Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)
Part 19
[228] Le 21 février, lord Palmerston tomba du pouvoir après l'avoir tenu en main pendant trois années consécutives, et sur la demande de la Reine, ce fut lord Derby qui reconstitua un Cabinet dans lequel on remarquait lord Salisbury, comme Président du Conseil, le général Peel à la Guerre, lord Malmesbury aux Affaires étrangères et M. Disraeli, chancelier de l'Échiquier; mais la politique de lord Salisbury n'ayant point été approuvée par le Parlement, lord Palmerston et lord John Russell reprirent les rênes du gouvernement en juin 1859.
Le procès d'Orsini, la condamnation, les discours, les plaidoiries, de nombreuses arrestations, le _meeting_ à Londres et surtout le discours fort inattendu du général Mac-Mahon au Sénat, qui pourrait bien briser le bâton de maréchal qu'il entrevoyait; voilà ce qui défraie le parlage des salons. L'inquiétude morale se mêle à tout: on entend des bruits sourds, on marche et on sent la terre trembler sous ses pieds. On s'émeut de tout, on ne se rassure sur rien. Le doute, ce grand tourment de l'âme, s'empare des masses comme des individus; ce qui formait le charme de la société, la sûreté confiante, s'envole à tire-d'aile; l'on se heurte, d'autant plus aisément et plus rudement, qu'on est plus près les uns des autres.
_Paris, 3 mars 1858._--La lettre d'Orsini, dont la publication a été permise par celui à qui elle était adressée (ce qui ne laisse pas que d'étonner le Corps diplomatique); ce qui s'est passé au _meeting_ de Londres[229], le discours de Félix Pyat, l'autorisation accordée aux généraux Changarnier et Bedeau de rentrer en France[230] (autorisation destinée à rassurer, dit-on, tout ce qui n'est pas _rouge_, ou à tenir ces messieurs plus sous la main); puis des arrestations nombreuses, ne portant, du reste, que sur des écarlates; voilà, avec les funérailles de M. de Ravignan, ce qui occupe Paris depuis plusieurs jours!
[229] Les habitants de Londres, afin de protester contre le bill relatif aux conspirations pour assassinat, s'étaient portés en foule à Hyde-Park pour y faire une réunion monstre; mais en arrivant, le public trouva une affiche, annonçant que les promoteurs du meeting y avaient renoncé à la suite du vote de la Chambre des Communes qui avait renversé le Ministère.
En même temps, il paraissait à Londres une brochure, _Lettre au Parlement et à la presse_, signée: _Félix Pyat_, _Besson_ et _Talandier_ au nom du _Comité de la commune révolutionnaire_ et en date du 24 février 1858. Cette brochure défendait le droit à l'assassinat et faisait l'apologie de l'attentat dans le langage le plus passionné.
[230] _Le Moniteur_ du 1er mars annonçait que le général Changarnier et le général Bedeau étaient autorisés à rentrer en France.
_Paris, 12 mars 1858._--La brochure parue hier, intitulée: _Napoléon III et l'Angleterre_, qu'on croit être tracée de la main du maître, est l'événement du jour, et les paris sont ouverts pour savoir si elle fera un bon ou un mauvais effet de l'autre côté du détroit[231]. On dit qu'à Vienne, l'autorisation donnée à la publication de la lettre d'Orsini a fait un mauvais effet.
_Paris, 10 avril 1858._--L'infâme article signé Rigault qu'a donné, il y a quelques jours, le voltairien _Journal des Débats_ sur les sermons du carême, est faux dans les faits, lourd dans son ironie de mauvais goût. Il est mal pensé, mal senti, mal dit[232]. Celui d'Albert de Broglie, sur le Père de Ravignan, a ses parties charmantes quoiqu'il témoigne de la gêne que lui cause le souvenir de ce séjour à Rome, pendant lequel il avait été chargé de jouer de mauvais tours aux Pères Jésuites. Ah! si le présent n'était pas encadré entre le passé et l'avenir, comme ce serait plus commode de parler et d'écrire!
[231] Cette brochure était un exposé des questions que les derniers événements avaient fait surgir entre la France et l'Angleterre. L'auteur, qui était, dit-on, M. de la Guéronnière, débutait en rappelant les gages nombreux de sympathie que l'Empereur Napoléon III avait donnés à l'Angleterre pour maintenir les bons rapports entre les deux pays et éviter les conflits; puis il arrive à l'attentat du 14 janvier, aux incidents qu'il a déterminés entre les deux pays et il établit que ces complots sont préparés, organisés, exécutés par les réfugiés de Londres. Au moment où cette brochure paraissait, il y avait quelques difficultés diplomatiques entre la France et l'Angleterre, le ministre des Affaires étrangères de Londres n'ayant pas jugé à propos de répondre à une note adressée par M. Valewski, ministre des Affaires étrangères de France. La chute du Cabinet britannique s'en était suivie, et lord Malmesbury, devenu ministre, ne pouvant s'entendre avec M. de Persigny, ambassadeur de France à Londres, celui-ci dut donner sa démission.
[232] M. Rigault avait fait paraître dans le _Journal des Débats_ du 6 avril un feuilleton critique et moqueur sur ce qu'il appelait la dévotion du temps et l'éloquence religieuse. Il y faisait trois catégories de prédicateurs, et distinguait, par les opinions, le clergé séculier de la rive droite de la Seine de celui de la rive gauche.
_Paris, 14 avril 1858._--Voilà les pouvoirs du Prince de Prusse prolongés[233]; mais cet _indéfini_ est bien fâcheux. Aussi, comme le parti ultra-libéral relève la tête en Prusse! On achèvera, sous ce pauvre Prince (et cela sous forme semi-légale), le peu qui survivait de 1848. Tout va mal en Prusse, comme ici, comme partout. C'est ennuyeux d'assister à la fin du monde; j'en trouve le spectacle fort laid!
[233] Le Président du Conseil en Prusse, le 12 avril 1858, annonçait aux Chambres que le Roi venait de conférer de nouveau les pouvoirs complets, pour trois mois, à son frère le Prince de Prusse.
_Paris, 22 avril 1858._--M. Guizot est venu hier chez moi et m'a forcée à avoir une explication sur certain passage du premier volume de ses _Mémoires_ qu'il vient de publier[234]. Alors je la lui ai accordée, et il a passé condamnation avec une humilité qui ne lui est pas habituelle. Il m'a, _de lui-même_, promis de rayer, dans la seconde édition, certains mots malsonnants; il a convenu des mauvaises interprétations dont plusieurs paroles étaient susceptibles. Enfin, il m'a dit qu'en parlant de l'ambassade de M. de Talleyrand à Londres, il le replacerait dans sa vraie lumière. Il m'a priée d'observer que, de tous les écrivains qui ont parlé de M. de Talleyrand depuis sa mort, il était celui qui l'avait le plus ménagé; mais il a aussi ajouté qu'il regrettait et qu'il me _demandait pardon_ de ne pas m'avoir montré ce passage manuscrit, mais que comme j'avais décliné toute communication avec lui au sujet de M. de Talleyrand, il n'aurait pas cru qu'il serait bien venu à m'en occuper. Bref, il a voulu être singulièrement doux.
[234] C'était à propos de la façon dont M. Guizot avait parlé, dans les chapitres III et IV du premier volume de ses _Mémoires_, de M. de Talleyrand; il s'agissait d'insinuations, malveillantes dans le fond quoique courtoises dans la forme, dont M. Guizot avait fait usage, au sujet du rôle politique de M. de Talleyrand pendant la Révolution, qu'il rapprochait de celui qu'il avait rempli au Congrès de Vienne; comme aussi de celui qu'il avait joué lors de la restauration des Bourbons.
_Paris, 17 mai 1858._--C'est aujourd'hui un anniversaire qui me reporte vivement vers un temps de ma vie dont il ne me reste plus rien que ce qui a survécu dans mon cœur et qui s'éteindra avec cette petite flamme de l'existence qui jette encore une faible lueur sur le court sentier qui me reste à parcourir. Je le vois sans regret s'abréger: «_Je m'ennuie des choses de la terre_», comme dit l'_Imitation_, sans avoir, malheureusement, une ardeur égale des choses du ciel!
J'ai eu une intéressante lettre d'Angleterre. Le maréchal Pélissier s'y ennuie et demande à n'y pas rester longtemps[235]. La situation actuelle de l'Angleterre me paraît assez pauvre, sans grand danger. Le parti Tory est bien déchu. On fait ce que l'on peut pour réconcilier lord Palmerston et lord John Russel, et réorganiser ainsi le parti libéral[236]; mais il est douteux qu'on y parvienne. On dit que Macaulay se meurt et qu'il est devenu méconnaissable.
[235] Le maréchal Pélissier avait remplacé à Londres, comme ambassadeur de France, M. de Persigny.
[236] Après l'attentat d'Orsini, lord Palmerston proposa un bill pour modifier la loi sur les réfugiés. Lord John Russel parla contre cette proposition et froissa le Premier Ministre qui se brouilla avec lui, et le Cabinet tomba sous le blâme d'avoir gardé le silence sur une dépêche de M. Valewski, accusant le Gouvernement britannique de trop de tolérance pour les réfugiés. Quelques mois après, lord Palmerston et lord John Russel se réconcilièrent dans une entrevue chez M. Ellice et formèrent en juin 1859 un nouveau Cabinet.
_Paris, 19 mai 1858._--La nouvelle de la mort de Mme la Duchesse d'Orléans s'est répandue bien rapidement dans Paris[237]. On peut imaginer la diversité des impressions qu'une semblable nouvelle fait éprouver. L'intrigue protestante, très vive et très soutenue par la défunte, est atterrée, bien des ambitions expectantes sont déroutées. Les fusionnistes disent: «_Pourquoi pas une année plus tôt?_» Des catholiques fervents sont en actions de grâces. J'ignore l'impression du monde officiel. On se demande, de partout, sous quel toit, sous quelle direction les orphelins, qui ne sont plus des enfants, vont se trouver, se placer et s'abriter. _Il mondo va da se_[238]. L'hostilité, l'intrigue pâlissent devant le terrible imprévu qui, parti de haut, broie, pulvérise tout ce qui se croit capable de l'éviter ou de le diriger.
[237] La Duchesse d'Orléans, qui habitait alors avec ses enfants à Richmond en Angleterre, était morte le 17 mai, enlevée en très peu de jours par une grippe inflammatoire, et sans qu'on se soit douté autour d'elle du danger qui la menaçait.
[238] De l'italien: le monde marche tout seul.
_Paris, 21 mai 1858._--Mme la Duchesse d'Orléans a laissé un testament; il était déposé ici, chez un notaire, qui est parti hier pour le porter à Claremont. On suppose qu'il est plus politique que privé et qu'il est le commentaire de celui de son mari. Les gens de bon sens s'en alarment. Il y a foule pour aller assister aux obsèques qui auront lieu demain. Dans cette foule, toutes les nuances orléanistes, même celles entachées de républicanisme, s'y trouvent. Il n'y a que les fusionnistes qui s'abstiennent, comme Guizot, Duchâtel, Broglie, le duc de Montmorency. Les orléanistes pointus sont désolés; l'intrigue du prosélytisme protestant fort déconcertée; les catholiques pur sang en actions de grâces.
Le Gouvernement a fait mettre, dans _la Patrie_ d'avant-hier au soir, un article convenable dans la forme, habile à son point de vue dans le fond. Dans le monde officiel, les uns sont satisfaits qu'une personne, qui, dit-on, se trouvait plus ou moins compromise dans la plupart des complots, qui, en tout cas, était le principe vital, agissant, persévérant d'un des prétendants, n'existe plus. Les autres croient, qu'elle de moins, il y a plus de chances pour que la fusion se reprenne, et y voient un danger. Tout ceci le démontre clairement.
M. Thiers est dans les partants, et cela contre le gré de sa femme et de sa belle-mère, quoique Mme la Duchesse d'Orléans écrivît toutes les semaines à Mme Dosne! Il va, dit-on, pour s'emparer du comte de Paris, si toutefois il y parvient. Voici aussi trois cent mille livres de rente, payées jusqu'ici par la France, qui vont faire défaut. On me dit, de bonne source, que la Reine Marie-Amélie, quoique souffrante et alitée, a pris cette mort subite avec un grand calme. Son cœur ni sa conscience n'ont jamais été en sympathie avec cette belle-fille ambitieuse, intrigante et protestante. On ajoute que les beaux-frères seront soulagés, car elle pesait sur eux de sa volonté, de son activité et de sa persévérance obstinée dans de certaines routes. Il n'y a que ses fils qui soient, dit-on, désespérés. Voilà ce que je recueille de divers côtés. Je m'abstiens de toute opinion, de toute prévision. Je suis un simple écho.
_Paris, 25 mai 1858._--La mort de Mme la Duchesse d'Orléans est encore le sujet de toutes les conversations. Que de déceptions dans la vie de cette Princesse, où l'ambition a tenu une si grande place! Quel brusque dénouement à tant de vaines aspirations! Je ne sais rien de plus triste que de mourir ainsi, sans avoir pu se recueillir en face de l'éternité. Je ne cherche pas à démêler quelles seront les conséquences de cette disparition imprévue; elles pourraient être immenses; mais, dans les temps où nous vivons, les événements tournent le plus souvent de manière à confondre toute prévoyance humaine.
La Reine malade, au lit, n'a reçu aucune des personnes qui s'étaient rendues aux obsèques. Le comte de Paris et le duc de Chartres sont pour le moment à Claremont; ils iront ensuite en Allemagne pour voir leur grand'mère de Mecklembourg; puis ils reviendront se fixer en Angleterre, _chez eux_, voulant témoigner de leur indépendance à tous leurs oncles. Il reste à chacun des deux orphelins cent quatre-vingt mille livres de rentes, qui proviennent de l'héritage de Madame Adélaïde, et d'économies faites, depuis longtemps, au profit de celui des deux frères qui n'avait pas la chance du trône.
On m'a raconté que les trois Princes, oncles, tous vêtus de noir et d'une pâleur mate, ressemblaient aux Princes de France du temps de la Ligue; le duc de Nemours surtout était la reproduction de Henri IV. Le testament ne contient que des dispositions pécuniaires; mais il y a un écrit en forme de lettre qui, pour le moment, ne sera pas publié, mais qui ne rendra pas les chances pacifiques. La Reine a été plus saisie qu'affligée. Elle ira à St Léonard's dans peu de jours; on espère que l'air de la mer rendra des forces à cette pauvre Niobé. Sa faiblesse est grande et ne laisse pas que d'inquiéter.
A l'audience que M. le comte de Paris a donnée aux différentes personnes venues de Paris, il a dit: «_J'ai beaucoup perdu; mais l'esprit, les conseils de ma mère_ _me guideront toujours; c'est en ce sens qu'elle n'est pas morte._» M. de Montguyon, présent, a eu l'inconvenance de prendre la parole et de dire comme corollaire: «Messieurs, _est-ce assez clair?_». Sur quoi, le comte de Paris a repris: «_Oui, messieurs, ce que je viens de vous dire, vous pouvez le répéter à tous._» C'est un de ceux présents qui m'a raconté cette scène.
_Paris, 29 mai 1858._--On n'a pas fait part de Claremont à Frohsdorff, tandis que le Comte de Chambord a écrit spontanément à la vénérable tante, ce qui impatiente les orléanistes pointus et les républicains à l'eau de rose, qui se donnent le triste plaisir d'inventer les plus grandes stupidités, des impossibilités évidentes pour irriter et exciter la crédulité merveilleuse des partis.
Hélas! il y a des gens mal intentionnés pour tout inventer, il y a aussi des imbéciles pour tout croire.
On a ouvert le testament de la Duchesse d'Orléans; le grand écrit politique avait été retiré et détruit, parce qu'il devait être refait à Eisenach, dans le courant de l'été, avec l'aide de M. Thiers, qui devait s'y rendre à cet effet.
On me mande d'Angleterre ce qui suit: «Quel singulier choix que le maréchal Pélissier comme ambassadeur! Ses goûts, ses manières dépassent tout ce qu'on peut imaginer; tout ici l'ennuie, ce qui n'est pas étonnant, vu qu'il paraît avoir en haine la vie de la société et la vie politique. La politique, les femmes, la conversation lui sont totalement antipathiques; il lui reste le jeu et la table, mais, des personnes qui lui ont adressé la parole, aucune n'a envie de recommencer. Il n'a pas même voulu se faire présenter aux dames du Corps diplomatique». On a de l'humeur dans Albion, le high-life anglais est peu propre à comprendre un soldat africain; les défauts le choquent, les qualités lui échappent.
Nouvelle réunion à Bade des deux correspondants.
_Sagan, 27 juillet 1858._--On m'écrit de Tegernsee que la santé du Roi de Prusse se fortifie, sans apporter de changement dans l'état de l'intelligence.
Voici ce que je trouve dans une lettre de Londres: «On n'est préoccupé ici que de Cherbourg et de la visite que la Reine Victoria doit y faire[239]. Elle devait d'abord y aller avec six vaisseaux, les gens d'esprit ont dit: «_Non, cinquante ou un seul._» Elle ira avec deux frégates; la mer sera couverte de yachts et de steamers particuliers; les deux Chambres du Parlement sont aussi invitées et auront leur vaisseau. Lord Palmerston voulait y aller; mais, quand il a vu le sentiment public, il y a renoncé.»
[239] La Reine Victoria vint à Cherbourg pour en visiter le port; elle fut reçue le 6 août 1858, avec autant de pompe que d'honneurs, par l'Empereur Napoléon III et l'Impératrice Eugénie. Un mois plus tard, la Reine vint à Potsdam et à Berlin pour y voir sa fille mariée depuis quelques mois au Prince Frédéric-Guillaume de Prusse.
_Berlin, 14 août 1858._--Il n'y a, pour ainsi dire, personne à Berlin; chacun a pris le large ou est à Potsdam pour satisfaire sa badauderie. En général, on n'approuve pas la visite actuelle de la Reine Victoria; on ne la trouve pas suffisamment motivée au point de vue maternel et peu délicate en regard du Roi.
L'arrivée de la Reine à Potsdam a été tardive; les illuminations étaient éteintes; il ne restait que tout juste assez de luminaire pour éclairer l'immuable _paletot du Prince consort_[240] et la tenue, plus que négligée, de la Mission britannique à Berlin, qui a mêlé ses redingotes et ses cravates noires à la tenue de grand gala de la Famille Royale, des autorités supérieures, réunies au débarcadère de Potsdam. Voilà pour le début.
[240] Appelé _paletot classique_ par Humboldt.
Ici, à Berlin, on ne parle que du _shocking_ anglais et de la pose du câble électrique entre l'Angleterre et l'Amérique. Ceci me frappe plus que les cravates noires et les pantalons écrus. Nous avons beau être accoutumés aux miracles électriques, ce nouvel effort reste étourdissant; la terre deviendra trop petite pour la science et la puissance de l'homme.
Sir James Graham voulait aller à Hambourg; sur quoi lord John Russel lui a écrit: «_How can you go to such a national humiliation_[241]?» Il paraît que c'est là, en effet, le sentiment public. Pour la France, la visite de la Reine Victoria à Cherbourg est une démonstration pacifique; pour l'Angleterre, il me semble que c'est un principe d'humeur et d'hostilité qu'on pourra bien ne pas oublier de sitôt.
[241] De l'anglais: «Comment pouvez-vous aller à une telle humiliation nationale?»
Les médecins ont souhaité que le Roi de Prusse allât passer les mois de septembre et d'octobre à Côme; il y avait d'abord consenti; puis il s'y est refusé avec obstination et a résolu de revenir le plus vite possible à Sans-Souci; il voulait même y arriver avant que la visite britannique ne fût achevée, et la Reine a eu beaucoup de peine à l'en empêcher. Il paraît que ce pauvre Roi, et cette malheureuse et royale garde-malade, reviendront à Sans-Souci dans les premiers jours de septembre. Le Roi n'est mieux que physiquement.
_Berlin, 17 août 1858._--La Cour est venue, hier, à Berlin, pour montrer les différents palais à la Reine Victoria; le lunch a eu lieu chez la Princesse Frédéric-Guillaume; personne d'autre n'y était invité que l'_Olympe_, les Radziwill et moi. La Reine a été des plus gracieuses, se souvenant de moi et de Pauline à Kensington-Palace, causante, rieuse, animée, l'air gaie, tout à fait en bonne veine. Sa fille, plus grande que sa mère, a pourtant l'air moins royal; elle plaît à son mari et paraît en train de faire des enfants; elle remplit ainsi les deux grandes conditions; en outre, elle a l'air ouvert et naturel.
_Berlin, 24 août 1858._--Voici une lettre d'Angleterre qui dit ceci: «Nous sommes inquiets ici, même des libéraux quand ils sont modérés, lord Grey, par exemple. On ne sait comment lutter contre le mal qui nous trouble. Les hommes sérieux conviennent eux-mêmes que ce qui leur manque le plus, c'est le courage de dire tout haut ce qu'ils pensent. Ils disent que le premier qui ferait hardiment appel au bon sens national contre l'esprit radical trouverait beaucoup d'appui; mais cet homme ne se trouve pas.»
On me disait hier que le Roi Léopold a eu un gros échec par le rejet de sa loi sur les fortifications d'Anvers; c'était sa propre idée et il y tenait fortement. Il en avait parlé à Londres, dans son dernier voyage, comme de sa meilleure garantie contre les ambitions et les révolutions françaises. On ne sait pas encore comment il a pris ce coup, et s'il fera quelque chose pour revenir sur cette question[242]. Quand il est battu, il devient encore plus silencieux que de coutume.
[242] La majorité de la Chambre, en Belgique, se basant sur l'avis que le projet du Gouvernement n'offrait pas assez de stabilité, en alléguant qu'une place forte intérieure serait plus utile, avait rejeté le projet du Gouvernement de fortifier le port et la ville d'Anvers. Le lendemain de ce vote, le Ministère donnait lecture à la Chambre de deux arrêtés royaux, l'un déclarant que le Gouvernement retirait son projet; l'autre que la session de la Chambre était close.
On m'écrit de Paris de bonne source: «Lord Palmerston se propose, non pas de quitter les affaires, comme le disent niaisement les gazettes, mais de venir très prochainement ici faire une visite à l'Empereur Napoléon. Il se flatte de reprendre bientôt son poste, voudrait se concerter sur sa politique future avec l'Empereur, et se faire absoudre de quelques incartades; il croit qu'un tel certificat lui serait utile pour remonter au pouvoir.
«Dans les dernières conférences de Paris, il s'est établi une singulière entente cordiale entre la France et l'Angleterre; par suite, sans doute, de l'entrevue de Cherbourg[243], M. de Hübner, étonné, a vivement interpellé lord Cowley qui a répondu qu'il se conformait aux instructions de son Gouvernement: «_En ce cas_, a dit M. de Hübner, _il est de mon devoir d'instruire le mien de ce qui se passe_.» Le lendemain, Walewski a dit, à l'ouverture de la séance, que lord Cowley, étant à Chantilly, l'avait prié de le représenter en lui donnant ses pleins pouvoirs. Dans le cours des entretiens que l'Empereur a eus à Plombières avec M. de Cavour[244], l'Empereur a dit, au milieu de beaucoup d'autres choses: «_Dans peu de temps, on sera bien surpris en Europe de mes nouveaux rapports avec le Gouvernement anglais; on verra que l'alliance s'est fortifiée au lieu de s'affaiblir._»
[243] Cette Conférence, où siégeaient les plénipotentiaires de France, d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse, de Russie, de Sardaigne et de Turquie, avait pour but de régler l'organisation des Principautés danubiennes. Le 19 août, la première partie de cette tâche étant accomplie, une convention, arrêtée et signée, devait former un acte additionnel au traité de Paris. La Conférence, ayant rejeté le travail de la Commission relatif à la navigation du Danube, ce point resta encore en suspens.