Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)
Part 13
[138] Lorsque éclata la guerre d'Orient, le maréchal de Saint-Arnaud reçut le commandement de l'armée française qui s'embarqua du 24 au 29 avril 1854. Il débarqua avec ses troupes le 14 septembre en Crimée; et, de concert avec les troupes alliées, remporta la victoire de l'Alma qui leur ouvrit la route de Sébastopol. Accablé d'une maladie mortelle, il dut remettre le commandement de l'armée au général Canrobert, puis s'embarqua pour la France. Il mourut pendant la traversée le 29 septembre. Ses restes furent déposés en grande pompe à l'Hôtel des Invalides à Paris.
_Sagan, 28 novembre 1854._--Je viens d'arriver ici. Tout est couvert d'une neige épaisse, la misère extrême, les désastres infinis, les santés compromises; les inquiétudes de guerre augmentent, les impôts s'accroissent, les Chambres prussiennes aussi énigmatiques, dans leur composition singulière, que douteuses dans les travaux qu'on leur demande. Les persécutions religieuses contre les catholiques, quoique sourdes encore, deviennent de plus en plus irritantes; je n'ai jamais vu une époque plus compliquée, qui offre moins d'issues consolantes, tant pour les individus que pour les masses.
_Sagan, 6 décembre 1854._--A Berlin la division est partout et je ne sais ce qui est le plus envenimé et le plus embrouillé, de la politique extérieure ou de l'état intérieur. On dit déjà que la seconde Chambre va être dissoute. Les deux traités signés coup sur coup entre la Prusse et l'Autriche, et entre celle-ci et les Puissances occidentales, sans se contredire, sans s'exclure, changent cependant l'état des choses. L'Autriche s'était, à la vérité, réservé le droit de conclure indépendamment des traités[139], mais on ne pensait pas, à Berlin, qu'elle ferait un si prompt usage de ce droit, qu'elle en userait sans prévenir la Prusse, et en se bornant à lui laisser la faculté de s'y réunir, si elle le juge convenable. On m'écrit de Berlin que rien n'égale la colère qui y règne, si ce n'est la fureur des Russes qui s'y trouvent. Je suis fort tentée de croire que la Prusse accédera au second traité, mais qu'on ne lui en saura aucun gré. Quel rôle que le sien! mais on peut bien dire: _Tu l'as voulu, George Dandin!_
[139] L'Autriche avait à peine conclu à Berlin le traité d'alliance offensive et défensive négocié par le général de Hess, que, sans en prévenir la Prusse, et profitant des droits qu'elle s'était réservé de conclure indépendamment des traités, elle s'était empressée de s'entendre avec les Puissances belligérantes. _Le Moniteur de Paris_, du 4 décembre, annonçait que le 2, à Vienne, un traité d'alliance avait été signé entre les plénipotentiaires de la France, de l'Autriche et de la Grande-Bretagne.
_Sagan, 11 décembre 1854._--C'est assurément un fort grand événement que le traité du 2 décembre, pour le présent et pour l'avenir. Il fait entrer l'Europe dans une nouvelle phase. C'est, il me semble, la certitude qu'il n'y aura point de guerre allemande _révolutionnaire_, ce qui était le grand danger des circonstances actuelles; et de l'autre, la certitude de la paix dans un temps donné. J'imagine, néanmoins, que les Français et les Anglais voudront prendre Sébastopol avant de la conclure. Pour l'avenir, c'est un changement complet de la politique européenne; l'arrêt des progrès de la Puissance russe en Orient et la perte de sa prépondérance en Allemagne. C'est aussi, je crois, le pas donné en Allemagne à l'Autriche sur la Prusse (qui l'aura bien voulu); c'est enfin, si je m'en souviens bien, la réalisation des projets et de la politique de M. de Talleyrand et la rupture du redoutable faisceau des trois Cours du Nord, qui existait depuis trente ans. Tous ces événements, s'ils arrivent à bonne fin, serviront admirablement l'Empereur Louis-Napoléon.
Pauline, ma fille, m'écrit de Rome des volumes sur l'unanimité des Évêques à l'occasion de l'Immaculée-Conception[140]. Elle est dans un ravissement séraphique. Je crains cependant que les Évêques aient voulu plaire au Pape en se conformant à ses désirs, car j'en connais plus d'un qui reculait devant une innovation inutile. Je ne sais rien de particulier sur la manière dont Mgr l'Évêque d'Orléans a été reçu à Rome. L'Église raisonnable sera-t-elle écoutée plus favorablement que l'Église exagérée et agressive? Ces querelles intestines dans le clergé sont funestes à la religion. Je crois que la querelle des Jésuites et des Jansénistes a été pour beaucoup dans l'incrédulité du dix-huitième siècle, comme les discordes de l'Église, du temps des Conciles de Bâle et de Constance, ont amené la Réforme. Le Pape actuel a l'air d'être créé pour toucher à tout, c'est-à-dire pour tout ébranler.
[140] Désirant assister aux solennités qui se préparaient dans la Ville Éternelle pour la proclamation du dogme de l'Immaculée-Conception le 8 décembre, la marquise de Castellane, emmenant sa fille avec elle, se rendit à Rome, par mer, vers la fin de novembre; elle y séjourna jusqu'à la fin du mois d'avril 1855.
1855
_Sagan, 5 janvier 1855._--Le passage par Paris, pour se rendre à Nice, de Mme de Lieven (qui sera à mon avis un retour définitif à Paris), me semble avoir le retentissement d'un événement politique; les lettres et les journaux le répètent à l'envi[141]. On dit que la voiture de M. de Morny l'attendait à la gare du chemin de fer de Paris. C'est bien drôle, le monde, quand il n'est pas bien laid! Je lis des articles de journaux où cette rentrée à Paris fait conclure à des reprises de négociations pacifiques avec la Russie. Pour mon compte, je crois que cette conjecture n'est fondée que relativement à quelques membres du Ministère français, mais point en ce qui regarde Louis-Napoléon.
[141] La princesse revenait de Bruxelles où elle s'était réfugiée après l'entrée en campagne des Puissances belligérantes.
Je suis de plus en plus frappée des altérations profondes qui se manifestent dans la conduite du Gouvernement anglais. On ne retrouve plus ce grand accord, ni ces ménagements mutuels qu'entraînait si naturellement jadis une crise extérieure. Les Ministres tirent les uns sur les autres, les deux Chambres sur le Ministère, les journaux sur les Ministres, sur les deux Chambres, et, ce qui me paraît sans exemple, sur l'armée, sur les généraux en pleines opérations de guerre, et de quelle guerre! Ne sont-ce pas là des signes infaillibles de l'avènement de la démocratie en Angleterre! J'y vois, de mes faibles yeux, le véritable secret de l'alliance entre la France et l'Angleterre.
Lady Westmorland m'écrit de Vienne qu'à Londres on trouve très mauvais qu'on permette à Mme de Lieven de venir à Paris et d'y rester. Londres proscrivant Mme de Lieven! Ah! George IV, où es-tu?
_Sagan, 8 janvier 1855._--Lady Westmorland m'écrit de Vienne, en date du 4 janvier: «Nous sommes dans un moment bien critique, car la réponse faite à la _référence_ faite à Saint-Pétersbourg, qui doit être ici avant le 15, décidera s'il y a un espoir de paix, ou si la guerre doit devenir _générale et éternelle_. Mon espérance pacifique s'affaiblit de plus en plus, non par ce qui se passe ici, mais par ce qui est _la pensée actuelle_ à Paris. Si l'Empereur Napoléon avait envie de faire la paix, je crois que l'Angleterre ne pourrait y mettre de sérieuses entraves, malgré nos infâmes gazettes, notre sot public et les _mischievous_[142] diplomates. Mais il me paraît certain que l'Empereur Napoléon pousse à la guerre plus violemment que jamais. Le petit Bourqueney est en convulsion quand il voit une _ombre_ de négociation possible. L'état de nos armées et l'attitude des Russes en Crimée devraient, ce me semble, nous rendre plus _traitables_. J'avoue que je ne puis partager la sécurité de ceux qui voient déjà Sébastopol pris, la flotte russe détruite et l'Empereur Nicolas à genoux!
[142] De l'anglais: pernicieux.
«Le Duc et la Duchesse de Brabant ont eu la bonté de venir me voir, pendant que mon mari était malade. Elle est embellie; il m'a paru qu'elle a grandi et maigri. Ce qui est sûr, c'est qu'elle est bien mise, que sa tournure est moins lourde et qu'elle a des manières douces et naturelles qui plaisent. Son mari n'a pas l'air d'avoir un jour de plus que quand il était ici, il y a vingt mois; on lui donnerait seize ans. C'est une grande asperge avec la poitrine étroite, et sans ombre de barbe; il parle beaucoup, ne manque pas d'esprit, mais si son corps est trop jeune, son esprit ne l'est pas du tout; il parle non pas en homme, mais en vieillard. Jugez s'il doit être amusant pour sa jeune femme, avec laquelle il prend des airs de maître. Ils vont voyager en Égypte pour la santé du mari, qui a la manie des voyages.»
_Sagan, 13 janvier 1855._--Je suis revenue hier de Breslau où j'ai passé un jour plein, en grande partie avec le Prince-Évêque à causer de ce qu'il vient de quitter à Rome et de ce qu'il trouve ici; et ce qu'il trouve ici est grave et triste; car il n'est que trop évident que le Gouvernement prussien, conduit par les piétistes, cherche par tous les moyens, surtout par des voies occultes, qui n'en sont que plus dangereuses, à saper l'Église catholique et à en paralyser les Ministres. Ces voies occultes se trouvent même mises en jeu, à Rome, au point que le Saint-Père, loin de redouter le _retrait_ de la Légation de Prusse, le _désire_, tant celle-ci a fait de protestantisme et de franc-maçonnerie au palais Cafarelli[143]. Il y aurait des volumes à écrire sur tout ceci.
[143] Le palais Cafarelli à Rome était la propriété du Roi de Prusse et la résidence de la Légation auprès du Saint-Siège.
_Sagan, 20 janvier 1855._--Voici une lettre de lady Westmorland, en date du 17, de Vienne: «Tous les jours, les chances de paix me paraissent moindres, et cependant nous sommes au seul moment où elle serait possible, car on pourrait la faire avec honneur de tous les côtés[144]. Je crois l'Empereur de Russie sincère; il fait de grandes concessions pour terminer une guerre qui, jusqu'à présent, n'a pas eu pour lui des conséquences trop désastreuses. Mais l'idée seule qu'on pourrait entrer en négociation avec l'Empereur Nicolas met Bourqueney en fureur. Il me semble, cependant, bien difficile de refuser la négociation, quand les conditions, qu'on a posées soi-même comme nécessaires, ont été acceptées sous réserve. Mais le fait est que, lorsqu'on a posé les conditions, on était convaincu qu'elles ne seraient pas acceptées. Les détails de la Conférence du 8 ont été reçus à Londres le 9; et, aujourd'hui 17, encore point de réponse, excepté un simple accusé de réception. C'est qu'on attend _les ordres de Paris_ pour savoir ce que l'on doit faire. Soyez sûre que c'est l'Empereur Napoléon qui est le maître de la situation. La paix se ferait demain s'il le voulait; mais il ne le veut pas, il ne l'a jamais voulu. Je ne sais quelles sont ses _arrière-pensées_; mais il en a. Le Gouvernement anglais est trop faible et trop divisé, trop soumis au joug de la presse pour agir selon les lois du bon sens; et puisque la nation anglaise entière est dans un paroxysme fiévreux en faveur de l'alliance française, il faut bien que le Cabinet cherche sa seule force dans le soutien de la France. Voilà pourquoi je désespère de la paix. On s'acharne à ne rien écouter, jusqu'à ce que l'on se soit rendu maître de Sébastopol par quelque succès éclatant; mais, si on y parvient, je doute fort qu'_alors_ la Russie soit aussi bien disposée qu'elle l'est en ce moment à désarmer. Mais obtiendrons-nous ce succès? J'en doute. Nous pourrons, _peut-être_, avec des sacrifices _énormes_, détruire la ville et les vaisseaux, mais je ne crois pas qu'il soit possible de _prendre_ et d'_occuper_ Sébastopol sans avoir pris les forts du nord, c'est-à-dire sans un second siège plus difficile que le premier. Si on manque la chance que les concessions actuelles de la Russie offrent en ce moment, je ne vois plus qu'un avenir plein de périls pour le monde entier. Ici, on désire ardemment la paix, on cherche à avancer les négociations; et, tout en adhérant aux garanties demandées, on voudrait ne pas rendre les choses trop difficiles pour la Russie. On serait bien aise de voir la Prusse entrer dans l'alliance; on le désire aussi à Londres, mais la France fera tout ce qu'elle pourra pour l'empêcher, car c'est ce qu'elle craint _par-dessus tout_.»
[144] Le traité du 2 décembre avait fait la plus profonde impression à Saint-Pétersbourg. La Russie cherchait, par des moyens détournés, d'affaiblir cette puissante coalition, afin d'enlever au Cabinet de Vienne tout prétexte d'hostilité active. Le prince Gortschakoff, ambassadeur de Russie, se déclara autorisé à négocier d'une manière générale. Les plénipotentiaires des trois Puissances alliées du 2 décembre se réunirent à Vienne dans la journée du 28. Les explications, données de part et d'autre, montrèrent qu'on se comprenait, et qu'on était d'accord sur les points essentiels, mais sous réserve de l'assentiment des Cabinets de Londres et de Paris; une base de paix était comme posée, mais la Russie, n'ayant jamais voulu faire aucune concession, quant au nombre des vaisseaux qu'elle pourrait avoir dans la mer Noire, les négociations tirèrent en longueur et n'aboutirent pas.
_Sagan, 23 janvier 1855._--On me mande de Paris que la Cour féminine de l'Impératrice Eugénie, par des démissions peu regrettables, va se recruter dans le faubourg Saint-Germain, non pas, à la vérité, dans ses sommités, mais cependant dans le beau monde.
On ajoute que le traité avec l'Autriche a adouci beaucoup de récalcitrants. Il en reste cependant un petit nombre, entre autres le côté Molé, plus fortement accentué chez Mme de La Ferté[145]. Sa cousine, Mme de La Grange, s'était annoncée à Champlâtreux; elle a reçu, pour réponse, de la part de l'intolérante Mme de La Ferté, _refus absolu_ de recevoir une _personne ralliée_. Là-dessus, Mme de Flavigny, mère de _la refusée_, écrit avec furie à son cousin M. Molé. Celui-ci répond plus courtoisement, mais avec une merveilleuse impudence, qu'il a _toujours été légitimiste_. Et voilà le monde et la société de Paris! Du reste, on dit que celle de Berlin, celle de Vienne, ne sont pas plus commodes, que partout, il y a division, aigreur, hostilité.
[145] Fille de M. Molé.
_Sagan, 27 janvier 1855._--On m'écrit de Berlin que le Prince de Prusse y est fort triste et fort peiné. On croyait, avant-hier, à la sortie de M. de Manteuffel des affaires et à l'entrée de M. de Bismarck-Schœnhausen aux Affaires étrangères. Cependant, il n'y avait rien de fait, rien de décidé. Si ce bruit se vérifiait, la guerre entre l'Autriche et la Prusse, déjà probable, deviendrait certaine; car M. de Bismarck déteste l'Autriche, autant que moi je déteste les chats[146], et il brûle de la combattre en brandissant une lance qui pourrait bien avoir les mêmes proportions que celle de Don Quichotte.
[146] La duchesse de Talleyrand avait une terreur innée des chats qu'elle ne parvint jamais à vaincre.
Voici une singulière anecdote dont des personnes graves m'assurent la parfaite exactitude; la police militaire et civile en étouffent, comme de raison, la circulation. Il y a fort peu de jours que deux sentinelles, placées au musée de Berlin, ont vu la nuit les portes du Château s'ouvrir et un cortège funèbre, entouré de force flambeaux, en sortir et se diriger vers l'église qu'on nomme le _Dom_. Sur le char funèbre, se trouvait une couronne royale, et le Prince de Prusse conduisait le deuil. Une des sentinelles, saisie d'effroi, a perdu connaissance; l'autre a vu entrer le cortège dans l'église. Toutes deux, lorsqu'elles ont été relevées du poste, ont été faire leur déposition parfaitement identique, quant aux détails, dans la bouche de l'une comme dans celle de l'autre. Et voilà!
_Sagan, 5 février 1855._--Quel spectacle que celui offert par l'Angleterre! Cette grande Angleterre quand j'y vivais! Et maintenant, quel écroulement! Le tout au profit de lord Palmerston! Mais tout cède à l'horreur de ce qui se passe en Crimée. Je n'ose plus lire les articles qui en dépeignent les misères; cela me bouleverse pour l'humanité en général, et pour ceux qui m'intéressent en particulier[147].
[147] L'étrange épuisement qui consumait l'armée anglaise devant Sébastopol avait déchaîné l'opinion publique en Angleterre contre le Ministère, qui réclamait à grands cris le relèvement de la puissance britannique. Le 27 novembre 1854, la Reine avait convoqué d'urgence le Parlement, pour le 12 décembre, afin de prendre des mesures qui pousseraient la guerre avec vigueur et accroîtraient les forces de l'armée. Lord Palmerston, le ministre le plus populaire de l'Angleterre, reçut la mission de former un nouveau Cabinet. Celui-ci concentra dans les mains du commandant en chef de l'armée les forces militaires, réforma le commissariat, organisa un service de transport, et les dons des particuliers affluèrent en telle exubérance, qu'après avoir passé par toutes les souffrances, par tous les dénûments de l'extrême misère, l'armée anglaise connut toutes les abondances, et aussi tous les dangers de l'extrême bien-être.
_Sagan, 7 février 1855._--Humboldt, dans une longue lettre pleine de gémissements sur les illusions que nous déplorons tous, dit ensuite: «On a envoyé d'abord le général Wedel à Paris[148], un des innocents que l'on flattera aux Tuileries; le dangereux Olberg l'accompagne, mais depuis, on le fait suivre par un autre négociateur, Niebuhr[149], sous l'apparence peu trompeuse d'un voyage de délassement. J'ai été sollicité de lui donner des recommandations pour Guizot, Salvandy, Villemain. Voudra-t-il pénétrer dans le temple de la rue Saint-Florentin[150]? Après Niebuhr, il reste à envoyer Hensel, et puis le hurleur Strauss. Voilà à quoi en est réduite la diplomatie prussienne!»
[148] Le dissentiment, qui s'était manifesté entre l'Autriche et la Prusse sur la question de la mobilisation, avait fait commencer au Cabinet de Vienne des négociations avec différents gouvernements allemands, et pour donner un point d'appui, l'Empereur d'Autriche manifestait le désir de se placer à la tête de l'armée fédérale. Effrayée de cet isolement, la Prusse avait envoyé le comte de Wedel à Paris, dans l'espoir de s'entendre directement avec les Puissances occidentales. La France devait reconnaître à la Prusse le droit de prendre part au Congrès de Vienne et la Prusse disposée à accéder au traité du 2 décembre. Mais ces négociations échouèrent complètement.
[149] M. de Niebuhr, conseiller du Cabinet du Roi, passait pour un ami de la Russie.
[150] Chez Mme de Lieven.
M. de Manteuffel, m'écrit-on, d'autre part, ignorait tellement la mission du général Wedel que, lorsque celui-ci s'est présenté au Ministère des Affaires étrangères pour prendre connaissance des dernières correspondances diplomatiques, le Ministre les lui a refusées, disant qu'il ne les lui communiquerait que sur un ordre signé du Roi. Le Roi dit aux uns, qu'il ne fera jamais la guerre aux alliés, aux autres, que jamais il ne la fera à la Russie.
_Sagan, 12 février 1855._--Que dire de l'étrange discours de l'amiral Napier, qui jette son _verdict_ contre la marine anglaise? Voilà donc l'Angleterre déflorée de tous ses prestiges. Quel _fiasco_! Ce n'est pas parlementairement qu'elle brille, pas plus que maritimement, ni militairement; car il est impossible de plus laver son linge sale en public qu'on ne l'a fait en plein Parlement[151]. Tout cela profite à Louis-Napoléon, et je ne vois ici que _lui_ qui ait tiré avantage des déconfitures des autres. J'en ai du chagrin pour l'Angleterre, j'y ai passé de trop belles années pour qu'il me soit possible de rester indifférente à ses échecs. Quelqu'un de très bien placé pour le savoir me mande de l'Italie que le Roi de Sardaigne est dans une disposition d'esprit fort abattue et troublée. Ayant demandé à sa mère de lui donner, avant de mourir, sa bénédiction, la mourante la lui a refusée et n'a fini par la lui accorder que sous condition expresse qu'il ne sanctionnerait pas la vente des biens du clergé, et la jeune Reine aussi, après avoir reçu les derniers sacrements, a conjuré le Roi de ne pas charger sa conscience d'un tel péché. On croit donc que le Roi ne sanctionnera pas cette loi spoliatrice; mais d'autre part, les Ministres et la majorité des deux Chambres veulent forcer le consentement royal[152].
[151] Au retour de la campagne peu fructueuse de la Baltique, l'amiral Napier, le cœur gonflé d'amertumes, ne respectant ni autorité, ni discipline, ni convenance, ni lui-même, avait, après un dîner du Lord-Maire, prononcé un discours extraordinaire dans lequel il attaquait le Gouvernement et sir James Graham, président de l'Amirauté. Il le déclara indigne de présider, puisque sir James Graham s'était joint aux hommes qui l'avaient blâmé de n'avoir pas enlevé Cronstadt et de s'être opposé à son attaque. Il avait fallu rabattre des illusions qu'on se faisait si légèrement au commencement des hostilités du Nord et de l'Orient; les Anglais rendirent leurs chefs responsables des difficultés, le langage de sir Charles Napier et la conduite de lord John Russell abandonnant ses collègues à l'heure du danger et travaillant ouvertement, par ses intrigues, à supplanter l'administration dont il avait fait partie, rendirent plus complète l'anarchie qui régnait dans les régions les plus élevées du pouvoir.
[152] Ce fait n'a pas été prouvé et fut même démenti. On en parla beaucoup à Turin, à cette époque, et il est certain que le Roi Victor-Emmanuel ne signa qu'avec une grande répugnance les lois dont il est ici question. La mort avait frappé, en un mois, la Reine mère, la Reine régnante et le Duc de Gênes, frère du Roi.
On m'écrit de Paris que c'est décidément le duc de Broglie qui succédera à Sainte-Aulaire à l'Académie française, et un homme de lettres à M. Ancelot. Reste le fauteuil de Baour-Lormian[153] qui, je l'espère encore, arrivera à M. de Falloux, quoi qu'on dise que M. Thiers est vif contre lui; son propos à ce sujet est de dire: «_Jamais je ne donnerai ma voix à l'Immaculée Conception._»
[153] Ce fut, en effet, en 1855 que le duc de Broglie prit possession du fauteuil laissé vacant par la mort de Sainte-Aulaire à l'Académie française. M. Ernest Legouvé remplaça M. Ancelot. M. Ponsard succéda, dans la même année, à M. Baour-Lormian.
_Sagan, 14 février 1855._--Voilà encore le Duc de Gênes mort. Quels avertissements pour le Roi de Sardaigne! N'y verra-t-il pas le doigt de Dieu?
_Berlin, 20 février 1855._--On m'assure qu'il est arrivé ici, il y a deux jours, un projet de convention signé entre le général de Wedel et M. Drouyn de L'Huys qui serait très acceptable pour la Prusse, mais qui, naturellement, doit d'abord obtenir la sanction du Roi. Je n'ai pu savoir, jusqu'à présent, si elle avait été donnée ou bien si on n'aura pas cherché à allonger la courroie, au moins jusqu'au passage de lord John Russell, qu'on attend d'ici à quelques jours[154].
[154] Le général de Wedel avait été chargé de négocier à Paris un projet de traité _séparé_, pour conclure entre la Prusse et la France, sur la base que la Prusse serait disposée à signer, le protocole du 28 décembre, afin de prendre sa place dans la Conférence de Vienne. Mais ces négociations n'aboutirent pas, la Prusse cherchant toujours à conserver sa liberté d'action.