Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)
Part 12
[123] Les tiraillements entre les deux frères étaient comme étouffés par la noble attitude du Prince de Prusse, qui disait très haut que la volonté du Roi devait faire loi. Mais personne n'ignorait que le Prince déplorait les hésitations du Roi, sa politique vacillante, et que, désirant un rapprochement avec les Puissances occidentales, il se trouvait en contradiction avec la politique conseillée à son royal frère.
La princesse de Metternich a fait dire la messe le matin de sa mort dans sa chambre, l'autel placé de façon à le voir de son lit; elle a expiré sans agonie, à la fin du saint sacrifice. Son mari est, dit-on, très affligé, ce qui n'empêche pas qu'il ne donne lui-même aux visiteurs des détails anatomiques sur la cause du mal de sa femme.
Je ne savais rien du châle donné par l'Impératrice de Russie à Mme de Castelbajac; mais, j'ai remarqué la tendance du mari qui est bien plus russe, malgré les hostilités, qu'anglaise, malgré l'entente cordiale.
_Sagan, 20 mars 1854._--Le Gouvernement prussien, pour faire respecter sa neutralité aux Chambres, a besoin de trente millions d'écus qui vont se traduire en une augmentation d'impôts qui font faire bien des grimaces[124].
[124] Le 18 mars 1854, le Ministère prussien présenta à la seconde Chambre un projet d'emprunt de 30 millions de thalers, accompagné d'un mémoire annonçant que la Prusse maintiendrait le protocole de Vienne, et établissant les résolutions que le Roi se proposait de prendre à l'égard des États de la Confédération allemande.
Je reste bien décidée à mon voyage du Rhin, de la Seine et de la Loire; mais quand je lis les gazettes, que je regarde la carte européenne et que j'écoute les échos qui ci et là m'arrivent, je me demande, non sans hésitation, ce qui sera possible dans deux mois.
Je lis avec une grande curiosité les pièces diplomatiques publiées à Londres, les conversations de sir Hamilton Seymour avec le Czar, et les réponses de lord John Russel[125]. Le Czar me paraît y jouer le rôle d'un mauvais comédien, d'un Tartuffe politique; ses précédents ont si mal préparé à le juger ainsi qu'il faut attendre les publications russes qui, sans doute, suivront celles qui ont été faites à Londres pour asseoir un jugement absolu sur ce singulier incident. Il me semble qu'il y aurait eu folie ou stupidité à soulever la curiosité publique, comme on l'a fait dans le _Journal de Saint-Pétersbourg_, si on n'avait provoqué par là les publications dont retentissent les gazettes en ce moment.
[125] Le Gouvernement anglais fit alors la publication des pièces diplomatiques échangées en 1853 entre la Russie et l'Angleterre, au sujet de la Turquie, dans lesquelles se trouvaient de longs récits des conversations de l'Empereur Nicolas avec sir Hamilton Seymour. Le Czar dissimulait mal ses ambitieux projets et, pour arriver à son but, il représentait à l'ambassadeur d'Angleterre la ruine certaine et imminente de la Turquie, et il semblait avoir arrêté dans sa pensée que l'heure _pour_ sa dissolution devait être arrivée. A cette politique, John Russel et lord Clarendon furent aussi explicites que conséquents; ils refusèrent ouvertement de partager cette idée fixe de l'Empereur Nicolas et se montrèrent très décidés à prévenir une catastrophe en Turquie.
La Princesse Charles de Prusse, qui m'avait confié, il y a vingt jours, à Berlin, les projets de mariage de sa fille Louise, vient de m'écrire pour me les confirmer. Le parti n'est pas riche, pas brillant, mais la bourse généreuse du Roi comblera la lacune financière; et, quant à la jeune Princesse, dont aucun grand Prince ne voulait, qui se mourait d'ennui, de déplaisir, d'impatience, il est très heureux qu'en définitive elle épouse un jeune homme de famille souveraine. Ce n'est pas, du moins, un de ces pitoyables mariages morganatiques, trop à la mode maintenant. Le futur est un prince Alexis de Hesse-Philippsthal, fils aîné d'une branche fort cadette et très pauvre; il est entré au service de la Prusse, il y a six mois. Pour lui, il a tout avantage à épouser une princesse de Prusse, jolie, bonne enfant, nièce du Roi, pour le mari de laquelle il y aura protection, avancement rapide, etc., etc. Je suis convaincue que le mariage remettra la singulière santé de la Princesse, et donnera à tout son être l'équilibre qui parfois lui manque[126].
[126] Une fièvre typhoïde des plus graves, dont la Princesse Louise fut atteinte à l'âge de seize ans, l'avait laissée faible de tête. Cette maladie causa la rupture de négociations déjà entamées avec la Cour de Sardaigne au sujet d'un mariage projeté avec le Duc de Gênes.
Depuis ma dernière lettre, j'en ai reçu quelques-unes dont voici les extraits: «_Paris, 22 mars._--L'horizon s'obscurcit de plus en plus, la Prusse ne se dessine pas comme il y avait lieu de l'espérer; l'Autriche, elle-même, est moins explicite qu'on ne pouvait le supposer. Nous avons la fièvre intermittente par rapport à ces deux pays, et, en définitive, je prévois que l'Angleterre et la France ne pourront compter que sur elles-mêmes. On dit l'Impératrice triste, ennuyée et délaissée!»
Extrait d'une lettre de Berlin, du 25 mars, écrite par un membre du parti Gerlach. (Traduction.) «D'après les ouvertures et les éclaircissements donnés par le ministre Manteuffel à la Chambre et à la Commission, il résulte que nos efforts, et je les crois sincères, tendent à nous unir fermement à l'Autriche et au reste de l'Allemagne (autant que les intérêts de l'Allemagne, dans l'acception la plus étendue du mot, le demandent), et à écarter tout ce qui pourrait nous gêner dans cette marche. J'ignore si l'Autriche et la Russie peuvent s'entendre sur certaines questions en discussion et sur leurs opérations respectives; mais je n'en désespère pas encore. Si cette entente pouvait s'effectuer, nous n'aurions alors que les inimitiés de l'Occident à redouter; et une union complète entre l'Autriche, le reste de l'Allemagne et nous, serait extrêmement facilitée. Nos adversaires dans les deux Chambres, et tout d'abord dans la Commission, s'appliquent à arracher à M. de Manteuffel les notions les plus détaillées; je ne crois pas que jusqu'à présent il ait dit _trop_.
«Ces messieurs déclarent, du reste, tout haut, qu'ils ne nous accorderont l'argent demandé que si nous leur donnons, noir sur blanc, la garantie que le gouvernement ne s'unira pas à la Russie et n'agira pas dans les intérêts de cette puissance. Nos adversaires ne se sont pas prononcés sur quoi devait reposer cette garantie; ils veulent traîner la question en longueur et attendre le retour du Prince de Prusse dans lequel ils espèrent trouver un soutien et un appui.»
Extrait d'une lettre de M. de Humboldt, de Berlin, le 24 mars 1854: «Le Roi s'est blessé à la joue, en faisant une de ces promenades solitaires et nocturnes dans le parc de Charlottenbourg, qui inquiètent sous plus d'un rapport. Il s'est blessé au visage contre une grosse branche d'acacia. Cet accident n'aura pas de suites graves; cependant, il y a un peu de fièvre et nécessité absolue de quelques jours de tranquillité. On concevrait ces promenades nocturnes dans une nuit d'été, mais dans cette saison! Goût fantastique du vague dans l'obscurité, plaisir d'imagination cherchant sa nourriture. La veille de l'accident, nous avons eu un grand dîner pour les anges de paix envoyés en Occident[127]. Ils en sont revenus très moroses, car ils n'ont fait que de la bouillie pour les chats. Le prince de Hohenzollern, le seul qui observe juste, l'avait prédit. Malheureusement, encore aujourd'hui, on ne veut pas croire ici combien les choses sont furieusement avancées à Paris et surtout à Londres, d'où Palmerston, dès novembre dernier, avait envoyé à Berlin, par le pieux Bunsen, un projet de démembrement de l'Empire russe.
[127] Le prince de Hohenzollern-Sigmaringen à Paris, le général de Grœben à Londres.
«Les uns et les autres mettent leurs ennemis à la broche, avant de les avoir expédiés dans l'autre monde. La Russie propose de faciliter l'agonie turque, Albion propose d'écarteler la Russie; on se vaut bien en fait de traîtrise!
«Le pauvre Grœben a frappé à Londres par son ignorance parfaite de la langue française. Son premier mot à lord Clarendon a été, dit-on: «_L'Empereur de Russie, guerre veut pas._» Clarendon a fait alors la réflexion qu'il était naturel que la Prusse, se complaisant dans une position inexplicable, eût choisi un représentant qui ne sût pas s'expliquer.
«Il y a ici beaucoup d'humeur contre Bunsen; il y en a aussi à Osborn-House, où il avait fait croire que la Prusse guerroyerait bel et bien contre la Russie, contre cette _douce_ Russie, qui ne veut prendre Constantinople _qu'en dépôt_.
«L'envoi du général Lindheim au Czar excitera encore l'humeur contre nous, à Paris et à Londres[128]. Je crois l'_homme taciturne_ des Tuileries beaucoup plus entreprenant que ne l'est la Russie; il se pourrait bien que le centre d'action fût déplacé et que la querelle commençât sur la rive gauche du Rhin; on y parviendrait par quelques détours, on n'attaquerait pas tout de suite la Belgique, mais on attaquerait, conjointement avec la Belgique, notre Prusse rhénane. L'Angleterre voudra-t-elle, pourra-t-elle s'y opposer? Bunsen a envoyé ici deux de ses fils (l'aîné a épousé la fille de la prêcheuse Mme Frey). Le Roi ne les a pas reçus. Cependant on ne rappellera pas le père, de peur de contrarier le Prince Albert.
[128] Les rapports du prince de Hohenzollern-Sigmaringen et du général de Grœben à la Cour de Berlin déterminèrent le départ du général de Lindheim pour Saint-Pétersbourg, avec une lettre particulière pour le Czar dans laquelle le Roi faisait de nouvelles propositions de médiation. L'Empereur Nicolas, ne pouvant maîtriser sa colère, chargea le prince Georges de Mecklembourg-Strélitz de porter sa réplique dans une lettre où il disait hautement à son royal beau-frère: «que quand les Puissances occidentales assureront l'émancipation des chrétiens en Turquie par un traité, lui, le Czar, consentirait à évacuer les Principautés, en même temps que les flottes combinées évacueraient le Pont-Euxin.»
«Vous aurez sans doute lu l'article du journal de Bethmann-Holweg dans le numéro du 18[129]. Il est d'Albert de Pourtalès, qui raconte la véritable cause de sa défaite. Il s'est cru le maître, tandis qu'il était berné par M. de Manteuffel qu'il pensait détrôner. Celui-ci faisait venir en hâte et en cachette son neveu, qui est _persona grata_, pour contre-balancer Albert de Pourtalès.»
[129] Dans le parti libéral en Prusse, il y avait la nuance des _vieux Prussiens_, à la tête desquels se trouvaient Bethmann-Holweg, Usedom, Pourtalès, Goltz. Le _Preussische Wochenblatt_ était leur organe et avait comme rédacteur le docteur Jasmund. On le nommait communément _le Journal de Bethmann-Holweg_. Cette feuille se distinguait par des articles bien écrits, critiquant avec une certaine modération les actes du Gouvernement, mais pleins d'amertume contre le parti représenté par la _Kreuzzeitung_. Cette feuille cessa de paraître en 1861.
_Sagan, 2 avril 1854._--On a eu officiellement à Vienne la _certitude_ que Mazzini avait débarqué à Gênes cinq ou six jours avant l'attentat de Parme[130]. Un groupe de spectateurs, en apparence bénévoles, s'est ouvert pour donner refuge au meurtrier, qui a porté son coup en se glissant derrière le Duc et le blessant par le côté dans le bas-ventre. Le Duc était accompagné de deux officiers, dont l'un l'a reçu dans ses bras, l'autre s'est précipité sur le meurtrier abrité par le groupe, qui, en se refermant, a un instant barré, sans affectation, le chemin à l'officier et a laissé au criminel le temps de s'évader derrière le rideau humain qui l'abritait. Tout ceci est officiel. Il l'est de même que de nouvelles tentatives ont été faites d'empoisonner les puits des casernes dans le royaume lombardo-vénitien. On est obligé de placer des sentinelles près de chacun de ces puits et de les couvrir de grands couvercles fermés à clef.
[130] Ferdinand-Charles III, duc de Parme, avait succombé le 27 mars 1854, après avoir été frappé la veille par un assassin qui lui avait porté un coup de couteau dans le ventre.
_Sagan, 5 avril 1854._--Lady Westmorland m'écrit de Berlin, où elle s'est rendue de Vienne au-devant de son fils: «J'ai dîné chez la Reine. Le Roi a paru après le dîner, plein de la plus charmante bonté pour moi, mais avec un bien mauvais et pâle visage, la joue couverte d'emplâtres. Il m'a parlé longtemps avec abandon; il s'imagine que la lettre que le duc Georges de Mecklembourg-Strélitz, arrivé en courrier de Saint-Pétersbourg ici, lui a apportée, doit aplanir toutes les difficultés. Personne ici ne partage cette opinion. Le Prince de Prusse est venu me voir entre deux accès de fièvre (il est menacé d'une fièvre quarte, qui n'est pas chose indifférente sur un corps aussi mal disposé); il est très fâché de la venue du duc Georges de Strélitz. En général, je ne vois ici que confusion et méfiance.»
Hélas! Lady Westmorland ne voit que trop juste; et à force d'indécisions, de brouillards et de mauvaises finesses, on découragera l'Autriche; la Prusse détachera d'elle les petits États, et deviendra honteusement la proie de ses grands voisins et la pâture des révolutionnaires qui sont partout, et qui enlacent la pauvre vieille Europe de leur brûlant réseau.
_Sagan, 7 avril 1854._--J'ai revu hier à la station voisine, où j'ai été l'embrasser, lady Westmorland retournant de Berlin à Vienne. Elle rapporte une fort triste impression du lieu qu'elle quitte. Tout y est confusion, la plus grande gît dans la tête du Roi. Le voilà qui s'imagine être le maître de l'Europe, empêcher la guerre à son gré; bref, ce sont des rêves creux si étranges qu'on serait tenté de leur donner un autre nom. Où tout cela conduira-t-il? Impossible de le prévoir. En attendant, on perd un temps précieux, on se déconsidère de plus en plus. L'opinion publique s'excite et l'avenir se rembrunit cruellement.
Louis-Napoléon a dit au Prince de Hohenzollern qu'il ne s'agissait plus de la question d'Orient, que c'étaient des billevesées; mais bien d'ôter à la Russie sa prépondérance en Europe, dont, sans doute, il veut à son tour la direction. Le Prince de Prusse a montré beaucoup d'inquiétude pour les provinces rhénanes et une grande indignation contre le Roi Léopold qui, de peur de perdre la Belgique, se lie étroitement à son puissant voisin et se dispose à l'aider dans ses convoitises rhénanes.
On dit M. de Manteuffel très découragé, très fatigué des irrésolutions et des changements continuels. La lettre apportée par le duc Georges de Mecklembourg ne dit rien que des phrases vagues, faites pour plaire à celui à qui elle est adressée, pour ajouter du brouillard au brouillard, pour gagner du temps, ou, pour mieux dire, en faire perdre aux autres. Malheureusement, ce but paraît atteint. Cependant, le Préfet de police de Berlin a dit à son maître qu'il ne pouvait pas répondre de la sûreté publique, si le Gouvernement se rejetait du côte russe. On dit la pauvre Reine triste et bien agitée. La santé du Roi n'est pas ce qu'elle devrait être, et celle du Prince de Prusse est décidément très mauvaise.
_Sagan, 25 avril 1854._--On me mande de Vienne que le prince de Metternich a bien pauvre mine. Il paraît que la société viennoise se divise d'une façon très aigre et très absolue en deux camps fort hostiles; la majorité penchant pour la Russie et blâmant le jeune Empereur de s'allier avec, ou, du moins, de se rapprocher des Puissances maritimes qu'on suppose pleines de traîtrise et fomentant sourdement le mouvement révolutionnaire, pour le faire éclater à leur profit et au détriment de la Prusse, aussitôt qu'on n'aura plus besoin d'elle pour contenir et pour diminuer la Russie.
_Sagan, 8 mai 1854._--Un mot que je reçois de Berlin me dit que le Prince de Prusse s'est brouillé d'une manière éclatante avec le Roi, ou bien le Roi avec le Prince, tant il y a que celui-ci a dû quitter Berlin hier au soir.
Le renvoi de M. de Bonin, ministre de la Guerre, fait un mauvais effet; il déplaira aux Cours occidentales et donnera de l'humeur à Vienne où, malgré les paroles données au général de Hess et ratifiées depuis, on n'a plus ni estime, ni confiance, ni foi en la franchise du Gouvernement prussien, ni en sa fixité[131]. Quel état, bon Dieu!
[131] Le parti russe de la Cour regardait le général de Bonin comme un ennemi personnel, et multiplia ses intrigues dans les hauts parages pour le faire sortir du ministère de la Guerre. Comme le Prince de Prusse, M. de Bonin était également favorable à un rapprochement avec les Puissances occidentales; aussi, sa démission, demandée par le Roi, fit la plus fâcheuse impression en dehors du cercle de la Cour. On se rappela l'énergie déployée par le Ministre dans la Commission au sujet de l'emprunt, et l'ardeur avec laquelle il sentait la nécessité de la réalisation d'une entente plus intime entre la Prusse et l'Autriche. Cette entente était devenue un si pressant besoin que l'Empereur d'Autriche n'hésita pas d'envoyer alors à Berlin le général de Hess avec des propositions formelles d'une alliance offensive et défensive, insistant pour que la Prusse concentrât un corps d'armée sur sa frontière. Ces négociations aboutirent à un renouvellement formel du traité secret de 1851, par lequel la Prusse et l'Autriche se garantissaient réciproquement leurs États, quoique le Gouvernement prussien se fût efforcé d'écarter toute stipulation qui pouvait l'obliger à se montrer en armes contre la Russie.
_Sagan, 19 mai 1854._--La Cour de Potsdam est très préoccupée de la scission des deux frères. Si je puis me permettre une opinion, c'est qu'au fond le Prince de Prusse a parfaitement raison, mais que ses conseils auraient dû rayer quelques expressions qui ont fourni des armes contre lui.
La mission du comte Alvensleben à Vienne est destinée à neutraliser, autant que possible, la portée et les résultats de l'accord conclu avec le général de Hess, et à entraver, par conséquent, la marche de l'Autriche. On voulait surtout empêcher la levée des quatre-vingt-quinze mille hommes; mais Alvensleben aura trouvé la chose faite[132]. Les quatre Rois de Würtemberg, Bavière, Saxe et Hanovre, travaillés par l'intrigue russe et les incertitudes de la Prusse, font bande à part. Tout cela constitue le plus triste état de choses.
[132] Le comte d'Alvensleben, qui avait refusé une mission spéciale à Londres et était retourné dans ses terres, venait d'en être rappelé et pressé de partir pour Vienne, afin de s'y concerter et d'y surveiller de plus près les mesures à prendre avec le Cabinet autrichien, après la négociation du général de Hess à Berlin.
On m'assure que Napoléon est dans un fort mauvais état de santé! Autre complication.
Nouvelle réunion des deux correspondants, qui interrompit l'échange de leurs lettres pendant plusieurs mois.
_Paris, 14 août 1854._--Je suis arrivée ici, hier. Aujourd'hui dans la matinée, mon fils Louis[133] m'a conduite par la place Louis XV, la terrasse du bord de l'eau, le Carrousel, la colonnade du Louvre, Saint-Germain-l'Auxerrois et la rue de Rivoli: tout cela sans sortir de voiture; mais j'ai vu un peu du nouveau Paris, dont beaucoup de choses sont belles, d'autres manquées. Les bâtiments des Ministères, par lesquels on a rétréci la grande place du Carrousel, écrasent le bâtiment principal; le Louvre, en lui-même, vu de ce côté-là, n'a plus l'air de rien du tout. Je regrette le grand et vaste jardin que je rêvais entre les deux palais.
[133] Duc de Valençay.
_Orléans, 16 août 1854._--Je suis descendue ici dans le petit ermitage de Pauline, au couvent du Sacré-Cœur. Ici, du moins, je suis à l'abri du bruit extérieur dont j'étais assourdie à Paris. J'ai eu toutes les facilités possibles pour suivre les offices pendant la fête d'hier; ils s'y font très bien et la musique était bonne: les jeunes voix sont les vraies pour chanter la Sainte Vierge. La cloche sonne pour la distribution des prix; par exception j'y suis admise; j'hérite de tous les privilèges de Pauline, quoique je n'en mérite aucun.
_Rochecotte, 20 août 1854._--M'y voici, dans ce pauvre Rochecotte qui me serre le cœur plus que je ne puis le dire[134]. Notre vie y est toute conventuelle: chaque matin la messe, chaque soir la prière en commun, un maigre strict, une conversation plus ou moins sainte, jamais profane; aucun autre bruit que celui des deux garçons et de la toux de leur abbé. Je ne demande pas mieux, je m'arrange fort bien de genres fort divers, dès qu'ils ne choquent pas le bon sens ni le goût. Le silence est un grand repos; le coup de cloche vaut mieux que la pendule qui n'avertit pas tout le monde de même. La simplicité apaise et les bons propos musellent les coups de langue impétueux.
[134] La duchesse de Talleyrand se retrouvait pour la première fois à Rochecotte, depuis qu'elle en avait cédé la propriété à sa fille en 1847.
J'applaudirai aux spectacles qui se préparent à Valençay; je crois que la vraie bonne grâce est de revêtir la livrée des personnes chez lesquelles on se trouve, dès qu'elle n'est pas choquante. Chez moi, je voudrais un _mezzo-termine_ entre les deux genres, et, peut-être, cela ne serait-il pas meilleur? Tant il y a que Pauline[135] remplit bien le cadre dans lequel elle s'est placée, et il est rare d'y réussir aussi complètement.
[135] Marquise de Castellane.
_Rochecotte, 23 août 1854._--M. de Falloux, qui est ici depuis hier, nous quitte samedi. Je l'honore et le trouve fort aimable par le cœur et par l'esprit: la grande ferveur de sa dévotion n'a rien d'étroit; mais quelle santé! Il m'a raconté des choses curieuses sur M. de Persigny; il lui reconnaît beaucoup de qualités, et il en trouve aussi à Louis-Napoléon. Ce dernier a mandé par télégraphe M. de Persigny à Biarritz; et, malgré une violente cholérine, il s'y est rendu avec son médecin; il en est revenu, mais on n'a pu me dire le motif de l'appel, ni le résultat de l'entrevue.
_Valençay, 10 septembre 1854._--M. de Salvandy nous est arrivé hier avec la même verve, la même rédaction brillante, les mêmes nobles et beaux sentiments, la même emphase, le corps grossi, alourdi, le visage ridé et ses longs cheveux cachant péniblement sa triste infirmité[136].
[136] M. de Salvandy était atteint au cou d'une loupe d'un volume considérable. Il en souffrit durant de longues années et cette tumeur fut la cause de sa fin.
_Paris, 18 octobre 1854._--L'Évêque d'Orléans va passer trois mois à Rome; il voudrait que sa réception à l'Académie française eût lieu avant son départ; ce sera probablement le 8 novembre, et comme il tient beaucoup que j'assiste à cette séance, je prolongerai mon séjour jusqu'à cette époque à Paris[137].
[137] Dans la lutte de l'Épiscopat français contre l'enseignement des langues anciennes, Mgr Dupanloup, s'étant prononcé avec beaucoup de talent pour l'Université, s'était acquis un titre qui lui ouvrit les portes de l'Académie française où il remplaça M. Tissot, le traducteur des _Bucoliques_ de Virgile. Cette réception eut lieu le 8 novembre 1854.
Le duc de Noailles est venu hier, de Maintenon, pour me voir; il a dîné chez moi avec Mme de Chabannes, Max de Hatzfeldt et mon fils Alexandre. Il y avait dans ce petit dîner toutes les nuances d'opinions représentées; cela ne rendait pas la conversation plus vive. Tout le monde me paraît vieilli, attristé, ennuyé, et cela en regard d'un luxe effréné, d'une cherté excessive, d'une avidité de jouissances matérielles menaçante.
Les obsèques du maréchal de Saint-Arnaud ont été affreusement arrosées par la pluie, et c'est sur l'air des patineurs de l'opéra du _Prophète_, joué par la musique des guides, que l'Archevêque de Paris a donné l'absoute[138]. Toute l'époque présente est là.