Chabannes, dans laquelle il y a le passage suivant:
«Ici, la situation politique devient _honteuse_ pour ma couleur. La candidature du prince de Joinville a reçu son adhésion, s'appuyant sur les républicains avancés. Je doute qu'on sache le fond de cette intrigue à Claremont; même, j'en suis sûre, le _Journal des Débats_ qui nous était favorable ne suivra pas cette ligne désastreuse. Si, du moins, Mme la Duchesse d'Orléans voulait comprendre tout ce qui se passe, et qu'elle restât en Allemagne au lieu de n'y faire qu'une course. Thiers est au fond de toute cette détestable intrigue; il joue la Princesse et cela depuis longtemps. Il jouera de même le prince de Joinville, pour consolider la République à son profit personnel. Il est bien douloureux de voir ceux qu'on aime lancés à pleines voiles sur une semblable mer, celle des révolutions. J'en suis au désespoir.»
_Sagan, 8 septembre 1851._--J'attends aujourd'hui le Roi pour dîner, et demain dans l'après-midi, il continuera sa route. Heureusement que la pluie diluvienne d'hier a cessé et que, pour l'instant, le soleil luit et le ciel est pur.
_Sagan, 10 septembre 1851._--Le temps n'est pas beau ici; cependant, il n'est pas tombé une goutte de pluie pendant le temps que le Roi a bien voulu y rester. Seulement, s'il faisait clair, il faisait froid. Mais cela n'a pas empêché le Roi de vouloir se promener à pied, en phaéton, de vouloir tout regarder, de s'amuser des progrès qu'il remarque entre chacun de ses voyages. Il était de la meilleure humeur du monde, content de tout, gracieux, en train, drôle; bref, tout à fait entraînant comme il sait l'être; pour moi, plus affectueux que jamais. En m'embrassant à l'adieu, il a passé à mon bras un petit bracelet fort simple et d'autant meilleur goût, sur lequel se trouve gravé: _Donné par l'amitié_. Un petit médaillon s'y trouve accroché, contenant, sous de l'émail bleu, des cheveux de la Reine. Quel dommage que cet aimable homme soit... Roi!
Il avait dans sa suite, très nombreuse, un officier autrichien, le baron de Hammerstein, qui lui avait été assigné pour l'accompagner dans les États autrichiens et auquel il a fait la politesse de l'inviter à le suivre jusqu'à Berlin.
J'ai lieu de croire que le Roi a été content de son passage par l'Autriche, et que la satisfaction a été réciproque à l'entrevue d'Ischl[26].
[26] Le Roi et la Reine de Prusse étaient arrivés à Ischl le 31 août et s'y étaient rencontrés avec l'Empereur d'Autriche. Le prince Schwarzenberg et M. de Manteuffel assistèrent à cette entrevue.
_Sagan, 20 septembre 1851._--Voilà la duchesse de Maillé morte; voilà la vicomtesse de Noailles morte. Ces deux dames n'avaient que quelques années de plus que moi. Toutes deux bien douées, encore à l'âge où l'on peut se croire un certain sursis; l'une portant avec courage de grands désastres, l'autre jouissant d'une très belle existence. Rien n'y fait, rien n'abrite le bonheur, ni l'infortune; si j'avais quelque chose à apprendre sur ce grave chapitre, ces deux événements me frapperaient encore plus, mais, en vérité, _je suis bien habile sur le néant_. Disons-nous, au milieu de tout ce qui périt et de cette banqueroute absolue qui est la vie, que l'affection, celle que nous ressentons nous-mêmes, encore plus que celle que nous pouvons inspirer, est un bien, un trésor, qu'il nous est accordé d'emporter dans le grand _par-delà_. Quoi de plus beau, en effet, que de se sentir encore, au couchant de la vie, la faculté d'aimer, de croire et par conséquent d'espérer.
_Sagan, 1er octobre 1851._--Non, je ne crois pas que l'âme la mieux préparée, la plus détachée des choses d'ici-bas, soit pour cela obligée d'éteindre tous les besoins du cœur. Je crois au contraire que rien n'est plus doux, plus tendre, plus dévoué que l'âme détachée, parce qu'elle ne doit être détachée que de l'égoïsme personnel; par conséquent, elle doit se faire toute à tous, aimer mieux, aimer avec une abnégation plus parfaite.
Sainte Thérèse dit que la grande punition infligée à Lucifer était de ne plus pouvoir aimer. Il y a des dévots secs, arides, impitoyables, orgueilleux; ou bien il y a des ascétiques qui, ermites dans une grotte sauvage, ont rompu tout commerce avec les hommes. Mais ces ermites eux-mêmes se sont mis à aimer les oiseaux, à nourrir les hôtes des bois, à aimer la nature et les créatures ailées ou sauvages, et à les apprivoiser, tant l'homme a besoin d'aimer. Nous ne serons jamais des dévots desséchés, ni des habitants du désert. Nous serons tout simplement des chrétiens dociles, humbles, ne craignant pas la mort, résignés à vivre, aimant ceux qui sont doux et honorables à aimer, et attendant en charité, paix et confiance que Dieu nous appelle et nous juge dans sa miséricorde. C'est là, je crois, le vrai travail chrétien. Le _desséchement_ est un piège du démon; _le détachement de soi et non pas des autres_, c'est là l'œuvre de Dieu.
Voilà mon petit traité. A mon sens, on peut parvenir à résoudre le problème sans arriver à la démence de Pascal. Cruelle solution qu'un Dieu de bonté et d'équité ne saurait préparer à notre faiblesse!
_Sagan, 7 octobre 1851._--Le duc de Noailles finit une lettre, en réponse à mon compliment de condoléance sur la mort de la Vicomtesse, par ces mots: «Tout le monde ici est triste, l'Élysée est triste, les fusionnistes et les légitimistes sont tristes, les orléanistes ne sont pas gais; la confusion est au comble, les divisions sans bornes et la prévision impossible.»
J'ai reçu hier la visite d'une belle dame, ou, du moins, d'une jadis belle dame parisienne, légitimiste de tout temps, enfin, de la marquise de La Roche-Lambert, née de Bruges, tante d'un des élèves de notre collège de Sagan. Elle revenait de Frohsdorf et retournait en France. Elle a voulu voir son neveu en passant et a cru devoir me remercier de l'intérêt que j'ai témoigné à cet enfant. Elle a déjeuné chez moi. Une de ses raisons, m'a-t-elle dit, pour demander à me voir, a été de me rapporter des paroles de Mme la Dauphine. Celle-ci lui ayant demandé quelle route elle prendrait pour retourner en France, Mme de La Roche-Lambert lui a répondu qu'elle passerait par Sagan embrasser son neveu et qu'elle me verrait en passant. Sur cela, Mme la Dauphine aurait répondu: «Ah! Dorothée. J'ai toujours eu du faible pour elle, car je l'ai connue bien jeune à Mittau, avant son mariage. Dites-lui que je me souviens d'elle, avec intérêt.» J'avoue que j'ai été fort touchée, mais fort étonnée de ces paroles, qui, du reste, me sont fort précieuses. M. de Falloux et le duc de Noailles m'avaient, à la vérité, répété que j'étais en fort bonne odeur à Frohsdorf, mais je pensais que c'était tout au plus chez la seconde génération.
_Berlin, 13 octobre 1851._--Je suis arrivée avant-hier soir ici. Hier, j'ai fait ma cour à Mme la Princesse de Prusse. J'ai vu Humboldt, Prokesch et d'autres encore. De nouvelles, je n'en entends pas. Je crois qu'il n'y a rien à savoir pour le moment. On dit M. de Manteuffel s'affermissant dans le pays et auprès du Roi, content des différentes Diètes provinciales; mais à tout prendre, on sommeille. Espérons que ce sommeil est un véritable repos d'où ressortiront le calme et l'équilibre. Cela dépend de la France: je vois tous les regards se porter vers elle avec anxiété.
_Sagan, 20 octobre 1851._--Me voici rentrée depuis hier dans ma cellule. J'ai eu très froid en route, mais le ciel était pur, et le soleil reflétait ces joyeux rayons sur ces teintes chaudes et variées de l'automne, qui me plaisent tout particulièrement. Je vais maintenant me caser ici pour de bon. Je n'ai plus de courses à faire; je ne m'attends plus à des visites dans cette saison avancée; je vais me mettre à lire, à peindre, à broder, à écrire, à gouverner ma maison et mes établissements de charité, à faire planter, bref, à remplir mes journées le moins mal possible, c'est-à-dire le plus utilement pour mon âme et pour le bien-être de mes entours.
_Sagan, 24 octobre 1851._--La mort de Mme la Dauphine[27] est un événement qui ne saurait passer inaperçu. Les grandes infortunes, toujours portées avec la plus noble et la plus simple dignité, lui assignent une place tout à part dans notre déplorable histoire contemporaine. Il ne lui a manqué qu'un peu de charme et de grâce, pour la mettre au-dessus des plus grandes victimes de tous les siècles.
[27] La duchesse d'Angoulême était morte à Frohsdorf le 19 octobre 1851.
_Sagan, 5 novembre 1851._--Le Roi de Hanovre est au plus mal. Cette mort ne sera pas un petit événement à travers les difficultés allemandes, ce fils aveugle et les intrigues anglaises.
_Sagan, 12 novembre 1851._--Il me revient qu'on est très blessé à Frohsdorf: 1º de la brièveté du deuil pris à Claremont pour Mme la Dauphine; 2º de ce qu'on n'ait pas écrit au Comte de Chambord, à l'occasion de la mort de son illustre tante, à lui qui avait écrit lors de la mort de Louis-Philippe; 3º de ce qu'on s'est borné à un message verbal de condoléance, confié au duc de Montmorency, sans même le charger d'aller à Frohsdorf, mais seulement de le transmettre à quelque chef légitimiste présent à Paris. J'avoue que je ne puis blâmer le ressentiment que l'on éprouve de cette façon si peu sympathique, si peu respectueuse envers le malheur des _aînés_.
_Sagan, 14 novembre 1851._--J'ai achevé hier la lecture des _Souvenirs_ du chancelier de Müller, de Weimar. C'est celui dont M. de Talleyrand parle dans son morceau sur l'entrevue d'Erfurt. Dans ces _Souvenirs_, il est sans cesse question de mon oncle, avec une grande vérité de détails et une justice rare qui m'a fait plaisir. Le tout est un petit volume pas du tout difficile à comprendre, simplement écrit, bien pensé, clairement exprimé, et donnant un tableau parfaitement exact de l'Allemagne sous l'Empire. Ce M. de Müller n'a rien de commun avec l'historien Jean de Müller.
_Sagan, 16 novembre 1851._--Le Roi de Hanovre s'éteindra sous peu, s'il ne l'est déjà. On se querellera sur la tutelle. Ce sera un point en litige de plus, du provisoire en herbe, vice inhérent à un siècle tout à la fois paresseux et inquiet[28]. Et la France? si ardente et si molle, si agitée et si insouciante? Contrastes merveilleux et déplorables que ne simplifieront pas messieurs les Burgraves. Ils me font l'effet de momies en service extraordinaire[29].
[28] Il n'y eut ni régence ni tutelle en Hanovre, Georges V succéda à son père malgré sa cécité, le Roi Ernest-Auguste ayant, dès 1843, tranché la question, en établissant que les actes présentés à la signature du futur monarque seraient lus en présence de douze témoins et contresignés par le secrétaire de ce comité.
[29] On appelait du nom de _Burgraves_ quelques politiques rétrogrades, membres de la Commission de l'Assemblée législative chargée de préparer la loi du suffrage restreint, dite loi du 31 mai. La plupart étaient des chefs d'anciens partis monarchiques comme Thiers, Molé, Broglie. Les républicains les regardaient comme des politiques usés et impuissants.
_Sagan, 17 novembre 1851._--Je nie que ce que vous appelez[30] _ma haute raison_ n'ait pas besoin des enseignements de la mort. Qui de nous peut se croire assez détaché pour n'en avoir nul besoin? Pour ma part, j'en suis fort nécessiteuse au contraire, et j'espère que ma pauvre âme en tirera profit. Toutes les lectures, les méditations n'approchent pas, dans l'impression qu'elles produisent, du spectacle réel. Il est bien grave et plein de révélations. D'ailleurs, je ne me fais aucune illusion sur l'état de ma santé, et je la crois assez profondément ébranlée pour, peu à peu, _chausser mes sandales_. C'est un bon emploi de solitude. J'ai trouvé, il y a quelque temps, dans le prophète Osée, un passage que je pourrais à bon droit fixer sur la porte de cette maison-ci: «Je l'ai conduit dans la solitude, et là lui ai parlé au cœur.»
[30] Extrait de lettre.
Je suis enchantée que Mgr Dupanloup veuille vous faire voir ses matériaux sur M. de Talleyrand[31]. Je crois que plus on fouillera, plus on recueillera sur son compte, et plus on découvrira de contrastes. Telle est la condition de presque tous les hommes qui, avec une bonne nature et des facultés distinguées, ont été jetés dans un monde corrompu, _dans une position fausse_, et dans les orages révolutionnaires. L'essentiel est de montrer l'excellent de la nature primitive, et, tout en reconnaissant les graves erreurs, de prouver qu'elles n'ont jamais été jusqu'à la _cruauté_ ni jusqu'à la _bassesse_. Quelque distrait que soit le public par les grands tremblements de terre actuels, il reviendra un temps où la curiosité, l'intérêt se réveilleront pour un passé plein d'enseignements. On y cherchera la vérité. Elle est si souvent dénaturée, si difficile à retrouver que ceux qui travaillent à la dégager de ses nuages seront des bienfaiteurs de l'avenir.
[31] Intéressé par le caractère si complexe de M. de Talleyrand, qu'il avait pu suivre de près, l'abbé Dupanloup, devenu évêque d'Orléans, avait passé de longues années à recueillir une série d'actes publics ou privés, concernant les diverses périodes de la vie du Prince. Cette collection de lettres et de documents forme quatorze volumes: Mgr Dupanloup y a joint un récit des derniers moments du Prince de Talleyrand dont il a été déjà question dans le deuxième volume de la _Chronique_. Tous ces papiers et manuscrits se trouvent à l'heure actuelle dans la possession de M. Bernard de Lacombe, Mgr Dupanloup les ayant légués à son père, M. Hilaire de Lacombe.