Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)

Part 11

Chapter 113,791 wordsPublic domain

[112] Le 30 janvier 1854, le prince Napoléon fit à Bruxelles une visite toute de courtoisie, très officielle, mais sans mission politique spéciale.

[113] Allusion aux décrets du 22 janvier 1852, relatifs à la confiscation des biens de la famille d'Orléans.

_Berlin, 8 février 1854._--Le départ des diplomates russes est accompli à Londres et à Paris. Orloff et Budberg n'ont rien obtenu ni à Vienne, ni ici, mais Bourqueney et de Moustiers n'ont rien obtenu non plus. On se tient dans la plus rigoureuse neutralité; elle coûte à la reconnaissance de l'Empereur d'Autriche ainsi qu'aux liens de parenté de la Prusse. Ainsi on cherchera à maintenir l'équilibre le plus longtemps que faire se pourra. Mais, ou il faudra que l'Empereur Nicolas cède, ce dont je doute, ou que les Puissances allemandes l'aident efficacement, ce qui est contre leurs intérêts, ou qu'elles le combattent avec la France et l'Angleterre, ce qui est contre leur goût; car, pour maintenir _longtemps_ cette rigoureuse neutralité proclamée aujourd'hui, je ne crois pas que cela se puisse.

_Berlin, 12 février 1854._--Le comte de Stolberg est mort, âgé de soixante-neuf ans, plein de vie, de force, de santé et de vertu; serviteur dévoué du Roi, père de famille excellent, ami sûr et affectueux, _le seul_ grand seigneur dans _l'âme_ et dans les _formes_ qui restât ici; il a fini sa vie laborieuse en chrétien, après cinq jours d'une maladie aussi inattendue que fatale. Il s'était écorché à la jambe à la chasse du Roi; il n'a pas soigné ce mal qui, en un rien de temps, a amené un érésipèle; celui-ci a tourné immédiatement à la gangrène, et tout a été fini. Le Comte était venu chez moi le samedi 4, au soir, il était resté bien longtemps seul à seule à causer de bien des choses qui le préoccupaient dans l'intérêt de son maître. Le dimanche 5, il m'a écrit pour me donner un renseignement que je lui avais demandé; le lundi, il s'est couché, et hier samedi, il est mort à l'heure même où il devait dîner chez moi. Je suis très affectée de cette perte; il m'avait rendu de très bons offices, son zèle pour moi augmentait en raison d'une connaissance plus approfondie de mon caractère qui lui inspirait estime et confiance. Tout cela est fini. Du reste, il était personnellement bien fatigué, et dégoûté de sa tâche, que son dévouement chevaleresque pour son maître pouvait seul lui faire supporter. Il est au repos maintenant, repos bien mérité et que Dieu lui rendra particulièrement doux et lumineux, car il a porté pieusement _la lourdeur et la chaleur_ du jour, comme dit l'Écriture.

On n'en est encore à Vienne et à Berlin qu'à la neutralité; les affections de famille combattront longtemps encore ici une union étroite contre la Russie; cependant, elles ne seront pas insurmontables. A Vienne, on se prêterait plus facilement à une entente, si déjà on ne croyait à des intrigues révolutionnaires fomentées par les Puissances occidentales en Italie et par la mauvaise foi des Turcs qui, contrairement aux traités, emploient des réfugiés hongrois sur le Danube. Tout est suspens, incertitude, obscurité.

_Berlin, 17 février 1854._--Les femmes assistant ici aux cérémonies funèbres, dont elles sont exclues en France, j'ai été à la bénédiction ou lever du corps du comte de Stolberg. Un monde énorme s'était réuni à la maison mortuaire, à commencer par le Roi et la Reine qui étaient tous deux en larmes et suffoquant de sanglots. Les chants, la liturgie et surtout le discours du pasteur protestant, parfaitement simple et doux, comme l'était celui dont il avait à parler; tout l'arrangement matériel de la grande salle où se trouvait la bière (il était sept heures du soir), tout était en harmonie et m'a fait une impression profonde.

Je viens de lire la lettre de Louis-Napoléon au Czar, qui est dans tous les journaux; il ne m'appartient pas d'en discuter la justice et l'exactitude politique, mais en tout cas, je trouve de la dernière inconvenance de publier une lettre confidentielle, de souverain à souverain, sans même en avoir attendu la réponse. Voilà une façon de faire, révolutionnaire s'il en fut[114]. Il me semble de la disposition des esprits ici, qu'il y a une confusion inimaginable, des factions et des scissions à l'infini, et à tout prendre, un grand dégoût des formes représentatives, auxquelles le pays n'est pas accoutumé, qui dérangent la vie privée de chacun, blessant les uns sans satisfaire les autres. Les Prussiens des bords du Rhin, plus rapprochés de cette forme de gouvernement, se trouvent en opposition avec les mœurs, les coutumes et les tendances des anciennes provinces. Il résulte de l'indifférence des uns, des dégoûts des autres, de la vivacité de certains groupes, de grandes aigreurs sociales et une stagnation fatale pour les intérêts de la localité qui restent en suspens.

[114] La diplomatie officielle et régulière étant à bout de ressources, l'Empereur Napoléon III avait, avec l'assentiment du Gouvernement anglais, écrit à l'Empereur Nicolas une lettre confidentielle où il se montrait très désireux d'une conclusion pacifique et proposant de signer, tout d'abord, un armistice, pour reprendre ensuite le cours régulier diplomatique. A la date du 8 février, l'Empereur Nicolas répondait négativement à cette lettre, qui fut fort indiscrètement publiée dans les journaux; et il la faisait suivre d'un manifeste adressé au peuple russe sur sa mésintelligence avec la Porte Ottomane. Le Czar y évoquait le souvenir de l'année 1812 et attestait la valeur déployée par son peuple dans ces fastes mémorables.

On accuse le Prince et la Princesse de Prusse d'avoir fait dévier par leur influence la fraction Hohenlohe[115] et de l'avoir jetée à gauche pour faire crouler M. de Westphalen, ministre de l'Intérieur, qui seul, dans le Cabinet, appartenait à la droite pure. Le Ministre du Commerce est un Rhénan dont les tendances sont différentes. M. de Manteuffel se laisse ballotter et ne sait comment suffire tout à la fois aux grandes complications extérieures et aux irritantes questions intérieures. En un mot, il y a des tiraillements et un décousu déplorables.

[115] Un parti, ayant à sa tête le prince Adolphe de Hohenlohe-Ingelfingen, représentait à la Chambre prussienne la nuance des _Conservateurs-libéraux_. Dans la session de 1854, une proposition faite par le comte Westphalen, se rapportant à l'état des communes pour les six provinces orientales n'ayant pu aboutir à une solution dans la Commission constituée pour en délibérer, des membres des divers partis libéraux, auxquels se joignirent ceux de la fraction Hohenlohe, composèrent un nouveau projet, modifiant la proposition du Gouvernement et demandant qu'il fût examiné par la Commission. Cette demande, qui s'appelait _la demande de la fraction Hohenlohe_, fut rudement attaqué par le parti de la _Kreuzzeitung_.

Quant à ce qui est de la politique extérieure, il me semble voir quatre partis se dessiner très nettement. Le _parti russe_ qui aurait voulu que les propositions Budberg-Orloff fussent acceptées, qui tremble de la rupture plus marquée avec la Russie et qui cherche à l'empêcher par toutes les influences de famille. Peut-être, pourrait-on personnifier ce parti plus précisément en disant qu'il se place sous l'étendard du Prince Charles de Prusse.

Puis vient le _parti autrichien_ qui désire, avant tout, que les Cabinets de Vienne et de Berlin se tiennent fermement unis dans une neutralité armée, et également armée contre l'Ouest et l'Orient, alliance à laquelle se rattacherait toute l'Allemagne; celle-ci se fractionnerait si l'Autriche et la Prusse ne marchaient pas identiquement ensemble; et une fois l'Allemagne scindée, elle deviendrait bien vite la pâture de ses ambitieux voisins. Peut-être la Reine est-elle la personne dans laquelle ce parti autrichien trouve le plus de sympathie.

Le troisième parti est celui qui se sentirait disposé à une _quadruple alliance_ et qui abandonnerait la neutralité pour arrêter d'une part, les mouvements révolutionnaires, et de l'autre, les mouvements agressifs des Moscovites; je ne serais pas étonnée que ce fût là le secret désir de M. de Manteuffel, qui y trouve encore quelques obstacles dans les affections de famille, les liens de parenté et dans la reconnaissance qu'on conserve encore en Autriche pour les secours reçus, il y a quatre ans, en Hongrie. M. de Manteuffel n'est pas quelqu'un qui sache donner une impulsion marquée; il n'a pas d'ailleurs beaucoup d'usage diplomatique, il n'en manie pas bien la langue, il se laisse trop absorber par les ferraillements des Chambres qui, ici, n'ont en vérité d'autre importance que celle qu'on veut bien leur donner encore, tant elles sont peu dans les mœurs.

Enfin, il y a un quatrième parti, le plus vif, le plus actif de tous, qui est hautement conduit par la Cour de Coblentz[116]: c'est le _parti anglais_ qui pousse à conclure une alliance intime avec Saint-James et les Tuileries, sans se soucier du parti que prendrait l'Autriche, sans s'arrêter au déchirement qui en résulterait pour l'Allemagne et la faiblesse qui en naîtrait pour elle tout entière. Je crois avoir tracé un tableau très vrai de ce clavier qui rend des sons assez peu harmonieux.

[116] Le parti du Prince et de la Princesse de Prusse était ainsi désigné.

_Berlin, 21 février 1854._--Dans ce pays-ci, les formes constitutionnelles entrent plus aisément dans les esprits et les mœurs de telle province que de telle autre. Le malheur de la Prusse est d'être une agglomération successive de parties hétérogènes, différentes, souvent opposées dans leurs intérêts matériels, leurs traditions, leurs sympathies; ce qui peut convenir aux uns déplaît aux autres; ce qui est utile à ceux-ci est nuisible à ceux-là; c'est une grande plaie à laquelle je ne connais pas de vrai remède. Ainsi, cette manie constitutionnelle est positivement nulle en Silésie, en Poméranie, dans la Prusse orientale; mais elle existe entre l'Elbe et le Rhin très positivement; aussi entre l'Elbe et la Vistule; mais entre la Sprée et la Vistule, _non_.

_Berlin, 26 février 1854._--Le Roi et le Grand-Duc de Mecklembourg-Strelitz s'étaient donné le mot pour dîner hier chez moi: en tout, dix convives autour d'une table ronde, ce qui a permis une conversation générale, animée et dont la politique a été soigneusement bannie. Le Roi y a trouvé un peu de détente et de distraction; et le tout s'est passé simplement et confortablement. A part quelques rares moments semblables, on est généralement ici bien soucieux, bien tiraillé; on est au moment de se rapprocher de ceux qu'on n'aime pas, auxquels on ne se fie pas, pour se brouiller plus ou moins avec ceux qu'on estime et qu'on aime.

On cite un mot de M. de Metternich, qu'il aurait dit la semaine dernière: «_Il ne nous reste plus qu'à être ingrats._» Cela rappelle le mot de Félix Schwarzenberg qui, deux jours avant sa mort, aurait dit à quelqu'un qui lui parlait du trop grand poids que la Russie avait acquis par les services qu'elle avait rendus à l'Autriche: «_Nous étonnerons le monde par notre ingratitude._»

Il faut convenir que la politique ne supporte pas le microscope moral.

Henri Redern, ministre de Prusse à Dresde, qui est venu faire une course ici avec sa femme, m'a raconté que la Princesse Carola vivait fort bien avec son mari, qu'elle était généralement fort bien vue par la Famille Royale, par la société et par le public; mais qu'on voyait avec peine que, probablement, elle n'aurait pas d'enfants. Cela jette un triste voile sur cette union. Le frère du Prince Albert a la poitrine en mauvais état, et la succession ne compte pas d'autre représentant.

_Berlin, 3 mars 1854._--Le manifeste russe et la réponse de l'Empereur Nicolas à l'Empereur Louis-Napoléon ont paru hier dans les journaux allemands. On les trouve dignes et modérés dans la forme, mais on ne suppose pas qu'on en permettra la publication en France.

La Reine de Grèce a écrit à la Reine de Prusse une lettre de vingt pages, pleine de la plus vive exaltation hellénique; charmée des populations, ravie de l'insurrection grecque qui se propage. La pauvre femme pourrait bien se broyer dans le conflit.

On avait répandu le bruit que l'Autriche avait accédé au traité anglo-franco-turc. Il n'en est rien encore. Aussi de Berlin et de Vienne, on se proclame plus que jamais neutre, mais armé, et voulant défendre de droite et de gauche cette neutralité à laquelle le reste de l'Allemagne se rattacherait. Cela même se pourra-t-il à la longue?

La duchesse de Lévis, cette digne et spirituelle femme, se meurt. La princesse de Metternich est également fort mal et a reçu, il y a deux jours, les derniers sacrements. Bon Dieu, quelle année! Et l'abbé de Lamennais qui meurt comme un pauvre chien aveugle!

Les Seymour sont arrivés ici de Saint-Pétersbourg, après un affreux voyage. On attend à chaque instant les Castelbajac.

_Berlin, 5 mars 1854._--On vit ici dans des agitations politiques incroyables. On ne sait à quoi se décider, on hésite, on tergiverse, on veut jouer au fin, on se dupe soi-même; je crains bien qu'on ne finisse par rester fort isolé, ou bien par se soumettre de mauvaise grâce, se laissant tirer à la remorque par l'un ou par l'autre, sans que ni les uns ni les autres vous en sachent gré. Le pis, c'est que probablement l'Allemagne, au lieu d'être imposante par son unité, deviendra la pâture trop facile de ses ennemis naturels ou de ses ennemis de circonstance, quand elle n'aura pas un ensemble compact à leur opposer.

L'Autriche a fait parvenir ici des propositions, que même des anti-autrichiens prononcés trouvent avantageuses, convenables[117]. Projet d'entente intime, non pour entrer _immédiatement_ en hostilité contre la Russie, mais pour fortifier l'Union allemande, pour entrer, à de certaines conditions et avec de certaines garanties, en intelligence avec les deux puissances maritimes, et posant enfin des éventualités éloignées de rupture plus complète avec la Russie. Il semblait que le Roi signerait tout de suite; au lieu de cela, il y a un revirement de bord rapide et inattendu: refus de signer, appel à Francfort de M. de Bismarck-Schœnhausen, qui est personnellement mal avec le comte Thun, ministre d'Autriche ici. On a chargé M. de Bismarck de discuter le projet autrichien avec M. de Thun, en écartant ainsi le Ministre des Affaires étrangères, M. de Manteuffel, et aussi Albert de Pourtalès envoyé dernièrement à Londres et qui était resté, jusque-là, mêlé à la négociation. Tout cela a été avant-hier un vrai coup de théâtre, dont le parti russe, beaucoup de généraux et force officiers triomphent; car, il faut le dire, _l'armée_ est toute russe. En général, on ne se fie pas aux promesses de l'Empereur des Français et l'on peut avoir raison. On n'aime pas, dans le public, à se brouiller avec l'Empereur Nicolas, auquel on ne peut supposer, comme à l'autre, l'envie de s'agrandir aux dépens de la Prusse; cependant, on n'aime pas plus à être tenu à la lisière par la Russie.

[117] L'Autriche, invitée par les Puissances occidentales à s'allier avec elles contre les Russes, en transmit la proposition à la Prusse avec les modifications suivantes: «_L'Autriche ne se croit pas appelée à s'associer aux Puissances occidentales dans une déclaration de guerre contre la Russie, mais elle est prête à signer une convention pour garantir l'intégrité de la Turquie selon l'esprit du traité de 1841._» En outre, l'Autriche maintiendrait la paix en Serbie, dans le Montenegro et en Bosnie, laissant aux puissances de l'Occident le soin de s'occuper de la Grèce et des provinces grecques de la Turquie.

Le Roi est tiré à quatre par mille intrigues et par les différents partis que j'ai signalés il y a quelque temps. Tout cela fait le plus déplorable gâchis. Je ne vois nulle part, ni un grand courage, ni un esprit lumineux pour prendre, en temps utile, je ne dis pas le meilleur parti, car tous ont des inconvénients incontestables, mais celui qui présente le moins de côtés fâcheux. Et puis l'à-propos, ce dieu rancuneux, qui ne pardonne pas de ne pas être saisi au vol, quelle vengeance ne tirera-t-il pas de ces oscillations?

M. de Bismarck veut, dans la négociation avec le comte Thun, se faire prier, tenir la dragée haute; il dit que moins on se montrera pressé, plus on mettra à Vienne de prix à obtenir la coopération de la Prusse; et, par conséquent, qu'il la fera payer plus cher par de nouvelles concessions et par une prépondérance moins contestée à la Diète. Bref, il fait le juif et traite à la manière dont Rothschild fait un emprunt. Je ne trouve pas que ce soit la bonne et vraie manière dont un grand État doive, à travers de grandes crises européennes, conduire une barque qui, dirigée ainsi, pourrait bien chavirer.

Charles de Talleyrand, qui est venu de Weimar me voir ici, raconte que Mme la Duchesse d'Orléans avait entièrement changé d'allures; elle a quitté l'attitude d'exilée, de veuve enveloppée de voiles lugubres. Elle a des jours de réception, pendant lesquels, assise à une table de whist, elle fait défiler devant elle les dames dont elle reçoit, par un signe de tête, les révérences. A Weimar, elle paraît au spectacle en grande loge. On la dit mal entourée, mal conseillée, fort en intrigues et en agitations plus ou moins souterraines; elle touche très régulièrement les trois cent mille francs que la France lui paie; elle s'est fait, soit par la vente d'une partie de son écrin, soit par d'autres arrangements, un revenu considérable qu'elle dépense avec assez d'évidence.

Hier au soir, il y a eu ici un petit concert dans le salon de la Reine, très beau comme musique. Le Roi ayant fait venir la partition du grand _Miserere_ d'Allegri, de Rome, et l'ayant fait chercher par quelqu'un chargé d'étudier la manière dont cet admirable morceau est exécuté à la Chapelle Sixtine, le _Dom-Chor_ d'ici l'a chanté hier. On n'a pas même omis la partie psalmodiée qui alterne avec le chant et donne à l'ensemble un caractère si particulier. Des voix, des voix seules, admirablement bien conduites, un grand ensemble, un religieux silence; mais hélas! pas d'église, pas de cierges, pas d'encens, pas de génuflexions. Des femmes parées et quelques pasteurs protestants me faisaient, malgré leurs allures piétistes, l'effet de prêtres de Baal. J'étais la seule catholique. On avait convoqué, en dehors de la Famille Royale, une douzaine d'hommes et de femmes qu'on ne voit pas habituellement à la Cour, parce qu'ils appartiennent _to the rather serious turn_[118]. Cela faisait le plus singulier auditoire pour cette musique latine, toute parfumée de l'encens de Saint-Pierre, toute colorée des feux sacrés du Vatican!

[118] De l'anglais: A la classe des caractères plus sérieux.

Vieuxtemps est venu à son tour et m'a tirée de mon extase; il a cependant le plus magnifique coup d'archet que j'aie entendu.

J'ai vu avant-hier M. et Mme de Castelbajac revenant de Saint-Pétersbourg. _Lui_ a parlé très librement devant moi, déplorant la guerre, très frappé de l'enthousiasme russe, de l'impossibilité pour l'Empereur Nicolas de reculer, assurant qu'il ne désirait pas la guerre et que c'est le mélange de ruse, de mauvaise foi, d'intrigue et d'insolence de l'Angleterre, qui a envenimé la plaie et l'a rendue incurable.

Voici l'extrait d'une lettre de lady Westmorland de Vienne, 1er mars: «L'état des affaires publiques ne laisse pas que d'agir sur la société. Les Russes ne viennent plus chez nous, ni chez le ministre de France. Bourqueney _exulta et s'anima_[119] sur la gloire de son maître qui a bien certainement joué ses cartes; car il est incontestablement, dans ce moment, à la tête des Conseils de l'Europe. Nous le suivons à la remorque et il entraîne ce gouvernement-ci. J'avoue que je ne puis oublier son passé et le _nôtre_; et je me sens profondément humiliée de cette alliance tant vantée. Le jeune Empereur a été placé dans la position la plus difficile. Je vois qu'il a été fort blessé du refus de l'Empereur Nicolas d'accepter les propositions qu'il lui avait recommandées si chaleureusement; et depuis le départ d'Orloff, il paraît avoir pris son parti et s'être résolu à se mettre du côté des alliés occidentaux[120].

[119] De l'italien: triomphe et s'anime.

[120] La Russie avait envoyé à Vienne un projet de préliminaires de paix, offrant d'évacuer les Principautés, lorsque ces préliminaires seraient signés. La Conférence, réunie alors à Vienne, considérant les conditions, auxquelles cet arrangement était subordonné, absolument inacceptables, rejeta ce projet.

«Je suis sûre qu'une fois décidé, il suivra son chemin avec droiture et loyauté, mais il n'entraînera pas ici toutes les opinions. Les Meyendorff sont profondément affligés: lui, avec douceur, elle, avec irritation, surtout contre son frère[121] qui est anti-russe.

[121] Le comte Buol.

«La princesse de Metternich est dans un état désespéré. Le Prince est fort ému, malgré son calme habituel si près de l'indifférence. Pendant que j'étais ce matin chez lui, Monténégro est venu le prier d'entrer chez la Princesse qui le désirait; et quand il y est allé, Monténégro m'a dit que la fin s'approchait, que la respiration devenait bien pénible, la faiblesse excessive et que cela ne pouvait durer longtemps. La Princesse est soignée par lui, par son fils et par son gendre avec un grand dévouement. Elle a reçu les sacrements avec beaucoup de piété; elle connaît son danger et se montre résignée et patiente.»

_Berlin, 10 mars 1854._--Je pars demain pour Sagan fort ignorante des destinées du monde et par conséquent des miennes propres. Le prince de Hohenzollern et le général de Grœben envoyés à Paris et à Londres sont chargés de faire reconnaître et respecter la neutralité de la Prusse[122]. Si on me demandait si ces messieurs réussiront, je dirais, _non_. Si on me demandait alors au profit de qui on la rompra? je plaiderais ignorance complète. Si je crois que ce sera pour l'Occident? je dirai que je ne le crois pas. Si alors ce sera pour le voisin septentrional? je dirai _non_, de même. Si on me pousse pour me faire dire si on s'entendra avec l'Autriche? je hausserai les épaules. Si on compte alors s'isoler complètement et voir l'Allemagne se fractionner? je répondrai: Quelles _questions_! Faut-il encore plus de négations, j'en ai la poche pleine, mais faut-il une seule affirmation? qu'on demande ailleurs, je n'en ai pas à mon service et les plus haut placés ne sauraient, je crois, dire plus ou mieux.

[122] L'esprit faible et flottant de Frédéric-Guillaume IV était disputé par deux influences rivales: d'un côté, le parti de la Cour, acquis à la Russie; de l'autre, les Chambres prussiennes acquises à l'opinion libérale et parlementaire, naturellement peu favorable à cette Puissance du nord. Le Roi, cherchant toujours à temporiser, envoya le prince de Hohenzollern à Paris et le général de Grœben à Londres pour donner confidentiellement des explications sur sa politique, qui furent assez froidement reçues, comme étant celles d'un homme à la parole duquel on croyait peu.

Cette hésitation, ces obscurités sont insupportables et déplorables dans leur source et dans leurs résultats; et depuis mars 1848, je ne sache pas un moment plus critique, plus fatal que ne le sera peut-être mars 1854. Je ne sais si je me trompe; mais il me semble que la plus mauvaise voie, bien prononcée, vaudrait mieux que le ballottage du moment actuel.

Le Prince de Prusse est rétabli, c'est-à-dire qu'il sort en voiture pour se promener. Il n'a pas reparu au Château; la Reine est venue le voir pendant sa maladie, mais non le Roi. Il y a eu seulement, à ce que je crois, des communications fraternelles écrites, des plus aigres de part et d'autre[123]. Le Prince a très mauvais visage, et je le crois agité et irrité.