Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)

Part 10

Chapter 103,830 wordsPublic domain

_Sagan, 10 décembre 1853._--Le duc de Noailles m'écrit ce qui suit de Paris: «Je suis fort tourmenté de ce qui va se passer à Eisenach. On y a expédié quelqu'un de Paris pour empêcher Mme la Duchesse d'Orléans de recevoir le duc de Nemours, revenant de Frohsdorf. Je veux espérer que l'entrevue aura eu lieu avant l'arrivée du messager. Le Comte de Chambord et le duc de Nemours ont été ravis l'un de l'autre. Peut-être est-ce un bonheur que la _Veuve_ se tienne en dehors; elle aurait plutôt compliqué, entravé, rendu l'entente plus difficile; car elle n'y aurait pas été assez naturellement, assez simplement. Tout ce qu'on lui demande, c'est de ne rien compromettre, de ne rien gâter; qu'elle reste isolée, si elle le veut, mais qu'elle n'intrigue pas, qu'elle reste passive; elle arrivera plus tard à se soumettre. En attendant, les autres s'entendent mieux tout seuls sans elle.»

_Sagan, 11 décembre 1853._--Des lettres que je viens de recevoir me donnent quelques petites notions, dont voici l'extrait: «Il me paraît qu'en ce moment l'Angleterre et la France consentent à une Conférence ou Congrès à Vienne, où tous les Cabinets (turc et russe compris), régleraient de concert l'affaire d'Orient, avec protocole ouvert et s'intitulant, dès l'article premier: _Affaire européenne_. Si la Russie y consent, on pourra y forcer les Turcs; mais la question est de savoir si elle y consentira et si elle peut sortir de cette affaire sur un échec moral, comme celui-là? car, dans les circonstances actuelles, c'en serait un ... Mais si la Russie n'y consent pas, j'ai lieu de croire que l'Autriche ne poussera pas plus loin le dévouement et la reconnaissance, et qu'elle se séparerait alors de la Russie. Or, si l'Autriche se sépare de cette puissance et se réunit plus ou moins activement à la France et à l'Angleterre, la guerre générale ne serait plus possible.»

«Les Cousins ont été contents l'un de l'autre à Frohsdorf, et les Cousines aussi; j'ai pu jeter un regard sur des lettres qui l'attestent. Le Comte de Chambord a été particulièrement ravi de sa cousine Clémentine de Cobourg et a dit: «_J'ai vu enfin une princesse française._» Le duc de Nemours, qui s'était rendu près de Mme la Duchesse d'Orléans pour lui tout expliquer, n'a pas été reçu par elle, et elle a même empêché ses fils de voir leur oncle.

«Il m'est revenu que M. Thiers n'approuvait pas l'entente entre les deux branches, mais qu'il l'acceptait, et il ajoute qu'il est persuadé qu'à sa majorité le comte de Paris imitera l'exemple du duc de Nemours. M. Thiers, à ce qu'on m'assure, n'aime pas la branche aînée, mais il hait, avant tout, ce qui gouverne aujourd'hui.»

_Sagan, 23 décembre 1853._--Lady Westmorland me mande ceci: «Mon impression est que lord Palmerston produira une secousse qui fera crouler la machine[101]. Je crois que Stratford Canning, qui a fait tant de mal, fait à présent des efforts sincères pour l'arrêter; mais je doute de son pouvoir à calmer ce qu'il a fomenté et suscité.»

[101] Le 18 décembre 1853, lord Palmerston, qui voulait devenir Premier ministre, et qui n'était alors que ministre de l'intérieur dans le Cabinet wigh-peelite, donna sa démission, en refusant d'accepter le nouveau bill de _Réforme électorale_, proposé par lord John Russell dans le sein du Cabinet; puis, sous le prétexte d'une méprise qui se serait dissipée, il reprit son portefeuille, qu'il n'avait jamais sérieusement abandonné. Ce ne fut que le 8 février 1855 que lord Palmerston parvint à remplacer, comme premier Lord de la Trésorerie, lord Aberdeen, à la joie de Constantinople et à la stupeur de la Russie.

M. de Radowitz est mort, après de longues et poignantes douleurs, d'une maladie analogue à celle du feu Cardinal Prince-Évêque de Breslau. Certes, je n'aimais pas l'influence politique de M. de Radowitz sur le Roi, influence qui, à une époque donnée, a porté grand dommage à son gouvernement; mais sa mort n'en est pas moins regrettable, aujourd'hui qu'il n'était plus ministre. C'était, dans la vie privée, un homme des plus honorables; ses facultés intellectuelles, sa science, sa prodigieuse mémoire, son aptitude dans toutes les branches, excepté la politique, en faisaient un être à part de la plus rare distinction; il y a, en ce moment, si peu d'hommes qui s'élèvent au-dessus de la médiocrité, qu'on ne saurait trop regretter les deux ou trois âmes qui dominent encore de fort marécageuses vallées. La Prusse perd, en moins d'un an, deux appuis du catholicisme, si cruellement battu en brèche par l'insidieux piétisme protestant: le cardinal de Diepenbrock et M. de Radowitz. Ce dernier était ferme dans sa foi, et son crédit auprès du Roi était un appui pour ses coreligionnaires. Dieu veut nous ôter notre dernier «_chevet_», mais pour continuer avec Bossuet, il faut ajouter: «_Puis il agit._» Espérons donc qu'à travers tant de pertes et d'attaques, l'Église triomphera et qu'elle se montrera d'autant plus forte, qu'elle aura moins d'appui. Le Roi sera personnellement très affligé de la perte d'un homme avec lequel la tournure particulière de son esprit et de son imagination trouvait une pâture toujours abondante.

_Sagan, 31 décembre 1853._--M. de Humboldt m'écrit ce qui suit de Berlin: «La mort de Radowitz est un événement qui sans doute affecte le Monarque; mais on dit qu'un mémoire de Radowitz, que le Roi lui avait demandé sur les changements à introduire dans la Constitution, quelque temps avant sa maladie, a été si libéral et blâmant si franchement ce que l'on fait réactionnairement, qu'il s'en était suivi quelque froideur; cela expliquerait le calme royal pendant la maladie et les visites rares et tardives faites au moribond.

«La famille Radowitz en a été très affligée et moi-même, j'en ai été très surpris. Pour les personnes qui ont regardé l'excentricité des conseils de Radowitz comme peu utiles auprès d'un Roi à imagination mobile (par exemple la Reine), elles doivent trouver cette mort un accident très commode.

«L'homme était doué d'une puissante intelligence, d'une noble nature, sincère, consciencieux, vertueux, mais voulant toujours l'impossible. De formes arrogantes, offrant un mélange bizarre d'aristocratie et de théologie, appartenant au moyen âge, fortement saupoudré du libéralisme le plus moderne, sermonnant avec talent, mais incapable de causer, doux et aimable dans son intérieur où il était déifié.

«Le Roi se flatte que les éclatantes victoires remportées par les Russes vont disposer l'Empereur, son auguste beau-frère, aux idées pacifiques; moi, je crains, au contraire, l'engouement et le fanatisme du parti ultra-russe, ainsi que l'influence du clergé grec; je crains aussi le désespoir des Turcs qui leur inspirerait de fatales violences[102].

[102] L'amiral russe Dachinoff avait remporté, le 30 novembre, une éclatante victoire dans la mer Noire, près de Synope, sur une division navale turque, commandée par Osman-Pacha, qui fut fait prisonnier et vit tous ses navires détruits. Quelques jours plus tard, le général russe Andranikoff battait les Turcs sur terre à Aikaizick. Ils perdirent quatre mille hommes dans ce sanglant combat.

«Deux mystères occupent ici la faible partie du public qui en a eu vent, jusqu'à présent. La mission d'Albert Pourtalès à Londres et la course rapide que Bunsen a faite pour affaires politiques, à Paris, dont il est, du reste, déjà revenu[103]. Quel peut avoir été le but de ce voyage d'un ministre de Prusse à Paris, si ce n'est pour disposer les Tuileries favorablement pour Saint-Pétersbourg? mais alors, comment employer Bunsen, la bête noire de Brunnow et de la Russie? Vous avez très bien deviné, comme toujours, quel était le but de lord Palmerston!

[103] Le comte Pourtalès à Londres et M. de Bunsen à Paris avaient pour mission de s'assurer des déterminations positives des puissances occidentales, dans le but de dessiner la part de la Prusse à l'action commune; on espérait ainsi avoir une influence considérable sur l'Autriche, qui, si elle devait se ranger du côté de la Russie, se trouverait fort embarrassée par l'hostilité de la France à l'ouest, et par sa grande rivale allemande au nord.

«Il est rentré plus puissant que jamais, et le mot prononcé lors de sa retraite dans le _Moniteur officiel_ de France, prouve qu'il mettra les fers au feu, conjointement avec _l'homme taciturne_ des Tuileries. L'idée d'occuper la mer Noire, comme on occupe la terre ferme, de montrer les dents sans se battre, me paraît une folie insigne[104].»

[104] A la réception de la dépêche annonçant le combat naval de Synope, les Gouvernements de France et d'Angleterre envoyèrent à leurs amiraux respectifs l'ordre d'entrer immédiatement dans la mer Noire; par suite de quoi, les vaisseaux russes se trouvèrent bloqués à Sébastopol, et la Turquie put travailler librement à son ravitaillement.

Voici donc le Prince Albert qui paraît en arriver, quoiqu'un peu plus tard, au même point que jadis son oncle Léopold: c'est-à-dire d'être détesté en Angleterre pour ses ambitieuses influences[105]. On croit qu'il fera une course, soit à Cobourg, soit à Lisbonne, pour se soustraire aux avanies que lui destine le _Mob_[106].

[105] On faisait courir en Angleterre mille bruits absurdes sur l'influence que le Prince Albert cherchait à prendre dans les affaires politiques et même sur ses ambitions personnelles pour accaparer l'autorité. La populace commençait à s'en montrer très irritée.

[106] De l'anglais: la populace.

1854

_Sagan, 5 janvier 1854._--Lady Westmorland m'écrit de Vienne du 3: «Cette nouvelle année s'ouvre bien tristement. Je ne vois pas de possibilité de paix depuis la déclaration qui accompagne l'envoi des flottes dans la mer Noire. Cette pièce est venue briser l'espoir que nous avions d'un bon résultat aux démarches faites par les quatre Puissances réunies, et auxquelles la réponse n'est point encore arrivée de Constantinople.»

_Sagan, 7 janvier 1854._--J'ai lu les cent premières pages de l'ouvrage de Villemain intitulé: _Souvenirs historiques et littéraires_[107]. Assurément, je suis ravie du style, des pensées, des jugements. Seulement, comme j'ai connu M. de Narbonne, je m'avise de penser et même de dire, tout bas, que Villemain s'est amusé à _fabriquer_ un M. de Narbonne. Le véritable était autre. Mais à une époque où on dit et où on croit du mal de tout le monde, même de ceux auxquels on a été le plus redevable, on est bien aise de voir quelqu'un trompé par la louange. Du reste, l'erreur n'est certainement pas involontaire: c'est un cadre bien choisi et spirituellement rempli pour stigmatiser le présent qui déplaît, à juste titre, par le contraste avec le passé. Pour ce qui regarde les passages sur M. de Talleyrand, j'aurais voulu une impartialité moins absolue. Le jugement est sans haine, sans aigreur, peut-être même sans injustice; mais aussi, il est sans faveur, et fort en deçà, comme bienveillance, de la part que M. Villemain fait à M. de Talleyrand dans les pages si belles que l'ingratitude de Thiers lui a inspirées. Villemain touche même à l'injustice en représentant M. de Talleyrand comme beaucoup plus insouciant et froid pour ses amis, qu'il ne l'était en effet. Je me souviens, du reste, fort bien que M. de Narbonne et M. de Choiseul se plaignaient que leur ancien camarade de collège leur rendait bien moins de services qu'à Montrond, Sainte-Foix et Cie. Certes, M. de Talleyrand avait tort de se laisser arracher pieds et ailes par des gens tarés; mais M. de Choiseul oubliait cinquante mille francs qu'il devait à mon oncle, et dont celui-ci a fait généreusement remise à sa succession; et, quant à M. de Narbonne, qu'il trouvait spirituel causeur et aimable convive, il n'en faisait aucun cas comme homme politique, ni même comme homme privé. M. de Talleyrand prétendait que Mme de Staël faisait ses discours pendant son ministère de la guerre, même ses rapports sur l'état de l'armée et des forteresses; il avait mille contes plaisants à ce sujet.

[107] Ce volume était la première partie des _Souvenirs littéraires_ de M. Villemain, qui publia la seconde deux ans après.

M. de Narbonne a longtemps vécu des privations que s'imposaient la généreuse abnégation et l'aveugle dévouement de la vicomtesse de Laval, dont M. de Narbonne acceptait les sacrifices sans ménager son amie, ni dans ses propos, ni dans ses actions. M. de Narbonne a laissé des dettes à Vienne, que M. de Talleyrand, lors du Congrès, s'est hâté de payer pour ne pas ébruiter des désordres qui auraient souillé la mémoire de son ami d'enfance. Voilà ce que Villemain ignore sans doute, et qu'il n'eût pas été à propos de citer; seulement, la froideur qu'il reproche à M. de Talleyrand n'était pas réelle, ou s'il en éprouvait pour M. de Narbonne, elle était motivée.

Des trois amis, que j'ai connus d'assez près pour les juger, quoique je fusse fort jeune encore, lors de la mort de M. de Narbonne, le plus aimable, le plus simple, celui dont le goût était le plus fin et les façons les plus nobles, était assurément M. de Talleyrand, et cela à grande distance.

M. de Choiseul qui, tout d'abord, à mon arrivée en France, quand j'avais quinze ans, m'avait prise en amitié, prédisait à M. de Talleyrand, qui ne s'en doutait pas, que j'avais de l'esprit et que je serais distinguée un jour. M. de Choiseul que j'aimais et qui a passé beaucoup de temps chez moi, à Rosny et à Paris, M. de Choiseul était le plus instruit des trois, d'un commerce sûr, d'une conversation un peu trop abondante pour être vive, mais toujours instructive et attachante, sans éclat, mais du goût d'ailleurs le plus irréprochable. Celui de M. de Narbonne était souvent fort risqué, surtout avec les jeunes femmes, il aimait les antithèses et visait à l'effet; _il brillantait trop_. A un âge où il aurait été plus convenable d'imiter les allures paternelles de M. de Choiseul, il conservait celles qui jadis lui avaient valu des succès d'un autre genre.

Je me souviens qu'il avait pris à tâche de m'éblouir, il ne parvenait qu'à m'embarrasser. Un jour, à un petit dîner chez ma mère, où chacun entendait ce que disaient les autres, M. de Narbonne se mit à me faire des compliments très directs, mais sous la forme de contre-vérités, parlant de mes petits yeux, de mes airs à la fois gauches et féroces, etc. Je ne comprenais pas bien, et mes dix-sept ans ne trouvaient pas de répliques à une langue dont le dictionnaire était fermé pour moi. M. de Talleyrand me prit en pitié, ou plutôt, bien aise de donner un coup de patte à M. de Narbonne, il reprit tout haut: «Tais-toi, Narbonne, Mme de Périgord est trop jeune pour te comprendre et trop allemande pour t'apprécier.» Parler de ma jeunesse était une critique pour l'un, parler de mon _allemanderie_ une critique pour l'autre. Il y en avait donc pour chacun, mais même, en me laissant arracher plume de mon aile, je sus gré à mon oncle de m'avoir délivrée de mon persécuteur.

Les hommes de cette époque, et j'en ai encore vu et connu plus d'un, m'ont toujours semblé mettre bien plus leur esprit dans la conversation que dans leurs actions, leurs affaires et leurs correspondances privées.

_Sagan, 9 janvier 1854._--Je suis à moitié du livre de Villemain; j'y trouve un peu trop de _conversation faite_. Il est évident que si le fond des pensées, des opinions est exact, que, si même quelques expressions sont originales, il est cependant impossible que _le mot à mot_ soit textuel, car il aurait fallu que, dans le tête-à-tête de l'Empereur Napoléon et de M. de Narbonne, ils eussent été l'un et l'autre des sténographes. Dès lors, il y a trop de Villemain dans ces longues citations, ce qui leur ôte de l'importance historique, quoique le style de l'écrivain reste charmant et brillant, sage, habile et élégant; seulement, il y a un peu trop de prévisions, _après coup_.

_Berlin, 15 janvier 1854._--M. de Humboldt m'a parlé avant-hier de M. de Narbonne et de M. Villemain; il n'honore pas beaucoup la mémoire de l'un, ni le caractère du second.

Ici, il y a une disposition généralement soucieuse; il me semble entendre murmurer que la neutralité sera bien difficile à conserver; et, si on la rompt ici, ce ne sera pas au profit de l'alliance française.

J'ai achevé la lecture de Villemain, les morceaux sur la Sorbonne et sur M. de Feletz contiennent de jolies, de justes et bienveillantes phrases sur M. de Talleyrand. Les allusions critiques contre Louis-Napoléon y sont plus claires encore, un peu trop tirées par les cheveux; mais cela m'a plu beaucoup, comme langue et comme mouvement.

J'ai lu l'article de Cousin sur Mme de Sablé dans la _Revue des Deux Mondes_[108]. On voit bien que Cousin n'en n'est pas rétrospectivement amoureux, comme de Mme de Longueville; c'est pâle et froid, mais c'est une silhouette de plus, d'un temps dont j'aime jusqu'aux découpures. Comme Cousin garde rancune à Mme de Sablé de ne pas s'être exposée à la petite vérole de Mme de Longueville! C'est drôle d'être si fort d'un autre temps, quand on est tellement du sien: bourgeois et philosophe, converti à la Fronde et à Port-Royal.

[108] Comme suite à son premier volume sur Mme de Longueville, Cousin fit paraître en 1854 une étude sur Mme de Sablé, poursuivant ainsi ses publications sur les femmes de la société du dix-septième siècle.

Ce sont là, du reste, de bonnes conversions au moins! Il y en a de tout aussi inattendues qui n'ont pas la même grâce, témoin MM. de La Rochejaquelein et Pastoret[109].

[109] M. de La Rochejaquelein, partisan du suffrage universel, s'était rallié au coup d'État, après avoir rompu avec les légitimistes de la rue de Poitiers, ainsi qu'avec M. le Comte de Chambord. M. de Pastoret, qui avait refusé en 1830 de prêter serment à Louis-Philippe, avait trempé dans le complot des tours de Notre-Dame, se montra sympathique au gouvernement du Prince Louis-Napoléon, qui le nomma sénateur en 1853.

Le maréchal Radetzky perd à peine une habitude en perdant sa femme, habitude qui avait été vingt-cinq ans interrompue pour raisons très multipliées[110].

[110] La comtesse Radetzky de Ravez était morte à Vérone, le 12 janvier, des suites d'une fluxion de poitrine.

On fera à Berlin les plus grands efforts pour prolonger la neutralité; mais, si on était _absolument forcé_ d'y renoncer, je ne crois pas que ce soit au profit de l'alliance anglo-française. On dit ici que M. de Nesselrode est tombé sérieusement malade. Nouvelle complication. Il paraît qu'il était fortement prononcé contre la guerre et que toute cette affaire lui a fait faire bien du mauvais sang.

_Berlin, 24 janvier 1854._--On n'entend parler que de maladies et de guerre. Quelle triste perspective! J'apprends à l'instant qu'Orloff est attendu ici aujourd'hui. On se demande pourquoi, et on est fort agité[111].

[111] L'Empereur Nicolas comprenant l'importance de l'Union des Puissances belligérantes tentait, alors, par un vigoureux effort de rompre l'accord de la Conférence de Vienne et de rattacher à sa cause l'Autriche et la Prusse. Ce fut le but de la mission du comte Orloff. La lettre autographe de son maître, dont le comte Orloff était porteur pour l'Empereur d'Autriche, lui demandait de prendre, conjointement avec le Roi de Prusse, vis-à-vis de lui, l'engagement d'observer une neutralité stricte, pendant toute la durée de la guerre; mais François-Joseph s'y refusa nettement, le Czar ne voulant pas donner la promesse de ne pas franchir le Danube et de ne pas troubler l'ordre et la possession territoriale de l'Empire turc. A Berlin, l'Empereur Nicolas voulut traiter l'affaire comme en famille. Il en chargea tout simplement son représentant accrédité à cette Cour, le baron de Budberg. Celui-ci se servit, en cette occasion, de l'intervention du Ministre de la maison du Roi et non de celle du Ministre des Affaires étrangères. M. de Manteuffel, blessé de ce procédé, donna sa démission qui ne fut pas acceptée, et le baron de Budberg fut éconduit moins courtoisement que ne l'eût été le comte Orloff.

Les gazettes de Berlin disent qu'Orloff est à Vienne; celles de Vienne qu'il est à Berlin. C'est drôle, mais ce n'est pas risible.

L'Autriche est très aigrie contre les Turcs qui, au lieu d'accomplir la clause du traité conclu avec Vienne, par laquelle la Porte s'engageait à interner en Asie les réfugiés, sujets autrichiens, les laisse tous venir se mêler activement à la lutte sur le Danube. L'Autriche vient en conséquence de faire marcher un corps considérable d'observation vers les frontières ottomanes. La Russie a proposé à Vienne et ici, un traité par lequel la neutralité de la Prusse et de l'Autriche serait reconnue pour le moment, mais aussi par lequel la Russie, la Prusse et l'Autriche s'engageraient à s'entr'aider réciproquement pour maintenir l'intégrité de leurs territoires respectifs, dans le cas où cette intégrité se trouverait violée sur un point quelconque. Cette proposition n'a reçu, jusqu'ici, du Cabinet prussien, que des réponses évasives.

L'Autriche, qui prévoit des attaques en Italie, pourrait s'y montrer plus favorable; il y a, du reste, des personnes qui prétendent que les vaisseaux anglais voudront pénétrer assez avant dans la Baltique pour exciter des mouvements dans la Pologne russe, qui ne s'arrêteraient pas là, et qui feraient immédiatement soulever la Pologne prussienne, ce qui ne permettrait pas au Cabinet de Berlin de rester neutre. Tout est compliqué et le lendemain n'appartient plus à la veille.

_Berlin, 1er février 1854._--Nous voici au début d'un mois qui éclaircira l'horizon politique; mais j'ai peur que ce ne soit bien plus à coups de canon, que par les rayons d'un joyeux soleil, que les nuages ne se rompent.

Orloff est bien décidément à Vienne; il y a des personnes qui croient que, vu les réponses évasives faites ici à M. de Budberg, Orloff ne se souciera, ni de les modifier, ni de les entendre confirmer.

J'ai vu une lettre de Paris qui annonce que, bien décidément, Brunnow et Kisséleff s'en vont, que Mme de Lieven est au désespoir, mais qu'elle se dispose à suivre ce dernier à Bruxelles. On ajoute que la France et l'Angleterre n'admettent pas que la Prusse et l'Autriche restent simples spectatrices de la lutte; et que l'on ne tardera pas, de Paris et de Londres, à les mettre en demeure de se prononcer en impliquant tacitement: à bon entendeur salut; que, si on ne se réunit pas à l'Occident pour combattre le Czar, l'Italie sera soulevée, et les provinces rhénanes de même, par des irruptions armées auxquelles les populations seraient fort disposées à répondre. De l'autre côté, l'Empereur Nicolas pourrait bien faire des propositions plus ou moins menaçantes. Il est certain que pour ici le moment est bien embarrassant et bien gros d'éventualités.

_Berlin, 4 février 1854._--Le but de la mission d'Orloff à Vienne est tenu fort secret; on en est à des conjectures; ce qui est certain, c'est qu'elle ne mène pas à la paix entre l'Occident et l'Orient. Il est fort douteux qu'il vienne ici. A Vienne et à Berlin, on a répondu à M. de Bourqueney, qui voulait faire modifier cette neutralité au profit de son gouvernement, qu'on la conserverait réelle tant qu'on ne chercherait pas à susciter des embarras à l'Autriche en Italie; mais, qu'à la première étincelle, la neutralité autrichienne se romprait en faveur de la Russie.

On m'écrit de Paris qu'on y attend le Duc et la Duchesse de Brabant en échange de la visite du prince Napoléon à Bruxelles[112]. Il paraît que lord Palmerston pour éviter, _le cas échéant_, que la France ne fît irruption conquérante en Belgique, aurait rapproche les deux Cours de Laeken et des Tuileries, et négocié ces visites. Il faut convenir que si le Duc et la Duchesse de Brabant vont aux Tuileries, _lui_, portera un grand sacrifice à l'_intégrité_ de la Belgique, car le petit-fils de Louis-Philippe, surtout après les décrets du 22 janvier[113], rentrant aux Tuileries comme hôte de Louis-Napoléon, quelle tache et quelle amertume!