Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)

Part 16

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_Milan, 12 avril 1856._--J'ai oublié de mander de Turin que j'avais fait une visite à la Duchesse de Gênes; elle a été des plus gracieuses et m'a chargée de beaucoup de choses pour Dresde et pour Potsdam; elle m'a fait voir ses deux gentils enfants[185], afin d'en rendre compte à leurs grands-parents d'Allemagne; elle est la nièce favorite de la Reine de Prusse.

[185] La Princesse Marguerite, l'aînée de ces deux enfants, est Reine d'Italie.

On m'a donné à Turin les discours prononcés par le duc de Broglie et M. Nisard à la réception du premier à l'Académie française. Je ne sais si je dois m'en prendre à des fautes d'impression et de ponctuation; mais j'ai trouvé dans le style du Duc des obscurités étranges, des tours de phrases malsonnantes, et parfois des locutions du langage le plus familier. Je ne parlerai pas de l'extrême âpreté de quelques passages peu appropriés à un discours, dont le but principal était de louer l'homme du monde le plus étranger à toute violence[186], chez lequel même l'aménité et l'urbanité étaient poussées jusqu'à l'extrême. A la vérité, il importait moins à M. de Broglie de louer Sainte-Aulaire que de paraître _rétrospectivement_ une fois encore sur la scène politique. En un mot, il y a quelque chose de tendu dans ce discours qui lui ôte de la grâce, du naturel, de la simplicité; il est tout pétri de l'âcreté des doctrinaires et il a toute leur disgrâce. M. Nisard, qui veut plaire à tout le monde, pourrait bien ne satisfaire personne.

[186] M. de Sainte-Aulaire.

Il y a trois ans, les pluies de novembre m'empêchèrent d'aller voir la Chartreuse de Pavie. Hier, le ciel étant serein, j'ai mieux rempli mon désir de touriste et je m'en applaudis, car c'est bien beau et bien curieux. Le goût le plus élevé, les arts divers dans leur plus belle expression, la richesse dans sa magnificence s'y donnent la main, pour produire l'_achevé_. Malgré l'extrême richesse de l'édifice, rendu sous le dernier empereur d'Autriche aux Chartreux, ils n'y ont plus trouvé ni ornements d'églises, ni vases sacrés; pillés aux différentes phases révolutionnaires, tous les biens ruraux ont été également vendus. Il ne leur reste qu'une petite rente fort exiguë, et les aumônes et charités des fidèles, ce qui les expose à mourir de faim au milieu des millions et des millions enfouis dans ce temple merveilleux.

_Vienne, 22 avril 1856._--Ma route de Vérone ici s'est faite sans accident. Le passage du Semmering est surprenant de hardiesse et de beauté, le temps était clair, mais froid[187]. La végétation est arriérée de beaucoup, même sur celle de Vérone, et si le soleil brille, il ne chauffe guère.

[187] En 1854, l'Empereur François-Joseph avait inauguré une ligne de chemin de fer qui reliait directement la ville de Vienne à la mer Adriatique. Une Compagnie, dont M. Nathaniel de Rothschild était un des principaux actionnaires, avait, à l'aide de seize mille ouvriers, construit cette voie ferrée qui, tout en serpentant la chaîne du Semmering, la traverse à plus de trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer.

_Vienne, 26 avril 1856._--J'ai eu l'honneur d'être invitée à une petite soirée chez Mme l'Archiduchesse Sophie, où j'ai été présentée à la jeune Impératrice: aucun de ses portraits ne lui rend justice; elle est parfaitement jolie de visage, de taille, de jeunesse.

M. de Buol est revenu _content_ de la paix de Paris, le comte Orloff s'en retournera _enchanté_: telle est, je crois, la vraie nuance.

Personne n'est plus à la mode ici que l'Empereur Napoléon: on l'admire, on le redoute, on le considère. Il est plus puissant dans l'opinion que ne l'était son oncle, parce qu'on n'était soumis à celui-ci que par la peur qu'il faisait, et qu'on se confie en son neveu par la peur qu'on a des autres. Il semble à tous un bonheur, une égide. Le prince de Metternich en parle ainsi, et les plus grandes dames en disent autant.

Le Prince-Évêque de Breslau est ici, fort triste de l'état catholique en Prusse. Il dit que le métier de catholique n'y est plus possible, et je tremble de lui voir donner sa démission, ce qui me serait un chagrin personnel.

_Vienne, 2 mai 1856._--J'ai eu, hier, une audience de congé chez l'Archiduchesse Sophie qui m'a dit que son second fils, l'Archiduc Maximilien, prince aimable et instruit, aimant la littérature et les arts, allait partir pour Paris, afin d'y voir _l'homme le plus remarquable du siècle_[188]. Je crois qu'il est chargé de compliments sur la naissance et en même temps d'assister au baptême[189]. Le comte de Mensdorff doit l'accompagner; on dit que le choix est excellent.

[188] L'Archiduc fut reçu à Paris avec tous les honneurs civils et militaires. Son voyage était sans but politique, quoique le bruit courut que ce Prince venait négocier une entrevue à Munich entre l'Empereur, son auguste frère, et l'Empereur Napoléon.

[189] Pendant que le Congrès était réuni à Paris, l'Impératrice Eugénie donna le jour à un fils qui naquit aux Tuileries, le 16 mars 1856. D'abord ondoyé, le Prince Impérial ne fut baptisé que le 15 juin suivant, très solennellement à Notre-Dame. Le Pape Pie IX, qui était son parrain, se fit représenter par le cardinal Patrizi, et la Reine de Suède, sa marraine, par la Grande-Duchesse Stéphanie de Bade.

J'ai dîné hier chez Louise Schœnbourg avec le comte Buol, qui m'a dit que le... Roi... de Wurtemberg allait se rendre... à Paris... De Berlin, quelque Prince ne va-t-il pas suivre la même direction que l'Archiduc? Ce sera une course au clocher.

_Berlin, 12 mai 1856._--Me voici arrivée ici, après m'être arrêtée à Dresde. J'y ai vu deux fois la charmante Princesse Royale, heureuse et gracieuse, son époux très aimable; il ne leur manque que d'avoir des enfants, mais cela manque _beaucoup_. Je me suis complu dans la nouvelle galerie de Dresde, qui fait bien mieux jouir _des perles_ qui s'y trouvent qu'on ne pouvait le faire précédemment.

_Sagan, 17 mai 1856._--J'ai quitté Berlin avant-hier. J'avais dîné la veille à Charlottenbourg, où je m'étais rencontrée avec le prince Windisch-Graetz, qui a été reçu avec beaucoup d'honneur à Berlin[190]. La Reine a été fort gracieuse. Le Roi a placé mon buste dans son cabinet de travail en pendant de celui de Humboldt.

[190] Le prince Windisch-Graetz se trouvait alors à Berlin pour assister à des manœuvres militaires. Il n'avait aucune mission politique.

On est plus russe que jamais à Berlin, on y exècre l'Autriche, on n'y aime pas la France, on y adore la Reine Victoria; mais on se défie de son Cabinet. Manteuffel a eu toutes les peines du monde à obtenir l'Aigle noir pour l'Empereur Napoléon. Hatzfeldt demande à grands cris l'apparition d'un prince prussien à Paris; jusqu'à présent, je n'en entends pas nommer. On espère à Berlin la visite de l'Empereur de Russie. Les médecins insistent pour que le Roi aille à Marienbad; il est visible qu'il en a grand besoin, car il est très maigri, vieilli et abattu. Humboldt s'affaiblit visiblement.

_Sagan, 28 mai 1856._--Le voyage du Prince-Régent de Bade[191] à Paris augmentera la liste princière qui se presse autour de l'Empereur Napoléon. Il y en a une bien étendue aussi en ce moment à Potsdam: on déloge toutes les dames d'honneur, on éparpille la Cour dans tous les temples, kiosques et berceaux des jardins, vie idyllique, fort peu commode pour les devoirs de la Cour. L'Empereur Alexandre, le Prince et la Princesse Royale de Wurtemberg arrivent demain. L'Impératrice veuve de Russie a atteint Potsdam, _vivante_; voilà le miracle qui en promet d'autres, par exemple: d'atteindre Wildbad, d'être à Moscou au couronnement de son fils, et à Palerme pour le 1er novembre. Tels sont ses projets.

[191] Le Prince Louis de Bade incapable de régner, par suite d'une maladie mentale des plus graves, son frère cadet, le Prince Frédéric-Guillaume, succéda en 1852 à leur père, le Grand-Duc Charles-Léopold. Il prit d'abord le titre de Régent, et ce ne fut qu'en 1856 qu'il s'attribua le titre de Grand-Duc, par une patente spéciale.

Une correspondante de Mme la Duchesse d'Orléans me disait, il y a peu de jours, que la Duchesse est triomphante. Il y a, en effet, de quoi! Si son fils, au 24 août[192] prochain, chante la _Parisienne_, soldat du drapeau tricolore, il aura une belle position! Il pourra demander du service dans les zouaves de la Garde impériale. Que tout cela est pitoyable! Se désunir sur des mots, sur des titres, sur des nuances, quand on est encore si loin du but! Il semblerait qu'on n'a qu'à faire ses malles pour s'installer, les uns au pavillon de Marsan, les autres au pavillon de Flore. Jamais on ne s'est plus appliqué à jouer le jeu de ses adversaires et à faire prendre racine à la dynastie napoléonienne. Je me souviendrai toujours, avec une _triste_ satisfaction, que mon dernier mot adressé à la Duchesse d'Orléans, le jour où je la vis à Eisenach, en 1849, a été: «_Tout ce que je désire, Madame, c'est que vous ne fassiez pas d'un Président un Empereur._» Elle a probablement oublié cet adieu, mais je m'en souviens pour déplorer d'avoir prédit si juste. Elle aura fait bien du mal à son fils.

[192] Le 24 août était le jour de naissance du Comte de Paris qui, en 1856, atteignait l'âge de dix-huit ans, par conséquent, la majorité pour les rois de France.

_Téplitz, 20 août 1856._--Le bruit répété que M. de Morny refuse, tout le long de sa route, d'épouser des princesses, tantôt en Saxe, tantôt en Mecklembourg, et aussi de Hohenzollern, est sans doute une mauvaise plaisanterie que font courir ses ennemis. Il me semble qu'il est assez ridicule avec son faste et ses fracas; on prétendait qu'il avait beaucoup de goût et de mesure. Eh bien, pas du tout[193]! Esterhazy a commencé dès Pétersbourg à donner des fêtes et à éblouir les Moscovites par un luxe non moins asiatique que le leur.

[193] Le duc de Morny se rendait à Moscou comme Ambassadeur extraordinaire, pour représenter la France au couronnement de l'Empereur Alexandre II. Il déploya un luxe qui paraissait d'un goût douteux à côté de celui du prince Esterhazy et de lord Granville, le premier représentant l'Autriche, le second l'Angleterre.

Le maréchal Pélissier, ou pour mieux dire, le duc de Malakoff succombe sous le poids des ovations et des honneurs[194]. Le maréchal Canrobert pourrait en avoir un peu de jalousie, s'il ne possédait pas, à ce que l'on dit, cette vanité naïve dont la trame est impénétrable.

[194] Après la signature de la paix et l'évacuation de la Crimée, le maréchal Pélissier revint en France au mois d'août 1856. Il fut reçu avec les plus grands honneurs et un accueil enthousiaste de la part de la population. En débarquant à Marseille, le Maréchal trouva une lettre de l'Empereur qui lui conférait le titre de duc de Malakoff; en outre, le Corps législatif lui vota une dotation annuelle de cent mille francs, transmissible à sa descendance directe de mâle en mâle.

Il y a un peu de Pourceaugnac dans les hommes de ce temps-ci, y compris la berline dans laquelle le Comte de Paris, M. Thiers, le Duc de Chartres et Montguyon roulent ensemble à Hambourg et ses environs. M. Thiers est dans le _fond_ à côté du Comte de Paris, et M. de Montguyon avec le Duc de Chartres sur le devant[195].

[195] Mme la Duchesse d'Orléans était pour un mois à Hambourg où elle avait appelé plusieurs de ses partisans.

_Téplitz, 21 août 1856._--Humboldt m'écrit merveille sur le mariage de ma petite-fille Castellane avec le prince Antoine Radzivill; puis, il me dit que la douloureuse, très gauche et un peu ridicule expédition du Prince Adalbert de Prusse sur la côte du Maroc fait à Berlin un effet qui ne saurait être comparé qu'à celui produit à Madrid par le désastre de la _Grande Armada_, il y a quelques siècles[196].

[196] Le Prince Adalbert, grand-amiral de la flotte prussienne, à bord de la frégate _Dantzig_, avait été attaqué sur la côte du Maroc par les pirates du Riff. Le Prince avait reçu une balle dans la cuisse durant le combat où il perdit sept hommes, son lieutenant de vaisseau entre autres, et dix-sept blessés. Cette mésaventure avait péniblement impressionné à Berlin où, par dérision, on la compara au désastre de cette formidable flotte de guerre, connue sous le nom de l'_invincible Armada_, équipée en 1588 par le Roi Philippe II d'Espagne et destinée à envahir l'Angleterre afin d'y rétablir le catholicisme.

_Sagan, 5 septembre 1856._--Voici une nouvelle épreuve. Mon excellent beau-frère, frappé en quarante-huit heures de plusieurs attaques d'apoplexie répétées qui lui ont nécessairement affaibli le corps et l'âme jusqu'à lui ôter enfin toute connaissance, a rendu hier le dernier soupir, à deux heures et demie de l'après-midi[197].

[197] Le comte Schulenbourg avait été frappé à table, pendant qu'il dînait, le 3 septembre, d'une attaque d'apoplexie, dont il mourut le lendemain.

_Berlin, 16 octobre 1856._--Le dédale d'affaires dans lequel je suis enfoncée par suite de la mort de mon beau-frère m'a obligée à venir ici. Des revenants de Moscou racontaient hier, à Sans-Souci, que les Granville y ont donné les meilleurs dîners, que les équipages de M. de Morny y primaient tous les autres; mais que c'était la fête donnée par le prince Esterhazy qui l'avait emporté par l'élégance, l'éclat, le bon goût, _le grand air_, sur toutes les autres fêtes, et qu'on y avait senti qu'on était chez un grand seigneur. Le prince Esterhazy, lui-même, m'a écrit la veille de son départ de Moscou qu'il était satisfait de son séjour, moins encore sous les rapports mondains que par l'espérance d'avoir adouci une partie de l'aigreur qui régnait entre les deux Cours.

_Sagan, 20 octobre 1856._--La Duchesse de Gênes s'est remariée à un jeune officier qui était aide de camp de feu son mari; et cela à l'insu de tout le monde. L'époux est fort peu intéressant, peu considérable et peu considéré, pas beau, n'ayant que la cape et l'épée. On dit qu'on ôte à la Duchesse la tutelle de ses enfants et qu'elle sera renvoyée en Saxe; mais il n'y a de certain, je crois, que le fait du mariage[198].

[198] Devenue veuve le 10 février 1855 du Duc de Gênes, la Duchesse avait épousé morganatiquement et secrètement, en octobre 1856, un marquis de Rapollo qui avait été aide de camp de son mari.

Au mariage de la Princesse Louise de Prusse[199], il y a eu un grand conflit de rang à la cérémonie et aux fêtes. Le Duc de Cobourg prétendait, comme Prince régnant et Souverain, avoir le pas sur les Altesses Royales puînées[200]. Le Roi de Prusse n'a pas accédé à cette demande et le Duc régnant de Cobourg a dû passer après le Prince Auguste de Wurtemberg, parce que celui-ci, neveu du Roi de Wurtemberg, a l'Altesse Royale, tandis que le Duc de Cobourg n'a que l'Altesse Ducale, excepté à la Cour d'Angleterre. Toute cette lutte a fort déplu; il y a eu menace de protestation, de notes diplomatiques; puis on s'est soumis; mais je suppose qu'on aura porté plainte à Londres.

[199] La Princesse Louise de Prusse, fille de celui qui fut plus tard l'Empereur Guillaume 1er, avait épousé, le 20 septembre 1856, le Grand-Duc de Bade.

[200] La question de l'Altesse Royale pour le Duc de Cobourg-Gotha n'avait pas encore été acceptée ni réglée en Prusse.

_Sagan, 25 novembre 1856._--On me mande de Dresde que le Roi de Sardaigne, sur les instances du Roi de Saxe, a rendu à la Duchesse de Gênes, sa fille, son titre, son nom, son rang, un petit apanage et une villa pour habitation. Le petit Prince et la tutelle lui sont ôtés.

Mes lettres de Paris disent que les Mémoires du maréchal Marmont y excitent une indignation générale; il y dit un mal affreux de tout le monde, femmes et hommes; et en particulier, il est atroce pour sa femme, âgée de soixante-treize ans, dont il a dévoré une grande partie de la fortune[201]. M. de Falloux ne sera reçu à l'Académie qu'au mois d'avril. Mme de La Ferté, qui est à Venise, et les d'Ayen, qui sont en Sicile, ne revenant qu'alors, veulent entendre, comme de raison, l'éloge de M. Molé.

[201] Le maréchal Marmont avait épousé, en 1798, la fille du banquier comte de Perrégaux qui devint sénateur, puis régent de la Banque de France. Les _Mémoires_ du duc de Raguse ont un cachet d'âpreté et d'amour-propre qui froissèrent bien des personnes quand ils furent publiés en 1856.

On dit que l'Impératrice veuve de Russie mène un train énorme à Nice et qu'elle y dépense un million de francs par mois.

Il y a eu des petits bals à Saint-Cloud. Au premier bal, l'Impératrice Eugénie était mise très simplement; elle avait une robe de satin blanc, sans garniture, avec un simple ourlet; le bruit se répandit aussitôt qu'elle allait adopter une toilette simple pour diminuer le luxe ruineux des femmes; les maris s'en réjouissaient fort; mais au bal suivant, les falbalas, les dentelles, etc., ont reparu, et les maris de soupirer!

Outre ces détails frivoles, on me mande ce qui suit: «La situation politique est toujours tendue, le système des concessions a commencé: à l'intérieur, par l'abandon du voyage de Fontainebleau, à l'extérieur par mille complaisances pour l'Angleterre. La situation est encore très forte; il suffirait de deux bonnes récoltes pour la remettre dans son plus beau jour; mais le défilé que nous traversons offre des difficultés qui ne deviendront pas des périls, quoi qu'en dise l'opposition, mais qui obligent à tenir les yeux ouverts. La crise financière s'amende, dans deux mois on croit qu'elle sera terminée.»

Une autre lettre me dit ceci: «La princesse de Lieven s'est encore fourvoyée dans ses tentatives d'alliance russe. Quelle intrigante! Si son esprit est distingué dans la forme, il est bien peu clairvoyant dans le fond. Elle a aidé à la chute de M. Guizot, elle a précipité M. de Kisseleff, il y a trois ans, en lui faisant écrire que la guerre était impossible; aujourd'hui, elle a compromis notre alliance anglaise par des intrigues avec Fould et Morny.»

_Sagan, 2 décembre 1856._--J'apprends que l'Impératrice douairière de Russie ne se plaît pas trop à Nice, et qu'elle se rendra en février à Rome, avec tout ce qui voyage en fait de Grands-Ducs et de Grandes-Duchesses moscovites. La Grande-Duchesse Hélène veut faire jouer la comédie dans la villa qu'elle habite à Nice; mais les éléments manquent. Beaucoup de personnes de la société niçoise s'abstiennent de forcer la consigne impériale qui a blessé. Le Corps consulaire n'a pas été reçu comme _tel_ et ne veut pas arriver sous un caractère privé. En tout, on dit Nice, cette année, triste et ennuyeux à force de grandeurs. L'Impératrice se plaint surtout... de quoi?... de la laideur de la population, à commencer par celle du Roi de Sardaigne qu'elle trouve si laid qu'elle dit ne pouvoir l'envisager!

La Reine Marie-Amélie est ravie du mariage de sa petite-fille de Belgique. Il est certain qu'on se marie mieux en s'appelant _Cobourg_ qu'en s'appelant _Orléans_[202]. La Princesse Charlotte avait refusé le Roi de Portugal, le Prince héréditaire de Toscane et le Prince Georges de Saxe. Je lui sais gré d'avoir été sensible à l'élégante distinction du jeune Archiduc qui, _malgré la lèvre de sa famille_, me rappelle le Duc d'Orléans. Il est aimable, instruit, ayant le goût des arts et un tour d'esprit poétique, animé, chevaleresque qui m'a toujours infiniment plu; il a, d'ailleurs, le don de cette conversation facile, abondante, diversifiée qui rend Madame sa mère si parfaitement agréable.

[202] Le mariage de la Princesse Charlotte, fille du Roi des Belges, avec l'Archiduc Maximilien d'Autriche venait d'être décidé; mais il ne fut célébré que l'année suivante, le 27 juillet 1857.

Le discours royal d'ouverture des Chambres à Berlin annonce un surcroît d'impôts qui provoquera de grands éclats aux Chambres, et de nouvelles causes de malaise, de mécontentement dans le pays, s'il est adopté; on y a déjà pas mal d'humeur[203].

[203] Le discours royal avait surtout un passage relatif aux affaires de Neuchâtel, que le Roi se montrait disposé à traiter comme une question de droit européen, et, sans les spécialiser, Sa Majesté annonçait qu'une augmentation des recettes du budget était indispensable pour pourvoir à plusieurs pressants besoins.

_Sagan, 16 décembre 1856._--Mon pauvre ami Salvandy va de mal en pis, souffrant affreusement, objet de dégoût pour lui-même comme pour les autres; il ne permet plus qu'on vienne à lui, il ne reçoit que l'évêque d'Évreux, M. de Bonnechose, qui d'Évreux vient à Graveron pour le consoler. Il paraît que tout se passe à la satisfaction réciproque entre ces deux âmes.

Il me revient que les affaires politiques, qui avaient un moment assombri les Tuileries, s'améliorent; que le Congrès a été inventé pour cimenter de nouveau l'alliance anglo-française[204].

[204] L'exécution du traité de Paris ayant soulevé quelques difficultés de détail entre la Russie et les autres puissances contractantes, la réunion d'une nouvelle conférence fut décidée le 31 décembre. La première séance eut lieu à Paris au ministère des Affaires étrangères pour arriver à mettre fin aux difficultés qui entravaient l'exécution de l'article 20 du traité du 30 mars précédent. Cet article comprenait la nouvelle délimitation de la Bessarabie, la possession de la ville de Belgrade, l'évacuation de Kars et de l'île des Serpents par les Russes. L'entente entre les deux puissances fut faite le 8 janvier 1857.

On croit que la France cédera sur Belgrade et les Principautés danubiennes, en ayant l'air de suivre la majorité, et que l'Angleterre cédera, sur la forme, en acceptant une nouvelle réunion du Congrès, que d'abord elle ne voulait pas. La situation des personnes reste excentrique.

M. Walewski, brouillé avec lord Cowley et avec M. de Persigny, est tenu éloigné des relations avec ces deux personnages, qui traitent directement avec l'Empereur. On accuse Walewski d'avoir été trop russe. Les Russes ont l'oreille basse pour le quart d'heure à Paris, se voyant abandonnés par les uns et battus par les autres.

_Sagan, 22 décembre 1856._--M. de Salvandy est délivré de la fatigue de vivre! Il a fini chrétiennement, ne le plaignons pas; réservons notre pitié pour ceux qui portent le fardeau écrasant des peines journalières. Quand on voit disparaître les êtres qui se trouvaient mêlés aux souvenirs de notre existence, tout un monde de choses se réveille et se dresse devant nous; c'est un anneau de la chaîne du passé qui se brise, et combien d'anneaux sont déjà rompus de la mienne! En voyant nos contemporains, les témoins de notre jeunesse disparaître, on se rappelle telle circonstance, telle soirée, pleines d'émotions vives, où ils étaient spectateurs; puis tout s'engloutit dans un tombeau ouvert avant le nôtre. Avoir creusé le fond des choses humaines et rester de force lié au monde est souvent une bien lourde épreuve! J'ai des jours d'épuisement si profond, d'angoisse si vraie que le train monotone de la vie me trouve sans force pour y faire face. La faculté de souffrir est inépuisable, tandis que celle de jouir s'émousse de plus en plus. Quand le serrement de cœur est arrivé à un certain point, il faut renoncer à le voir s'épanouir jamais plus, et on s'étonne d'avoir encore des larmes ou des soupirs pour autre chose!

_Sagan, 29 décembre 1856._--J'ai une lettre de Paris dans laquelle on me parle d'une correspondance entre lord Palmerston et M. Walewski, au sujet du violent langage du _Morning Post_ contre ce dernier. Lord Palmerston a écrit à Walewski, dit-on, qu'il était surpris que celui-ci s'étonnât de ce langage, qu'il paraissait avoir oublié que ce même journal était sous son influence et sous son inspiration pendant son ambassade à Londres et qu'alors M. Walewski l'avait employé à perdre M. Drouyn de L'Huys, ce à quoi il avait réussi; que maintenant, ce même journal, inspiré par M. de Persigny, suivait les mêmes traditions pour perdre M. Walewski et qu'il n'y avait rien là qui puisse surprendre celui-ci.