Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)
Part 18
_Sagan, 22 avril 1857._--La comtesse Colloredo m'écrit de Rome, en date du 14: «Il arrive deux fois par jour des dépêches télégraphiques qui se contredisent sur l'arrivée de la Czarine ici. Il paraît que c'est décidément demain qu'elle apparaîtra. La Grande-Duchesse Olga n'a voulu recevoir jusqu'à présent que les Russes, les Ambassadeurs et les Ambassadrices; le reste du Corps diplomatique et les dames italiennes sont ajournées. Nous avons été reçus en particulier; elle a été fort aimable pour mon mari qu'elle a connu à Saint-Pétersbourg, et très polie pour moi; mais je lui ai trouvé les manières et le langage cassants; il paraît que c'est le ton des Princesses Impériales russes. Son visage, son regard sont très froids; elle me paraît ressembler beaucoup à feu son père; cependant, de temps à autre, il se répand sur ce visage régulier un ravissant, mais triste sourire. La Grande-Duchesse Olga a été chez le Saint-Père; elle lui a baisé, non pas la mule, mais la main. Le jour de Pâques, sous le prétexte de quelques nuages peu effrayants, on a contremandé l'illumination de Saint-Pierre, et, le lendemain, le feu d'artifice du Pincio. Le dessous des cartes, c'est qu'on a voulu garder ces deux admirables coups d'œil pour la Czarine; et cela, à la grande fureur des dévots et des convertis. L'illumination de Saint-Pierre aura donc lieu le _jour de Pâques grecques_, et cela pour une souveraine schismatique! Tout ceci produit des commérages gigantesques. Grégoire XVI, le dernier Pape, n'aurait pas remis l'illumination.»
_Sagan, 5 mai 1857._--On dit qu'il y a eu, à la suite d'un dîner chez la maréchale d'Albuféra, un assaut entre la duchesse de Galliera et M. Thiers qui doit avoir été piquant, la Duchesse soutenant la discussion contre le grand jouteur avec une fermeté remarquable. C'était à propos d'un article de M. de Montalembert qui a valu un avertissement au journal qui l'a publié. Thiers soutenait qu'il n'était pas vrai que tous les hommes politiques en France eussent changé d'opinions, que chacun avait commis des erreurs, à commencer par Napoléon Ier et Louis-Philippe; mais que pour les hommes sérieux, il en connaissait plus d'un qui était resté fidèle à ses doctrines, que souvent, en France, on se distrayait en changeant de goûts et d'occupations, mais non pas d'opinions. Puis, il a ajouté: «Quant à moi, je n'ai plus envie de rien dire au public; aussi je ne me plains nullement de la loi qui régit la presse; après tous ses excès, elle n'a eu que ce qu'elle méritait; personne dans le pays ne s'y intéresse, ne s'en soucie; parfois on regrette la liberté de la tribune pour ce qui regarde les finances, mais à ce point de vue uniquement; et on a maintenant une bien autre liberté que sous le premier Empire.»
Que dire de ce langage de la part de quelqu'un qui prône la fixité des opinions. Ne se donne-t-il pas un démenti à lui-même?
On m'écrit ceci sur l'arrivée du Grand-Duc Constantin à Paris: «Le Grand-Duc Constantin est arrivé hier pour notre gloire plus que pour la sienne. S'il vient pour sonder les secrets de notre civilisation, son séjour sera bien court, et s'il compte enlever notre alliance, je crois qu'il se trompe[218].»
[218] Le Grand-Duc Constantin, frère cadet de l'Empereur de Russie et marin de profession, vint en France accompagné du général de Totleben et d'une suite nombreuse. A la tête d'une escadre russe, il débarqua à Toulon le 20 avril et fut reçu avec un grand éclat dans toutes les villes de France où il s'arrêta. Pendant les dix jours qu'il séjourna à Paris et les quatre qu'il passa avec la Cour à Fontainebleau, on multiplia les fêtes en son honneur. Après avoir séjourné un mois en France, le Grand-Duc s'embarqua à Bordeaux le 21 mai sur un yacht impérial, _la Reine Hortense_, mis à sa disposition; il visita les principaux ports et les établissements maritimes de l'Océan et se rendit à Osborne pour saluer la Reine d'Angleterre. Il retourna ensuite par l'Allemagne en Russie.
Il paraît qu'il y a une lettre singulière de feu la duchesse de Broglie à Schlegel, publiée dans les œuvres complètes de celui-ci. Elle lui écrit au sujet des difficultés de Schlegel sur la religion. Cette lettre est curieuse pour ceux qui ont connu la duchesse de Broglie, à cause des révélations sur elle-même, bien plus que par la force des raisonnement. Elle dit par exemple: «Je sais, et par expérience, que l'âme peut souffrir plus que tous les tourments du corps, si elle se trouve vide, dépouillée, privée des objets qui lui plaisent et ne pouvant rien aimer de ce qui l'entoure.»
Quel aveu! Le plus étrange, c'est que c'est son mari et sa famille qui viennent de faire imprimer séparément cette lettre, et qu'ils la distribuent de tous côtés; tant les caractères imprimés portent à la tête des doctrinaires, qu'ils ne s'embarrassent pas qu'une des leurs dise qu'elle ne pouvait les souffrir. Les drôles de gens! La Duchesse a évidemment souffert du manque d'affection, mais son organisation ne l'a pas entraînée, et l'extrême froideur qui règne dans tout ce qu'elle a écrit prouve que l'abstraction a pu lui suffire. Dieu lui a fait là une grande grâce! L'aridité, ou du moins la sécheresse, vient quelquefois en aide à la vertu.
Un mot encore de Rome. L'Impératrice, et les quatre-vingts chevaux qu'elle a réclamés, ont fait leur entrée à Rome, au milieu d'une foule morne, effrayée de la maigreur de squelette de la Czarine. Cette robuste mourante a été, dès le lendemain, à Saint-Pierre et y a marché d'un pas très ferme; puis de là, elle s'est rendue à la villa Borghèse par un temps désagréablement refroidi à la suite d'un gros orage; cela n'a pas empêché l'Impératrice de descendre de voiture, de s'asseoir dans une allée, de demander le nom des promeneurs et d'en faire appeler (qu'elle ne connaissait pas) pour leur parler. Le lendemain, elle devait aller chez le Saint-Père, le jour après à son église grecque et recevoir tous les Russes. On ne pense pas qu'elle s'amuse à Rome pendant les trois semaines qu'elle compte y rester; elle doit retourner par mer à Gênes, puis par Turin et la Suisse à Wildbad. La société romaine, qui affiche depuis quelque temps une grande insouciance pour tout ce qui est princes et rois, ne fait rien pour la divertir. On ne parle que d'un déjeuner offert à la Czarine par les Doria dans leur belle villa Pamphili.
_Sagan, 8 mai 1857._--On m'écrit encore de Rome que l'Impératrice de Russie, en se rendant chez le Saint-Père, a demandé à celui-ci de lui montrer tout son appartement, y compris la chambre à coucher où jamais femme ne peut entrer. Le Saint-Père y a cependant consenti, et a mené cette importune personne partout. Il me semble qu'il a eu grand tort, et qu'il aurait dû tout simplement lui dire que jamais aucune personne du sexe féminin n'y pénétrait.
Le ciel romain est moins complaisant; car, après un hiver d'une sécheresse remarquable, il ne cesse de pleuvoir à verse depuis que la Czarine est présente.
_Sagan, 12 mai 1857._--A la fête donnée à Villeneuve-l'Étang, près Paris, par l'Empereur Napoléon au Grand-Duc Constantin de Russie, malgré les brodequins en gros-de-naples et les plus magnifiques dentelles, il y a eu des parties de barre jusqu'à huit heures du soir, des courses sur les collines où on simulait l'assaut d'un château fort; puis des promenades sur l'eau, l'Impératrice ramant et conduisant une petite barque! l'Empereur courant de vrais dangers sur une planche qu'on appelle patin, sur laquelle il faut une adresse infinie pour se tenir en équilibre, et qu'il conduit avec une dextérité remarquable. _N'est-ce pas comme un apologue!_ La Grande-Duchesse Stéphanie était au milieu de toute cette joie, malgré son âge et un changement qui a frappé tout le monde. Elle est revenue à huit heures du soir à Paris en calèche découverte.
Lord Cowley a engagé le Grand-Duc Constantin à aller en Angleterre; il se bornera à une course à l'île de Wight.
_Sagan, 24 juin 1857._--Quelqu'un, de l'entourage de la Reine de Prusse, me mande de Téplitz que le Roi comptait aller, de Marienbad, faire une courte visite à Vienne, avant de venir prendre la Reine, à Marienbad, pour se rendre avec elle à Sans-Souci, où on attend la Czarine veuve, le 18 juillet[219].
[219] Cette course à Vienne, sans motif politique, eut lieu le 8 juillet. Le Roi était accompagné de sa sœur, la Grande-Duchesse de Mecklembourg-Schwerin. Ce fut au retour, à Marienbad, qu'il eut une petite attaque d'apoplexie que l'on crut pouvoir dissimuler, mais qui fut le commencement de sa maladie, un ramollissement du cerveau qui conduisit le Roi au tombeau quelques années plus tard.
_Sagan, 31 juillet 1857._--J'entends dire de tristes choses sur la santé du roi de Prusse. L'état moral se ressent de la dernière secousse, par une extrême agitation. Il dit lui-même: «_Je suis à bout._» On lui épargne les affaires; mais cela ne saurait durer ainsi, car il y a des choses qu'il est urgent de décider; bref, c'est un état de santé qui se remettra sans doute, mais le coup de tocsin a sonné.
_Günthersdorf, 17 août 1857._--On m'écrit que le jour où le feld-maréchal Radetzky a quitté Vérone pour se rendre à Milan, où il va finir les quelques jours qu'il lui reste à passer sur cette terre, il a été entouré d'ovations par les indigènes; on avait tapissé les rues, toute la population de Vérone était au débarcadère; il y a eu des _vivats_, sans fin. C'est le seul Autrichien qui trouve franchement grâce auprès des Italiens. Je suis bien aise qu'il ait eu ces acclamations pour dernière joie humaine. Son successeur, l'Archiduc Maximilien, et sa jeune épouse doivent être arrivés hier à Venise; s'ils y sont bien reçus, ils y resteront plusieurs semaines; sinon, ils iront sans délai à Milan.
On mande de Toscane que l'arrivée du Pape y a causé de grandes discussions à cause du cérémonial. Le Nonce voulait que le Grand-Duc précédât à cheval la voiture du Saint-Père à son entrée à Florence, comme l'a fait le Duc de Modène. Après force parlementage, il a été décrété que le Grand-Duc héréditaire et son frère iraient au-devant du Pape, jusqu'à la frontière, et toute la famille Grand-Ducale à la station _delle tre Maschere_, à trois heures de Florence, auberge dont Boccace fait mention dans son _Décaméron_[220].
[220] Pie IX, ayant résolu de se rendre à Lorette pour y accomplir un pieux pèlerinage, entreprit un voyage qui, pendant quatre mois, le tint éloigné de Rome. Parti le 4 mai 1857, il ne rentra dans sa capitale que le 5 septembre suivant. Après avoir été prier dans la _Casa Sancta_, s'être rendu à Sinigaglia, sa ville natale, et dans plusieurs autres villes d'Italie, le Saint-Père fit encore visite au Duc de Modène et au Grand-Duc de Toscane.
Le général de Goyon prépare un grand bal superbe à Rome pour la Saint-Napoléon; mais, hors deux vieilles centenaires et trois jeunes femmes en couches, il n'y a pas une seule femme mobile de la société à Rome. Qui est-ce qui dansera[221]?
[221] Le général de Goyon avait reçu, en 1856, le commandement du corps d'occupation que la France entretenait auprès du Pape depuis 1850. Le général était fort bien vu par Pie IX; mais de fréquents démêlés avec le proministre des armes pontificales, Mgr de Mérode, rendirent petit à petit sa position difficile. Il fut obligé de revenir en France en 1862.
_Günthersdorf, 26 août 1857._--Le Saint-Père a été reçu par la cour de Toscane avec la plus antique magnificence. La population a été convenable à l'entrée et profondément émue et touchée, à la bénédiction donnée sur le balcon du palais Pitti. Tout le monde ou presque tout le monde des quarante mille personnes présentes s'est mis à genoux. On dit que c'est admirable.
_Sagan, 23 septembre 1857._--Je me suis rendue hier à Sorau pour me trouver à la descente du wagon royal, afin de donner une preuve de respectueux attachement au Roi qui se rendait à Muskau. La Reine m'a semblé fatiguée; ses yeux ne quittaient guère le Roi que j'ai trouvé fort affaissé, rouge, pesant dans sa marche; en cherchant à m'expliquer son itinéraire, il embrouillait les dates que la Reine redressait. J'ai reçu de cet abattement inaccoutumé une impression très pénible. Les entours répétaient avec affectation que le Roi se portait à merveille. Je voudrais le pouvoir penser.
_Sagan, 12 octobre 1857._--On peut imaginer quelle est la confusion des esprits, l'agitation des uns, l'embarras des autres depuis cette nouvelle attaque survenue au Roi de Prusse. Je verrai tout cela de plus près demain à Berlin. D'après ce que j'entends, le mieux se soutient et je crois à un nouveau _sursis_; mais à quelles conditions? Permettra-t-on au Roi de s'occuper du gouvernement? ou bien songera-t-on à une abdication ou à un état intermédiaire, et aux mains de qui? avec quelle latitude? avec quelles entraves? L'air me semble bien chargé d'électricité[222].
[222] Une nouvelle attaque d'apoplexie, beaucoup plus grave que celle de Marienbad, frappa Frédéric-Guillaume IV le 6 octobre 1857, ce qui le força (par un décret du 23 octobre 1857) à remettre provisoirement à son frère, le Prince de Prusse, les rênes du gouvernement pour trois mois. Dans son manifeste, le Prince promit de gouverner conformément à la Constitution et aux lois, et confirma les Ministres de son frère dans leurs fonctions. Le Cabinet se composait de MM. de Manteuffel, de Heydt, Simon de Raümer, de Westphalen, de Massow, de Bodelschwing et du comte de Waldersee.
Le Prince Frédéric-Guillaume[223] est venu déjeuner ici; il a reçu de graves nouvelles; il a causé sérieusement avec moi; toujours plein de bons et honorables sentiments; mais il ne saurait bien naviguer que sur une mer pacifique.
[223] Fils unique du Prince de Prusse, monta sur le trône en 1888 sous le nom d'Empereur Frédéric III; son règne n'eut qu'une durée de quatre-vingt-dix-neuf jours.
_Berlin, 16 octobre 1857._--Le Roi n'est plus en danger de mort pour le moment. La Reine est très contente de l'extrême délicatesse du Prince de Prusse à son égard. Elle-même est _digne_ au possible. Je pars le cœur oppressé et l'esprit bien inquiet pour Nice.
_Nice, 13 novembre 1857._--Il y a quinze jours que je suis arrivée. J'ai repris mes leçons d'italien dans la prévision d'une semaine sainte passée à Rome, projet bien vague encore, soumis à tout ce que l'imprévu peut apporter d'obstacle. Je me complais dans cette chance, et je la repousse d'autant moins que je me sens un vrai besoin de reporter mes yeux et mes pensées sur un horizon plus large que celui dans lequel mes derniers mois ont été renfermés.
_Nice, 16 novembre 1867._--Dans les lettres que je reçois de Sans-Souci, il n'est question que des rapides progrès du Roi vers le bien moral et physique, ainsi que des précautions extrêmes dont il est entouré. Jusqu'à quand ces précautions s'étendront-elles? Quelle en sera la durée? De tout ce que la Providence pouvait préparer de plus difficile pour le Prince de Prusse, de moins heureux, de moins satisfaisant pour le pays, pour son bien-être intérieur, pour le repos des esprits et pour le rôle à jouer à l'extérieur, c'est ce qui, d'en haut, a été décrété à la Prusse!
Le _dubitatif_, qui s'étend nécessairement sur toute chose, est une situation malsaine et malséante pour chacun.
_Nice, 7 décembre 1857._--J'ai eu hier des lettres de Charlottenbourg. Le Roi va très bien de santé et irait bien au moral sans une certaine incertitude de mémoire dont il s'aperçoit, ce qui le peine et l'impatiente; il fait de grandes promenades à pied et en voiture. Il mange avec la Reine et sa sœur de Mecklembourg-Schwerin, qui est revenue s'établir pour l'hiver à Charlottenbourg. Il voit quelquefois, pour un quart d'heure, quelque habitué; mais, à tout prendre, il est assez _muré_ encore. Les médecins redoutent toute excitation. Le Prince de Prusse se remet de sa grippe dont plus de quatre-vingt mille personnes ont été atteintes à Berlin.
_Nice, 31 décembre 1857._--Je termine cette année en meilleure santé que je ne l'ai traversée. Cependant les nouvelles, moins satisfaisantes, de ma fille gâtent le sommeil qui m'était revenu; les nerfs qui se calmaient et la tête qui s'était dégagée, tout cela reprend et je suis moins bien, en raison des moins bonnes lettres que ces derniers jours m'ont apportées...
On m'écrit de Berlin: «Le Roi ne pourra pas de longtemps reprendre le gouvernement; cependant, il y a espoir qu'il finira par se remettre; mais, pour le moment, sa tête est bien faible encore. Il a lui-même la conviction que son état lui interdira, pour un temps indéfini, tout travail sérieux. Il se trouve très bien remplacé par son frère, dont on est généralement fort content. Cet intérim prolongé a des _inconvénients_ bien graves pour la marche des affaires.»
1858
_Nice, 2 janvier 1858._--J'étais préoccupée de l'état de Pauline quand, hier, une dépêche télégraphique arrivée le soir m'a fait voir que l'état était grave. Je pars donc ce matin; j'irai le plus vite possible.
_Paris, 4 janvier 1858._--Je me suis embarquée avant-hier à Nice sur un assez mauvais bateau, mais il me faisait gagner douze heures; j'ai fait le trajet en trente-six heures et je ne regrette pas cette hâte; car, si j'ai un regret, c'est de ne pas être venue plus tôt, et d'avoir écouté les dires des médecins et les conseils de mes correspondants, au lieu de suivre mes instincts. Je trouve Pauline _très mal_; les médecins disent que le cas n'est pas désespéré; mais il me paraît, à moi, qu'il est bien près de l'être et que, peut-être, dans quelques jours, cette âme séraphique aura pris son vol vers la céleste patrie. Elle a toute sa tête et paraît fort aise de me voir[224].
[224] Après le mariage de sa fille et son retour d'Allemagne, la marquise de Castellane tomba gravement malade à Paris d'une inflammation intestinale et ne se remit que lentement de cette atteinte sérieuse.
_Paris, 9 janvier 1858._--Je viens de passer de bien mauvais jours. Mes anxiétés pour Pauline sont aggravées par neuf à douze degrés de froid! Mais il faut louer Dieu de tout et le remercier à genoux du mieux _notable_ qui, depuis vingt-quatre heures, s'est manifesté dans l'état de Pauline, lorsqu'il s'agissait de rien moins que de l'extrême-onction qu'elle demandait.
_Paris, 16 janvier 1858._--L'attentat d'avant-hier a ému tout Paris et aura un retentissement en Europe[225]. Elle est bien malade partout, cette pauvre Europe. Je vis si uniquement à l'hôtel d'Albuféra, qu'en dehors de là, tout est ignorance pour moi[226].
[225] Orsini avait médité d'assassiner Napoléon III, qu'il regardait comme la cause des malheurs de sa patrie; il s'était associé à trois réfugiés italiens, Pieri, Rudio et Gomes. Trois bombes fulminantes éclatèrent coup sur coup, au moment où l'Empereur et l'Impératrice se rendaient en voiture le 14 janvier à l'Opéra; ni l'un ni l'autre ne furent atteints, mais il y eut cent cinquante-six personnes blessées, plus ou moins mortellement. Rudio et Gomes furent condamnés aux travaux forcés, les deux autres à la peine de mort. Orsini avoua tout, et en posant sa tête sur la fatale machine, il poussa le cri de: «_Vive l'Italie! Vive la France!_» De sa prison de Mazas, il avait adressé à Napoléon III une lettre qui fit beaucoup de bruit et dont voici les principaux passages: «_Les dépositions que j'ai faites contre moi-même dans le procès politique, intenté à l'occasion de l'attentat du 14 janvier, sont suffisantes pour m'envoyer à la mort; près de la fin de ma carrière, je viens, néanmoins, tenter un dernier effort pour venir en aide à l'Italie, dont l'indépendance m'a fait, jusqu'à ce jour, tenter tous les périls, aller au-devant de tous les sacrifices. Elle fait l'objet de toutes mes affections, et c'est cette pensée que je veux déposer dans ces paroles que j'adresse à Votre Majesté. Pour maintenir l'équilibre actuel de l'Europe, il faut rendre l'Italie indépendante ou desserrer les chaînes dans lesquelles l'Autriche la tient en esclavage. Demandé-je pour sa délivrance que le sang des Français soit répandu pour les Italiens? NON, je ne vais pas jusque-là. L'Italie demande que la France n'intervienne pas contre elle; elle demande que la France ne permette pas à l'Allemagne d'appuyer l'Autriche dans les luttes qui vont peut-être s'engager. Or, c'est précisément ce que Votre Majesté peut faire si elle le veut. De votre volonté dépendent, ou le bien-être ou les malheurs de ma patrie, la vie ou la mort d'une nation à qui l'Europe est en grande partie redevable de sa civilisation. Telle est la prière que, de mon cachot, j'ose adresser à Votre Majesté, ne désespérant pas que ma faible voix soit entendue. J'adjure Votre Majesté de rendre à ma patrie l'indépendance que ses enfants ont perdue en 1849 par la faute même des Français._»
[226] La marquise de Castellane était tombée malade chez la duchesse d'Albuféra, où elle resta des mois.
_Paris, 25 janvier 1858._--On dit, répète, raconte et croit tout dans la seule maison où je suis en communication avec le monde extérieur; mais on y dit tant de choses contradictoires que le vrai est difficile à en extraire; cependant, avec ce que mes fils me rapportent de leurs clubs, et ce que le duc de Noailles me dit dans les visites qu'il me fait une demi-heure avant mon dîner, j'apprends quelques bruits. Je n'en suis pas plus habile. Chacun voit par sa propre lunette, dont les verres me paraissent assez obscurs; la passion, la rancune, la poltronnerie, la bassesse ou un stupide dédain, ou bien encore l'âcreté des ambitions déçues: tout cela fait un vilain ou du moins un stupide ensemble, dans lequel la raison, la modération, le vrai ne trouvent guère leur place. Il en résulte pour moi un tableau sombre et alarmant, quoique les dernières _découvertes_ aient le mérite de mettre beaucoup de choses à nu, et de valoir peut-être à l'Europe un _sursis_ dans le crime.
_Paris, 29 janvier 1858._--Je ne dirai rien du Paris social, puisque je n'y participe pas, rien du Paris politique, puisque j'en suis plus loin encore; reste le Paris académique, qui pourrait bien être assez épineux et délicat à toucher; car tous les sujets vont devenir de plus en plus scabreux.
M. de Hatzfeldt est revenu hier de Berlin; il va avoir trois Princes prussiens à recevoir; c'est beaucoup à la fois[227]. Il paraît que la grande affection de la Famille Royale d'Angleterre pour l'Empereur et l'Impératrice des Français a fait beaucoup d'impression sur les Princes prussiens, et qu'ils arrivent déjà fort modifiés de ce qu'ils étaient en quittant leurs propres foyers.
[227] Le 1er février 1858, l'Empereur Napoléon et l'Impératrice recevaient à Paris: le Prince Albert de Prusse, le plus jeune frère du Roi, le Prince Frédéric-Charles de Prusse, neveu du Roi, et le Prince Adalbert de Prusse, cousin du Roi.
_Paris, 27 février 1858._--Les Anglais qui sont ici s'accordent à dire que le Cabinet Derby traversera la session, mais n'ira pas au delà. Lady Westmorland me mande qu'elle trouve lord Palmerston très baissé, très brisé et que sa chute était moins étonnante que ne l'avait été la durée de ses victoires parlementaires[228]. La mort du Père de Ravignan est généralement reconnue, par le bon public, comme une perte sensible; Pauline en est attristée profondément. Le bon Père lui avait fait dire par leur médecin commun de bien touchantes paroles.