Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)

Part 17

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Le jeune lord Shrewsbury, récemment mort, a laissé, dans l'intérêt catholique, la plus grande partie de sa fortune au second fils du Duc de Norfolk actuel. The Earl Talbot, héritier du titre de Shrewsbury, soutenu par tout le parti protestant, conteste ce testament: de là, procès qui sera jugé au prochain Parlement[205].

[205] Lord Shrewsbury avait légué sa fortune au second fils du duc de Norfolk, mais le comte Henry-Jean Chetwynd Talbot avait hérité des titres et armes de lord Shrewsbury. Le duc de Norfolk lui en ayant contesté le droit, la Chambre des lords fut saisie du procès le 30 juillet 1858; sur un rapport du lord Chancelier, les pairs d'Angleterre rendirent un jugement favorable au comte Henry-Jean Chetwynd Talbot.

Il y a eu dernièrement à Paris une soirée chez lady Holland, toute de pièces de rapport. La maréchale Serrano y brillait de tout l'éclat d'une charmante beauté, Mme Barrington de l'éclat de sa touchante pâleur; Villemain y dissimulait sa laideur sous la vivacité de ses propos malins; Guizot y haussait la tête plus que jamais; Thiers roulait son pétulant embonpoint; Mme de Lottum, belle encore comme un beau soir, y parlait de son départ pour Berlin; Mme Delmar, qui vend son bel hôtel, s'informait si on pouvait décemment habiter rue de l'Université; la duchesse d'Istrie, dans ses habits de deuil, semblait dire: _Je suis veuve_. Lord Holland souriait à la beauté des femmes et lady Holland circulait dans sa bonbonnière avec bonne grâce et belle humeur, au milieu de cinquante crinolines. Voilà un petit tableau de genre que je mets sur le chevalet.

1857

_Berlin, 9 janvier 1857._--L'assassinat de l'archevêque de Paris[206] m'a fort émue par le fait en lui-même, comme par tout ce qui réveille en moi le souvenir de son avant-dernier prédécesseur, qui n'a pas été tué d'un seul coup, mais qui a succombé à une série de persécutions d'autant plus pénibles pour lui qu'il sentait l'Église attaquée dans sa personne.

[206] Le 4 janvier 1857, l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, avait été frappé d'un coup de poignard dans l'église de Saint-Étienne-du-Mont, où il officiait, par un prêtre du diocèse de Meaux, nommé Verger, récemment interdit et que Mgr Sibour avait refusé de recevoir dans son clergé. Jugé et condamné à mort, Verger fut exécuté le 30 janvier suivant.

Je lis maintenant, après avoir achevé les lettres édifiantes, et toutes admirables, de Mme de Maintenon, les Mémoires de l'abbé Ledieu sur Bossuet. Décidément, je ne me sens à l'aise que dans la compagnie du grand siècle[207].

[207] L'abbé Ledieu avait été, en 1684, attaché à la personne de Bossuet en qualité de secrétaire. Quatre ans avant la mort de l'évêque de Meaux, il se mit à écrire un journal, aussi curieux qu'instructif, notant jour par jour, heure par heure, les faits et gestes de son illustre maître. Ces Mémoires, qui renferment des trésors de détails des plus intéressants, ne furent publiés qu'en 1856 par l'abbé Guette, d'après le manuscrit autographe.

_Berlin, 15 janvier 1857._--On savait que M. de Morny courtisait une jeune Américaine qu'il devait épouser; elle devait venir ici à sa rencontre, et il la plante là pour épouser une Russe[208]. Mme Le Hon n'est pas moins consternée que l'Américaine; une lettre formelle (qu'elle montre) lui a signifié son arrêt. Cette lettre dit qu'en se mariant il cédait au désir de l'Empereur et de la France! Puis il finit: «Ne me répondez pas de lettre; seulement, par le télégraphe, le seul mot: _J'approuve._» Les quolibets, épigrammes, bons mots pleuvent à Paris sur les différents acteurs de cette étrange et vulgaire comédie.

[208] En revenant du couronnement de Moscou, M. de Morny épousa à Saint-Pétersbourg une princesse Troubetskoï, demoiselle d'honneur de l'Impératrice, qui devint en secondes noces duchesse de Sesto.

_Berlin, 20 janvier 1857._--Louis-Napoléon est fort à la mode ici en ce moment. On reconnaît bien ce qu'il y a d'humiliant à être son protégé, mais on est bien aise de l'efficacité de cette protection; on s'en targue à l'égard de l'Autriche, qu'on déteste, et de l'Angleterre, dont on est mécontent. Quant aux aboyeurs imbéciles, ils vous disent tout simplement qu'il a suffi de mobiliser l'armée pour faire céder les Suisses. Mais maintenant que les Neuchâtelois sont mis en liberté, fera-t-on de nouvelles conditions[209]? Ira-t-on, en ce sens, au delà de ce qu'on a fait savoir _verbalement_ au grand protecteur. Il y a des personnes qui le craignent, car un certain parti y pousse à force. D'un autre côté, Hatzfeldt mande de Paris que si on ne tient pas implicitement ce qu'il a eu la simplicité de rapporter, sans avoir rien d'écrit, le protecteur pourrait bien s'en irriter grandement. Hübner et Cowley, dit-on, _guettent ce joint_. Ainsi, on ne peut pas dire qu'on soit hors de la crise; seulement, elle est dans une nouvelle phase moins guerrière, mais non moins déplaisante.

[209] A la suite d'une insurrection qui avait éclaté dans le canton le 29 février 1848, Neuchâtel s'était rendu indépendant de la Prusse en proclamant une constitution démocratique. Le Roi de Prusse protesta et, au mois de septembre 1856, le parti royaliste, ayant à sa tête le comte de Pourtalès, tenta un coup de main pour rétablir la suzeraineté prussienne. Cette tentative fut réprimée par les troupes du Conseil fédéral, qui firent plusieurs prisonniers, et il fallut l'intervention de la France pour obtenir leur élargissement _sans_ caution, après avoir fait prendre au Roi de Prusse l'engagement de renoncer à son droit de suzeraineté. Le traité du 26 février 1858 affirma définitivement l'indépendance de Neuchâtel.

_Berlin, 30 janvier 1857._--La voilà donc morte cette femme dont le salon sera regretté. Ici, on est curieux des détails de sa fin, mais on n'est que _curieux_. Mme de Hatzfeldt, dont le mari est malade, a mandé télégraphiquement, au ministre Manteuffel, la mort de Mme de Lieven, et celui-ci l'a annoncé au Roi et à la Famille Royale; cela a paru _un peu ridicule_. Malgré les dix ans que Mme de Lieven avait de plus que moi, je la regardais comme une contemporaine; je l'ai tant pratiquée, son souvenir se mêlait à des années qui ont été si riches et si remplies pour moi que j'ai été émue de sa fin. Ce grand gouffre du passé se remplit si vite qu'il n'y a presque plus place que pour moi; et même, je ne tarderai guère à la prendre.

_Berlin, 1er février 1857._--On me mande de Paris que Mme de Lieven a eu peu d'agonie, qu'elle a reçu la communion l'avant-veille de sa mort, qu'elle connaissait et envisageait son état avec calme. On assure qu'elle a écrit, la veille de sa mort, une lettre à M. Guizot pour lui être remise après sa fin. M. Guizot l'avait quittée, ainsi que Paul de Lieven, à dix heures du soir, pour revenir le lendemain matin; mais elle a expiré à minuit et demi. Elle a laissé un testament par lequel elle demande à être enterrée en Russie. Dès le lendemain de sa mort, M. Guizot était à une séance à l'Académie, y lisant un morceau sur M. Biot.

_Berlin, 8 février 1857._--J'ai vu ici les Meyendorff accablés par la mort de leur fils. Ils racontent que Mme de Lieven, après avoir imploré les médecins de la tirer d'affaire, est devenue toute calme, résignée, simple et courageuse, lorsqu'elle a vu que les secours humains étaient inutiles. Elle a nommé le duc de Noailles et le duc de Montebello exécuteurs testamentaires. Le premier m'a écrit qu'elle ne laissait pas précisément des mémoires, mais beaucoup de morceaux détachés et force correspondances. Elle a laissé huit mille livres de rente viagère à M. Guizot, cent mille francs comptant à son neveu Benkendorff, vingt-cinq mille francs à chacune des petites Ellice, un bijou et de l'argent à sa demoiselle de compagnie. M. Guizot écrit des lettres sur du papier à larges bords noirs, _papier de veuf_. Il y a des personnes qui croient au mariage. Il a paru très affecté auprès du lit mortuaire, ce qui ne l'a pas empêché d'aller le lendemain à une séance préparatoire de l'Académie; c'est lui qui a écrit dans les _Débats_ l'article nécrologique.

Les journaux anglais placés sous l'inspiration de lord Palmerston disent du mal de Mme de Lieven, ceux de l'influence opposée en disent du bien; les uns trop de bien, les autres trop de mal: cela se passe toujours ainsi.

_Berlin, 21 février 1857._--J'ai reçu le sixième volume du duc de Raguse; je le lis et je trouve, à part la partie militaire que je ne sais pas apprécier, ces mémoires curieux, non pas par le sens politique, dont ils ne portent pas le caractère, mais par l'appréciation du caractère de Napoléon; on y voit très bien comment a grandi l'Empire et comment il s'est écroulé. Quant au duc de Raguse lui-même, il est si content de lui qu'on ne prend aucun intérêt à ce qui lui arrive d'heureux ou de malheureux; comment plaindre celui qui a vécu dans la béatitude de l'orgueil?

On admire beaucoup le dernier discours de l'Empereur Napoléon III. Je suppose que M. Thiers doit en admirer surtout la dernière phrase[210]. Au fait, il est l'homme qui, sans s'en douter, a le plus servi au réveil du bonapartisme en France: le retour des cendres de Sainte-Hélène et son ouvrage sur le Consulat et l'Empire ont frappé les imaginations populaires. Il ne s'est guère embarrassé de son amour de la liberté pour louer l'esprit le plus despotique des temps modernes.

[210] En ouvrant le 15 février la session législative de 1857, l'Empereur Napoléon III avait prononcé un discours dans lequel il célébrait les bienfaits de la paix qu'il était parvenu à rétablir, l'intention de réduire les dépenses sans suspendre les grands travaux et de diminuer certains impôts. Puis il remerciait les députés d'avoir proclamé l'Empire pendant leur législature, de l'avoir soutenu pendant la guerre, et résumait toute sa pensée dans cette phrase où il faisait une si évidente allusion à M. Thiers: «La France, sans froisser les droits de personne, a repris dans le monde le rang qui lui convenait et peut se livrer en toute sécurité à tout ce que produit le grand génie de la paix. Que Dieu ne se lasse pas de la protéger et bientôt l'on pourra dire de notre époque ce qu'un homme d'État, historien illustre et national, a écrit du Consulat: «_La satisfaction était partout, et quiconque n'avait pas dans le cœur les mauvaises passions des partis était heureux du bonheur public._»

Quelqu'un qui arrive de Paris disait ici, il y a quelques jours, que les amis libéraux de Thiers sont aigris contre lui, qu'ils le tiennent en suspicion, tandis que lui-même déborde de satisfaction personnelle. Quel singulier temps! Quelle confusion!

_Sagan, 28 février 1857._--M. de Humboldt a eu une petite attaque d'apoplexie, la veille de mon départ de Berlin; la tête restait libre, mais ses jambes avaient peine à retrouver quelque mouvement. Le médecin Schœnlein ne voyait aucun danger immédiat; mais il a dit que l'adieu suprême ne pouvait guère tarder.

J'ai trouvé ici plusieurs lettres qui m'y attendaient. Il y en a une partant du camp doctrinaire ou, au moins, d'une affiliée, qui me dit: «De l'aveu de tous nos amis, les torts, dans les malheureuses dissidences qui ont de nouveau éclaté entre les deux branches de la Maison de Bourbon, les torts sont, dit-on, du côté des Princes d'Orléans. Ils semblent retomber sous le joug de leur belle-sœur. M. le Comte de Chambord vient de répondre au duc de Nemours, et cette réponse a complètement satisfait nos amis[211]. La rupture n'éclatera pas publiquement encore, mais je crains bien qu'elle ne devienne inévitable.»

[211] On trouvera la lettre de M. le Comte de Chambord au duc de Nemours aux pièces justificatives de ce volume.

D'autre part, on me dit que l'aigreur augmente entre les _légitimistes_ pur sang et les orléanistes violents, et cela par l'imbroglio nouveau résultant de la mission de M. de Jarnac envoyé à Venise par le duc de Nemours. La réponse du Comte de Chambord a été portée à Claremont par M. de La Ferté. Le Comte de Chambord avait reçu la lettre de son cousin sans l'ouvrir devant M. de Jarnac, lui disant qu'il y répondrait plus tard. M. de Jarnac s'était rendu de Venise à Gênes près de Mme la Duchesse d'Orléans; en route, il a reçu une dépêche télégraphique du duc de Nemours lui enjoignant de ne pas communiquer à la Duchesse d'Orléans une copie de la lettre adressée par lui au Comte de Chambord, quoiqu'il se rendît à Gênes dans ce but. La réponse portée par le marquis de La Ferté dit que l'on ne peut rien faire, rien discuter, loin de la France et sans elle. Cette réponse me plaît assez, je l'avoue. Elle est, ce me semble, la seule raisonnable à la pression exercée par les Princes d'Orléans qui veulent que le Comte de Chambord s'engage, dès aujourd'hui, à prendre le drapeau tricolore, à promettre le gouvernement représentatif (bien tentant, en effet, d'après ses beaux résultats pour les deux branches) et le suffrage universel. Voilà ce que les d'Orléans appellent le baptême de la légitimité. En attendant, le Comte de Paris, actuellement à Gênes, se pâme d'aise en contemplant la garde nationale piémontaise. Quel avenir cela promet à la France, si ce jeune homme y rentre en souverain! Nous y reverrions un second roi-citoyen. Le Comte de Chambord a donné l'ordre à son monde de ne publier sa réponse au duc de Nemours que si celui-ci faisait publier sa lettre à lui.

Il y a eu dernièrement dîner chez le ministre d'Autriche à Paris, M. de Hübner, auquel assistaient le duc et la duchesse de Galliera, M. de Flavigny et autres fusionnistes, et auquel se rendirent, par méprise du jour indiqué, en outre, le général Fleury et sa femme. On peut imaginer la figure que firent le maître de la maison, plus aplati que jamais dans sa maigreur, d'une part, et les violents fusionnistes, de l'autre. La grimace de la duchesse de Galliera l'enlaidissait fort. Le général Fleury disait de son côté: «Passe pour les autres, mais pour M. de Flavigny dont j'ai lu une lettre sollicitant une place de sénateur, c'est trop fort!»

En vérité, quand je me représente ce que deviendrait le monde si tourmenté par ses instincts socialistes et par ses associations secrètes et sanguinaires, sous le règne du Comte de Paris, élevé par Madame sa mère qui est pire encore que Mme de Genlis... quand je songe au peu que pourrait M. le Comte de Chambord, seul, sans postérité, contre la masse d'intrigues, de perfidies, de trahisons qui neutraliseraient, dès le début, l'union si peu franche des deux branches, je me prends à désirer que l'homme taciturne ne quitte pas de longtemps le terrain difficile, dangereux sur lequel il a su se maintenir jusqu'à présent. M. de Talleyrand disait: «_Ce ne sont pas les dupes qui manquent, ce sont les charlatans._» Eh bien, il y a des moments où ils sont les seuls héros possibles, comme il y a des maladies que les empiriques seuls guérissent ou, du moins, s'ils ne guérissent pas, ils empêchent de mourir trop tôt.

_Sagan, 2 mars 1857._--On me mande de Vienne que l'on jette la pierre à Marmont sur le portrait plus juste que flatteur de M. de Metternich qu'il a mis dans ses Mémoires. On dit, avec raison, que ce n'était pas à lui, Marmont, comblé par le vieux prince, de livrer au public un portrait aussi peu flatté. En effet, ce n'est pas la reconnaissance qui paraît avoir été la tendance principale de Marmont. Il y a un passage, entre autres, dans le sixième volume, où Marmont énumère ses motifs pour ne pas se croire des obligations envers l'Empereur Napoléon 1er, qui m'a semblé assez vilain dans ses vulgaires détails. Du reste, voilà une preuve de plus de l'inconvénient de publier trop vite. Quand on écrit pour des contemporains, il faut peindre avec des nuances adoucies qui nuisent à la vérité, et quand on veut parler selon le fond de sa pensée, il ne faut s'adresser au public qu'après avoir mis le dernier contemporain sous terre.

_Sagan, 14 mars 1857._--La faveur de M. de Morny auprès de l'Empereur Napoléon pâlit de plus en plus; on le tiendra à Saint-Pétersbourg assez longtemps, puis on l'engagera à continuer son _honey-moon_[212] en Auvergne. Il n'aura pas de sitôt une situation officielle, pas même celle de président du Corps législatif.

[212] De l'anglais: sa lune de miel.

J'ai reçu, hier, une lettre datée de Paris de M. de Falloux. J'ai confiance dans les impressions de cette nature si finement et si délicatement organisée. Voici un passage de cette lettre: «J'aurais dû trouver ici bien des changements, et je ne vois, au contraire, que des sentiments et des partis pris qui se tiennent imperturbablement à la même place, aussi bien dans le sens favorable que dans le sens opposé à mes propres vœux. Les hommes qui ont vu les derniers événements de famille[213] tourner contre eux, n'aiment pas à s'avouer battus; ceux qui sont parvenus à leurs fins, ou à peu près, sont effrayés de la partie qui leur reste à jouer, et n'en semblent que plus préoccupés de chanter victoire. En attendant, tous les résultats _immédiats_ profitent au possesseur actuel; mais, à mesure que ses ennemis le servent mieux, ses amis le servent plus mal, cela rétablit l'équilibre.»

[213] De la maison de Bourbon.

_Sagan, 24 mars 1857._--L'Empereur Napoléon a donné tout dernièrement à Mme de Castiglione une émeraude de cent mille francs, la plus belle qui existe. On dit que jamais belle n'a été aussi intéressée. Ce qui fait tourner, non pas une tête couronnée, mais toutes les têtes couronnées ou non, à Paris, c'est un Américain nommé _Hume_ qui produit _gratis_ des effets étranges. Il tient son principal domicile chez la princesse de Beauveau. On assure qu'il a mis la comtesse Delphine Potocka en communication avec Paul Delaroche, mort il y a quelques semaines. J'ai plus d'une raison pour ne rien nier, rien contester; mais si je crois que Dieu, dans sa miséricorde ou dans son courroux, permet de certaines exceptions aux règles communes, dont sa sagesse nous a environnés, je trouve qu'il y a profanation, péché à chercher spontanément, curieusement à soulever le voile. Cela ne peut être que contraire au salut. Ce que Dieu envoie sans notre recherche, ah! c'est différent; il y a des grâces spéciales à ce qu'il permet, à ce qu'il autorise; mais quand c'est nous qui prévoyons, ce n'est plus que l'amour du démon qui nous pousse. Voilà, je le sais, une doctrine toute hypothétique, fort contestable, mais non pas fausse; du moins, elle n'a rien dont la foi puisse s'offenser. J'ose dire qu'elle contient du vrai plus qu'on ne pense.

On me dit que Guizot court le monde, les salons, qu'il se mêle aux foules, comme si de rien n'était; vraiment la sécheresse de son cœur n'a d'égale que celle du cœur auquel il était uni.

Ce qui est plus fâcheux pour le public, c'est que M. Cousin est assez malade pour interrompre forcément ses études sur les femmes du dix-septième siècle. J'en suis désolée, car je n'aime en fait de peintres de portraits que ceux qui embellissent haut la main; s'il est évident que M. Cousin peint trop favorablement nos grandes et belles devancières qui nous laissent, pauvres pygmées que nous sommes, si loin derrière elles, il nous repose, du moins, de l'esprit libellique qui est un miroir plus infidèle encore.

Mignet vieillit; on le dit fini. La perte de ce qui lui semblait la liberté a brisé un esprit qu'aucune chaleur d'âme ne nourrissait. Il avait une conviction qui lui échappe; des sentiments, non. Il paraît que Thiers _surnage mieux_; on dit qu'il vit en assez bonne harmonie avec un pouvoir qu'il ne veut pas servir, mais qu'il est bien aise de conseiller dans l'occasion. Pour passer le temps, il court les ventes, les marchands de curiosités, et il jouit des succès de son livre[214].

[214] _Le Consulat et l'Empire._

_Sagan, 27 mars 1857._--On m'écrit de Paris de nouveaux faits encore étranges du fameux M. Hume. Il vient d'aller chercher en Amérique sa sœur qui possède, dit-il, à un plus haut degré que lui une puissance électro-magnétique formidable. La duchesse de Vicence, une des plus _incrédules_ en toute chose, _esprit fort_, a eu son mouchoir arraché de ses mains, quelque insistance qu'elle y mît, et cela par deux mains dont on n'apercevait pas les bras. On me cite d'autres nouvelles que je ne répéterai pas, parce que les _croyants_ sont, en ce genre de choses, moins _croyables_ que les _incrédules_. Baissons la tête, ne contestons pas ce que nous ne pouvons expliquer, mais n'augmentons pas le nombre des curieux, de peur de tomber au pouvoir du _mauvais esprit_, en sortant des limites tracées par une sage Providence.

_Sagan, 2 avril 1857._--J'ai lu le discours de M. de Falloux à l'Académie; il faut lui savoir gré d'avoir, par prudence et modération, renoncé à l'éclat, et de s'être borné à l'élégance du style, à la délicatesse d'expression, à la finesse d'aperçus et, en général, au plus exquis bon goût ajouté encore à une charmante modestie[215].

[215] M. de Falloux fut reçu à l'Académie française le 26 mars 1857; il y remplaçait M. Molé. Son discours fut accueilli assez froidement par la docte Assemblée, comme par une grande partie du public, qui s'interdisait une approbation littéraire pouvant ressembler à un assentiment politique.

_Sagan, 8 avril 1857._--Il paraît qu'on s'attend, à Paris, à ce que le Pape oblige l'évêque de Moulins[216] à donner sa démission. Il est, hélas! à ce qu'il semble, atteint de la maladie qui a déjà frappé plusieurs personnes de sa famille, entre autres un frère aîné, jadis charmant homme, et mort avec la camisole de force. Mgr de Moulins mériterait presque qu'on la lui mît, quand il fait défendre en chaire la lecture de Bossuet comme schismatique et _protestant_.

M. de Morny ne tardera pas à quitter la Russie; il ne fera que traverser Paris pour aller en Écosse chez M. de Flahaut. Mme de Castiglione, dont le règne finit, retourne en Piémont, munie de la colossale émeraude.

A l'occasion de l'élection de M. Émile Augier à l'Académie, il s'est manifesté une aigreur inaccoutumée parmi les quarante immortels. Les voltairiens ont été attaquants, les catholiques véhéments, les ralliés au gouvernement actuel exigeants, les opposants intolérants. Ce que M. de Fontanes appelait la liberté de la république des Lettres en est aussi à la licence, au fractionnement infini. On y voit, comme ailleurs, des dissidents, des schismatiques, des hérétiques s'excommuniant les uns les autres, ce qui achèvera de perdre le peu de sagesse, de bon goût, de courtoisie qui s'était réfugié à l'Académie comme son dernier asile.

[216] Mgr de Dreux-Brézé.

_Sagan, 17 avril 1857._--Dans l'audience académique que M. de Falloux a eue aux Tuileries, et qui s'est passée très gracieusement, l'Empereur lui a dit: «Le désordre nous avait rapprochés, je regrette que l'ordre ne nous ait pas réunis!» Un instant après, il a ajouté: «J'espère que le temps de votre Ministère[217] est entré pour quelque chose dans le choix de l'Académie; j'aurai ainsi un peu contribué à votre élection, et j'en suis charmé.» Le reste n'a été qu'un échange bienveillant de propos sur le théâtre de l'Empire entre M. Brifaut et l'Empereur.

[217] M. de Falloux avait été Ministre de l'Instruction publique et des Cultes sous la Présidence.