Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)

Part 14

Chapter 143,825 wordsPublic domain

Quelqu'un disait quand on admirait devant lui l'Empereur Napoléon III: «_Gare aux coups de tête_.» Et, en effet, en voilà un nouveau qui se prépare et qui, s'il s'exécute, ne le cédera en rien à celui de Strasbourg et de Boulogne. Il est parfaitement sûr qu'il veut partir à la fin de ce mois pour la Crimée, y faire à coups d'hommes assaut à Sébastopol, prendre la ville et être revenu à Paris au bout de six semaines pour l'ouverture de l'Exposition. Cette fantaisie a extrêmement effrayé à Paris. On tâche d'en détourner l'Empereur, mais c'est fort difficile. Le général Niel lui a mandé qu'il y avait eu plusieurs fautes de faites dans le plan du siège, fautes réparables, et que la ville, difficile à prendre, n'était pas cependant impossible à escalader à coups d'hommes.

_Berlin, 2 mars 1855, 4 heures après midi._--Le télégraphe apporte une immense nouvelle qui a frappé ici comme un coup de foudre la Famille Royale. Le retentissement en sera non moins immense d'un bout de l'Europe à l'autre[155]. La présence à Berlin de lord John Russell au moment où on y reçoit la nouvelle de la mort de l'Empereur Nicolas ajoute encore aux embarras de M. de Manteuffel, car le Roi ne reçoit plus personne et il part ce soir pour Charlottenbourg. Les dernières paroles de l'Empereur Nicolas à l'Impératrice ont été pour faire demander au Roi de Prusse de rester le même envers la Russie, et de se souvenir des dernières paroles du Roi son père. On m'assure qu'après avoir appris ce détail, le Roi est allé en chercher l'écho au tombeau de Charlottenbourg. On ne croit pas qu'il dépende du nouvel Empereur de se montrer plus facile pour les conditions de la paix. On pense plutôt, que pour se maintenir en possession de ce trône sanglant, il faudra qu'il se montre presque aussi _russomane_ que l'est son frère Constantin.

[155] L'Empereur Nicolas avait cru au prompt triomphe de ses armes; les défaites qu'elles essuyèrent successivement en Crimée lui portèrent un coup terrible qui abrégea ses jours. Déjà souffrant en janvier, il commença à ressentir les atteintes de la grippe; malgré les défenses des médecins, il voulut, un jour, inspecter les troupes qui partaient pour la Crimée; le mal s'aggrava et fit des progrès si rapides qu'il fut emporté subitement le 2 mars. Cette nouvelle inattendue fut comme un coup de foudre pour l'Europe, particulièrement pour Berlin.

_Berlin, 3 mars 1855._--La mort de l'Empereur Nicolas, si peu prévue, ayant éclaté dans les vingt-quatre heures que lord John Russell a passées ici, rien n'a pu s'éclaircir entre lui et le Cabinet prussien. A Vienne aussi, tout va être suspendu, et probablement, il en sera de même du voyage de l'Empereur des Français en Crimée. Mon impression du moment est que cette mort ne facilite pas la paix. L'Impératrice veuve a montré un grand courage, une grande force morale; mais on n'en croit pas moins qu'elle ne puisse survivre, au delà de quelques mois, à son époux.

_Berlin, 6 mars 1855._--Il est arrivé ici une dépêche télégraphique de l'Impératrice veuve de Russie, demandant au Roi que, s'il envoyait un Prince de sa maison à Saint-Pétersbourg, ce fût le Prince Charles de préférence. Celui-ci était déjà parti quand la dépêche est arrivée. Je crois qu'on a caché ce fait disgracieux au Prince de Prusse, qui en aurait été d'autant plus peiné que son bon cœur est tout entier à la douleur de sa sœur. Quelqu'un de bien informé m'a assuré que la nouvelle Impératrice est aussi anti-prussienne que son époux est anti-autrichien. On suppose qu'il sera fort tiraillé entre sa femme et sa mère, chacune exerçant un grand empire sur lui. Le télégraphe ne cesse de porter et de reporter les plus tendres assurances entre l'oncle et le neveu. La politique sentimentale joue ici le premier rôle, ce qui fait que la part de la mission relative à Berlin, dont lord John Russell était chargé, ne pouvait se placer à un moment plus inopportun; aussi est-il parti très mécontent. Le général de Wedel a repris la route de Paris, mais je doute que ce soit avec des instructions plus larges. On paraît convaincu, à côte de moi, que la paix ressortira nécessairement et même promptement en regard de ce qui vient de se passer à Saint-Pétersbourg. Le nouvel Empereur _n'oserait_ pas faire une concession, quelle qu'elle fût, en outre de celles accordées par son père; sans cela, il irait de sa couronne ou du genre de sa mort. Ce qu'on espère, c'est que les Cours alliées, croyant avoir moins à redouter du fils que du père, exigeront moins de l'héritier que de son prédécesseur; mais qu'il faut que les concessions viennent de Paris et de Londres, qu'elles ne peuvent venir de Saint-Pétersbourg, à moins que la guerre, en continuant, ne finisse par amener de grands échecs russes.

_Berlin, 8 mars 1855._--Hier, le général Wedel était encore ici. On annonce son départ pour ce soir; cependant, il y a un certain parti qui tente l'impossible pour entraver ce départ, ce qui fait qu'on ne pourra le tenir pour certain que lorsqu'il sera effectué. Il paraît que le général a exigé des instructions moins vagues que les premières. Les lui donnera-t-on?

Le prince Gortschakoff de Vienne a reçu la confirmation des instructions de l'Empereur défunt. Le premier espoir pacifique, qui avait fait monter les fonds publics partout, fait place à un peu de baisse aussi partout. Cela ne veut pas dire que nous n'ayons pas fait un pas vers la paix, mais cela prouve que ce pas est petit, très petit.

J'ai enfin lu les discours académiques de MM. Berryer et Salvandy; et, si j'ai trouvé le second d'un tiers trop long, le premier m'a semblé, au rebours de ce que j'attendais, plus déclamatoire que le second. Je le trouve un peu trop lardé de mythologie: la Colchide, Iphigénie, Mithridate sont entassés plus que de raison quand on les concentre sur le spirituel mais très peu poétique Alexis de Saint-Priest.

Berryer m'a fait dire que la phrase sur M. de Talleyrand, dont il espérait que je serais contente, lui avait été inspirée par le désir de m'offrir un hommage[156].

[156] Le 25 février 1855, M. Berryer prenait place à l'Académie française. Il y était reçu par M. de Salvandy et remplaçait Alexis de Saint-Priest dont il avait à faire l'éloge. En parlant des relations de M. de Saint-Priest, M. Berryer avait dit entre autres: «De bonne heure, il fut admis dans les entretiens familiers où M. de Talleyrand se jouait et profitait avec éclat et finesse de ses avantages, étant d'assez grande naissance et revêtu d'assez hautes dignités, pour ne parler ou se taire, n'interroger ou ne répondre qu'à son moment, toujours assuré de la victoire, comme un capitaine pouvant toujours, à son gré, choisir le terrain du combat.»

On m'assure d'autre part, que grâce à la présence du grand monde, la séance a été quelque chose qu'on ne peut se figurer, que cependant le succès de Mgr Dupanloup n'a pas été dépassé. Il paraîtrait que la personne de Berryer a eu une plus grande ovation que son discours. Sauf deux ou trois allusions, ce discours n'aurait pas excité les mêmes transports que celui de l'Évêque.

Mais les transports qui s'adressaient à la personne de Berryer ont été si enthousiastes et si universels que l'amour-propre le plus exalté en aurait été comblé. Les salves qui ont accueilli l'entrée de l'orateur ont été comme un feu de mitraille. Le passage sur M. de Talleyrand a été aussi fort senti et très goûté. M. de Salvandy a été, à son tour, traité très favorablement par l'assemblée. Le premier soir, la reproduction des discours avait été interdite, à cause de quelques intentions très marquées et de quelques-uns des applaudissements décernés à Berryer. On a dit que la princesse Mathilde, qui était présente, en avait été blessée. Quoi qu'il en soit, dès le lendemain, l'autorisation de publier était accordée. Restait la présentation traditionnelle au Chef du gouvernement. Suivant l'usage, Salvandy avait écrit, le soir même de la séance académique, au grand Chambellan. Le lendemain, M. Villemain, le secrétaire perpétuel, reçoit une lettre de M. Berryer qui lui en communique une qu'il avait adressée à un M. Mocquart, secrétaire des commandements de l'Empereur, en le priant de faire valoir _ses impossibilités_, et d'obtenir la dispense du devoir commun, en raison du service qu'il rendit à Louis-Napoléon, il y a quinze ans. Depuis, M. Mocquart a répondu que l'Empereur est trop haut placé pour tenir à ce que l'usage constant soit suivi ou non; que si M. Berryer était venu, il aurait été reçu, non comme l'adversaire d'aujourd'hui, mais comme le défenseur d'il y a quinze ans; qu'à ce dernier titre, il était libre de faire ce qu'il voudrait. Je ne trouve pas trop _fier_ de contracter une obligation pour ne pas faire une révérence, et de demander à Louis-Napoléon les moyens de rester en bons termes avec les extrêmes de son parti à lui, Berryer. Cet incident va ajouter aux difficultés de M. de Falloux, déjà fort menaçantes, puisque Cousin lui donne l'exclusion, et Cousin est le maître de l'Académie; lui seul y a une volonté, des passions, un parti-pris, enfin ce qui rend le maître. Il a voulu Odilon Barrot à l'Académie des Sciences, soi-disant, morales et politiques. MM. Guizot, de Broglie, Duchâtel le lui ont donné! Il a voulu M. de Broglie à l'Académie française pour évincer M. de Falloux, en dépit des engagements les plus solennels, et tout le monde y a consenti. Cette mode académique, l'agitation qu'elle cause, la liberté de langage qu'elle inspire m'ont fait souvenir plus d'une fois déjà de ce mot de Fontanes au premier Napoléon: «Ah! Sire, laissez-moi, du moins, la république des lettres.»

Je suis presque honteuse de m'être laissée entraîner sur le terrain littéraire, lorsqu'on n'est préoccupé que de la scène guerrière, politique, diplomatique et de cette _fortune providentielle_ qui semble s'épuiser en faveur de l'hôte des Tuileries; car enfin, le voici pour le moment sans autre compétiteur en Europe pour le goût des aventures.

L'embaumement du corps de l'Empereur Nicolas a mal réussi, son visage s'est trouvé si atrocement défiguré, qu'au lieu de l'exposer à découvert sur le lit de parade, comme c'est l'usage, il a fallu le renfermer tout de suite dans son cercueil. On peut imaginer les commentaires, les suppositions sinistres qui en résultent.

_Berlin, 10 mars 1855._--Lady Westmorland me mande de Vienne en date du 7: «Depuis hier, je puis vous dire que mon âme commence à s'ouvrir aux espérances de paix; car le prince Gortschakoff a reçu, par télégraphe, l'ordre d'agir selon les instructions de l'Empereur défunt, avec l'annonce que le nouvel Empereur n'y apporte aucun changement. On va donc immédiatement commencer les conférences. Aujourd'hui, les plénipotentiaires d'Autriche, de France et de Grande-Bretagne se sont réunis, et mon mari est revenu très satisfait de l'accord qui a régné entre eux. Vous savez que l'humeur de mon mari est très conciliante et pacifique. Je suis contente aussi de lord John Russell; je l'ai trouvé infiniment plus modéré et plus désireux de faire la paix que je n'osais l'espérer. Mais tout est imprévu et inattendu par le temps qui court. Le jeune Empereur d'Autriche a été très affecté de la catastrophe de Saint-Pétersbourg, les larmes lui sillonnaient le visage, mais l'heureux accouchement de l'Impératrice est venu les essuyer. Il ne l'a pas quittée pendant tout le travail et s'est montré le meilleur des maris. Le baptême a eu lieu splendidement et en grand gala. L'Empereur, avant la cérémonie[157], avait donné audience à lord John Russel, audience dont mon compatriote a été ravi. La Reine Victoria a été gracieuse; elle a télégraphié à mon mari, dès qu'elle a appris l'accouchement, pour exprimer son intérêt et ses félicitations, et ordonner qu'on lui fît savoir par le télégraphe des nouvelles de la mère et de l'enfant. Lord John Russell prend hautement la défense de lord Raglan, qu'on a tant calomnié[158].»

[157] Le 5 mars 1855, l'Impératrice d'Autriche accoucha de son premier enfant. A l'occasion de sa naissance, l'Empereur accorda une amnistie qui fut publiée simultanément dans toutes les provinces de l'Empire. Cette jeune Archiduchesse mourut à l'âge de deux ans.

[158] Les difficultés inattendues que les troupes expéditionnaires rencontrèrent en Crimée et les épreuves qu'elles eurent à subir avaient, en Angleterre, dépopularisé lord Raglan en le rendant responsable de ce que Sébastopol était entouré de murailles et de ce qu'il y avait de la neige en Crimée. Comme sir Charles Napier, lord Raglan était fort attaqué par l'opinion publique.

_Berlin, 17 mars 1855._--C'est M. de Morny qui s'est chargé d'annoncer, avec des précautions et des ménagements infinis, à Mme de Lieven, la mort de l'Empereur Nicolas. Elle n'a pas été autrement émue, et sa réponse a été simplement: «Ah! alors me voilà sûre de rester tranquillement ici.»

_Berlin, 22 mars 1855._--Les espérances de paix paraissent se développer. Dieu veuille leur donner accroissement et belle venue! Il paraît que l'Empereur Napoléon n'irait pas en Orient si, d'ici à huit jours, les conférences de Vienne avaient fait un pas _sérieux_ vers la paix; mais que si les choses traînaient en longueur, il partirait en laissant l'Impératrice régente; car les Muphtis s'opposent à l'arrivée d'une belle dame avec son entourage d'amazones jeunes et jolies, que Winterhalter peint, en ce moment, comme pendant au _Décaméron_[159]. Tout cela est drôle!

[159] Winterhalter, qui avait peint en 1837 le fameux tableau: _le Décaméron_, fut choisi pour reproduire, dans le même genre d'attitudes, l'Impératrice Eugénie entourée des dames de sa Cour. Ce tableau, qui prit place à l'Exposition de 1855 à Paris, fournit une ample matière aux critiques les plus mordantes.

_Berlin, 24 mars 1855._--Je reçois des félicitations sur le passage qui me concerne dans le nouvel ouvrage de M. Villemain: _Souvenirs contemporains_[160]. Je crois qu'on a mal interprété le passage sur les _Mémoires_; il ne peut pas s'agir des miens, par la bonne raison que je n'ai écrit que les quelques pages sur mon enfance, que vous possédez[161].

[160] Ce livre, qui formait la seconde partie des _Souvenirs historiques et littéraires_ de M. Villemain, piqua encore plus vivement l'opinion publique que la première. Dans le chapitre consacré au Congrès de Vienne, se trouvait un portrait aussi fin que spirituel de l'auteur de cette _Chronique_.

[161] Extrait de lettre à M. de Bacourt.

M. Villemain ne peut donc parler que des Mémoires de M. Talleyrand, dont il a entendu lire quelques morceaux par mon oncle. Mais il semble insinuer que, soit dans les Mémoires, soit dans la correspondance de M. de Talleyrand, j'ai été _plus_ qu'un simple secrétaire sous la dictée, et j'en suis fâchée. Je n'ai pas eu la moindre part à la rédaction des Mémoires, excepté dans deux passages fort courts sur le _Pape_ et sur les _Polonais_. Et pour ce qui est de la correspondance, si j'ai été au delà du simple metteur d'adresses, je n'ai jamais eu le mauvais goût de m'en vanter, et je suis _sincèrement_ peinée, chaque fois que par bienveillance pour moi ou par dénigrement de mon oncle, on cherche à me grandir à ses dépens. Après tout, je suis fort sensible à ce que M. Villemain, voulant à toute force _exhumer une ensevelie_, l'ait fait d'une façon si favorable.

M. de Forbin-Janson a fait, une fois dans sa vie, un tableau qui, dans le temps, exposé au Salon du Louvre, a fait sensation. Il représentait en couleurs brillantes le couronnement d'Inès de Castro après sa mort, le Roi forçant ses courtisans à baiser la main de la morte qu'ils avaient persécutée de son vivant. M. Villemain a fait de même; il a couronné une morte.

Humboldt, qui est venu me voir hier en sortant du dîner royal de Charlottenbourg, m'a conté que le masque moulé sur l'Empereur Nicolas, après sa mort, était arrivé et avait remué tous les cœurs et tous les nerfs.

_Sagan, 7 avril 1855._--Depuis que je suis de retour, j'ai pu avancer dans la lecture de M. Villemain, qui me paraît être bien plus un cadre à ses impressions actuelles qu'un recueil exact des impressions quotidiennes de l'époque qu'il décrit. Ce ne sont pas des mémoires, et si ce sont des souvenirs, ils se ressentent trop du présent pour rendre exactement le passé. Mais par le style et les noms propres, ce livre se lira beaucoup et piquera la curiosité des personnes qui se rappelleront des gens et des choses d'alors. Ils n'y trouveront probablement pas ce qu'ils y cherchent; mais ils auront tenu en main des pages brillantes et agréables comme passe-temps. C'est un concert harmonieux de mots, même d'idées; mais ce n'est pas l'œuvre d'un peintre d'histoire. On aura beau faire, notre époque ne produira plus de cardinal de Retz, ni même de Mme de Motteville. C'est qu'à présent il y a des écrivains et des femmes auteurs; mais la spontanéité, la naïveté, l'abandon, les choses prises sur le fait, le premier jet sans étude, sans travail, le plaisir de se souvenir pour son propre divertissement n'existent plus.

_Sagan, 12 avril 1855._--Lady Westmorland me mande, en date du 9, que les espérances de paix pâlissent, mais qu'on attend encore la réponse à un courrier expédié à Saint-Pétersbourg pour rompre la Conférence ou en continuer les stériles efforts.

_Sagan, 20 avril 1855._--Voici l'extrait d'une lettre de lady Westmorland, du 18 avril, de Vienne: «Depuis hier, mes espérances renaissent un peu: la réponse de Saint-Pétersbourg est plus conciliante qu'on ne l'espérait. Je crois qu'on pourra s'entendre, mais la nouvelle du bombardement de Sébastopol commencé le 9, dont nous n'avons aucun détail, nous tient dans une grande anxiété[162]. Je crains que lord John Russell ne retourne promptement à Londres; on le veut absolument à son poste de ministre des Colonies, et je crois qu'on a besoin de lui à la Chambre des Communes. Cela laissera une rude besogne sur les épaules de mon mari; mais, si nous avons l'espoir d'une bonne réussite, cela nous soutiendra.

[162] Les alliés avaient ouvert le 9 avril le feu de toutes leurs batteries contre Sébastopol et une brèche y avait été pratiquée dans la journée du 10.

«M. Drouyn de L'Huys paraissait hier tourner vers la paix. Le petit Bourqueney est hors de lui; toujours dans les extrêmes: monté aux nues aujourd'hui, abattu tout de son long demain.

«Les gazettes anglaises ne trouvent pas assez de termes pour déifier l'Empereur Napoléon et l'Impératrice Eugénie. Une de celles qui encensent le plus le couple impérial a, je le sais, offert ses louanges à l'Empereur François-Joseph et au Gouvernement autrichien, moyennant une certaine somme. Mais le comte Buol a repoussé cette offre avec un juste dédain. Quand on songe que ce sont ces misérables gazetiers à qui on permet de gouverner l'Angleterre et qui en effet la gouvernent!»

_Sagan, 3 mai 1855._--Depuis les nouvelles du 14 avril, je n'ai rien reçu de mon fils Alexandre qui est devant Sébastopol; cela devient ancien, et je redoute tout autant, pour lui, les affreuses maladies qui règnent maintenant en Crimée que les boulets des assiégés; ce sont ces maladies pestilentielles qui sont la vraie raison pour laquelle l'Empereur Napoléon a renoncé à son voyage en Orient. Le coup de pistolet, s'il l'eût atteint, aurait jeté le monde dans un désordre affreux; car les éléments révolutionnaires auraient vite _partout_ repris le dessus[163]. Je crois qu'il faut que _l'homme taciturne_ gouverne encore plusieurs années, avant que l'équilibre européen puisse s'en passer.

[163] Le 28 avril, l'Empereur Napoléon III montait à cheval les Champs-Élysées, lorsqu'un Italien, nommé Pianori, lui tira un coup de pistolet sans l'atteindre. Arrêté, il déclara qu'il avait voulu venger la République romaine. Il fut condamné à mort et exécuté le 14 mai suivant.

On m'écrit de Vienne que les Conférences se sont rompues sur ce que les Russes n'ont pas voulu céder la plus minime partie de leurs prétentions, ce qui a mis l'Empereur d'Autriche dans un grand embarras, vu qu'il s'était montré garant de l'extrême modération dont les plénipotentiaires russes l'avaient assuré être les organes[164]. Le jeune Empereur, qui est sincère et honnête, a été outré de ce manque de bonne foi qui n'était calculé que pour gagner du temps et arrêter la marche des armées autrichiennes.

[164] Le 23 avril, dans la séance de la Chambre des Communes, lord Palmerston déclarait que les Conférences étaient ajournées indéfiniment, la Russie ayant refusé de réduire sa flotte et de considérer le Pont-Euxin comme mer neutre.

On dit que pendant le voyage des Majestés françaises à Londres, la Reine Victoria a été la seule qui ait conservé aisance et dignité; que les autres grands personnages des deux pays se montraient embarrassés, gênés, plus ou moins gauches. L'Impératrice Eugénie a paru maladive et fatiguée. Les cadeaux français ont été des plus magnifiques. Si le voyage en Orient paraît abandonné, celui de Vienne ne paraît pas invraisemblable[165]. On dit que le langage des orléanistes a été le seul inconvenant, et ce me semble, bien absurde, après l'attentat contre Louis-Napoléon; car l'impression générale était que, si l'attentat eût réussi, la République aurait prévalu. Aussi les républicains sont-ils désolés, car un attentat manqué est ce qui pouvait leur arriver de pis.

[165] Dans le but de l'empêcher d'aller en Crimée, les Cabinets anglais et français avaient persuadé à l'Empereur Napoléon III de venir rendre visite à la Reine d'Angleterre. Il y alla, en effet, passer une semaine, au mois d'avril 1855, accompagné de l'Impératrice Eugénie.

Mme Mollien m'écrit que la Reine Marie-Amélie est étonnamment bien de santé, mais que la princesse de Joinville est en plein état de phtisie.

Un des motifs qui ont décidé l'Empereur Napoléon à renoncer au voyage d'Orient a été le refus de son cousin de l'y suivre.

Interruption de la correspondance jusqu'au 14 juin, les deux correspondants s'étant retrouvés à Sagan.

_Carlsbad, 14 juin 1855._--Je voudrais bien que la Prusse et l'Autriche parvinssent à s'entendre _cordialement_, et que, formant ensemble une solide barrière, elles obligeassent l'Est et l'Ouest de l'Europe à désarmer. Mais la méfiance est encore bien profonde.

Si je disais que je me plais ici, je mentirais grandement; j'y suis bien logée, mais sans verdure; j'y connais assez de monde pour en être ennuyée. On dit qu'il ne faut pas lire, pas écrire, peu dormir, guère manger, ne pas s'agiter, ne songer à rien, végéter le plus honnêtement possible: c'est la plus sotte vie, et cependant on sent qu'il faut obéir, car il est de fait qu'on n'est capable de rien. Je suis en plein traitement, c'est-à-dire très éprouvée; il y a toujours pour moi un grain de Crimée dans chaque verre de _Sprudel_[166], et cela ne le rend pas plus facile à digérer.

[166] La plus célèbre des sources à Carlsbad.

_Carlsbad, 24 juin 1855._--Je n'ai pas précisément à me plaindre de mes eaux; mais je sens qu'il me faudrait du soleil en plus et la Crimée en moins. Voilà une affaire qui semble avoir été affreuse, le 18 de ce mois, sur les remparts de Malakoff[167]. Mon fils avait pris part à l'action très brillante du 8, au Mamelon Vert. Il s'en est bien tiré; mais comment se sera-t-il tiré de celle du 18, qui a été si désastreuse?

[167] Dans la matinée du 18 juin 1855, les Français avaient attaqué Malakoff et les Anglais le grand Redan. Cet assaut fut rejeté sur tous les points avec des pertes immenses pour les deux armées alliées, qui y perdirent chacune plusieurs généraux et un grand nombre d'officiers supérieurs.