Chronique de 1831 à 1862, Tome 2 (de 4)
ici. D'abord, la grand'messe à la paroisse; l'office a duré deux grandes
heures, grâce à un sermon de M. le Curé, d'autant plus soigné qu'il m'a vue dans le banc du château. La chaleur était extrême, l'odeur désagréable, l'encombrement presque comme à Saint-Roch. J'y ai pris un grand mal de tête, qui s'est un peu dissipé pendant une longue promenade en calèche, que j'ai faite avec M. de Talleyrand aux étangs de la forêt de Gâtines.
Plusieurs personnes de la ville ont dîné chez nous. J'ai un peu marché après dîner, pendant que Pauline faisait la promenade en calèche avec son oncle, puis j'ai écrit jusqu'à neuf heures que part la poste et que M. de Talleyrand est rentré. La lecture des journaux, le thé et le piquet ont fini la journée.
Je les trouve bonnes quand je n'ai pas eu d'alerte pour la santé de M. de Talleyrand, et, en me couchant, j'en rends grâces à Dieu. Le plus ou moins d'amusement, d'intérêt, d'agrément, je n'en suis plus à y regarder; tout cela reviendra peut-être un jour; maintenant que M. de Talleyrand et mes enfants se portent bien, et que j'ai l'esprit assez libre et l'humeur assez aimable pour rendre la vie douce et facile à ce qui m'entoure, je n'en demande pas davantage. Le jour où on est arrivé à faire très sincèrement abnégation totale de soi, on trouve tout léger, et au lieu de ce vol bas et pesant de l'égoïsme, on s'élève d'un vol rapide, à ailes étendues, et on y trouve du plaisir. Ce n'est que quand je vois la maladie s'abattre et menacer les miens, que je perds le courage et l'équilibre, car je ne suis qu'à ce début de la résignation où on se porte en sacrifice soi-même, en tribut au ciel. Je doute que j'y parvienne jamais! Mais quittons ce sujet, on me croirait dévote comme une dame du faubourg Saint-Germain! Je suis bien loin de là; ce n'est jamais ce que je serai précisément; j'ai une indépendance d'esprit qui ne me permettra guère de suivre la route frayée, et de m'astreindre à de certaines pratiques, allures et observances; mais il serait difficile aussi qu'avec mon goût naturel pour les bons livres, avec la disposition sérieuse de mon esprit, mon expérience de tant de choses, et la sincérité de mes jugements sur moi-même, je ne finisse pas par puiser à la seule source intarissable!
L'hôtel Carnavalet est à vendre; la mise à prix est de cent quarante mille francs; si j'osais, je l'achèterais; réellement, j'en suis extrêmement tentée.
_Valençay, 26 mai 1836._--La correspondance entre M. de Talleyrand et Madame Adélaïde est toujours animée et très affectueuse, ce qui ne laisse pas de me donner un peu de besogne.
Voici ce que les lettres d'hier, de Paris, ont fourni:
Alava est accablé, c'est Miraflorès qui s'annonce comme son successeur; Alava dit que les affaires de son pays le mettent au désespoir. En effet, les journaux mentionnent des choses singulières dans l'Assemblée des Procuradores, et quelle confusion que toute cette affaire du changement des Ministres! Il y a des personnes qui se disent bien informées, et qui assurent qu'Isturitz, pour se tirer d'embarras, ne serait pas éloigné de s'entendre avec don Carlos et de faire le mariage de la Reine Isabelle avec son cousin.
Lady Jersey a donné ordre qu'on lui envoyât copie de sa correspondance avec lady Pembroke. Il paraît que c'est au delà de tout ce qu'on peut imaginer, en style de servante. Elle veut aussi que M. de Talleyrand lise tous ces factums.
J'ai une lettre de la princesse Louise de Prusse, ma marraine, extrêmement favorable pour les jeunes Princes français. La princesse Louise est une femme d'esprit, et d'un jugement naturellement ironique et sévère, ce qui donne encore plus de prix à son appréciation. M. de Valençay m'écrit qu'il a été frappé de la beauté des Princesses, de leurs pierreries et de l'élégance de leur toilette. M. de Humboldt avait conduit les Princes et leur suite voir les musées et les ateliers d'artistes. Le Prince Royal de Prusse, qui a le goût des arts, a donné, à cet égard, un grand élan à Berlin. M. le duc d'Orléans a fait une chose qui a plu beaucoup, c'est de commander une statue à Rauch, le premier sculpteur de la Prusse et le protégé du Roi.
La timidité de la Reine des Pays-Bas est encore plus grande que celle du duc de Nemours. Cette disposition semblable les a rapprochés, car on assure que la Reine a pris le jeune Prince en amitié et qu'il y a, entre eux, de longues conversations.
_Valençay, 29 mai 1836._--J'ai lu, hier, la nouvelle pièce de M. Casimir Delavigne, _Une famille au temps de Luther_. Il y a de beaux vers, mais rien n'est moins fait pour la scène, et plus froid que ces discussions théologiques, même lorsqu'elles finissent par un crime; et puis, on est un peu fatigué de ces formes de fanatisme, qui ne sont plus de notre temps. Enfin, on est las même de l'horrible boucherie de la Saint-Barthélemy, et la meilleure preuve qu'elle a perdu son horreur, aussi bien que les atrocités des Atrides, c'est qu'on les chante et qu'on les danse!
Madame Adélaïde mande à M. de Talleyrand que la princesse Royale de Prusse a écrit à sa mère, la Reine douairière de Bavière, qu'elle était _forcée de convenir_ de la distinction des Princes français et que c'était un bien bon ami du Roi Louis-Philippe qui leur avait donné le conseil de se montrer.
Voilà le Roi de Naples parti de chez lui, les uns disent pour aller épouser une princesse de Modène, d'autres, pour faire sa cour à la fille de l'archiduc Charles, et d'autres enfin pour venir regarder les jeunes Princesses à Paris.
Le Roi fait faire pour Valençay un portrait en pied de François Ier, qui a bâti le château, et un autre de la Grande Mademoiselle, qui y est venue, et qui l'a loué dans ses _Mémoires_. Le Roi envoie aussi à M. de Talleyrand le fauteuil qui servait à rouler Louis XVIII et il nous a fait dire par Madame que, s'il allait à Bordeaux, ce qui serait possible, il passerait ici.
_Valençay, 31 mai 1836._--Il paraît que ni l'esprit ni l'âge ne mettent à l'abri des folies: celle de M. Ancillon en épousant Mlle de Verquignieulle en est une grande, d'après ce que l'on écrit de Berlin. M. de Valençay me mande aussi que la fête donnée par M. Bresson[21] et à laquelle le Roi de Prusse a assisté, a été fort brillante: tous les valets étaient en grande livrée, bleu, rouge et or, et Bresson lui a dit: «Ce sont mes couleurs.» Cela n'est-il pas amusant et digne du temps actuel? «A la bonne heure!» comme dit M. de Talleyrand.
[21] M. Bresson était alors ministre de France à Berlin.
_Valençay, 1er juin 1836._--Les jeunes Messieurs français qui étaient allés à Prague sont revenus; ils y sont restés fort peu. Ce qui les a frappés le plus, c'est l'atmosphère d'ennui au milieu de laquelle on doit y vivre. Ils ont trouvé un très bon visage au duc de Bordeaux, mais la taille peu agréable, l'esprit peu développé, comme celui d'un enfant élevé au milieu de vieillards.
A un dîner, donné le 22 mai aux deux Princes français chez le Prince Royal de Prusse, la princesse Albert[22], à la grande rage de Bresson, au grand mécontentement du Roi et au grand effroi de tous les assistants, avait paru avec une énorme guirlande de lys dans ses cheveux; jusque-là, cependant, elle avait été convenable.
[22] La princesse Albert de Prusse était une princesse des Pays-Bas.
Les cadeaux faits par M. le duc d'Orléans à Berlin ont été énormes; tant en argent qu'en diamants, cela a été de plus de cent mille francs!... plutôt trop que pas assez. Le prince Wittgenstein a reçu une boîte, non seulement avec le portrait du Prince Royal, mais encore avec ceux du Roi et de la Reine. Ceci est une attention très marquée. M. Ancillon, bardé de la grande croix de la Légion d'honneur, se boursouflait et se pavanait. Il avait l'air de vouloir marcher sur le corps de tout le monde. Bourgeois et calviniste; cela s'explique.
On se quitte s'adorant, les uns aimant les Princes comme leurs fils, les autres comme des frères, enfin, jamais succès n'a été plus complet; toutes les femmes sont frappées de la beauté de M. le duc d'Orléans. Mes autorités ne sont pas suspectes, car ce n'est pas seulement M. de Valençay que je cite, mais encore d'autres lettres arrivées ici hier, et de Berlinois même. L'accident, qui a failli arriver au duc d'Orléans à la manœuvre, tenait à des politesses qu'il faisait aux Princesses, près desquelles il caracolait, c'est dans ce moment-là qu'il a failli être renversé, mais l'adresse avec laquelle il s'en est tiré lui a valu force compliments, et, à ce sujet-là, voici ce que m'écrit la duchesse de Cumberland: «Jugez ce que nous serions devenus, s'il lui était arrivé du mal; je voudrais laisser mon corps malade dans mon lit, et me transformer en ange gardien, pour planer sur eux pendant leur séjour à Berlin, et répondre ainsi à la confiance de votre Reine, qui, dans une lettre charmante, m'a priée de traiter ses fils comme les miens.»
Le jour où nos Princes ont reçu le Corps diplomatique, M. de Ribeaupierre, le ministre de Russie, s'est fait excuser, sous prétexte d'une joue enflée. Contre l'ancienne étiquette de Berlin, tout le Corps diplomatique a été invité à un bal chez le prince Guillaume, frère du Roi. Voici aussi ce qu'on m'écrit: «La fête donnée à la mission de France, par ordre du Roi Louis-Philippe, a très bien réussi; les Princes français ont eu le tact parfait d'en faire eux-mêmes les honneurs, et ont reçu le Roi et les Princesses au bas de l'escalier.»
_Valençay, 2 juin 1836._--La princesse de Lieven est arrivée hier ici, assez languissante. Elle est établie et soignée du mieux que nous pouvons, mais j'ai déjà, vers le soir, cru sentir qu'elle avait le pressentiment de s'ennuyer, et que si ce voyage était à refaire, elle hésiterait. Je le conçois. Elle n'aura ici ni nouvelles, ni lanterne magique humaine, deux choses de première nécessité dans sa vie. La nouveauté des objets matériels, les souvenirs, les traditions historiques, les beautés du site, la vie intérieure domestique, la lecture, la réflexion, l'ouvrage, rien de tout cela n'est à son usage, et Valençay n'a jamais été plus réduit, sous d'autres rapports, qu'en ce moment.
Les vers que M. de Peyronnet m'a adressés ne sont pas bien bons, mais ce point est insignifiant dans la question et la circonstance actuelles. Pendant l'hiver, j'ai fait beaucoup de démarches pour ces pauvres gens, et j'ai obtenu, pour le plus malade, M. de Peyronnet, des adoucissements matériels qui lui ont été très agréables; j'espère mieux encore, tout de suite après la session. C'est cette œuvre de charité qui m'a valu les vers en question[23].
[23] Il nous a été impossible de les retrouver.
Ma sœur m'écrit de Vienne pour me dire qu'on y fait les plus grands préparatifs pour recevoir les Princes français, Paul Esterhazy surtout: ils auront une fête chez lui à Eisenstadt. Malheureusement, il y a déjà beaucoup de monde à la campagne, et beaucoup de deuils.
_Valençay, 4 juin 1836._--Le temps, qui était mauvais depuis deux jours, s'est un peu remis, hier, avant midi, ce qui nous a heureusement permis de promener Mme de Lieven dans la forêt, la garenne, les carrières, etc. Mais le soir, M. de Talleyrand a eu une palpitation, légère à la vérité, mais enfin l'ennemi se montre toujours. Mme de Lieven bâillait, et quels bâillements!... La pauvre femme s'ennuie! Je le comprends très bien et je le lui passe. Le fait est qu'il faudrait une toute autre disposition d'esprit que la sienne, des habitudes toutes différentes, pour se tirer de notre solitude actuelle et du grave et du terne que l'état moral et physique de M. de Talleyrand donne à cette maison-ci. Du reste, la Princesse n'est pas un hôte facile pour l'établissement matériel: elle a déjà changé deux fois de chambre et veut maintenant revenir à la première qu'elle a occupée et dans laquelle se trouve le lit de Mme de Staël. Lady Holland ne nous aurait pas donné plus de peine; aussi Pauline dit-elle que la Princesse _is rather whimsical_![24].
[24] Un peu fantasque.
Il a paru à Londres une caricature sur lord Melbourne et Mrs Norton, et cela le jour même de l'éclipse; elle représente le soleil et Mrs Norton, la lune qui passe sur lui, et au-dessous est écrit: _éclipse_. Cela s'applique au procès scandaleux que M. Norton a intenté à sa femme, et dans lequel lord Melbourne se trouve si désagréablement compromis.
_Valençay, 5 juin 1836._--La pauvre princesse de Lieven s'ennuie et est singulièrement naïve à ce sujet, car elle m'a demandé hier, comme une personne qui se parle à elle-même, pourquoi nous l'avions invitée dans un moment où nous n'avions personne. Je me suis mise à rire, et lui ai répondu fort doucement: «Mais, chère Princesse, c'est vous-même qui avez eu la bonté de désirer venir; nous avons invité la terre entière, mais la session n'étant pas finie, les Diplomates, les Pairs, les Députés, ne peuvent quitter Paris.--C'est vrai,» a-t-elle répondu; puis, plus tard, ayant vu que M. de Sercey venait d'arriver à Paris, elle a eu un grand élan de regret de ne pas s'y être trouvée pour le questionner; elle a dit aussi que son salon eût été bien intéressant, le soir, pendant la discussion du budget des Affaires étrangères. J'aime les personnes naïves, parce qu'avec elles, du moins, on sait exactement où l'on en est.
_Valençay, 10 juin 1836._--La princesse de Lieven a reçu hier des lettres de son mari qui lui disent qu'on lui a rendu, à elle, de très mauvais offices auprès de l'Empereur Nicolas. On a transmis à Saint-Pétersbourg des conversations et des discours entiers, soi-disant tenus par la Princesse, qui sûrement sont faux; car elle est bien zélée pour le service du maître; mais quand on parle beaucoup et qu'on voit toute espèce de monde, on finit toujours par être compromis. Cela agite beaucoup la Princesse.
Il est parfaitement certain que le Prince d'Orange donne des symptômes de folie, et cela par une avarice tellement sordide que sa femme et ses enfants manquent de nourriture à table; il a lui-même la clef du garde-manger, et la Princesse se fait acheter en secret, par sa femme de chambre, quelques côtelettes. On dit le fils ainé un vilain petit sujet: à Londres, où il est maintenant, avec son frère cadet, on les appelle _unripe oranges_[25]. Les Hollandais sont, dit-on, très effrayés de leur avenir, et font des vœux pour la prolongation de la vie du Roi actuel.
[25] Oranges vertes.
_Valençay, 13 juin 1836._--J'ai eu, hier, une longue lettre du Prince Royal de Prusse, dans laquelle il y a une phrase fort bonne sur les Princes français et sur le Roi leur père, avec un correctif anti-révolutionnaire qui donne le cachet de ses véritables opinions. Cette lettre est curieuse. J'en ai une aussi de M. Ancillon, sans correctif, et la plus laudative, sur les voyageurs, sur l'union, sur la paix, sur M. de Talleyrand. Elle est curieuse aussi. Enfin, j'en ai deux, très longues, de M. de Valençay, écrites de Vienne; il s'était arrêté à Günthersdorff, dont il me parle en détail[26]. A Vienne, il avait vu, chez sa tante de Sagan, le comte de Clam, par lequel il avait su qu'on avait été fort content de la première entrevue; que nos Princes avaient dit tout ce qu'il convenait de dire. L'archiduchesse Sophie s'est souvenue fort gracieusement de moi, et a très bien traité mon fils. Il trouve que les Princesses autrichiennes n'ont pas la grâce et la distinction qui sont si remarquables chez les Princesses de la famille royale de Prusse. La princesse de Metternich était à la première soirée de M. et Mme de Sainte-Aulaire: elle y a été fort convenable et y est restée fort tard; M. le duc d'Orléans ne lui a parlé que pendant cinq minutes, et de... l'homéopathie! Elle méritait une petite leçon[27].
[26] Propriété de la duchesse de Dino, en Silésie.
[27] La princesse Metternich s'était exprimée en termes peu courtois sur la couronne que Louis-Philippe avait mise sur sa tête en 1830.
Il paraît que la grande réception diplomatique de la noblesse et de la garnison a été superbe. Ce qui a surtout charmé M. de Valençay, c'est la course à Bade, chez l'archiduc Charles, qui lui a parlé en très bons termes de M. de Talleyrand. L'Archiduc a fait, à tous les Français, l'accueil le plus cordial; on a dîné avec l'archiduchesse Thérèse, qui, d'après M. de Valençay, a l'air agréable, de jolies manières, un visage piquant; mais elle est très brune et fort petite. M. le duc d'Orléans était près d'elle, à table, et la conversation n'a pas langui. M. de Metternich était du dîner. Il est réconcilié, du moins en apparence, avec l'Archiduc[28]. Celui-ci est retiré dans ce joli Bade où il cultive des fleurs: il a dit à M. de Valençay que, comme tous les vieux soldats, il aimait son jardin. M. le duc d'Orléans devait y retourner dîner tout seul le surlendemain. L'Archiduc adore sa fille et la laissera libre dans le choix de son époux: elle a refusé le Prince Royal de Bavière; elle va voir défiler encore devant elle le Roi de Naples et celui de Grèce. Son père ne redoute que l'alliance russe.
[28] Les idées libérales de l'archiduc Charles avaient été, pour le prince de Metternich, l'occasion d'éloigner ce Prince de la Cour et de le rendre suspect. Ils étaient presque brouillés.
M. de Valençay a été aussi enchanté de la fête de Laxembourg et des courses sur l'eau avec de la musique à tous les coins: cela lui a rappelé Virginia Water[29]; toute la société de Vienne y était, en bayeuse, et animait le coup d'œil.
[29] Virginia Water est une pièce d'eau, dans le parc de Snow-Hill, entre Windsor et Chertsey, dans les environs de Londres. On y fait des courses sur l'eau et des régates.
Il est assez simple que tout cela blesse à Prague. Madame la Dauphine a dit, à quelqu'un qui, la veille de son départ de Vienne, lui demandait quand on aurait l'honneur de l'y revoir, que, lorsqu'on voudrait dorénavant la voir, il faudrait venir la chercher. Une dame viennoise, fort ennemie politique de la France, a dit, devant M. de Valençay, en parlant de notre Prince Royal, qu'il était si aimable et si gracieux qu'il fallait espérer qu'il n'était pas autre chose!
Les voyageurs devaient partir le 11, et se rendre à Milan par Vérone, mettant dix jours pour ce trajet.
Le prince de Capoue et miss Pénélope sont à Paris; le premier a vu la Reine. Il va à Rome, et, de là, négociera sa réconciliation avec Naples.
Tous les Cobourg, et les Majestés belges, viennent à Neuilly.
_Valençay, 17 juin 1836._--Il faut que chaque jour soit marqué par une tribulation: hier au soir, nous avons eu une horrible frayeur dont les conséquences auraient pu être des plus graves; elles paraissent devoir être légères, cependant le docteur dit qu'il faut neuf jours pour être certain qu'il n'y aura pas de choc intérieur. La rage de M. de Talleyrand de rester tard dehors l'a fait rentrer hier dans sa petite voiture à la nuit close; de plus, comme un enfant, il s'amuse à se faire pousser à la course et à se diriger en zigzag, de sorte qu'il a mis la roue de devant en travers; elle a, par conséquent, fait obstacle, l'obscurité l'a empêché de s'en apercevoir, il a crié de pousser plus fort par derrière, ce qu'a fait le domestique; il en est résulté un cahot qui a été assez violent pour le faire sauter hors de la voiture et pour le jeter, la tête la première et le visage par terre, sur le gravier de la cour de l'orangerie, à l'entrée du donjon. Il a le visage extrêmement meurtri, et a, heureusement, beaucoup saigné du nez; il n'a pas perdu connaissance, et a voulu rester au salon et jouer au piquet. A minuit, il a mis ses jambes dans de l'eau et de la moutarde, et maintenant il dort encore; mais quelle secousse, quel ébranlement nerveux, à son âge, avec son poids, et souffrant d'un mal pour lequel chaque émotion, chaque trouble est si mauvais!
_Valençay, 18 juin 1836._--La figure de M. de Talleyrand est fort endommagée, mais, du reste, il paraît devoir se tirer miraculeusement de cette singulière chute!
_Valençay, 21 juin 1836_[30].--Vous souvenez-vous que c'est vous qui décliniez toutes les conversations sur la religion? Ce n'est qu'une fois, à Rochecotte, que vous m'avez un peu développé vos idées à cet égard; vous étiez plus avancé que moi, alors, dans de certaines croyances; les épreuves par lesquelles j'ai passé depuis m'ont fait aller assez vite dans cette route, mais mon point de départ a été le souvenir de cette conversation, dans laquelle j'ai vu que vous admettiez quelques principes fondamentaux sur lesquels je n'étais pas fixée. Du reste, je n'ai, spéculativement, pas été au delà: ce n'est que dans l'application que j'ai cherché à me diriger d'après cette boussole; je ne me suis en aucune façon occupée du dogme, ni des mystères, et si j'ai une préférence pour la religion catholique, c'est que je la crois plus utile à la société en général, aux États, car pour les individus, c'est différent, et je crois que toute religion qui a l'Évangile pour base est également bonne et divine. Depuis que je vois tous les appuis manquer autour de moi, j'ai senti ma propre faiblesse et le besoin d'un soutien et d'un guide: j'ai cherché et j'ai trouvé; j'ai frappé et il m'a été ouvert, j'ai demandé et il m'a été accordé; tout cela cependant encore fort incomplètement, parce qu'en marchant ainsi seule, et quand on y est si peu préparée, il n'est pas possible de ne pas prendre souvent de faux sentiers, de ne pas glisser dans les ornières et de ne pas trébucher à chaque pas. Il n'aurait pas été sage, même, de m'exciter à trop de zèle et de ferveur, c'eût été me préparer des rechutes et celles-ci peuvent être mortelles; j'avance donc à tout petits pas, et quand je me demande compte de mes progrès, je m'humilie en voyant à combien peu ils s'élèvent: un peu plus de douceur, de patience, d'équilibre et d'empire sur moi-même, voilà tout ce que j'ai acquis. J'ai encore même ardeur pour les choses qui me plaisent, même répugnance pour celles qui m'importunent; mes malveillances ne sont point éteintes; mes rancunes restent assez vivaces, mes inquiétudes d'esprit aussi fatigantes, mon activité aussi peu réglée, ma parole souvent trop prompte et mes expressions pas assez mesurées; j'ai encore mille complaisances pour moi-même, je me blesse du blâme, je me sens trop flattée de l'approbation, je la recherche quelquefois, au besoin, même, je la provoquerais; enfin, il n'y a rien d'aussi difficile, d'aussi long, qui demande plus d'exercice et de persévérance que de mettre ordre à sa conscience.
[30] Extrait d'une lettre.
Outre le besoin pratique que j'ai senti de me servir d'un fil qui me tirât du labyrinthe, j'y ai encore été portée par un grand sentiment de reconnaissance. Il y a un jour, en Angleterre, où j'ai été tout à coup frappée des grâces innombrables qui m'avaient été accordées, à moi qui avais fait un si mauvais usage de mes facultés et de mes avantages. J'ai admiré la patience de Dieu, la longanimité de la Providence à mon égard; avoir trouvé ce que j'ai trouvé alors m'a semblé un bien si réel, si peu mérité, qu'il m'a rempli le cœur de gratitude. Ce sentiment de reconnaissance a toujours été en augmentant; c'est lui qui me soutient en partie dans l'accomplissement des sacrifices que j'ai à faire. Les grands enseignements que me donne la vieillesse de M. de Talleyrand chaque jour, la mort de Marie Suchet[31], la douleur de sa mère, la disparition successive de tant de personnes de ma connaissance, d'âges, de sexes et de positions diverses, celle de cette petite-fille à qui j'ai fermé les yeux[32] et qui m'a fait voir la mort de si près, la lecture attentive de bons livres, les conversations élevées de M. Royer-Collard qui voudrait bien se dépouiller du doute philosophique et qui y arrive petit à petit, voilà ce qui m'a fait faire attention à mille choses, inaperçues avant, ce qui me fait tendre vers un but élevé et assuré. Voilà l'histoire de ce côté de ma vie. Du reste, mes allures ne sont pas celles d'une dévote et je puis dire que je suis bien plus avancée dans le fond que dans la forme; je doute même que je change jamais grand'chose à celle-ci.
[31] Fille de la maréchale d'Albuféra.
[32] Yolande de Valençay.
Quelle longue réponse je fais là à une seule petite page de votre lettre! Si elle vous paraît trop longue, dites-le, nous réserverons toutes ces révélations pour les soirées de Rochecotte...
M. le duc d'Orléans a écrit des merveilles sur une conversation qu'il a eue avec M. de Metternich et dont il a été ravi.
La princesse de Lieven vient de partir: c'est un soulagement général! Je crois que la Princesse et sa superbe nièce[33] ont fini par sentir qu'elles avaient été un peu ridicules ici, car elles ont fait bien des frais le dernier jour, des remerciements sans nombre, des excuses des embarras donnés, etc...
[33] La baronne de Mengden, nièce de la princesse de Lieven, vécut plus tard à Carlsruhe où elle était abbesse d'un chapitre noble. Elle était fort grande, surtout de buste, ce qui obligeait le convive appelé à s'asseoir aux repas à côté d'elle à relever avec effort la tête, pour apercevoir la sienne. Très bonne personne, elle était un peu le souffre-douleur de sa tante, et, à Valençay, lors des séjours qu'y fit la princesse de Lieven, celle-ci lui confiait la garde de son coffre à bijoux durant la promenade, de sorte que la baronne de Mengden n'y pouvait prendre part que fort rarement.
_Valençay, 24 juin 1836._--Rien n'est plus bête que d'être mauvais! Mme de Lieven a assez vilainement écrit à Paris pour gémir et se plaindre du profond ennui qu'elle éprouvait ici; ses correspondants s'en sont, ou moqués, ou servi contre nous; cela s'est donc beaucoup dit et su. Nos amis en sont en grande colère en nous le mandant. Cette petite ingratitude de Mme de Lieven qui, de plus, en cette occasion, devient du manque de savoir-vivre, est une vraie bêtise. Du reste, je n'en suis pas surprise. J'aurais parié qu'il en était ainsi: l'ennui était trop profond pour être dissimulé, et j'ai vu, évidemment, que le besoin de s'en venger se développait dans la correspondance. Le seul tort que je lui reproche, ce n'est pas de s'être ennuyée, ni de l'avoir montré, ni même de l'avoir écrit, c'est d'avoir prolongé son séjour ici, sous le prétexte d'une maladie feinte. Elle avait peur de voyager seule, elle redoutait l'isolement à Bade, elle n'osait pas se prolonger à Paris; elle est donc restée ici à se mourir d'ennui et à nous faire enrager. Ce qui ne l'a pas empêchée de pleurer comme une Madeleine en partant: ses larmes étaient sincères, car elle les versait, non sur nous, mais sur elle-même, sur sa vie errante, déracinée. Je ne m'y suis pas trompée.
J'ai eu hier une lettre de M. de Valençay, de Leoben. On était fort satisfait de Vienne, et en tous points. Cependant, la famille Royale de Prusse avait plu davantage que la famille Impériale. On avait trouvé les Princesses de Prusse plus brillantes de jeunesse, de beauté et d'élégance, et, malgré la guirlande de lys, qui paraît avoir été le résultat d'une petite conversation moitié taquine, moitié coquette, notre Prince Royal et la princesse Albert avaient été dans une _flirtation_ marquée. L'Impératrice d'Autriche et la duchesse de Lucques sa sœur sont très belles, mais ce sont des beautés froides, austères et imposantes. Nos Princes ont fait les mêmes cadeaux à Vienne qu'à Berlin, seulement au lieu de la grande croix de la Légion d'honneur, donnée à Ancillon, on a offert, au prince de Metternich, qui a depuis longtemps tous les ordres français, un magnifique service en porcelaine de Sèvres.
_Valençay, 25 juin 1836._--M. de Barante[34] m'écrit, de Saint-Pétersbourg, qu'on y est furieux, contre Mme de Lieven, de son séjour prolongé en France. On y a beaucoup d'humeur aussi contre les succès du voyage de nos Princes, mais on n'en témoigne rien à notre Ambassadeur, pour lequel, personnellement, on est fort poli.
[34] Ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg.
On dit que ce qui a déplu davantage à Mrs Norton dans cet étrange procès dont le _Galignani_ rend un compte, hélas, trop détaillé, c'est que les témoins domestiques ont déposé qu'elle mettait du rouge et se teignait les sourcils!
_Valençay, 27 juin 1836._--Encore un nouvel attentat contre la vie du Roi[35]! Quelle rage atroce! Sera-t-elle toujours impuissante? Voilà la triste question qu'on est obligé de se faire... Nous ne savons rien encore que ce que le télégraphe a transmis aux chefs-lieux des départements voisins, d'où les Préfets nous ont envoyé des courriers pour nous en faire part.
[35] Dans la soirée du 25 juin 1836, un jeune homme de vingt-six ans, nommé Louis Alibaud, avait tiré sur le Roi dans la cour des Tuileries, au moment où Louis-Philippe passait devant la Garde nationale et pendant que les tambours battaient aux champs.
_Valençay, 28 juin 1836._--On a écrit à nos Princes de ne pas hâter leur retour à cause de l'attentat. Ils doivent être aujourd'hui à Turin, on les attend le 8 à Paris.
Il paraît que lord Ponsonby[36] est devenu fou. Il veut la destitution du Reis-Effendi[37] et du chef de la garde. Il a écrit deux notes à la Porte ottomane, dans lesquelles il va jusqu'à la menacer du _démembrement de l'Empire ottoman_ si on lui refuse satisfaction. L'amiral Roussin lui-même écrit que lord Ponsonby est fou. Tous les Ministres, celui de Russie compris, s'entremettent pour empêcher une rupture; la Cour de Vienne expose les faits au gouvernement anglais à Londres, et on espère que lord Ponsonby sera rappelé.
[36] Ambassadeur d'Angleterre à Constantinople.
[37] Le Reis-Effendi est le ministre des Affaires étrangères en Turquie.
_Valençay, 29 juin 1836._--J'ai reçu hier une lettre de nos voyageurs, de Roveredo, où ils étaient retenus par une indisposition assez grave de M. le duc de Nemours qu'on a fort atténuée dans les lettres à ses parents, mais qui a beaucoup effrayé M. le duc d'Orléans. Il a été très contrarié aussi du départ précipité du général Baudrand. Il paraît que c'est moins le besoin de se rendre promptement aux eaux qui a provoqué ce départ subit, qu'un peu d'humeur de ce que le Prince Royal ne lui montrait pas assez de confiance.
Les Princes ont été sur le point d'aller à Florence, le grand-duc de Toscane ayant mis une insistance particulière à le demander; la maladie du duc de Nemours l'a empêché. Ils ont rencontré l'archiduchesse Marie-Louise[38], cousine germaine de notre Prince Royal. Elle a demandé de nos nouvelles à M. de Valençay dont elle est la marraine; il ne l'a pas trouvée aussi vieillie qu'on la lui avait dépeinte. Ils ont aussi vu la princesse de Salerne, puis le Roi de Naples. On dit que celui-ci a une assez belle tête, mais une grosse vilaine tournure; il est au désespoir de la mort de sa femme, avec laquelle il a très mal vécu, jusqu'au jour où elle est devenue grosse de l'enfant, en couches duquel elle est morte. On le dit très fantasque.
[38] La veuve de Napoléon Ier.
L'Archevêque de Paris a été le jour de l'attentat, à onze heures du soir, à Neuilly. Il est fâcheux qu'il ne paraisse jamais chez le Roi qu'à la suite d'une tentative d'assassinat, aussi je ne pense pas qu'on lui sache très bon gré de ses visites; elles sont à une condition qui fait qu'on l'en dispenserait volontiers. Il a refusé la présentation à l'église du corps de Sieyès qui a été droit au cimetière[39].
[39] Sieyès était mort à Paris, le 20 juin 1836.
Ma plus vive peine, dans l'attentat du 25, c'est que ce coup de pistolet a tué, je le crains, notre Princesse Royale!
On dit beaucoup qu'Alibaud est un nouveau Louvel, fanatique isolé, vrai produit des excès de la presse et des mauvaises doctrines. Le Roi veut faire grâce à l'assassin, mais on pense que le Cabinet ne le permettra pas.
Le général Fagel[40] a été à Neuilly, malgré la présence des Majestés belges; le Roi lui en a su fort bon gré.
_Valençay, 5 juillet 1836._--Une maladie grave de ma femme de chambre m'oblige à me servir moi-même; j'y suis un peu empruntée, mais cela se formera. Cela n'est pas toujours agréable, mais c'est très utile et je ne m'en plains pas; ce n'est pas que je n'aie mes moments de découragement, mais alors je me malmène et cela ne dure pas. Il en résulte bien, quelquefois, une grande fatigue nerveuse, faute d'y être assez exercée; tout cela disparaîtra, car, enfin, nous ne sommes pas ici-bas pour nous amuser, nous reposer, nous bien porter et être heureux et satisfaits. C'est là où est l'illusion. On se trompe sur le but, et c'est alors qu'on se révolte de ne pas l'atteindre; en se disant bien que le but est le travail, la lutte et le sacrifice, on évite les mécomptes, et on échappe ainsi à ce qui est le plus pénible.
[40] Le générai Fagel avait été ambassadeur du Roi des Pays-Bas en France, sous la Restauration.
Les interrogatoires d'Alibaud ne seront pas imprimés; tant mieux, car tout cela est une mauvaise pâture pour le public. J'ai eu hier une lettre du duc de Noailles, qui est un des juges, et qui me dit qu'il est évident que c'est la misère qui a poussé au crime. Cet homme, n'ayant pas un sou, a voulu se tuer, mais il a trouvé qu'il fallait rendre sa mort intéressante et utile. Voilà où commence l'influence des mauvaises doctrines du temps et des sociétés républicaines dans lesquelles il a vécu... Ce n'est ni un sombre fanatique comme Louvel, ni un Erostrate moderne, comme Fieschi, c'est un mendiant d'assez de sang-froid, nourri de mauvais principes, voilà tout.
Tous les journaux, carlistes, radicaux et juste milieu, enfin _tutti quanti_, sont très mécontents du mandement de l'Archevêque de Paris. Paraître à Neuilly, est trop pour les uns; ne pas oser dire: _le Roi_, dans ce mandement, est une platitude inutile auprès des autres, irritante pour beaucoup; la phrase jésuitique et équivoquante de la fin, bien pitoyable. Enfin, le tolle est général, et mérité. J'en suis fâchée, car au fond, ce n'est pas un homme sans qualités, mais d'une gaucherie déplorable.
J'ai eu une lettre de M. de Valençay, de Milan; les courses de chevaux, dans les arènes où vingt-cinq mille personnes étaient réunies, et l'illumination du théâtre de la Scala ont été admirables.
Le maire de Valençay est venu consulter M. de Talleyrand pour une adresse au Roi sur le dernier attentat, et a prié M. de Talleyrand de la lui faire. Celui-ci m'en a chargée. La voici telle qu'elle a été votée, et telle qu'elle est partie hier, pour Paris. C'est une grande preuve de déchéance que de tomber de la langue diplomatique dans la langue municipale. Enfin, voilà ce que le petit Fontanes du Berry a produit: c'est, assurément, de toutes celles qui ont été faites pour la circonstance, la plus monarchique, dans le fond et dans la forme:
«SIRE,
«C'est avec la confiance des enfants, le respect des sujets et la reconnaissance des amis de la vraie liberté, que les habitants de Valençay viennent déposer, au pied du Trône, l'expression de leur joie, pour la miraculeuse conservation de la personne sacrée du Roi, et leurs vœux pour le bonheur durable de la famille Royale. Quelque modeste et retiré que soit le point de votre Royaume d'où les cœurs s'élancent avec amour vers Votre Majesté, sa bonté nous est garante de l'indulgence avec laquelle nos hommages seront reçus. Notre ville, d'ailleurs, n'est pas sans quelque titre à l'intérêt du Roi; celui de tous qu'il nous est le plus doux d'invoquer c'est l'honneur que nous avons eu d'y recevoir Son Altesse Royale Monseigneur le duc d'Orléans, et le souvenir des bienfaits qu'il a répandus parmi nous, etc., etc.»
Suivent les signatures du Conseil municipal, parmi lesquelles figure celle de M. de Talleyrand.
_Valençay, 10 juillet 1836._--Mon fils Valençay nous est arrivé hier; il ne nous a rien appris de nouveau sur ses voyages que la confirmation de ses lettres. Nous avons aussi le prince de Laval, qui fatigue M. de Talleyrand à la mort, et il y a de quoi! A Paris, passe encore; il est même parfois amusant; mais à la campagne, ce manque de jugement, cette sottise nobiliaire, qui lui fait dire, par exemple, que l'oranger (taillé, rogné, encaissé) est _l'aristocratie de la nature_; cette façon de questionner toujours, de bégayer sous le nez, de crachoter au visage, et de toujours prendre le petit côté des choses, sont excédants!... Et il ne parle pas de s'en aller!
M. le duc d'Orléans m'écrit que ce n'est que par raison qu'il regretterait de ne pas épouser la fille de l'archiduc Charles, car elle ne lui plaît que moralement; physiquement, il la trouve, non pas laide, mais chétive; enfin, il n'est pas séduit. Du reste, le père et la fille disent _oui_ de grand cœur au mariage; l'Empereur d'Autriche ne dit _rien_, mais son frère, l'archiduc François-Charles, et sa belle-sœur, l'archiduchesse Sophie, disent _non_.
_Valençay, 13 juillet 1836._--Nous avons eu hier soir la visite du duc Decazes[41] et du comte de la Villegontier, qui, en se rendant à leurs forges de l'Aveyron, se sont arrêtés ici pour y prendre le thé. M. Decazes était triste et soucieux des dangers du Roi, des plaies qui gangrènent la société et que révèle le procès d'Alibaud. Il se plaint aussi, avec raison, de la manière dont la police est faite, ou, plutôt, n'est pas faite. Il dit que le Roi, seul, a conservé du calme et de la présence d'esprit, mais qu'autour de lui tout est triste, inquiet, agité, que la Reine et Madame sont bien malheureuses. Le maréchal Lobau a persuadé que la Garde nationale trouverait mauvais que le Roi ne passât pas de revue le 28 de ce mois-ci. Il la passera donc, sous l'Arc de triomphe de l'Étoile, la Garde nationale défilant devant lui; mais c'est encore trop! Les fêtes de Juillet se borneront à l'inauguration de l'Arc de triomphe et à celle de l'Obélisque de Luxor. Il ne faudrait, ce me semble, plus du tout de commémoration.
[41] M. Decazes remplissait alors les fonctions de grand référendaire à la Chambre des Pairs.
Alibaud a cédé aux exhortations de l'abbé Grivel. Il s'est confessé, et, par conséquent, il s'est repenti. Sur l'échafaud, il a baisé, devant le peuple, le crucifix, mais un des valets lui ayant arraché le voile noir, cela l'a mis en colère; il s'est tourné, subitement, vers la multitude, le rouge lui est monté au visage, et il a crié: «Je meurs pour la Patrie et la Liberté», puis il a tendu la tête.
M. Decazes nous a dit aussi que chaque jour amenait des lettres anonymes, des dénonciations, des révélations et qu'il était impossible d'avoir un instant de repos. Il m'a laissée sous une profonde impression de tristesse.
_Valençay, 16 juillet 1836._--Le prince de Laval, qui est encore ici, où il admire tout et paraît se plaire fort, malgré nos divergences politiques, a un certain esprit qui consiste à dire parfois des mots piquants et drôles, mais cet esprit manque de justesse et de mesure. Sa vanité nobiliaire rappelle celle de M. Saint-Simon, ses préjugés de caste vont jusqu'au ridicule, sa curiosité et son commérage sont sans exemple et son occupation de lui-même, de son importance, de son agrément est inimaginable; il a toutes les prétentions, aussi est-il insupportable quand on le prend au sérieux! Dans le cas contraire, il y a un certain parti à en tirer, d'autant plus que, tout en étant taquin, il n'est pas méchant, et que ses prétentions mêmes l'obligent à une certaine élévation.
Quant au duc de Noailles, que nous attendons aujourd'hui même ici, c'est tout autre chose: raisonnable, posé, mesuré, froid, doux, poli, contenu, il n'est ni questionneur, ni bavard, ni fatigant, mais ses prétentions, pour être _rentrées_, n'en sont pas moins réelles; celles de grand seigneur avant tout, et d'homme politique ensuite, l'absorbent. Il fait grâce de celle d'homme élégant et à bonnes fortunes dont Adrien de Laval se pare dans le passé, à défaut du présent. Je dirais volontiers que si M. de Laval est un ci-devant jeune homme, le duc de Noailles est un vieillard prématuré. Il n'a que trente-quatre à trente-cinq ans, et par sa figure, ses façons, et l'ensemble de sa vie, il en paraît cinquante.
_Paris, 21 juillet 1836._--Je fais cas, de plus en plus, du duc de Noailles; il a du jugement, de la sûreté, du goût, de la droiture et d'excellentes manières; c'est un homme grave, honorable et sensé, dont la bienveillance a du prix, et dont la haute position peut être utile dans le monde où il compte; mais le cas que je fais de ses qualités et le prix que j'attache à mes très bonnes et amicales relations avec lui ne m'empêchent pas de lui trouver des prétentions. L'ambition politique est au premier rang, et elle n'est peut-être pas suffisamment soutenue par un certain dégagé de caractère, absolument nécessaire dans le temps actuel. Toute cette famille est restée ce qu'elle était il y a deux cents ans. Les Noailles sont plus illustres qu'anciens, plus courtisans que serviteurs, plus serviteurs que favoris, plus intrigants qu'ambitieux, plus gens du monde que grands seigneurs, plus nobiliaires qu'aristocrates, et avant tout, et plus que tout, _Noailles_! Je connais tous ceux actuels; le plus capable et le meilleur est sans aucun doute le Duc, que je juge peut-être un peu sévèrement, mais pour lequel j'ai toutefois une véritable estime.
J'ai quitté Valençay avant-hier, à six heures du matin, y laissant Paulinette fort triste de son abandon; j'ai couché à Jeurs, chez les Mollien, où je suis arrivée à huit heures du soir; j'étais ici, hier, d'assez bonne heure.
J'y ai trouvé M. de Talleyrand en assez bonne santé, mais fort préoccupé de l'état des choses. Le Roi n'assistera pas à la revue de demain, et ce qui y a fait renoncer, c'est la découverte du serment fait par cinquante-six jeunes gens de tuer le Roi. Comme on n'a pu se rendre maître de ces cinquante-six jeunes gens, on a, avec raison, jugé plus prudent de renoncer à la revue... Dans quel temps vivons-nous?
La mort de Carrel[42] jette aussi du lugubre: il avait de grandes erreurs dans l'esprit, mais cet esprit était distingué, et son talent remarquable. Conçoit-on, pourtant, M. de Chateaubriand, l'auteur du _Génie du Christianisme_, fondant en larmes au convoi d'un homme qui a refusé de voir un prêtre, et qui a défendu qu'on le présente à l'église? Le besoin de faire de l'effet est ce qui fait le plus souvent et le plus essentiellement manquer de goût et de convenances.
[42] A la suite d'une violente polémique dans les journaux, une rencontre devint inévitable entre Armand Carrel, directeur du _National_, et Émile de Girardin, directeur de _la Presse_. Un duel au pistolet eut lieu le 28 juillet, au bois de Vincennes, entre les deux journalistes. Grièvement blessé à l'abdomen, Armand Carrel succomba le lendemain, après avoir nettement manifesté sa volonté d'être transporté directement au cimetière, sans passer par l'église.
Les affaires d'Espagne vont très mal. Les amis de l'intervention s'agitent fort, et il y en a de bien influents, et des premiers, mais la volonté suprême y est toujours également opposée.
J'ai eu bien bonne compagnie, hier, pendant ma route: celle du cardinal de Retz dont j'ai repris les _Mémoires_; il y avait bien des années que je ne les avais lus, et c'était à un âge où on cherche les faits et les anecdotes, mais où on fait peu attention au style et aux réflexions. L'un est vif, original, ferme et gracieux tout à la fois; les autres fines, judicieuses, élevées, piquantes, abondantes. Quelle ravissante lecture! que d'esprit, et du meilleur, si ce n'est dans l'action, du moins dans le jugement! C'est La Bruyère dans la politique.
_Paris, 28 juillet 1836._--M. le duc d'Orléans est venu me voir hier. Il était très souffrant, assez sombre; il est obligé, lui aussi, à une infinité de précautions qui rendent sa vie triste. Le Roi était bien résolu à aller à la revue, mais, en même temps, si convaincu qu'il y serait tué, qu'il avait fait son testament, et donné tous ses ordres, toutes ses directions à son fils, pour l'avènement de celui-ci au trône.
J'ai eu aussi, à la fin de la matinée, la visite de M. Thiers, fort satisfait des nouvelles d'Afrique qu'il venait de recevoir, de la situation politique au dedans et au dehors, de tout enfin, excepté des dangers continuels et immenses qui menacent la vie du Roi. Il devait y avoir plusieurs attaques contre le Roi le jour de la revue, attaques isolées et inconnues les unes des autres: l'une consistait dans un groupe d'hommes déguisés en gardes nationaux, lequel aurait, en passant devant le Roi, tiré sur lui simultanément; sur vingt coups, infailliblement, il s'en serait rencontré un de fatal. Deux des jeunes gens arrêtés (il y en a plus de cent), ont déjà fait des aveux importants. Hier matin, on a arrêté un homme chez lequel on a trouvé une machine semblable à celle de Fieschi, mais perfectionnée et réduite comme volume, avec plus de justesse et d'infaillibilité dans le tir.
_Paris, 29 juillet 1836._--J'ai été hier soir chez la Reine; elle était, en apparence, dans son état naturel, quoiqu'elle ait dit avec une grande amertume: «Nous pouvons nous donner le témoignage d'être de bonnes gens, et on nous force à vivre dans les terreurs, et dans les précautions des tyrans.» Madame Adélaïde prend sur elle, afin de ne pas assombrir le Roi. Celui-ci était avec ses Ministres et n'est venu que plus tard. Il était, dans ses façons, comme de coutume, mais ses traits portaient l'empreinte de sombres pensées: il a éprouvé la plus vive contrariété qu'il ait eue dans sa vie, en n'allant pas à la revue. Du reste, il croit que ses jours sont comptés, car, en embrassant avant-hier la Reine des Belges, qui repartait pour Bruxelles, il lui a dit qu'il ne la reverrait plus. La jeune Reine s'est trouvée mal et rien n'a été plus déchirant que leurs adieux. Les pauvres gens!
Un fait remarquable, consigné par tous les chefs des légions de la Garde nationale, c'est que, depuis quinze jours, une quantité de gens inconnus, ou trop connus, tels que Bastide et autres, se sont fait inscrire sur les rôles de la Garde nationale, et montent la garde: tout cela, pour se trouver dans les rangs défilant devant le Roi, le jour de la revue.
Rien de si triste que les Tuileries; j'y suis restée deux heures avec un serrement de cœur inexprimable, une oppression et une envie de pleurer que j'ai pu à peine contenir, surtout quand j'ai vu le Roi.
Je partirai demain matin de bonne heure pour Valençay.
_Chartres, 31 juillet 1836._--J'ai quitté Paris hier, mais beaucoup plus tard que je ne croyais, M. le duc d'Orléans m'ayant fait savoir qu'il désirait encore me parler. Je ne puis assez dire combien j'ai été touchée de sa bonne grâce parfaite pour moi. Il est venu tous les jours me voir et m'a témoigné me compter comme sa meilleure amie; certes, il ne se trompe pas. Il a, sous tous les rapports, fait des progrès remarquables; si le ciel nous le conserve, je suis sûre que son règne sera brillant. J'espère qu'un bon mariage pour lui égaiera notre horizon politique qui est bien sombre.
Quel sera ce mariage? C'est la question qui se décidera la semaine prochaine, car je crois que mariage il y aura: les circonstances le rendent tellement nécessaire pour consolider et fonder ce que le crime menace et attaque chaque jour, que la lignée devient bien plus importante que la grandeur de l'alliance. Celle-ci aurait son prix cependant; on y cherche, mais si on ne réussit pas, on ne penserait plus qu'à trouver une femme qui promît de beaux enfants, sans, pour cela, tomber dans le morganatique, dont, avec beaucoup de sens, on ne veut pas, pas plus que d'une alliance dans laquelle se trouverait mêlé le sang de Bonaparte. La religion est indifférente. Il est absolument nécessaire de tirer Paris du lugubre dans lequel il est jeté. Je connais les Français: si on leur produit une jeune personne avec des façons engageantes, ils seront ravis; et quant au dehors, il comptera peut-être davantage avec nous, quand il n'aura plus un leurre matrimonial à nous offrir.
Hier, je ne me suis arrêtée que quelques minutes chez Mme de Balbi à Versailles, et autant à Maintenon, chez la duchesse de Noailles. Je pars à l'instant pour Châteaudun, et de là pour Montigny où j'ai promis de faire une visite au prince de Laval.
_Montigny, 1er août 1836._--J'ai quitté Chartres après y avoir entendu la messe dans la cathédrale, qui, à l'œil, ne paraît pas avoir souffert de l'incendie[43]; la charpente et les plombs manquent, mais la voûte intérieure, en pierre, n'ayant pas souffert, on ne s'aperçoit de rien, à l'intérieur du dôme de l'église. On travaille aux réparations.
[43] Au mois de juin 1836, un incendie, attribué à l'imprudence d'ouvriers plombiers, détruisit complètement les charpentes de châtaignier de la cathédrale, qui faisaient l'admiration des visiteurs et auxquelles on donnait le nom de _forêt_. Un grand nombre de vitraux anciens furent brisés ou fondus, les clochers sérieusement endommagés. Pendant plusieurs heures, le feu menaça de se propager dans toute la basse ville. Les réparations, fort importantes, durèrent de longues années.
Je me suis arrêtée à Châteaudun, pour y visiter, en détail, tout le vieux château, jusqu'aux cuisines et aux cachots; à travers une dégradation presque complète, on trouve encore de belles parties, et la vue en est jolie. Le prince de Laval est venu à ma rencontre et m'a amenée ici dans sa calèche; il fait de ceci un lieu charmant, arrangé avec goût, recherche et magnificence. Le site est beau, et la partie gothique du château, bien conservée et habilement restaurée. Ce château, pour qui ne connaîtrait pas le propriétaire, le représenterait fort en beau. Je m'étonne, je l'avoue, que ce lieu, tel qu'il est, soit arrangé par Adrien de Laval; à la vérité, il a un excellent architecte, puis, c'est le baron de Montmorency qui a arrangé la cour, et il y a eu quelques conseils de ma façon dans la réunion des salons, car ce n'est pas la première fois que je viens ici; bref, c'est charmant, et quoiqu'il y ait des choses beaucoup mieux à Rochecotte, il y en a de fort supérieures ici. Ce sont deux endroits qui, par leurs dimensions et leurs proportions, peuvent se comparer.
_Valençay, 2 août 1836._--Me voici rentrée au gîte, et charmée d'être loin du brouhaha de Paris, mais il me faudrait le temps de bien me reposer, au lieu que voici M. de Talleyrand également arrivé, et du monde qui doit nous envahir, dès aujourd'hui! Si je devais prendre des armes parlantes, je choisirais un cerf aux abois avec un hallali autour!
Il est impossible d'être plus hospitalier que ne l'a été M. de Laval, et je me fais scrupule de la petite ingratitude que je vais commettre, en racontant une des plus grandes ridiculités que je connaisse. Adrien a l'ordre du Saint-Esprit et on ne le porte plus; il en avait plusieurs plaques: qu'a-t-il imaginé d'en faire? Il les a fait coudre au beau milieu des courtepointes en velours qui couvrent les principaux lits de son château! Je n'ai jamais été plus surprise qu'en voyant à mon réveil un large Saint-Esprit en travers sur ma personne!
_Valençay, 6 août 1836._--J'ai une lettre de M. de Sainte-Aulaire, du 22 juillet, de Vienne, qui débute ainsi: «Je vous écris de provision, pour un courrier qui partira dans deux jours, et qui dira au Ministère, je ne sais quoi en vérité. L'attentat d'Alibaud a provoqué ici des manifestations non suspectes d'intérêt pour le Roi, et des vœux également sincères, pour l'accomplissement du grand œuvre que lui a confié la Providence; mais il ne faudrait pas s'étonner aussi qu'il eût rendu beaucoup plus vives les terreurs qu'on éprouve ou qu'on cherche à inspirer sur l'état de Paris. «Tout vient à point à qui sait attendre.» A cette condition, j'aurais bien répondu du succès, mais il est des cas où l'on ne veut pas attendre, et l'on peut avoir raison.» La lettre de M. de Sainte-Aulaire ayant dû partir par le courrier porteur de l'importante réponse sur la proposition de mariage entre M. le duc d'Orléans et l'archiduchesse Thérèse, cette réponse doit être arrivée à Paris, et je crois d'autant plus qu'elle y est parvenue, que Madame Adélaïde mande à M. de Talleyrand que son neveu doit, lui-même, nous écrire ce qui le touche. Ce n'est pas par curiosité, mais par le plus vif désir de voir le sort du jeune Prince heureusement fixé, que j'attends ses lettres avec impatience. Je voudrais bien aussi que le Roi de Naples fît, d'une de nos Princesses, une Reine de Naples.
_Valençay, 7 août 1836._--Comme suite à la citation que je faisais hier d'une lettre de M. de Sainte-Aulaire, je dirai que les réponses sont arrivées, et qu'elles sont défavorables. J'en suis fâchée, pour nous, mais je crois que si c'est un inconvénient pour notre Prince Royal, c'est peut-être une faute politique de la part de ceux qui ont dit non. On pourrait bien ne pas tarder à s'en repentir, car cela peut changer la face du monde et remettre en présence les deux principes qui étaient prêts à se confondre.
_Valençay, 9 août 1836._--Nous avons vu arriver hier, à l'heure du déjeuner, nos cousins, le prince de Chalais et son frère[44]. Le premier a, à mon gré, la plus charmante figure d'homme que je connaisse, une belle taille, de nobles manières; j'ai beaucoup causé avec lui, car il n'est reparti qu'après le dîner. Il a un bon jugement, l'âme simple, le cœur droit, la curiosité des choses utiles, un intérêt sensé et raisonnable pour tout ce qui peut affermir la bonne position de grand propriétaire.
[44] Le comte Paul de Périgord.
On m'écrit que l'ordonnance qui disperse les prisonniers de Ham est signée; cela me fait un vrai plaisir, car j'y ai beaucoup contribué. Ce n'est pas encore la liberté entière qu'on leur accorde, mais c'est un changement de domicile avec adoucissement qui prépare à une plus grande latitude et qui déjà permettra aux santés délabrées de se rétablir plus aisément et sous de meilleures conditions.
On est fort content du Roi de Naples à Neuilly. On y tourmente beaucoup notre Roi, pour l'entraîner, malgré lui, vers une intervention au delà des Pyrénées, mais il y résiste puissamment, jusqu'à présent: cette tourmente intérieure, jointe aux précautions auxquelles on veut l'assujettir, pour sa sûreté, empoisonne sa vie.
_Valençay, 11 août 1836._--On mande à M. de Talleyrand que les questions d'Espagne, qui s'enveniment de plus en plus, jettent, à Paris, une grande aigreur là où il ne faudrait pas qu'il y en eût, c'est-à-dire entre le Roi et son Ministre des Affaires étrangères[45], qui est soutenu par le Prince Royal, ceux-ci voulant l'intervention. On se demande qui sortira vainqueur de cette lutte intestine!
[45] M. Thiers.
_Valençay, 22 août 1836._--Je comprends très bien les réflexions qu'on fait sur la grande-duchesse Stéphanie de Bade: son manque de tact tient à sa première éducation. Élevée dans une pension prétentieuse[46], elle a pu acquérir beaucoup, excepté ce sentiment exquis des convenances, qui se transmet, qui s'inocule dans l'enfance, mais qui ne s'enseigne pas. Aussi invite-t-elle M. Berryer à un bal chez elle, sans qu'il lui ait été présenté, ni qu'il ait même demandé à l'être! Puis, elle parle trop, en général, et cherche à faire de l'effet, par une conversation brillante qui n'est pas toujours suffisamment mesurée et adaptée à sa situation. Les Princesses ne sont pas tenues à être aimables; ce qu'on exige d'elles, c'est d'être obligeantes et dignes, mais pour comprendre la mesure et ne pas la dépasser, il faut avoir pris de certaines habitudes, dès l'enfance, qui ont manqué à la grande-duchesse Stéphanie, et que Mme Campan ne pouvait pas lui donner. Je la crois, au fond, bonne personne; il y a, dans sa vie, du dévouement, du courage, des malheurs qu'elle a traversés très honorablement. Je crois que Mme de Lieven, qui la critique si sévèrement, ne se serait pas tirée aussi purement qu'elle des crises que lui créait sa situation délicate avec son mari. La Grande-Duchesse avait de la gentillesse de manières, et une jolie mine, éveillée et gracieuse; elle avait besoin de la jeunesse; en la perdant, ce qui lui manque devient plus évident. Hélas! c'est le cas de chacun; voilà pourquoi il est si faux de dire qu'on est trop vieux pour se corriger; c'est, au contraire, quand les agréments passent, qu'il est si essentiel de les remplacer par des qualités: les charmes de la jeunesse disposent à une indulgence, font admettre des excuses, qui disparaissent avec ces charmes et ces grâces, et font place à une sévérité qu'il est nécessaire de devancer, par plus de maintien, plus d'abnégation et plus de respect de soi-même.
[46] L'institution de la célèbre Mme Campan, aujourd'hui école d'Écouen.
Voilà des nouvelles officielles: le refus de Vienne est poliment exprimé, sans être motivé. On ne songe point du tout, comme on l'a dit, à la princesse Sophie de Würtemberg. Notre Prince Royal est parti pour le camp, maigri, changé, mais franchement convalescent.
De Madrid, on sait qu'Isturitz a donné sa démission. C'est M. Calatrava qui le remplace comme Président du Conseil. Tout cela va au plus mal.
Le Roi de Naples part le 24 pour Toulon. Il part, comme il était venu, sans mariage.
Les ex-ministres prisonniers sont encore à Ham, par suite d'une difficulté qui s'est élevée entre les Ministres actuels: celui de l'intérieur veut conserver les prisonniers sous sa surveillance; le Président du Conseil veut qu'ils restent dans des forteresses, avec le régime le plus doux, mais enfin dans des places de guerre; dès lors, le ministre de la Guerre réclame la surveillance! Il est bien temps que ce traitement finisse, car les malheureux sont malades.
Mme Murat a obtenu la permission de passer un mois à Paris; elle y arrive dans huit jours; on dit qu'elle est hors des intrigues de ses frères.
J'ai eu, hier, une lettre de Mme de Lieven, qui m'annonce son retour à Paris comme positif. J'ai peur qu'elle ne fasse une grande faute. J'ai lu hier une lettre de Pétersbourg, dans laquelle il est dit qu'elle est fort mal en cour. En revanche, M. de Lœve-Weimar y est très bien traité et y fait l'aristocrate. Horace Vernet aussi y est gâté et choyé d'une façon inimaginable. Comprend-on, après cela, pourquoi on tracasse ainsi Mme de Lieven? Serait-ce parce qu'on la soupçonne d'être un petit brin intrigante? Mon Dieu, que les Anglais ont raison de mettre, au nombre des meilleures qualités, celle _to be quiet_![47]
[47] D'être calme.
_Valençay, 24 août 1836._--Ce qu'on m'écrit est comique et inattendu: M. Berryer jouant le vaudeville à Bade, avec Mme de Rossi! Du reste, quoique ce soit un peu étrange, de la part d'un homme politique, cela lui vaut mieux que de se mal associer en Suisse.
Les journaux nous ont appris, hier, la mort de M. de Rayneval[48] à Madrid. Ceci va augmenter les embarras d'une question dans laquelle tout est embarras.
[48] Ambassadeur de France en Espagne.
_Valençay, 27 août 1836._--Nous ne savons pas les détails de ce qui se passe à Paris, mais il y a évidemment quelque crise qui se prépare dans le Cabinet. En résumé, M. Thiers paraît avoir voulu engager le Roi, malgré lui, dans les affaires d'Espagne, et avoir agi dans ce sens sans consulter ses collègues. Tout cela a fort animé les uns et les autres contre lui. Il en est résulté un choc difficile à apaiser, et qui, d'ici à peu de jours, doit amener, ou une soumission de Thiers au Roi, ou un nouveau Ministère qui contiendrait cependant quelques éléments du Cabinet actuel, et notamment, je crois, M. de Montalivet. Tout ceci est encore spéculatif, car nous ne savons rien de particulier.
_Valençay, 28 août 1836._--Voici ce qu'une lettre de Madame Adélaïde, reçue hier par M. de Talleyrand, nous apprend: «Le Ministère s'est dissous; j'en suis désolée. Je regrette beaucoup Thiers, mais sa tête s'était montée sur cette question d'intervention en Espagne qui a tout gâté. Le Roi voulait rompre, à l'instant, le nouveau corps qui se formait à Bayonne, et exigeait un engagement formel de renoncer, pour l'avenir, à l'intervention; Thiers s'y est refusé et a donné sa démission. Une nouvelle crise ministérielle, en ce moment, est bien fâcheuse; puis il ne nous reste qu'un si petit cercle dans lequel choisir! Le Roi a fait appeler M. Molé, mais il était à la campagne. Il faut le temps qu'il arrive; sans doute, il demandera Guizot. Tout est bien triste; nous savons d'ailleurs, par expérience, à quel point un nouveau Cabinet est long et difficile à former! Plaignez-nous, plaignez-moi, car je suis navrée!» Voilà donc où on en était avant-hier, dans le lieu où la crise se passait. Je la regrette beaucoup; d'abord parce que j'ai un grand fond d'intérêt pour Thiers, et que je regrette que ses instincts révolutionnaires l'aient emporté sur son dévouement, sa reconnaissance, et sur la docilité qu'il devait à la haute sagesse, à la prudence et à la grande expérience du Roi; puis, les changements fréquents de ministère sont de mauvais accidents de gouvernement, et donnent des secousses trop répétées à l'esprit public. D'ailleurs, le talent souple, vif, prompt de Thiers, ses connaissances et son esprit étaient utiles à l'État. Quel usage en fera-t-il, quand il aura complètement son libre arbitre? Madame Adélaïde, comme le prouve l'extrait de sa lettre, a peu de goût pour les Doctrinaires, mais il n'y a pas à croire qu'on doive rappeler M. de Broglie, envers lequel M. Guizot croit s'être acquitté à tout jamais. A travers tous ces mauvais côtés, il me semble, pourtant, qu'il y a un avantage incontestable pour le Roi à la nouvelle preuve qu'il vient de donner, que, dans les occasions vraiment importantes, il ne se laisse pas ébranler, et ne permet pas qu'on lui mette le marché à la main. C'est ainsi qu'au mois de février il a résisté à l'arrogance des Doctrinaires, et que maintenant il a brisé l'infatuation de Thiers. Ce sont là, je crois, de bons avertissements pour les ministres futurs, à quelque couleur qu'ils appartiennent, et une excellente garantie donnée à la partie sage de l'Europe.
_Valençay, 29 août 1836._--M. de Talleyrand devrait trouver, dans tous les accidents qui lui arrivent sans fâcheux résultats, la garantie que son existence est solidement assurée; il me semble cependant que ces avertissements me feraient, à sa place, songer à ce qu'ils annoncent, et à rendre grâce à Dieu des délais qu'il accorde pour alléger le bagage. Il fait bien, quelquefois, des réflexions sur la mort, mais c'est de loin en loin. Hier au soir, il y a eu un gros orage qui menaçait le Château. Après un coup de tonnerre très violent, il m'a demandé quelle était la pensée qui m'avait saisie dans le moment; je lui ai répondu immédiatement: «S'il y avait eu un prêtre dans la chambre, je me serais confessée; j'ai peur des morts subites. Mourir sans préparation, emporter mon lourd bagage de péchés m'effraye; et quelque soin que l'on mette à bien vivre, on ne saurait se passer de réconciliation et de pardon.» M. Cogny, notre médecin, qui était là, et qui a une peur affreuse des orages, a ajouté, un peu niaisement, qu'à chaque éclair il faisait un acte de contrition; M. de Talleyrand n'a rien dit du tout, et nous avons continué le piquet. A chaque occasion, j'établis, quand je le peux, mes croyances, et je cherche par là à réveiller les siennes; mais je ne le fais jamais sans provocation. Il faut avoir, dans ce genre de choses, la main si légère!
J'ai eu hier une longue et intéressante lettre de M. le duc d'Orléans; je la trouve d'autant plus sage, qu'il est revenu à des opinions plus raisonnables sur la question d'Espagne. Il juge la crise ministérielle actuelle exactement dans le même sens que je le fais. J'ai reçu aussi une lettre de M. Guizot, écrite de Broglie le 24 août. Il ne savait encore rien alors de la retraite de Thiers qui n'est que du 25. Il m'écrit qu'il vient d'acheter une petite propriété auprès de Lisieux[49] et qu'il va se faire fermier. Depuis, je suppose qu'il aura quitté la charrue pour reprendre la plume et la parole.
[49] Cette propriété était le Val-Richer, où M. Guizot habita jusqu'à sa mort.
_Valençay, 1er septembre 1836._--Je suis fort disposée à partager entièrement cette opinion sur l'Empereur Nicolas, qu'on ne peut guère lui accorder qu'une seule qualité de souverain, c'est le courage personnel. Ce qui me paraît lui manquer le plus absolument, c'est l'esprit; je ne veux pas dire l'esprit de conversation et de rédaction seulement, mais l'intelligence.
M. de Montessuy, qui a accompagné M. de Barante à une fête à Péterhof, et qui y a couché, écrit qu'ayant, dans les jardins, vu de loin l'Impératrice, il s'était, par respect, retiré, et que le soir elle lui en avait fait des reproches, lui disant qu'elle était descendue pour lui parler, que c'était mal à lui de l'avoir évitée. Toute cette histoire me paraît bien invraisemblable!
Madame Adélaïde écrit à M. de Talleyrand, le 30 août, que rien n'était encore fait pour le Ministère. M. Molé s'était mis en relation avec MM. Guizot et Duchâtel, tous deux arrivés à Paris, mais les amours-propres de chacun rendaient l'entente difficile. Le Roi et Madame semblaient regretter beaucoup d'avoir été forcés de se séparer du Ministère qui s'en va, et d'être obligés d'appeler d'autres hommes.
_Valençay, 3 septembre 1836._--J'ai appris hier une nouvelle qui me cause une peine très vive et qui va me jeter dans de grands embarras: c'est celle de la mort de mon homme d'affaires en Allemagne, M. Hennenberg, qui a expiré le 23 août, à Berlin. Il s'agit pour moi de remplacer un fort honnête homme, capable, considéré et imposant, qui connaissait, depuis vingt-cinq ans, non seulement toutes mes affaires, mais mes relations passées et présentes; qui s'était identifié à toutes les conditions de mon existence, m'avait rendu des services immenses, et à travers toutes les secousses pécuniaires que j'ai éprouvées, avait rétabli ma fortune et l'avait fait prospérer à vue d'œil, souvent même à mon propre étonnement; enfin, quelqu'un entre les mains de qui j'avais complètement abdiqué le gouvernement de mes affaires, comme il est du reste nécessaire de le faire, à la distance infinie où je suis du centre de mes intérêts. Remplacer un tel homme ne peut pas se faire de loin, ni par lettres, ni à l'aveugle; rester dans l'incertitude et le désordre pendant un temps illimité ne se peut pas davantage sans apporter un préjudice incalculable. Un voyage en Allemagne serait donc de toute nécessité pour moi; mais d'un autre côté, comment laisser M. de Talleyrand seul, dans son état actuel de santé? Je ne puis y songer! Je fais des vœux pour que la Providence me tire de ce dédale inextricable!...
Les lettres de Paris disent que les combinaisons ministérielles manquent, les unes après les autres; que le Roi s'en ennuie, et que Thiers commence à dire que l'Espagne est passée remède! Cela conduira peut-être à un replâtrage, mais chacun aura reçu par là un choc, qui affaiblira l'ensemble, sans compter le principe neutralisant de défiance et de rancune qui subsistera. Tout cela est triste.
_Valençay, 4 septembre 1836._--On nous écrit, de Paris, chaque jour, mais sans annoncer encore de solution. Hier, je croyais à un replâtrage; j'y crois moins aujourd'hui. Il se pourrait même que le voyage de Fontainebleau eût lieu avant la recomposition du Cabinet. M. Thiers voudrait partir pour l'Italie; le Roi dit, à cela, qu'il n'aura accepté sa démission que lorsqu'il lui aura nommé un successeur. Les chances Molé et Guizot paraissaient épuisées, sans avoir abouti!
_Valençay, 7 septembre 1836._--On nous mande que le _Moniteur_ d'aujourd'hui contiendra un ministère Guizot-Molé, le reste uniquement recruté parmi les Doctrinaires, sous l'influence et par l'exigence de M. Guizot. J'ai reçu hier une lettre de M. Thiers. Je suis peinée d'y voir une certaine humeur contre tous ceux qui n'ont pas partagé ses idées sur cette vilaine Espagne. Il trouve, surtout, que les signataires de la Quadruple Alliance devaient être dans ses idées. Ceci s'adresse à M. de Talleyrand, qui veut répliquer que, si on relit le traité, on verra que, du côté de la France, il a été rédigé de façon que celle-ci ne soit _obligée_ à rien. M. Guizot ayant persisté à ne pas vouloir que M. de Montalivet conservât le ministère de l'Intérieur, et celui-ci ne trouvant pas de sa dignité de quitter ce Ministère pour en accepter un autre, comme le proposait M. Guizot, il se retire, au grand regret du Roi. Il va venir en Berry où il a des terres. Sauzet et d'Argout, vont, dit-on, en Italie, jadis lieu de retraite des souverains détrônés, maintenant promenade obligée des ex-ministres.
Voici un fait certain: le 4 de ce mois, il y a eu des avis que la _Société des familles_, la plus nombreuse et la mieux organisée, maintenant, des sociétés secrètes, voulait faire quelque tentative pour troubler l'ordre. Leur intention n'était même pas douteuse; mais la crainte, sans doute, d'être découverts les a empêchés d'aller jusqu'à un commencement d'exécution. On devait se porter à la prison des détenus politiques, les mettre en liberté, s'emparer ensuite de la Préfecture de police, et, de là, se porter sur Neuilly. Les Ministres assurent que c'était très sérieux.
_Valençay, 9 septembre 1836._--Les journaux déclarent déjà, au nouveau Ministère[50], une guerre terrible qui se jugera devant les Chambres. Les journaux de l'opposition prédisent une rupture du Cabinet, qui, en effet, n'est pas hors de vraisemblance. On verrait peut-être alors M. Thiers revenir aux affaires, mais avec des antécédents d'opposition, après une certaine guerre faite au système qu'il avait longtemps soutenu, avec des engagements pris envers des hommes touchant à la gauche, et, alors, n'entraînerait-il pas le gouvernement dans des voies dangereuses? Je ne sais, mais, en tout, les choses me semblent se noircir. Du reste, il est juste de reconnaître que la nouvelle combinaison ministérielle offre, au pays et au dehors, des noms honorables, des talents distingués et des capacités reconnues; espérons donc dans la durée de leur amalgame! Huit ou dix jours avant la dernière crise, M. Molé a, après un assez long silence, écrit à M. Royer-Collard une lettre très coquette pour lui et pour moi.
[50] Voici la composition du ministère: M. Molé, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères; M. Guizot, ministre de l'Instruction publique; M. Persil, ministre de la Justice; M. Duchâtel, ministre des Finances; M. de Gasparin, ministre de l'Intérieur, avec M. de Rémusat comme sous-secrétaire d'État; M. Martin du Nord, ministre du Commerce et des Travaux publics; le général Bernard, ministre de la Guerre; l'amiral Rosamel, ministre de la Marine.
_Valençay, 10 septembre 1836._--M. de Talleyrand a reçu, hier, un petit mot fort aimable et déférent de M. Molé, à son avènement au Ministère. Le trait de la lettre est celui-ci: que le nouveau Cabinet s'étant formé sur une question et dans une pensée que M. de Talleyrand s'était comme appropriée par ses sages prévisions, les nouveaux Ministres devaient se flatter de son approbation; qu'en son particulier, il souhaitait vivement qu'il en fût ainsi, et qu'il comptait sur ses conseils et ses avis. M. de Talleyrand a répondu sur-le-champ. Il ne m'appartient pas de louer la réponse, mais je crois qu'elle doit plaire à M. Molé, qui, cependant, n'y trouvera rien de désagréable pour celui qu'il remplace. M. de Talleyrand peut regretter l'aveuglement de M. Thiers dans cette question d'Espagne, mais ce n'est pas à lui, qui, depuis longtemps, s'est établi comme bienveillant pour M. Thiers et qui l'est, en effet, à le blâmer hautement.
_Valençay, 11 septembre 1836._--Je ne citerai pas Mme de Lieven comme appuyant de sa conviction l'exactitude du récit de M. de Montessuy[51], mais j'avoue que je n'en reviens pas d'un fait aussi étrange. Si une de nos Princesses ou notre souveraine s'en rendait coupable, cela serait tout de suite interprété révolutionnairement à Saint-Pétersbourg, et si l'Empereur Nicolas admet Horace Vernet et surtout M. de Lœve-Weimar dans ses grâces, son intimité et sa confiance, je ne sais plus de quel droit on reprocherait au Roi de dîner aux Tuileries avec des gardes nationaux. A la vérité, Louis-Philippe n'a ni le knout, ni la Sibérie à sa disposition, deux rudes correctifs contre la familiarité, mais dont il est heureux pour chacun de nous que le Roi ne puisse pas faire usage; en Russie, ni l'âge, ni le sexe, ni le rang, ni le mérite ne mettent en sûreté.
[51] Voir plus haut page 87.
J'ai reçu une lettre de M. Guizot, qui me fait part de son entrée au Conseil. Elle est des plus coquettes. L'amitié du Roi pour M. de Talleyrand, et la confiance dont il l'honore, font que pas un de ses Ministres ne se soucie d'être dans de mauvais termes avec lui; nous ne nous en soucions pas non plus, ainsi tout ira suffisamment bien entre nous et ces Messieurs.
J'ai reçu une longue lettre de M. le comte Alexis de Saint-Priest, de Lisbonne. Il m'écrit de temps en temps, je ne lui réponds que des petits mots assez courts et secs, mais il paraît déterminé à les prendre pour des preuves d'amitié. C'est un calcul comme un autre! Il sait que M. le duc d'Orléans veut bien avoir quelque bonté pour moi, il se croit appelé à jouer un rôle lorsque ce Prince régnera, et il part de là pour vouloir bon gré mal gré être de mes amis; on dirait, d'après le début de sa lettre, que je lui suis beaucoup, et qu'il m'est beaucoup... Cela m'impatiente un peu.
_Valençay, 13 septembre 1836._--Comment se rencontre-t-il si souvent des gens pour rapporter aux personnes intéressées le mal qu'on dit d'elles? C'est une singulière et trop générale disposition de l'esprit. Elle m'est tellement odieuse, qu'outre que je m'en crois incapable, je reçois toujours très mal ceux qui viennent me faire des confidences de cette nature. Il me semble que la première condition pour vivre en paix, c'est de ne dire de mal que des choses, quand elles sont mauvaises, et le moins possible des personnes; et que la seconde condition, c'est d'ignorer le mal qu'on dit de vous, à moins qu'il ne s'agisse de vous faire éviter un piège ou un danger véritable; mais c'est bien rarement à cette bonne et salutaire intention qu'on doit de certains avertissements. Toute cette morale vient à l'occasion du mal que lord de Rosse aurait dit de Mme de Lieven, et de la connaissance qu'on a donnée à celle-ci de ces méchants propos. Du reste, je vois que l'usage du monde, le savoir-vivre, le besoin d'avoir des causeurs, enfin les mille et une considérations qui font, de la dissimulation, une vertu, ou au moins une disposition sociale, permettent à ces deux personnes de se voir avec empressement. A la bonne heure! Dans ce cas-ci, mon système m'importe peu, ou pas du tout!
_Valençay, 16 septembre 1836._--Voici l'extrait d'une lettre que M. de Talleyrand a reçue hier; elle n'est pas de Madame Adélaïde, mais la personne qui lui écrit est généralement très bien informée: «M. Molé est malade. Il n'a pu encore faire aucune visite, ni recevoir celle d'aucun ambassadeur; on n'a pu, même, tenir encore aucun conseil chez le Roi. On pense que sa santé ne lui permettra pas de rester longtemps au Ministère, où, d'ailleurs, il ne prendra jamais de très profondes racines. On dit que s'il se retirait, ce ne serait pas une cause de la dislocation entière du Ministère, et que ce pourrait bien être Montalivet qui le remplacerait. On dit aussi que le Ministère aborde les Chambres sans crainte, qu'il croit y trouver la majorité; qu'il est décidé à se contenter d'une majorité faible, dans l'espoir de la voir s'accroître, et qu'il ne compte pas faire, perpétuellement, de toutes les questions des questions de Cabinet. Le maréchal Soult ne sera point ministre de la Guerre. Il tenait à avoir la présidence du Conseil et on n'a pas voulu la lui donner; ce sera, probablement, Molitor, Sébastiani ou Bernard. Le Ministère est tout entier soumis à la politique du Roi dans la question espagnole. On dissoudra le corps qui se rassemblait sur la frontière des Pyrénées, on laissera la Légion étrangère ce qu'elle est. Elle est, d'ailleurs, au service de l'Espagne et on n'a pas le droit d'en disposer. On se tiendra dans les limites les plus étroites possibles du traité de la Quadruple Alliance. Cependant, on nommera un ambassadeur à Madrid, ce dont on aurait pu se dispenser dans la circonstance de la mort de Rayneval; c'est par égard pour l'Angleterre qu'on le fait. Le bruit a percé, mais c'est un grand secret, et ce n'est pas fait encore, que cet ambassadeur sera le duc de Coigny. Le Roi est un peu préoccupé de l'attitude que prendra Thiers, et il le redoute assez. Du reste, il est fort mécontent de lui, et l'a exprimé plusieurs fois. Il y a eu un instant où Thiers a fait quelques démarches pour rentrer dans le Ministère, et où il en a été question. Il se soumettait alors entièrement à l'opinion et à la volonté du Roi sur la question espagnole; mais la manière dont celui-ci s'est expliqué a prouvé qu'il était fort éloigné de lui rendre sa confiance, et que, s'il le reprenait jamais, ce ne serait que forcément et dans une position fâcheuse et dominée. La vraie cause de la retraite de Thiers est moins dans une divergence d'opinions entre le Roi et lui, que dans les tromperies dans lesquelles il a voulu engager le Roi malgré lui, dans l'intervention. Depuis son départ, on a découvert plusieurs choses dont on ne se doutait pas. Thiers est parti, en annonçant qu'il ne reviendrait, pour la session prochaine, que dans le cas où il verrait que sa politique serait attaquée. On dit qu'au fond il est abattu de sa chute. Il a d'autant plus de motifs de l'être qu'il en est seul l'auteur. La manière dont il a quitté a fort affaibli le premier éclat qu'il avait jeté et l'opinion publique ne lui est pas favorable.»
_Valençay, 21 septembre 1836._--Nous avons appris hier que la Constitution de 1820 avait été proclamée à Lisbonne. On assure que c'est à Londres que cet événement s'est préparé. Le fait est que l'amiral Gage, qui se trouvait dans le port avec trois vaisseaux de ligne, est resté spectateur immobile. Les Reines du Midi ne sont pas destinées à dormir tranquilles, car, à Lisbonne comme à Madrid, c'est à deux heures du matin qu'on a fait signer à la Reine la nouvelle Constitution. L'armée s'est rangée du côté du peuple et de la garde nationale. Ce pauvre petit prince de Cobourg a fait là un bien triste mariage. S'il reste dans la vie privée, avec un aussi lourd bagage que Doña Maria, il y succombera. Il n'est pas possible de ne pas être effrayé de ces réactions militaires, et de ne pas être doublement pressé de voir notre Cabinet se compléter par un _vrai_ Ministre de la Guerre. Les dernières chances étaient pour le général Bernard; ce serait ce qu'il y a de mieux, le maréchal Soult persévérant dans son refus.
_Valençay, 23 septembre 1836._--Notre Saint-Maurice[52] d'hier a été très brillante. Les voisins ont abondé; nos cousins sont venus de Saint-Aignan. Le bouquet des gardes-chasses avec leurs fanfares le matin, un beau temps, une longue promenade, le banquet du Château et le dîner des petites filles de l'école, l'illumination des trois cours, et enfin le spectacle qui a été très gai, très joli et parfaitement joué, rien n'a manqué à la fête!
[52] Saint Maurice était le patron du prince de Talleyrand.
_Valençay, 25 septembre 1836._--Un fait est certain, c'est que Charles X, pour complaire à M. le duc de Bordeaux, a fait demander à Don Carlos de recevoir son petit-fils dans son armée, ce que Don Carlos a, très sagement, refusé. En effet, c'eût été la seule chose qui eût pu déterminer la France à intervenir.
Tous les détails que me donne une lettre de Strasbourg sur l'abbé Bautain, sur MM. Ratisbonne et de Bonnechose m'intéressent fort, car c'est entre ces Messieurs qu'a eu lieu la correspondance de philosophie religieuse que j'ai lue l'hiver dernier. Ce livre est précédé de leurs biographies et de l'histoire de leur conversion, ce qui fait que je suis fort au courant d'eux. M. Royer-Collard, auquel j'ai parlé plusieurs fois de l'abbé Bautain, m'a dit que lorsqu'il était grand-maître de l'Université, il avait connu cet Abbé, très jeune homme alors, qu'il avait un esprit distingué et beaucoup d'imagination, mais que sa mère était à Charenton, et qu'il avait en lui de quoi l'y suivre, ce qui ne l'empêchait pas d'en faire grand cas, sous beaucoup de rapports. J'espère que la mort de Mlle Humann ne relâchera pas le lien précieux qui existe entre tous ces jeunes gens si bons et si convaincus. Le genre de mort de Mlle Humann est analogue à celui de la Reine Anne d'Autriche, dont je viens de lire la description dans les _Mémoires_ de Mme de Motteville; cette Reine est morte aussi d'un cancer. Je connais peu de choses aussi touchantes, aussi édifiantes, aussi curieuses et aussi bien décrites que la mort de cette Princesse. J'ai fini ces _Mémoires_: ce livre, comme couleur politique, est la contre-partie de celui du cardinal de Retz. Je lis maintenant, pour me replacer dans le juste milieu, les _Mémoires_ de la Grande Mademoiselle; je les ai lus avant mon mariage, à une époque où je ne connaissais pas la France, ni, à plus forte raison, la contrée que j'habite en ce moment, et que cette Princesse a beaucoup habitée aussi; son livre a, par conséquent, un mérite tout nouveau pour moi et m'amuse fort.
_Valençay, 28 septembre 1836._--Il y a quelques jours qu'un courrier espagnol est arrivé de Madrid à Paris. Il avait été arrêté par les carlistes qui lui ont pris toutes ses dépêches, excepté celles qui étaient directement adressées au Roi Louis-Philippe. Par ces dépêches, la Reine Christine annonce que son projet était de quitter Madrid en y laissant les deux Princesses. Le lendemain est arrivée une dépêche télégraphique qui annonce que la Reine doit quitter Madrid avec tout le Ministère pour se retirer à Badajoz; cette ville est choisie comme étant la plus proche du Portugal, et attendu que la Reine ne pourrait passer, ni du côté de Cadix, ni du côté des Pyrénées, ni vers aucun port de mer. Malheureuse créature!
_Valençay, 2 octobre 1836._--M. de Valençay, qui est au camp de Compiègne avec M. le duc d'Orléans, m'écrit que tout s'y passe très bien et que la visite du Roi y fait très bon effet. Les Ministres, qui ont tous accompagné le Roi à Compiègne, l'ont suivi à cheval à la grande revue, mais au bout de quelques instants, M. Molé s'y est trouvé mal à l'aise, et il est monté dans la voiture de la Reine. On dit que le camp est très beau; l'accueil que le Roi y a reçu est excellent, et les jeunes Princes sont fort à leur avantage. Cela me fait d'autant plus de plaisir, que c'est la première sortie de prison du Roi depuis l'affaire Alibaud; il fallait que sa présence à ce camp ait été jugée bien nécessaire pour que M. le duc d'Orléans ait répondu sur sa tête de la sûreté du Roi, en suppliant qu'il vînt se montrer aux troupes; c'est là-dessus que le Conseil, qui s'était d'abord opposé, a consenti au voyage du Roi.
_Valençay, 5 octobre 1836._--Il faut que je copie le passage suivant, sur le château de Valençay, que je trouve dans les _Mémoires_ de la Grande Mademoiselle, page 411, tome II, année 1653: «Je continuai mon chemin sur Valençay; j'y arrivai aux flambeaux: je crus entrer dans une maison enchantée; il y a un corps de logis, le plus beau et le plus magnifique du monde. Le degré y est très beau, et on y arrive par une galerie à arcades qui a du magnifique. Cela était parfaitement éclairé; il y avait beaucoup de monde, avec Mme de Valençay et quelques dames du pays, parmi lesquelles étaient de belles filles; cela faisait le plus bel effet du monde. L'appartement correspondait bien à la beauté du degré par les embellissements et meubles. Il plut tout le jour que j'y séjournai, et il semble que le temps était fait exprès, parce que les promenoirs n'étaient que commencés.--J'allai de là à Selles; c'est une belle maison.»
J'ai reçu une lettre d'Alexandre de Humboldt à l'occasion de la mort de mon homme d'affaires, M. Hennenberg: il m'offre ses bons offices dans la lettre la plus obligeante, la plus soignée, la plus flatteuse, la plus spirituelle, la plus curieuse du monde, et que je garderai parmi mes autographes précieux. Cette mort de M. Hennenberg a réveillé l'intérêt de tous mes amis. Sans l'inquiétude d'esprit qui me suivrait si je devais quitter M. de Talleyrand et ma fille, un voyage en Prusse serait parfaitement satisfaisant pour mon cœur.
_Valençay, 18 octobre 1836._--J'ai reçu, hier, une lettre du prince de Laval, écrite de Maintenon, où il se trouvait, avec M. de Chateaubriand et Mme Récamier. Il me dit qu'il venait d'y arriver un courrier de la princesse de Polignac, pour supplier le duc de Noailles de se rendre à Paris, afin de chercher à lever la difficulté nouvelle qui retardait l'exécution des promesses faites en faveur des prisonniers. Le prince de Laval ajoute que le duc de Noailles allait partir, et que lui retournait à Montigny d'où il viendrait nous faire une petite visite, pour nous raconter tous les nouveaux embarras relatifs aux pauvres prisonniers de Ham.
_Valençay, 20 octobre 1830._--Nous avons eu, hier, une bonne visite de M. Royer-Collard, venu de Châteauvieux, malgré le déplorable état des routes. Il était fort indigné qu'on marchandât avec les prisonniers de Ham pour leur liberté. Il m'a laissé une lettre, qu'il avait reçue de M. de Tocqueville, arrivant d'un voyage en Suisse; j'y trouve le passage suivant: «J'ai vu de près la Suisse, pendant deux mois. Il est très possible que les rigueurs actuelles de la France, contre elle, fassent plier ce peuple désuni; mais, en tout cas, ce qui est certain, c'est que nous nous sommes créé là des ennemis implacables. Nous avons fait un prodige: nous avons réuni dans un sentiment commun contre nous des partis jusque-là irréconciliables. Pour opérer ce miracle, il a suffi des mesures violentes de M. Thiers, et, plus encore peut-être, des manières vives et hautaines de notre ambassadeur, M. de Montebello, et de la manie qui le possède de se mêler, à tout propos, des affaires intérieures du pays.»
Je pense beaucoup, ces derniers jours, à ce que l'on fait ou ne fait pas pour les prisonniers de Ham. Tous les journaux sont unanimes, les _Débats_ exceptés, pour blâmer les dernières mesures, ces grâces marchandées, ces conditions avilissantes, imposées à des prisonniers d'un genre tout à part, et dont l'histoire même n'a pas offert d'exemple. Ces malheureux ne demandaient d'ailleurs pas la liberté, et ne sollicitaient qu'un adoucissement favorable à leurs santés. Il paraît que nos Ministres actuels ne partagent pas l'opinion du cardinal de Retz, qui dit: «Tout ce qui _paraît_ hasardeux et qui ne l'est pas est presque toujours sage.» Il dit encore, quelque autre part, une chose qui me semble bien applicable à ce qui vient de se passer: «Il n'y a rien de plus beau que de faire des grâces à ceux qui nous manquent; il n'y a rien, à mon sens, de plus faible que d'en recevoir! Le christianisme, qui nous commande le premier, n'aurait pas manqué de nous enjoindre le second, s'il était bon.» Voilà de l'esprit, à la façon du beau temps dans lequel tout le monde, même les moins parfaits, avait du grand. Je ne sais si, maintenant, on a des vices moindres, mais, assurément, du grand, je n'en vois nulle part.
_Valençay, 23 octobre 1836._--Je me suis décidée à écrire une petite notice sur le château de Valençay, sa fondation, son histoire, etc., et je la dédierai à mon petit-fils Boson, avec la dédicace suivante[53]:
_A mon petit-fils!_
«Tout le monde convient qu'il est honteux d'ignorer l'histoire de son pays et qu'on court risque de se placer trop haut ou trop bas, lorsqu'on reste étranger à l'histoire de sa famille; mais peu de personnes savent combien le plaisir d'habiter un beau lieu est agrémenté par la connaissance des traditions de ce lieu. De ces trois sortes d'ignorance, la dernière est, sans doute, la moins importante, mais elle est aussi la plus commune; car si les professeurs corrigent la première, et les parents la seconde, ce n'est qu'un goût particulier qui porte à la recherche des dates et des faits qui se rapportent à des lieux sans célébrité généralement reconnue. Cette recherche peut sembler puérile, lorsqu'aucun souvenir intéressant ne la justifie, mais là où, comme à Valençay, plusieurs illustrations ont consacré l'habitation, il est d'autant moins permis d'ignorer ou de confondre, qu'on est particulièrement appelé, si ce n'est à perpétuer ces illustrations, du moins à les respecter.
J'ai pris plaisir, mon enfant, à vous faciliter cette petite étude; puisse-t-elle vous encourager à rester aussi noble de cœur et de pensée que l'est, par sa date, ses splendeurs et sa tradition, le lieu dont je vais vous parler.»
[53] Cette notice sur Valençay fut imprimée plus tard, en 1848, chez Crapelet, rue de Vaugirard, à Paris, avec la même dédicace dont parle ici l'auteur de la chronique.--Ce curieux opuscule est cité par LAROUSSE, dans son grand _Dictionnaire universel du dix-neuvième siècle_, à l'article «Valençay».--Il est devenu rare, mais il en reste encore plusieurs exemplaires.
_Valençay, 24 octobre 1836._--J'ai eu, hier, une lettre fort aimable de M. le duc d'Orléans; il m'annonce le départ de son frère, M. le duc de Nemours, pour Constantine; il lui envie cette entreprise hasardeuse.
M. le prince de Joinville était à Jérusalem.
_Valençay, 28 octobre 1836._--Toutes les lettres de Paris disent que rien n'a été plus imposant que le placement de l'obélisque de Luxor[54]. La famille royale a été reçue avec transport: c'était la première fois qu'elle paraissait à Paris en public, depuis Fieschi, et la population lui en a su gré. Le Cabinet hésitait, comme pour Compiègne, mais la volonté royale l'a emporté, et avec succès.
[54] L'obélisque de Luxor fut donné au Roi Louis-Philippe par le pacha d'Égypte, Méhémet-Ali.--Il fut enlevé de devant le temple de Luxor, transporté à Paris, et placé, en 1836, sur la place de la Concorde.
_Valençay, 30 octobre 1836._--Je pars demain d'ici à huit heures du matin, je déjeunerai à Beauregard[55], dînerai à Tours, et coucherai le soir chez moi, à Rochecotte, où M. de Talleyrand et ma fille viendront me rejoindre le 2 novembre.
[55] Chez la comtesse Camille de Sainte-Aldegonde.
_Rochecotte, 2 novembre 1836._--Je n'ai pas eu un instant de repos, depuis mon arrivée ici, où j'avais à faire mettre tout en ordre pour les hôtes que j'attends, et à visiter les changements faits en mon absence à l'occasion du puits artésien; ces changements ont fort embelli l'entourage immédiat du Château, pour lequel il me reste encore beaucoup à faire.
Je suis disposée à croire que M. Thiers a tenu des propos fort déplacés sur nous tous. L'humeur et les mécomptes, chez les personnes qui manquent de première éducation, s'expriment en général sans mesure. C'est la question d'Espagne qui a fait sortir M. Thiers du Ministère, c'est sur celle-là qu'il était en divergence complète avec M. de Talleyrand: de là tout le reste. Je ne lui en veux pas; il devait en être ainsi. D'ailleurs, il y a très peu de personnes que j'aime assez pour leur en vouloir beaucoup.
_Rochecotte, 4 novembre 1836._--Qu'est-ce que c'est que toute cette ébouriffade de Strasbourg[56]? Ce qui me semble donner un caractère assez sérieux à cette folle entreprise bonapartiste, c'est que le même jour, il y en a eu une du même genre à Vendôme, ici près. Six sergents ont commencé le mouvement, qui a été aussitôt étouffé; cependant, il y a eu un homme tué. Je ne sais si les journaux parlent de cela, mais c'est sûr, les deux Préfets de Tours et de Blois l'ayant dit à M. de Talleyrand, qui me l'a raconté en arrivant. La grande-duchesse Stéphanie sera mal à l'aise de l'expédition de son cousin Louis Bonaparte[57]. Je plains la duchesse de Saint-Leu, quoique je ne la croie pas étrangère à ce fait, et qu'elle soit aussi intrigante que comédienne; mais elle est mère, elle a déjà perdu un fils aîné, et elle doit éprouver une terrible angoisse, juste mais amère punition de ses pauvres intrigues.
[56] Le 26 octobre 1836, le prince Louis Bonaparte, accompagné de son ami, M. de Persigny, et avec le concours du colonel Vaudrey, essaya de provoquer un mouvement militaire et de renverser le Roi Louis-Philippe.
[57] Futur Napoléon III.
_Rochecotte, 7 novembre 1836._--J'ai eu hier une lettre de Mme de Lieven, qui me parle d'une indisposition de l'empereur Nicolas. Il me semble que pour qu'une Russe avoue que l'Empereur est indisposé, il faut qu'il soit bien malade! Cette mort-là serait un tout autre événement que l'échauffourée de Strasbourg. Je ne crois pas que les Français auraient beaucoup à la déplorer!
_Rochecotte, 10 novembre 1836._--Madame Adélaïde mande à M. de Talleyrand que le Roi est décidé à ne pas laisser juger le jeune Bonaparte; il exigera seulement son prompt départ pour l'Amérique, et l'engagement formel de ne jamais plus revenir en France. Mme de Saint-Leu a écrit au Roi pour lui demander la vie de son fils. On sait qu'elle est cachée à Paris où on ne veut pas qu'elle reste; on ne la laissera pas non plus habiter la Suisse; il paraît qu'elle ira aux États-Unis avec son fils. Quelle absurdité que celle qui fait aboutir à un tel résultat!
_Rochecotte, 11 novembre 1836._--Mme de Lieven disait, dernièrement, devant Pozzo, qu'elle irait peut-être passer l'hiver prochain à Rome: «Eh! qu'iriez-vous faire en Italie?» s'écria Pozzo, «vous n'auriez que l'Apollon du Belvédère à qui demander des nouvelles, et sur son refus, vous lui diriez: «Vilain magot, va te promener!» Cette saillie de Pozzo a fait rire tous les assistants, et même la Princesse; au fait, elle est fort gaie.
_Rochecotte, 20 novembre 1836._--Les lettres d'hier chantent la palinodie sur les affaires de Portugal. Il paraît que la contre-révolution a échoué au moment où on la croyait assurée, et que c'est la mésintelligence entre le petit Van de Weyer et lord Howard de Walden qui en est cause; le gâchis est complet.
Madame Adélaïde mande à M. de Talleyrand que, décidément, la Cour ne prendra pas le deuil à l'occasion de la mort de Charles X[58], faute de notification. Elle cite plusieurs exemples de deuils non portés pour ce motif, quoiqu'il s'agît de très proches parents, entre autres, celui de la feue Reine de Naples, tante et belle-mère de l'Empereur d'Autriche, morte dans son château impérial auprès de Vienne, et dont la Cour d'Autriche n'a pas pris le deuil, parce que le Roi de Naples, alors en Sicile, n'a pas notifié la mort de sa femme. Il n'y a rien à opposer à de pareils exemples.
[58] Charles X venait de mourir, à Goritz, en Autriche, le 6 novembre 1836.
_Rochecotte, 21 novembre 1836._--La mort de Charles X divise, à Paris, sur tous les points. Chacun y porte le deuil à sa façon, depuis la couleur jusqu'à la laine noire, avec des gradations infinies, et des aigreurs nouvelles à chaque aune de crêpe de moins. Puis, les uns disent le comte de Marnes et Henri V, les autres Louis XIX. Enfin, c'est la tour de Babel; on n'est pas même d'accord sur la maladie dont Charles X est mort! Nos lettres d'hier ne parlent pas d'autre chose, à part cependant des affaires du Portugal. On assure que ce qui vient d'y être gauchement tenté pourrait bien faire chavirer lord Palmerston[59].
[59] La Reine de Portugal avait été forcée, après des émeutes, d'accepter la Constitution radicale de 1820.--Elle fit, en novembre, aidée de Palmella, Terceira et Saldanha, une contre-révolution, croyant, à l'instigation de l'Angleterre, que le peuple de Lisbonne la soutiendrait, et proposa de renvoyer ses Ministres: elle avait été mal renseignée sur le sentiment populaire et fut forcée d'abandonner la lutte.
_Rochecotte, 22 novembre 1836._--Le prince de Laval m'écrit que M. de Ranville est chez lui à Montigny, et M. de Polignac sur la route de Munich et de Goritz. Je ne sais pas du tout comment son affaire s'est arrangée[60]. Je ne sais pas non plus ce que c'est que cette réunion des curés de Paris, convoqués chez M. Guizot, ministre des Cultes. On dit que Mgr. l'Archevêque prépare un mandement à cet égard, mais je n'ai pas encore le mot de l'énigme.
[60] M. de Polignac, prisonnier à Ham, avait réclamé de M. Molé sa translation dans une maison de santé.
Il faudrait l'abbé de Vertot pour raconter toutes les révolutions du Portugal. Lord Palmerston n'en serait pas le héros, ni même lord Howard de Walden! Que peut-on penser de toute la bassesse de cette diplomatie?
_Rochecotte, 28 novembre 1836._--Il y a eu division, sur la question du deuil de Charles X, jusque dans la famille royale actuelle: la Reine, qui l'avait pris spontanément le premier jour, a été très peinée que le Ministère le lui ait fait quitter. Le Cabinet a craint la controverse des journaux et n'y a rien gagné, car toutes les gazettes rivalisent, selon leur couleur, à qui mieux mieux. Je suis très embarrassée de savoir à quelle nuance, du blanc, du gris ou du noir je me vouerai en arrivant à Paris; en général, les dames du juste milieu, qui tiennent aussi à la société, vont en noir dans le monde et en blanc à la Cour. La position de nos diplomates, au dehors, sera très embarrassante!
M. de Balzac, qui est un Tourangeau, est venu dans la contrée pour y acheter une petite propriété. Il s'est fait amener ici par un de mes voisins. Malheureusement, il faisait un temps horrible, ce qui m'a obligée à le retenir à dîner.
J'ai été polie, mais très réservée. Je crains horriblement tous les publicistes, gens de lettres, faiseurs d'articles; j'ai tourné ma langue sept fois dans ma bouche avant de proférer un mot, et j'ai été ravie quand il a été parti. D'ailleurs, il ne m'a pas plu. Il est vulgaire de figure, de ton, et, je crois, de sentiments; sans doute, il a de l'esprit, mais il est sans verve ni facilité dans la conversation. Il y est même très lourd; il nous a tous examinés et observés de la manière la plus minutieuse, M. de Talleyrand surtout.
Je me serais bien passée de cette visite, et, si j'avais pu l'éviter, je l'aurais fait. Il vise à l'extraordinaire, et raconte de lui-même mille choses auxquelles je ne crois nullement!
Le prince de Laval me mande que M. de Polignac n'a pas pu encore profiter de la liberté qui lui a été accordée, s'étant trouvé trop souffrant au moment du départ[61]. Il demande à être transporté à la plus proche frontière, Mons ou Calais, pour éviter le plus possible de route qu'il ne pourrait pas supporter.
[61] Sa peine avait été commuée en un bannissement perpétuel.
_Rochecotte, 2 décembre 1836._--La lettre de Mgr. l'Archevêque sur la fameuse convocation des curés est mauvaise, parce qu'elle est captieuse, ce qui ne convient jamais à un pasteur dont le plus bel attribut est la simplicité évangélique; mais convenons aussi que la démarche directe auprès des curés a dû le choquer, et que cette interdiction des prières instituées par l'Église sent un peu trop la Révolution, dont je voudrais qu'on sortît plus nettement qu'on ne le fait. C'est par peur qu'on reste dans cette voie, et cette peur, trop marquée, isole du dehors, et encourage les ennemis du dedans.
M. le duc d'Angoulême s'appellera décidément Louis XIX et sa femme, la Reine: c'est elle qui l'a voulu ainsi. Mais ils ont cependant, aussitôt après la mort de Charles X, envoyé dans la chambre du duc de Bordeaux tous les insignes de la Royauté, déclarant que même si les événements devenaient favorables, ils ne voulaient jamais régner en France. Du reste, les notifications ont été faites sous le titre incognito du comte de Marnes. Le jeune Prince est appelé à Goritz _Monseigneur_; il reste, avec sa sœur, chez son oncle et sa tante.
C'est sur une lettre de M. de Polignac à M. Molé, écrite après la mort de Charles X, et qui dit positivement qu'il sera reconnaissant au Roi des Français de le faire sortir de Ham, qu'il a obtenu d'en sortir. M. de Peyronnet a écrit, au charbon, sur le mur de sa prison: «Je ne demande merci qu'à Dieu», ce qu'il n'avait plus, ce me semble, le droit de dire, puis il est sorti, fort guilleret, de sa prison. Il n'a pas voulu revoir M. de Polignac, même au dernier moment.
_Rochecotte, 15 décembre 1836._--Je pars décidément demain soir d'ici, et serai après-demain à Paris.
Les deux correspondants dont les lettres ont alimenté cette _Chronique_ s'étant trouvés réunis à Paris, pendant quelques mois, la _Chronique_ a été interrompue, pour recommencer en 1837.
1837
_Paris, 17 avril 1837._--Le nouveau Ministère, qui s'est constitué avant-hier, et qui est destiné à illustrer la date du 15 avril, puisque c'est par des dates qu'on désigne les différentes administrations, le nouveau Ministère, dis-je, aura une rude guerre à soutenir; je désire, pour son chef, M. Molé, qu'il s'en tire honorablement. Le _Journal de Paris_ fait de la franche opposition doctrinaire; le _Journal des Débats_, après l'oraison funèbre des sortants, promet paix et secours aux entrants; tout cela n'est ni sérieux, ni sincère, ni fidèle, ni stable, et je ne sais plus ni à qui, ni à quoi il est raisonnable de se fier dans les relations politiques. M. Royer-Collard est venu me voir ce matin avant d'aller à la Chambre des Députés; il n'avait pas l'air de croire que le nouveau Ministère pût traverser la session[62].
[62] Voici la composition de ce Ministère: MM, Molé, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères; Barthe, ministre de la Justice; de Montalivet, ministre de l'Intérieur; Lacave-Laplagne, ministre des Finances; de Salvandy, ministre de l'Instruction publique; le général Bernard, l'amiral de Rasamel et M. Martin du Nord gardaient leurs portefeuilles. M. de Rémusat, sous-secrétaire d'État, suivait son ministre dans sa retraite.
Nous avons eu parmi nos convives, à dîner, M. Thiers qui a beaucoup causé, comme de coutume. Il venait de la Chambre où on avait vainement attendu la communication officielle du nouveau Ministère qui avait été annoncée. Le Roi devait mener l'Électrice[63], qui est à Paris en ce moment sous le nom de Comtesse d'Arco, visiter Versailles; mais au lieu de cela, le Conseil ayant duré de dix heures du matin à cinq heures de l'après-midi, le Roi n'a pu sortir, ni les Ministres se rendre à la Chambre. Cela y a fait un très mauvais effet; on la dit irritée et méprisante.
[63] Marianne-Léopoldine, archiduchesse d'Autriche-Este, née en 1771, avait épousé l'électeur Charles-Théodore de Bavière. Après la mort de son mari, elle épousa le grand-maître de sa Cour, le comte Louis Arco. Cette princesse mourut en 1848.
_Paris, 19 avril 1837._--Mme de Castellane, qui est venue chez moi ce matin, et qui était encore dans un état d'émotion très pénible de la séance de la veille à la Chambre, m'a appris que l'extrême longueur du Conseil d'hier avait tenu à une vive discussion sur le retrait absolu de la _loi d'apanage_, et sur la convenance de laisser en blanc le chiffre de l'apanage de Mgr le duc d'Orléans dans la loi qu'on va présenter à la Chambre à l'occasion de son mariage avec la princesse Hélène de Mecklembourg-Schwerin; M. le duc d'Orléans, qui assistait au Conseil, voulait qu'on laissât le chiffre en blanc et il a fini par l'emporter.
A peine Mme de Castellane était-elle sortie de chez moi, que Mme de Lieven est entrée; elle venait me demander à dîner pour aujourd'hui. Elle m'a conté un mot qui court sur le nouveau Ministère, et qui est pris d'une nouvelle invention: on l'appelle le _Ministère inodore_.
J'ai eu, à la fin de la matinée, la visite de M. de Tocqueville, qui venait de la Chambre, où il avait assisté à l'entrée solennelle du Ministère. Il dit que cette entrée s'est faite au milieu du silence le plus absolu: pas une parole, pas un geste, comme si les banquettes avaient été vides et comme si on eût été au milieu des glaces du lac Ladoga, ainsi que le disait plus tard Mme de Lieven. Le même silence a régné pendant le discours de M. Molé, mais, au moment où le Ministère s'est retiré en masse pour aller à la Chambre des Pairs, il y a eu un mauvais murmure qui a fait rebrousser chemin à MM. de Salvandy et de Rosamel, qui sont venus se rasseoir sur le banc ministériel. Dans la discussion qui a suivi, le maréchal Clauzel paraît avoir été pitoyable, mais M. Jaubert très incisif; à son mot sur l'état _provisoire_ des choses, les rires les plus désobligeants pour le Cabinet ont éclaté de toutes parts. En somme, l'impression était fort décourageante pour le nouveau Ministère.
Après notre dîner, le duc de Noailles est venu à son tour nous raconter l'entrée ministérielle à la Chambre des Pairs. M. Molé a dit quelques mots courts et troublés; M. de Brézé a dit qu'il les trouvait trop vagues, et a demandé quelques explications sur les causes qui avaient amené la rupture du dernier Cabinet. M. Molé a voulu y répondre sans trop y parvenir, au point qu'en se trompant, sans doute, il a fini par se servir du mot _catégorique_ pour désigner la netteté de ses paroles. A ce mot de _catégorique_, M. Villemain a dit, méchamment, que le discours du Président du Conseil était tout, excepté catégorique, et qu'il désirait savoir ce que l'on ferait de _la loi de non-révélation_; M. de Montalivet a parlé alors, et très bien, dit-on; il aurait laissé la Chambre sur une très bonne impression, si M. Siméon, rapporteur de la _loi de non-révélation_, n'était pas venu annoncer que son discours était prêt, ce qui sera une grande gêne pour le Ministère, qui aurait voulu laisser tomber ce projet de loi en oubli.
_Paris, 22 avril 1837._--J'ai eu, aujourd'hui, la visite de M. le duc d'Orléans: il venait d'apprendre le vote de la Chambre sur sa dotation, et le fond et la forme lui convenaient. Il m'a paru disposé à employer la moitié du million de frais d'établissement en œuvres de bienfaisance, aux ouvriers de Lyon, en livrets achetés pour des malheureux aux différentes caisses d'épargne du pays, à vêtir un grand nombre d'enfants dans les salles d'asile, enfin, en fort bonnes actions. Il est fort heureux de son mariage et de belle humeur. La princesse Hélène désire être escortée depuis Weimar par un envoyé de France; on cherche quelqu'un pour cette mission. Je voudrais qu'on en chargeât le baron de Montmorency. La Princesse verra le Roi de Prusse à Potsdam. Son portrait n'est pas encore arrivé. On espère toujours que le mariage se fera avant le 15 juin. La Princesse, n'étant pas mariée par procuration, et n'étant pas encore, par conséquent, Duchesse d'Orléans, sa maison n'ira pas la chercher à la frontière. Elle y trouvera seulement quelqu'un de la maison du Roi, et, peut-être, une des Dames de la Reine; elle vient, du reste, avec sa belle-mère, Mme la grande-duchesse douairière de Mecklembourg.
Meunier[64] aura probablement sa grâce à l'occasion du mariage. Ce procès Meunier n'a aucun intérêt par le caractère des individus, ni leur langage rien de dramatique; c'est fort au-dessous de Fieschi, et même d'Alibaud; du dégoût, voilà tout ce que cela produit. Cela vaut, du reste, beaucoup mieux comme effet sur le public.
[64] Le 27 décembre 1837, jour de l'ouverture de la session parlementaire, un nouvel attentat avait été commis contre le Roi Louis-Philippe, qui se rendait en voiture, avec trois de ses fils, au Palais-Bourbon. L'auteur du crime était Meunier, un jeune homme de vingt-deux ans. Il fut condamné à mort par la Chambre des Pairs, mais le Roi obtint, en effet, que sa peine fût commuée en bannissement perpétuel, à l'occasion du mariage de M. le duc d'Orléans.
Le ridicule compliment de M. Dupin au Prince Royal est fort bien relevé, ce matin, dans le _Journal de Paris_. Le Roi n'a pas voulu que son fils reçût, ailleurs qu'auprès de lui, les félicitations des Chambres, ce qui faisait dire à M. de Sémonville qu'il aurait cru abdiquer en faisant autrement.
J'ai dîné chez M. et Mme Mollien avec M. et Mme Bertin de Veaux, M. Guizot, M. de Vandœuvre. On y a beaucoup parlé du discours embarrassé de M. Barthe, à la fin duquel il est resté court; de l'extrême pâleur du Ministère et de la presque infaillibilité d'un duel entre MM. Thiers et Guizot dans le cours d'une session qui doit amener encore tant de questions _palpitantes_, comme on dit maintenant; les deux champions se battront sur le dos du Ministère, qui pourrait bien succomber sous leurs coups. Ce dire est assez général et ne m'appartient pas en propre. Hier, on n'a fait qu'escarmoucher.
_Paris, 26 avril 1837._--On me parle de discussions en Angleterre sur la question espagnole. M. Thiers assurait, l'autre jour, que le Ministère anglais était près d'abandonner l'Espagne à ses propres destinées; il en tirait avec effroi, pour la dynastie française actuelle, la conclusion du triomphe de Don Carlos. Il est vrai que cette question rentre dans celle de l'intervention à laquelle il tenait tant.
La duchesse d'Albuféra a été fort troublée par ce duel de son gendre, M. de La Redorte, qui s'est battu avec le gérant du _Corsaire_ pour un article injurieux, paru il y a deux jours dans cette vilaine feuille, et dans lequel la personne aussi bien que les opinions de M. de La Redorte étaient violemment attaquées. On s'est battu au pistolet, le gérant a été blessé à la main; on croit qu'il perdra le doigt. L'état social est détruit par les excès de la presse!
_Paris, 27 avril 1837._--J'ai vu, ce matin, Madame Adélaïde, qui m'a dit que le Roi venait de signer la commutation de peine de Meunier. J'ai appris aussi, chez elle, que la princesse de Mecklembourg et sa belle-mère seront le 25 mai à la frontière de France; le 28, jour de Saint-Ferdinand, fête de M. le duc d'Orléans, à Fontainebleau; et que le mariage aurait lieu le 31.
Nous avons eu à dîner la princesse de Lieven, le duc de Noailles, Labouchère, M. Thiers et Matusiewicz, qui revient très vieilli, de Naples, dont il parle très mal, comme climat et comme ressources sociales. La composition de ce dîner était assez disparate, ce qui a tenu aux distractions de M. de Talleyrand, mais enfin, cela s'est bien passé, et la conversation a été vive, surtout entre M. Thiers et Mme de Lieven. Elle est dans des coquetteries positives à son égard, et je me sers du mot coquetterie parce qu'il est le seul qui dise bien le vrai. M. Thiers a raconté la Chambre, en répétant sans cesse, d'un accent particulier qui fait rire malgré soi: _ce pauvre Ministère!_ Il le protège cependant, mais ne consentirait jamais, je pense, à être protégé à ce prix! Il lui est commode de le faire vivre jusqu'à la session prochaine, mais on doute qu'il y réussisse, car, comme il dit lui-même, on peut faire vivre un malade, mais non pas un mort. Dans la séance d'hier, le Ministère a tergiversé, comme de coutume; il a fini par se décider contre le maréchal Soult, ce qui a donné beaucoup d'humeur à la gauche, parce que les Doctrinaires criaient de toutes parts: «Prononcez-vous; allons, prononcez-vous donc!» On dit que cela a été fort scandaleux. Mme de Lieven partie, ces Messieurs sont restés encore assez longtemps, et on a parlé des changements que le schisme, dans le _juste milieu_ lui-même, avait apportés dans la société; de l'influence des salons, et de celle des femmes qui les gouvernent. Voici comment M. Thiers les a classés: le salon de Mme de Lieven, c'est l'observatoire de l'Europe; celui de Mme de Ségur, c'est la Doctrine pure, sans conciliation; la chambre de Mme de La Redorte est à M. Thiers sans partage; chez Mme de Flahaut, on veut ce qui est commode à M. le duc d'Orléans; chez M. de Talleyrand, ce qui est commode au Roi; la maison de Mme de Broglie est au 11 octobre, à la conciliation, mais à la plus aigre des conciliations; le cabinet de Mme de Dino est seul gouverné par la plus parfaite indépendance de l'esprit et du jugement: ma part n'est pas la plus mauvaise; à la vérité, elle est faite en ma présence!
Les journaux allemands annoncent la mort de M. Ancillon. Malade depuis longtemps, le médecin lui ordonne une potion intérieure et un liniment; il explique cela à Mme Ancillon, qui part pour un concert; en rentrant, elle s'aperçoit qu'on s'est trompé et peu d'heures après, le malade meurt! Le pauvre homme n'a pas eu le mariage heureux! Il avait d'abord épousé une femme qui aurait pu être sa mère, puis une autre qui pouvait être sa fille, et enfin cette beauté belge qui était, je crois, la pire des trois.
_Paris, 29 avril 1837._--J'ai vu, ce matin, M. Royer-Collard, qui m'a parlé de la séance de la veille à la Chambre des Députés, où on a voté le million de la Reine des Belges. Le résultat, pour lequel lui aussi a voté, a sans doute été bon, mais il paraît que la discussion a été triste pour le gouvernement, et que M. de Cormenin, bien loin de recevoir les étrivières, a eu le dessus. Cette même impression m'a été rendue par deux autres personnes qui assistaient à la séance.
_Paris, 20 avril 1837._--M. Thiers est venu me voir, ce matin, avant la séance de la Chambre: il m'a confirmé le dire général sur la séance du million de la Reine des Belges; mais le but de sa visite était de se plaindre de la princesse de Lieven. Il a très bien avisé ce que j'avais prévu depuis longtemps, c'est qu'elle ne le prenait pas au sérieux, qu'elle le produisait, le promettait et le mettait en scène comme acteur; il a trop d'esprit pour n'en pas sentir le ridicule et même pour ne pas le ressentir! Il m'a demandé si je m'en étais aperçue, et si d'autres s'en étaient aperçus. Je lui ai répondu que personne ne m'en avait fait la réflexion, mais que je croyais qu'un peu de réserve dans son langage, dans un salon que lui-même appelait l'_observatoire de l'Europe_, ne pourrait avoir que de l'avantage. Je l'ai engagé, cependant, à rester en bons termes avec la Princesse à laquelle il plaît au fond beaucoup, et dont l'esprit et la conversation facile et rapide lui plaisent aussi. Je crois qu'il a déjà trouvé, l'autre jour, l'occasion de lui glisser quelques mots qui l'ont fort effarouchée. Il n'y a pas de mal, c'est une personne avec laquelle il faut rester bien, mais qu'il faut contenir.
_Paris, 1er mai 1837._--Le duc de Broglie va au-devant de la princesse de Mecklembourg, à Fulda, en deçà de Weimar, non pas pour épouser, mais pour complimenter et escorter. C'est la maréchale Lobau qui sera Dame d'honneur de la Princesse.
J'ai eu, hier, une lettre de l'Archevêque de Paris, qui m'envoie la copie de la réponse de Rome, qu'il venait de recevoir, relativement à ses dernières difficultés à l'occasion du terrain de l'Archevêché. Rome approuve entièrement sa conduite, le laissant libre cependant de faire telle transaction qui pourrait concilier tous les intérêts; cette dernière phrase est très vague. J'irai, probablement après-demain, remercier l'Archevêque et savoir quelques détails de plus; il ajoute, dans sa lettre, qu'il est certain que le gouvernement a reçu une réponse semblable à celle qu'il me communique.
_Paris, 2 mai 1837._--On assure que c'est le baron de Werther, le Ministre de Prusse ici, qui remplacera M. Ancillon à Berlin; il fait seulement quelques difficultés d'accepter, mais on croit qu'il finira par là.
On a surnommé le marquis de Mornay, le Sosthène de la révolution de Juillet: c'est très drôle et assez vrai.
J'ai vu M. Royer-Collard, qui croyait que la _loi sur les fonds secrets_ passerait, mais en blessant mortellement le Cabinet.
J'ai été, hier soir, à la réception de la Cour pour le 1er mai[65]. Il y avait un monde énorme, du beau et du laid, du joli et du malpropre, de tout enfin. M. le duc d'Orléans n'a pas paru, à cause d'un grand mal de gorge auquel se joint une fluxion sur l'œil. Il fait bien de se soigner, car il n'a plus que trois semaines pour cela.
[65] Fête du Roi Louis-Philippe.
On m'a dit au Château que, dans la séance de la Chambre ce matin, M. Jaubert avait écorché vif le Ministère et que la journée d'aujourd'hui pourrait bien en amener le renversement; je ne le crois pas, parce que personne n'est pressé de son héritage immédiat.
Le bruit circulait aussi d'une victoire importante qui aurait été remportée par don Carlos.
Il me semble que je n'ai pas mandé ce que Matusiewicz m'a raconté de la nouvelle Reine de Naples, sur laquelle je l'ai fort questionné; c'est l'archiduchesse Thérèse dont il était tant question l'année dernière. Il dit, donc, qu'elle est agréable, spirituelle, gracieuse, surtout gentille; point de grand air, ni de belles manières; point du tout Princesse. On dit que le Roi en est fort amoureux.
_Paris, 4 mai 1837._--J'ai été hier au Sacré-Cœur, voir Mgr l'Archevêque; je l'ai trouvé enchanté des réponses de Rome, ne voulant pas en faire publiquement parade, et désireux, pour peu que de l'autre côté on y mette des formes, d'user de la latitude que lui laisse Rome pour traiter tout à l'amiable; enfin, plus calme, plus doux que je ne l'avais vu depuis longtemps.
_Paris, 5 mai 1837._--M. Molé, qui a dîné hier chez nous, disait que son collègue, M. Martin du Nord, ferait, aujourd'hui même, une espèce d'amende honorable à la Chambre pour son équipée d'avant-hier. M. Thiers a harangué ses soldats et les a calmés.
Les ratifications du contrat de mariage de M. le duc d'Orléans sont arrivées du Mecklembourg; la maladie de M. de Plessen, le ministre mecklembourgeois, l'ayant empêché de se rendre à l'endroit où l'échange des ratifications devait se faire, on a craint des retards qui auraient été d'autant plus prolongés que M. de Plessen est mort depuis. M. Bresson lui a, en conséquence, envoyé quelqu'un qui lui a porté l'acte; il était presque agonisant quand il a signé; trois heures après, il est mort.
M. de Lutteroth mande que le portrait du Prince Royal, qu'il était chargé de porter à la princesse Hélène, a eu le plus grand succès. Deux accès de grippe, dont la Princesse a été atteinte, ont empêché d'achever le sien; à sa place, je n'en enverrais pas du tout! M. de Lutteroth ne tarit pas sur les agréments de la Princesse, bien qu'il convienne qu'elle ait un nez peu distingué et d'assez mauvaises dents. Le reste est très bien, surtout la taille, qui est charmante. Le jour où il a dîné avec elle, elle avait des gants trop larges et des souliers noirs qui, évidemment, n'avaient point été faits à Paris. Ce qui est fâcheux, c'est que M. le duc d'Orléans ait un échauffement de poitrine qui se prolonge. Il tousse beaucoup et a une forte extinction de voix; il se soigne, et il fait bien.
Les Princesses de Mecklembourg n'ont pas de dot, seulement, quand elles se marient, les États votent deux ou trois cent mille francs de don volontaire. M. le duc d'Orléans les a refusés, ce qui, dit-on, a fait grand plaisir aux Mecklembourgeois. Le duc de Broglie sera accompagné, dans sa mission, de M. le comte Foy, fils du général célèbre, du comte d'Haussonville, de M. Léon de Laborde, de Philippe de Chabot, et de M. Doudan, celui-ci avec le titre de premier secrétaire d'ambassade[66].
[66] Cette ambassade d'honneur était envoyée au-devant de la royale fiancée; elle la rencontra à Fulda, le 22 mai 1837.
_Paris, 6 mai 1837._--Après une visite de M. Royer-Collard, et comme contraste, je suis allée hier matin faire une assez longue station chez Mme Baudrand, la célèbre marchande de modes. Je voulais choisir des chiffons, pour les fêtes de Fontainebleau; je m'y suis amusée. D'abord, les plus jolies choses du monde; puis une foule, qui attendait un tour de faveur; des messages du Château qui appelaient en hâte ce grand personnage. En vérité, on aurait pu se croire chez le chef de la Doctrine ou du Tiers-parti!
J'ai eu, hier soir, un billet de Mme de Castellane; écrit après la séance de la Chambre, et qui en fait le récit suivant: M. Martin du Nord a donné quelques mots d'explication raisonnables; M. Augustin Giraud a vivement attaqué M. Molé, qui lui a extrêmement bien répondu; M. Vatry a appelé les grands athlètes dans l'arène, en proposant un amendement; M. de Lamartine, dans un ennuyeux discours parfaitement étranger à la question, a provoqué M. Odilon Barrot, qui, alors, a fait un de ses plus beaux discours; M. Guizot, à son tour, lui a répondu admirablement.
On m'a éveillée tout à l'heure pour un billet de M. Molé qui me dit que M. Thiers, ébranlé, retourné même par la séance d'hier, veut renverser le Ministère pour forcer M. Guizot à se présenter, avec ses amis, et le renverser à son tour; il ajoute que M. Dupin a rappelé à M. Thiers ses engagements, en lui disant qu'en agissant comme il voulait le faire, il ferait une mauvaise action. M. Thiers a paru de nouveau ébranlé et a annoncé qu'il réunirait de nouveau ses amis. M. Molé me mande ces nouvelles en me priant d'en causer avec M. Thiers dans le même sens que Dupin. C'est se fort mal adresser, car chat échaudé craint l'eau froide, et je me souviens trop bien des scènes de l'année dernière pour me jeter dans un pareil guêpier; je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas! Mais, enfin, la journée d'aujourd'hui sera décisive pour le Ministère.
_Paris, 7 mai 1837._--Je ne suis pas sortie hier matin, et j'ai laissé ma porte ouverte; cela m'a valu des visites: M. Jules d'Entraigues, le duc de Noailles, la petite princesse Schœnbourg. Chacun arrivait encore tout ému de la séance de la veille et du magnifique discours de M. Guizot. Il est, en effet, admirable, et a occasionné la plus forte émotion parlementaire au sein de la Chambre.
Vers cinq heures, M. de Tocqueville est arrivé. Il sortait de la séance et venait d'entendre Thiers, qui avait répondu à Guizot. Il paraît que jamais on n'a eu plus d'esprit: c'est lui qui a sauvé le Ministère et fait passer la loi[67].
[67] Il s'agissait d'une loi de crédit pour les dépenses secrètes de la police. Il a ajouté que Thiers avait parlé bas, froidement, avec l'affectation de montrer qu'il ne cherchait aucun effet de tribune, et ne voulait rivaliser en rien sous le rapport dramatique, mais porter coup, et on dit que c'est fait!
A dîner, nous avons eu la duchesse d'Albuféra, M. et Mme de La Redorte, MM. Thiers et Mignet. M. Thiers était fort satisfait de sa journée, rendant une éclatante justice à M. Guizot et établissant bien qu'il n'aurait jamais fait la bêtise de chercher à l'éclipser, attendu que cela ne se pouvait pas; mais qu'il avait cherché à le rendre impossible et qu'il croyait y être parvenu. Il nous a _dit_ alors son discours: il m'a paru d'une clarté, d'un bon sens et d'une application frappants. Il m'a conté que M. Royer-Collard l'avait presque embrassé en lui disant: «Vous les avez tués!»
J'ai été, le soir, chez Mme Molé, pour y payer le dîner que j'avais fait dernièrement avec l'Électrice: il n'y était question que de la séance de la Chambre. Le Ministère en jouissait comme d'un succès; assurément, il n'y avait pas, pour lui, moyen d'en triompher. Je suis revenu par chez Mme de Lieven: elle avait été entendre M. Guizot la veille, mais non pas Thiers le matin; elle était donc restée toute Guizot, ce qui avait d'autant plus d'à-propos, qu'il est arrivé lui-même, fort enchanté du concert d'éloges qui l'a accueilli; mais, au fond, il était atteint. Cela m'a paru sensible, à moi qui le connais bien!
Je suis tout étourdie, en écrivant, par le bruit du tambour qui bat sans discontinuer, pour la grande revue de la Garde nationale que le Roi doit passer aujourd'hui. Dieu veuille qu'elle se passe bien! J'en suis dans une grande anxiété.
Je sais que MM. de Werther et Apponyi se montrent médiocrement satisfaits des doctrines politiques exprimées par M. Guizot, dans son discours d'avant-hier; ils s'attendaient à un système moins rétréci, moins bourgeois! En cela, ils avaient tort, car le système social de M. Guizot est le seul approprié au temps et au pays, tel qu'il est fait maintenant!
_Paris, 8 mai 1837._--Je serais charmée si la nouvelle que j'ai apprise se réalisait, et que la grande-duchesse Stéphanie mariât sa fille au duc de Leuchtenberg; il n'y aurait plus de chances, alors, pour la marier à un de nos Princes, et j'en serais également contente, parce que je ne me soucie pas d'en voir un neveu du Préfet de Blois[68].
[68] Le comte de Lezay-Marnesia.
Avant-hier soir, chez Mme de Lieven, j'ai rencontré le marquis de Conyngham; il a raconté que la duchesse de Kent, qui ne manque jamais de faire des gaucheries, a invité dernièrement à dîner lord Grey, en même temps que lady Jersey. Leur rang réciproque indiquait que lord Grey devait conduire lady Jersey à table; sir John Conroy est venu le dire à lord Grey, qui s'y est positivement refusé, de façon que lady Jersey a été conduite par un inférieur en rang. Cela a déplu vivement aux uns et aux autres.
Il paraît certain que la duchesse de Saint-Leu se meurt. C'est le chirurgien Lisfranc, revenu d'Arenenberg, qui l'a dit; la pauvre femme a beau avoir mal gouverné sa vie et sa situation, l'expiation est trop cruelle. Survivre à son fils aîné, mourir loin du second, dans un isolement complet de tous les siens, c'est affreux! Et cela désarme tout jugement sévère qu'on pourrait être tenté de porter sur elle.
Hier, à l'occasion de la grande revue, toutes mes chambres n'ont pas désempli depuis onze heures du matin. On voyait parfaitement, de nos fenêtres, la défilade, qui suivait toute la rue de Rivoli, et passait ensuite devant l'Obélisque, où se trouvaient le Roi, la Reine, les Princes et un très nombreux entourage. Les soixante mille gardes nationaux, et vingt mille hommes de troupes de ligne ont défilé. Avant cela, le Roi avait passé dans tous leurs rangs tant dans l'intérieur de la cour du Carrousel que sur l'Esplanade des Invalides. La Garde nationale a fort bien crié: «Vive le Roi!» et la troupe de ligne encore mieux. Le vent était aigre et froid, mais le soleil brillant. Le Roi est rentré au Château par le milieu du jardin des Tuileries. Voilà donc enfin le Roi débloqué! C'est excellent. il faut espérer que, d'une part, on ne se croira plus obligé de renouveler souvent ce genre de solennité, et que, de l'autre, on pourra, peu à peu, se relâcher de cet excès de précautions qui nuisent au bon effet, et qui, hier, étaient telles, que je n'ai rien vu au monde de plus triste et de plus pénible: les quais, la rue de Rivoli, la place, les Tuileries, ont été interdits à tout le monde, excepté les uniformes; hommes, femmes, enfants, petits chiens, enfin tout être vivant, repoussé, refoulé; un vide complet; chacun bloqué dans sa maison; mon fils Valençay, pour venir de chez lui, rue de l'Université, ici, obligé de passer par le pont d'Auteuil! Il en a été ainsi jusqu'au moment où le Roi est rentré dans ses appartements. Toute la police sur pied et les gardes nationaux doublés, de chaque côté, d'un rang de sergents de ville et de gardes municipaux, dans toute la longueur du groupe royal; on aurait dit une ville déserte, pestiférée, et dans laquelle passait une armée conquérante, sans trouver ni arrêt, ni habitants!
Après notre dîner, j'ai été savoir des nouvelles de la Reine et faire mes adieux à Madame Adélaïde, qui part ce matin pour Bruxelles. Il y avait eu un grand dîner militaire de deux cent soixante personnes, dans la salle des Maréchaux: on était fort paré, fort content, fort animé.
J'ai fini ma soirée chez Mme de Castellane, où j'ai trouvé M. Molé, très fier de l'issue de la revue.
J'ai recueilli, dans mes différentes courses, que le dernier discours de M. Thiers pénétrait de plus en plus avant dans les esprits. On trouve que, sans se perdre dans les théories générales, il ouvrait une route pratique qui satisfait tous les esprits positifs; on lui sait gré de s'être, dans ce discours, par deux fois isolé de la gauche, sans la blesser; enfin, il a diminué, par ses habiles paroles, une partie des craintes qu'il inspirait, et levé quelques-uns des obstacles qui se plaçaient entre lui et le pouvoir. J'ai recueilli cette impression de bien des côtés différents, et excepté la doctrine pure, et la pointe gauche, tout le monde y arrive.
_Paris, 9 mai 1837._--J'ai eu, hier, une longue visite de M. Royer-Collard, dont l'admiration pour le discours de M. Thiers est à son comble: il en loue l'à-propos, la convenance et avant tout la vérité! Et non seulement la vérité personnelle, c'est-à-dire la sincérité individuelle, mais la vérité sur la situation réelle des esprits, que lui seul a justement appréciée! Il dit que c'est un de ces discours qu'on ne saurait assez méditer, qui pénètre de plus en plus, et dont l'effet ira croissant. Il convient que la séance de MM. Odilon Barrot et Guizot avait offert le spectacle le plus intéressant; que les deux acteurs avaient supérieurement joué, mais qu'ils avaient joué; qu'ils avaient été de bons orateurs, mais non pas des hommes d'État; que l'un et l'autre s'étaient placés dans la vétusté de leurs opinions extrêmes; que M. Guizot surtout n'était plus de son temps, que c'était un émigré, et que c'était là ce que Thiers avait admirablement relevé. M. Royer trouve le discours de Guizot imprudent et irritant, en quoi il dit qu'il a obéi à son tempérament arrogant. Enfin, il dit bien des choses; il les dit dans mon cabinet, mais il les répète à la Chambre, à l'Académie, à chacun, à tous; il s'en fait une affaire! Cela est très utile à M. Thiers, dans le discours duquel il y a quelque chose de trop fin, de trop subtil, pour être saisi sans commentaires.
Je ne suis pas sortie après la visite de M. Royer et je suis restée à lire la _Vie de Raphaël_, par M. Quatremère: cela manque de chaleur et de vivacité, mais c'est bien écrit, et il y a un grand repos, par le temps qui court, à se replacer dans l'art et dans l'art exquis d'une époque où les hommes de génie étaient complets, parce qu'ils possédaient toutes les nuances, pour ainsi dire, du génie. Ce genre de lecture me donne des rages d'Italie inexprimables!
Le soir, j'ai été un moment à l'Ambassade d'Autriche, où Mme de Lieven m'a raconté une quantité de commérages de Londres. En voici un; au dernier Lever, le Roi, par le moyen d'un interprète, et à haute voix, a remercié l'ambassadeur de Turquie d'avoir, à l'occasion de la mort de lady de l'Isle, sa fille naturelle, remis un dîner qu'il comptait donner, et de lui avoir ainsi témoigné des égards qui lui avaient été refusés dans sa propre famille; ceci s'appliquait à la duchesse de Kent. Au dernier «drawing-room» auquel la Reine, malade, n'a pas pu assister, mais qui a été tenu par la princesse Auguste, la duchesse de Kent est arrivée avec sa fille: le Roi a fort embrassé celle-ci, sans regarder la mère, et voyant sir John Conroy dans la salle du Trône, il a ordonné à son grand chambellan de l'en faire sortir. Enfin, le prince de Linange étant arrivé chez sa mère, la duchesse de Kent, avec sa femme (qui n'est pas _ebenbürtig_)[69], le Roi a envoyé lord Conyngham chez la Duchesse, lui dire qu'il recevrait sa belle-fille, mais qu'il ne pouvait lui accorder les entrées intérieures; la Duchesse n'a pas voulu recevoir lord Conyngham, et lui a fait dire que s'il venait en particulier lui rendre visite, elle le verrait avec plaisir, mais qu'elle ne le recevrait pas comme envoyé du Roi, et qu'il n'avait qu'à mettre par écrit ce qu'il avait à lui dire; à la lettre que lord Conyngham lui a, alors, adressée, elle a répliqué par une épître de douze pages, dans laquelle elle a énuméré tous les griefs qu'elle croit avoir contre le Roi, et elle finit en disant que si sa belle-fille n'est pas reçue en Princesse, elle ne mettra plus jamais le pied chez le Roi. Elle a fait faire plusieurs copies de cette lettre, et les a adressées à tous les membres du Cabinet. Lord Conyngham, qui a raconté tout cela à Mme de Lieven, tout whig qu'il est, a encore dit que la position du Ministère anglais était mauvaise, désagréable auprès du Roi et dépopularisée dans le pays; que les embarras de la Banque et la tournure des affaires en Espagne étaient des incidents extrêmement fâcheux pour le Cabinet.
[69] Égale de naissance.
C'est décidément le duc de Coigny qui sera le Chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans. Il est bien peu poli dans sa nature, sauvage dans ses habitudes, et puis manchot, ce qui ne lui permettra pas d'offrir la main à la Princesse. Un choix également arrêté, c'est celui de la comtesse Anatole de Montesquiou, comme première Dame pour accompagner la Princesse, et pour remplacer la Dame d'honneur[70], que sa santé délicate empêchera souvent de faire son service. Ce choix est excellent: Mme de Montesquiou a quarante-six ans, une réputation parfaite, elle a été jolie, elle a encore un extérieur agréable, des manières convenables et simples, reflet exact de sa vie et de son caractère; on ne pouvait choisir personne de mieux et de plus approprié à cette situation.
[70] La comtesse de Lobau.
J'ai vu, dans les journaux, qu'on colportait, à la Chambre des Députés, une souscription pour la réimpression du discours de M. Guizot à cinquante mille exemplaires. M. Martin du Nord, un des membres du Cabinet actuel, a souscrit, ce qui a confirmé l'opinion, déjà accréditée, qu'il était un doctrinaire caché, et un traître dans le Cabinet. Là-dessus, M. Molé est allé chez le Roi, demander le maintien de M. Martin du Nord, ou offrir sa démission. J'ignore encore la conclusion de cette complication nouvelle.
_Paris, 10 mai 1837._--Lorsque j'écrivais, hier, je n'avais pas encore lu le _Moniteur_, qui annonçait l'amnistie[71]. Je savais que depuis longtemps M. Molé avait le désir de faire adopter cette mesure, mais je crois que c'est le discours de Thiers qui en a encouragé et hâté l'exécution. Toute la journée, je n'ai pas entendu parler d'autre chose; cela occupe tous les esprits et empêche de faire attention à la Pairie donnée à M. Bresson, et qui, d'ailleurs, s'explique par le mariage. Quelle fortune que la sienne! Sans doute, il est capable, mais les circonstances l'ont servi avec une rapidité et une constance qui se rencontrent rarement dans la destinée humaine. Pour en revenir au grand événement de l'amnistie, je dirai que le beau monde l'approuve fort, et d'autant plus qu'elle est arrivée quand on ne s'y attendait pas, qu'elle n'est donc pas arrachée par l'importunité des partis, qu'elle est vraiment un acte de clémence et non pas de faiblesse. Les habiles y voient bien plus un acte d'hostilité contre les Doctrinaires, que de magnanimité pour les détenus politiques; en effet, c'est dire: la mesure n'a pu s'effectuer tant que les Doctrinaires étaient dans les affaires, mais séparés d'eux, nous nous hâtons de l'accorder. C'est, de plus en plus, les isoler dans le pays. Je le répète, il y a des gens qui voient, dans cette mesure, la suite du discours de M. Thiers et jusqu'à son influence _ad hoc_! Les Doctrinaires en sont dans la plus violente fureur, et les Pairs de leurs amis annoncent que tous les contumaces vont se présenter pour se faire juger, et qu'alors eux, Pairs, au lieu de siéger, ils iront à la campagne se reposer. Voici ce qui se racontait beaucoup, hier. M. Jaubert, parlant de l'amnistie à M. Dupin, lui disait: «Il est un peu dur qu'après nous avoir laissé tout l'odieux des mesures de rigueur, que nous avons courageusement défendues pendant les crises et les dangers, on nous ôte les mesures de clémence.» M. Dupin lui a répondu: «En effet, c'est bien triste; mais vous avez une consolation, c'est que c'est Persil qui fera frapper la médaille.» (M. Persil est Doctrinaire et Directeur de la Monnaie.) Le mot est piquant. Les approbateurs de l'amnistie disent encore, et non sans fondement, qu'elle efface le mauvais effet qu'avait produit l'excès des précautions, le jour de la revue.
[71] A l'occasion du mariage du duc d'Orléans, une amnistie fut accordée, par ordonnance du 8 mai, à tous les individus détenus pour crimes ou délits politiques.
J'ai été hier à l'École des beaux-arts, où Sigalon, qui arrive de Rome, venait de placer la superbe copie du _Jugement dernier_ de Michel-Ange, ce chef-d'œuvre qui s'efface, comme toutes les fresques du Vatican. La copie est dans les mêmes proportions que l'original et fait le fond d'une salle à laquelle on a donné la forme et les dimensions de la Chapelle Sixtine. C'est la plus belle et la plus surprenante chose qui se puisse imaginer. J'en ai été tout étourdie; variété, richesse, hardiesse de composition, tout s'y trouve réuni; on reste pétrifié devant la puissance d'un tel génie. On a déposé, dans la même salle, des plâtres des différentes statues de Michel-Ange, qui arrivent aussi d'Italie, et qui complètent l'admiration pour ce grand homme. La statue de Laurent de Médicis, celle du Jour et de la Nuit, sont d'admirables figures. Nous avons vu ensuite le charmant portail du château d'Anet et la ravissante porte de celui de Gaillon, deux chefs-d'œuvre de la Renaissance; puis, la cour intérieure, ornée de bassins, de fragments d'antiquité, et qui est très élégante. L'édifice, en lui-même, est d'un fort bon style. Il contient, et contiendra de plus en plus, les beaux modèles de tous les genres et de toutes les époques; c'est un ensemble aussi curieux qu'intéressant, et une nouvelle richesse pour Paris.
De là, nous avons été à la nouvelle église de Notre-Dame de Lorette. Elle m'a paru extrêmement lourde, bariolée d'ornements, et, sans quelques très beaux tableaux que j'y ai vus, je n'y aurais eu aucun plaisir. On dit qu'elle est dans le goût des églises d'Italie; je ne connaissais pas ce genre, et, d'après cet échantillon, je sens que j'aimerai toujours mieux prier Dieu sous les voûtes élevées, hardies, austères, des pierres découpées et gothiques de Notre-Dame et de Saint-Étienne-du-Mont, qu'au milieu du clinquant de cette imitation méridionale. Nous avons terminé en visitant l'église de la Madeleine. L'intérieur répond, jusqu'à présent, parfaitement au dehors, et il semble que Calchas va y immoler Iphigénie, tant la mythologie paraît seule en possession de ce beau monument. On commence déjà à dorer les voûtes et les chapiteaux des colonnes, sous prétexte que la pierre blanche, fort enrichie, d'ailleurs, de marbres divers, est trop froide à l'œil. On prépare ainsi un contraste désagréable entre le dehors et le dedans. Je n'y comprends pas bien, non plus, le culte chrétien.
Le soir, j'ai vu, chez Mme de Lieven, Berryer, qui, en fait d'admiration pour le discours de M. Thiers, ne le cède pas à M. Royer. J'ai appris que M. Martin du Nord avait reculé sur la souscription au discours Guizot, comme sur le reste. Pour quelqu'un qui se dit dans la résistance, il me semble qu'il ne résiste guère!
_Paris, 11 mai 1837._--J'ai eu, hier, la visite de l'excellent abbé Dupanloup. Nous avions, réciproquement, le désir de nous voir, dans l'intérêt de Pauline, avant l'éparpillement général pour la campagne. Comme de coutume, j'ai été touchée et satisfaite de sa douce et spirituelle raison. Nous avons parlé de notre espoir, que l'amnistie donnera, au gouvernement, le courage de rouvrir l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, dont la clôture est le plus grand scandale de la révolution de Juillet; et quand la clémence s'étend depuis Ham jusqu'à la République et la Vendée, bouder contre l'Église, et laisser la croix brisée, me paraîtrait un vrai contre sens. On doit rouvrir l'église, sans regarder aux difficultés que peut élever l'Archevêque, le forcer ainsi à nommer un curé sage, et à aller ensuite remercier aux Tuileries; mais il faut s'y prendre tout de suite, pendant que l'effet de l'amnistie est encore tout-puissant; dans un semblable moment, il n'y a pas d'émeute à craindre dans le quartier, et c'est donner, d'ailleurs, la plus ferme réponse aux Doctrinaires, dont la tactique est de représenter l'amnistie comme le prix du pacte fait avec la gauche. Rouvrir Saint-Germain-l'Auxerrois, c'est retrouver l'équilibre. Je crois que ce serait autant un coup politique qu'une réparation religieuse. Si on tarde trop, les journaux religieux et les dévots vont crier, et avec raison, à l'injustice, et ce que l'on fera plus tard aura l'air d'avoir été concédé à leurs plaintes, ce dont les ennemis s'empareront pour irriter contre la mesure. Il faut donc que tout soit spontané, la réparation religieuse comme l'a été la clémence royale. Je pense qu'on va s'en occuper. Il me semble que cela devrait déjà être fait.
_Paris, 14 mai 1837._--Le _Moniteur_ d'hier contenait, Dieu en soit loué! l'ordonnance en vertu de laquelle l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois sera rendue au culte. J'en suis ravie. Le baron de Montmorency, qui est venu chez moi ce matin, avait dîné hier au Château, où la Reine en pleurait de joie.
J'ai été le soir faire mes adieux à l'hôtel de Broglie, où on est fort monté contre l'amnistie, Mme de Broglie fort occupée de maintenir la princesse Hélène dans le protestantisme.
J'ai été, de là, chez la duchesse de Montmorency, où l'on m'a donné de fort mauvaises nouvelles du prince de Laval. Il a pris une petite grippe, il ne s'est pas soigné, il a été aux courses de Chantilly par un temps très aigre. Son mal a empiré, et donne maintenant de graves inquiétudes. Je serais désolée qu'il lui arrivât mal, car avec toutes ses manies et ses ridicules, il a un excellent cœur et c'est un très bon ami.
J'ai fini ma soirée chez Mme de Castellane où est venu M. Molé, qui nous a dit que Mgr. l'Archevêque, accompagné de deux de ses grands vicaires, était venu ce soir-là même chez lui et chez le Garde des Sceaux, après avoir été chez le Roi. Il paraît que cette apparition dans les salons ministériels y a fait grande sensation. Avant sa visite, l'Archevêque avait fait bénir l'église à petit bruit. On y dit la messe ce matin; la semaine se passera en restaurations convenables, et dimanche prochain on y installera le nouveau curé. M. Dupanloup ayant refusé cette cure, le choix est tombé sur M. Demerson, curé de Saint-Séverin, incontestablement l'ecclésiastique le plus distingué du diocèse; il est le confesseur de Mme Andral, et l'ami de son père, M. Royer-Collard, qui m'en a beaucoup parlé et en fait grand cas.
_Paris, 15 mai 1837._--J'ai été, hier au soir, aux Tuileries; j'ai trouvé le Roi radieux d'une visite qu'il avait faite le matin au Jardin des Plantes, pour y voir les nouvelles serres qui y sont établies. Il avait été extrêmement applaudi sur son passage; enfin, il avait l'air de renaître. On est fort satisfait auprès de lui. Il y avait été sans escorte et s'est promené pendant deux grandes heures avec les Ministres de l'Intérieur et de l'Instruction publique, le Préfet de police, et un seul aide de camp. La foule a été toujours grossissant, et ces Messieurs, qui voyaient toutes les abominables figures de la rue Mouffetard et de ce quartier se presser autour du Roi, mouraient de peur; mais il n'y a pas eu moyen de faire rentrer le Roi, qui était ravi. Il a été applaudi, on ne saurait davantage, par tout ce peuple. Je crois, cependant, qu'il vaudrait mieux ne pas trop souvent recommencer de pareilles épreuves.
_Paris, 16 mai 1837._--Le prince de Laval ne va pas bien. On a été obligé de le saigner une seconde fois; les médecins disent que son état est grave.
Il se pourrait que M. Dupanloup fût ambitieux; je ne le connais pas assez pour dire oui ou non. Douceur, sagesse, mesure, connaissance du monde, bon langage, discrétion infinie, conversation fine, il réunit tout ce qui est convenable pour diriger parfaitement une personne du monde. Toutes ses pénitentes, toutes les mères de ses pénitentes en font le plus grand cas. Cela n'exclut pas l'ambition! Je sais qu'il se tient fort à l'écart de la politique, mais que, vis-à-vis de l'Archevêque, il a le petit tort de le pousser à aller aux Tuileries, et d'y aller lui-même, à la suite du curé de Saint-Roch dont il est le vicaire et l'ami. Mais la robe de l'ambition est comme celle du caméléon, et on la voit selon le reflet sous lequel on est placé. Je ne garantis donc rien, si ce n'est qu'il a refusé deux cures considérables de Paris. Je sais que l'Archevêque le destine _in petto_ à la cure de la Madeleine quand elle deviendra vacante, et, en effet, c'est une paroisse de beau monde qui lui va le mieux.
_Paris, 18 mai 1837._--J'ai été, hier, dans la matinée, chez Madame Adélaïde, où j'ai vu le Roi. On est uniquement occupé, au Château, des préparatifs du mariage, et du voyage de Fontainebleau qu'on veut rendre splendide. J'en suis charmée. Je le serais encore plus, si je n'avais appris qu'on comptait, non seulement sur les mères, mais aussi sur les filles; j'ai fait tout au monde pour que la mienne fût dispensée, parce que j'y vois des inconvénients infinis, mais M. de Talleyrand est arrivé chez Madame, à travers tout cela, et, au lieu de me soutenir, il s'est mis contre moi. Cela me paraît fâcheux.
_Paris, 19 mai 1837._--La mort de ce pauvre jeune comte Putbus est un bien triste événement pour sa famille et pour la malheureuse comtesse Buol. Elle me fait grande pitié, et son mari me semble manquer de cœur et de délicatesse. Dans une position telle que la sienne avec sa femme, on peut se séparer avec autant d'éclat qu'on veut, mais quand, par des considérations d'argent, on ne le fait pas, il faut alors rester doux, ou du moins humain. Du reste, je persiste à dire, pour ce qui la concerne, qu'il vaut mieux pleurer son amant mort qu'infidèle, et que, toute malheureuse qu'elle est, elle le serait bien davantage encore si M. de Putbus l'avait abandonnée. Le danger, pour une femme, de trouver son amant infidèle, c'est d'être portée à la vengeance, et de perdre les illusions qui abritent, non contre une faute, mais contre la sécheresse du cœur et la galanterie proprement dite. La mort laisse toutes les illusions du cœur; elle les encourage même...
_Paris, 21 mai 1837._--Nous sommes invités, M. de Talleyrand, M. et Mme de Valençay, Pauline et moi, pour toute la durée du séjour de Fontainebleau, c'est-à-dire pour y arriver le 29 mai et y rester jusqu'au 3 juin inclusivement. C'est une faveur, car presque tout le monde est échelonné par vingt-quatre heures.
Une de mes amies d'Allemagne, chanoinesse, personne d'esprit et de discernement[72], m'écrit ce qui suit, sur la princesse Hélène de Mecklembourg: «La plus aimable, la plus instruite, la plus douce des Princesses allemandes va orner le trône de France. Je suis sûre qu'elle vous plaira beaucoup; elle est gaie comme une enfant de quinze ans, et solide comme une personne de trente. Elle réunit le charme de tous les âges.»
[72] Mlle Sidonie de Dieskau, dont il sera parlé plus loin, pendant le voyage en Allemagne de la duchesse de Talleyrand.
Le marquis de Praslin et le duc de Trévise sont les deux chevaliers d'honneur nommés comme adjoints au sauvage duc de Coigny qui sera leur chef.
_Paris, 22 mai 1837._--M. le duc d'Orléans ira d'abord à Verdun, voir sans être vu, et ensuite à Melun pour être vu. Henri IV, déguisé, fut à la frontière voir souper Marie de Médicis, et Louis XIV en fit autant à Fontarabie!
Parmi les personnes invitées à Fontainebleau, il y en a une qu'on a eu bien raison, ce me semble, de ne pas oublier, c'est la grande Mademoiselle Palmyre, la fameuse couturière! A la vérité, elle a travaillé sur un modèle envoyé de Mecklembourg, mais il ne me paraît pas certain que ce modèle soit bien bon, ni bien fait. Les quatre-vingts robes de la corbeille pourraient donc fort mal aller, et on fait bien d'avoir là quelqu'un tout prêt à rajuster ce qui pourrait en avoir besoin. Du reste, les marchands, les ouvriers, les diligences, les postes, tout cela ne sait où donner de la tête. C'est inouï tout ce qui se dépense, se commande et s'emploie. On ne peut rien se procurer, et, certes, le commerce n'a pas le droit de crier, car le mouvement est énorme. Il arrive aussi une foule d'étrangers à Paris, surtout des Anglais.
Les Werther partent décidément aussitôt après le mariage du Prince Royal, sans même attendre les fêtes, car M. de Werther a accepté de remplacer Ancillon. Ce sont de très braves gens, qu'on regrettera à Paris, et qui, de leur côté, partent avec de sincères regrets.
_Paris, 25 mai 1837._--Pour le 29 et le 30, qui sont les jours d'arrivée et de mariage, on a invité à Fontainebleau les Maréchaux, les bureaux des deux Chambres, les Ministres du 11 octobre, du 22 février, du 6 septembre et tout le Cabinet actuel. J'ai toujours dit que Fontainebleau était un Château chronologique! On n'a pas voulu remonter plus haut que le 11 octobre pour éviter M. Laffitte. On a invité aussi tous les premiers Présidents des Cours. En Corps diplomatique, M. et Mme de Werther[73], M. et Mme Lehon[74]; le reste pour les autres jours, deux par deux.
[73] Le baron de Werther était, depuis 1824, ministre de Prusse à Paris.
[74] Le comte Lehon était ministre de Belgique.
Il faut que je raconte un trait de Mme Molé, qui végète plus qu'elle ne vit. L'autre soir, chez la duchesse de Montmorency, on parle de la tristesse des Werther; elle demande pourquoi ils sont tristes: «Mais de quitter Paris!» Elle reprend: «Mais aller à Fontainebleau n'est ni bien triste, ni bien fatigant.--Mais, Madame, M. de Werther va à Berlin remplacer M. Ancillon!--Ah! c'est donc M. Ancillon qui vient ici?» Je ne pense pas qu'après un pareil trait on accuse M. Molé de livrer les secrets de la diplomatie à sa femme!
La Reine d'Angleterre a écrit une lettre charmante à la Reine des Français sur le mariage du Prince Royal, et, se prévalant de sa très proche parenté avec la princesse Hélène, elle envoie à celle-ci un magnifique châle des Indes, l'un des plus beaux qui soient jamais sortis des magasins si riches de la Compagnie! On dit que c'est une merveille. Je le verrai à Fontainebleau, où on exposera la corbeille.
_Paris, 26 mai 1837._--Le Roi d'Angleterre a tenu, assis, le dernier «drawing-room». Depuis, il s'est senti encore plus mal; on en est inquiet. Il aura voulu vivre juste assez pour jouer le mauvais tour à la duchesse de Kent de ne pas lui laisser un seul jour de Régence, puisque la princesse Victoria a atteint depuis deux jours sa majorité.
On dit que l'anarchie est à son comble à Madrid, mais qu'aussi Don Carlos est à bout de voies.
Le duc de Broglie et les Messieurs de sa suite écrivent des lettres transportées sur la princesse Hélène. Tous disent qu'elle est très agréable d'extérieur; tous en ont l'air amoureux; puis ils ne tarissent pas sur sa bonne grâce et disent qu'elle est très bien mise. Le trousseau, commandé par ses ordres ici, est, dit-on, très magnifique.
_Fontainebleau, 30 mai 1837._--C'est un tour de force que d'écrire ici! Le temps a été trop beau hier, de sorte qu'un gros orage s'en est suivi; il a éclaté le matin et s'est dissipé dix minutes avant l'arrivée de la Princesse, qui a été reçue par le plus beau soleil et par des cœurs bien émus. L'arrivée a été fort belle; une scène de famille très intime au milieu de la pompe la plus royale. La Princesse a eu beaucoup d'émotion, aucun embarras, de la bonne grâce, de la noblesse, de l'à-propos. Je ne sais pas si elle est jolie. On n'y regarde pas, tant elle a d'obligeance. Elle rappelle un peu Mme de Marescalchi, mais avec un type beaucoup plus allemand et un bas de visage un peu fuyant. Elle a de beaux cheveux, de la couleur la plus correcte, enfin elle est fort bien, et le Prince Royal très satisfait.
Pauline n'a pas quitté mon côté, pas même à dîner, où j'ai été conduite par M. de Werther. Il était entre Mme la grande-duchesse de Mecklembourg et moi. M. de Talleyrand était à bout hier, mais faisait bonne contenance à force de volonté. J'en ai été tout le temps dans une grande inquiétude.
Nous sommes, jusqu'à demain, deux cent quatre-vingts personnes à table. Ma journée d'hier a commencé à cinq heures et demie du matin à Paris, et a fini ici à une heure de la nuit. Il faut être tout habillée à dix heures, à la messe de la Reine.
_Fontainebleau, 31 mai 1837._--Les deux journées les plus fatigantes sont passées, et j'en bénis le ciel, car j'ai tremblé tout le temps pour M. de Talleyrand, qui a traversé, avec une témérité incroyable, de si rudes épreuves. Enfin, il a été témoin de tout, et, à un peu de fatigue près, il s'en est tiré.
Les personnes correctes suivent ici la Reine à sa messe matinale et particulière. Pauline vient de m'y conduire dans une petite chapelle charmante, souvenir de Louis VII le Jeune.
On n'a pas vu hier les deux Princesses allemandes pendant toute la matinée. Des promenades, pour ceux qui en ont été tentés (je n'étais pas du nombre), l'inspection de la corbeille pour les autres (et j'étais de ceux-ci) ont rempli l'avant-dîner. Les cadeaux, les chiffons, tout est magnifique et élégant, surtout le meuble de Boule qui renfermait les châles, et qui est une des plus belles choses que j'aie vues. Le tout exposé dans l'appartement des Reines mères. Les diamants sont beaux, les bijoux de fantaisie nombreux, mais pas une perle. M. le duc d'Orléans ne les aime pas; la Princesse pourra, d'ailleurs, porter celles de la Couronne.
La famille Royale a dîné en particulier. C'est Mme de Dolomieu et le général Athalin qui tenaient la table de deux cent quatre-vingts couverts, dans la galerie de Diane. Pauline a été encore près de moi à dîner, et M. Thiers de l'autre coté.
A huit heures et demie, le mariage civil a eu lieu, dans la salle de Henri II. C'était superbe; c'est le plus beau local imaginable, et il était éclairé magnifiquement. Le Chancelier, nouvellement nommé à ce poste, M. Pasquier, en simarre, était devant une immense table rouge et or autour de laquelle étaient tous les assistants, et en face les mariés. On s'y était rendu en cortège. De là, on s'est transporté à la grande chapelle ornée des écussons de France et de Navarre. Le discours de l'Évêque de Meaux[75] a été aussi court que mesuré. Malheureusement, il y a obligation aux mariages mixtes de laisser de côté beaucoup de cérémonies, qui auraient ajouté à l'éclat de la chose. Le curé de Fontainebleau, qui est le fameux abbé Lieutard, et, jusqu'à présent, un des grands opposants au gouvernement actuel, assistait l'Évêque, et avait même réclamé cela comme un droit. La salle arrangée en temple protestant nous contenait avec peine, on y suffoquait; le discours du Pasteur, M. Cuvier, a été très long, très lourd, remontant à l'origine de la création, et revenant sans cesse sur la progéniture. C'était le puritain parfait! Avant la bénédiction, il a demandé à la mariée la permission de s'acquitter de la mission dont il était chargé par la Société Biblique, en lui offrant une Bible dans laquelle il l'a engagée à lire souvent. J'ai trouvé cela bien déplacé dans un pareil moment, et d'un grand manque de respect pour la Reine, qui, sous le rapport religieux, fait un grand sacrifice.
[75] Mgr Gallard.
La Princesse a été tout le temps d'un calme parfait. Je n'ai aperçu aucun trouble et moins d'émotion qu'à son arrivée. Elle était parfaitement bien arrangée; malheureusement elle n'a pas de couleur, ce qui lui donne quelque chose de terne, mais, malgré sa maigreur, elle a bien bonne grâce, et, de plus, une simplicité charmante. Son pied est très long, mais bien fait, sa main blanche et fine; en tout, beaucoup de choses agréables.
On s'est séparé après toutes ces cérémonies. J'ai encore été veiller chez M. de Talleyrand dont j'étais inquiète, et que j'ai trouvé bien. M. Molé y est venu. Il a de l'humeur. En effet, c'est singulier que dans tout ceci il n'ait obtenu aucune grâce d'aucun genre.
_Fontainebleau, 1er juin 1837._--Il n'y a rien à savoir, ici, de la politique. Les Princes sont absorbés en eux-mêmes; M. de Salvandy, le seul Ministre resté de garde auprès du Roi, en fait autant. La curiosité est ailleurs, et il y a beaucoup ici pour l'exciter et la satisfaire.
Voici le récit de la journée d'hier:
Après le déjeuner, une très longue promenade dans la forêt; vingt-six voitures, attelées chacune de quatre chevaux, le grand char de la famille Royale de huit chevaux, puis quatre-vingts chevaux de selle, le tout conduit par la riche livrée d'Orléans, offraient, dans la grande cour du Cheval blanc, des ressources de promenade pour tout le monde. Chacun s'est empressé de suivre le Roi et de parcourir les plus beaux points de la forêt. Beaucoup de curieux, qu'on voyait galoper fort imprudemment dans les rochers, joints à tout le cortège royal, animaient le bois et lui donnaient un aspect charmant.
J'oubliais de dire que le déjeuner avait été précédé d'une messe dite par l'Évêque de Meaux dans la grande chapelle. Tout le monde y a assisté, ainsi que la famille Royale, y compris Mme la duchesse d'Orléans. J'aurais voulu qu'au moins hier, où il n'était plus question de mariage mixte, et où c'était tout simplement la messe du Roi, le culte fût splendide, et qu'il y eût de la musique religieuse. Au lieu de cela, il n'y a rien eu du tout; pas de clergé, pas un son, on avait oublié jusqu'à la sonnette pour l'élévation. Les méthodistes ont bien plus de charlatanisme dans leur simplicité prétentieuse et leur parole affectée et solennelle, mais aux messes où la parole ne s'entend pas, il faut de la pompe extérieure, de l'encens, de la musique, des fleurs, de l'or, des cloches, tout ce qui émeut en élevant l'âme à Dieu, sans qu'on ait besoin d'entendre articuler des mots.
Il est parti beaucoup de monde, il en est venu d'autre; parmi les nouveaux arrivés, l'Ambassadeur de Turquie[76], qui était, à table, à côté de Pauline. La salle de spectacle n'est point encore restaurée; elle a un air terne; l'orchestre, qui ne venait pas de Paris, était abominable; Mlle Mars, vieillie, et ne détaillant plus ses rôles; les autres acteurs fort médiocres, le choix des pièces peu heureux. C'étaient _les Fausses confidences_ et _la Gageure imprévue_. La Princesse Royale était en grande loge, au fond de la salle, entre le Roi et la Reine. Elle écoutait avec attention, mais sa physionomie exprime peu ce qu'elle éprouve et n'est pas variée: toujours douce et calme; elle l'est jusqu'à l'immobilité, dans sa personne; elle ne fait pas de gestes, ce qui est distingué; le grand repos donne beaucoup de dignité, et quand elle marche ou qu'elle salue, elle a une grâce parfaite.
[76] S. E. Mohamed-Nouri-Effendi.
M. Humann, en partant d'ici, hier, a été emporté, par les chevaux de poste, à la descente de Chailly: il a voulu se jeter hors de la voiture, il a eu le visage tout meurtri et l'épaule démise.
_Fontainebleau, 2 juin 1837._--La journée d'hier a été moins remplie que les précédentes, puisque après la messe, le déjeuner et le cercle qui l'a suivi, on s'est séparé avec quelques heures de liberté. Je les ai passées, soit chez M. de Talleyrand, soit à une visite dans la ville. M. de Talleyrand est allé voir Madame Adélaïde, à laquelle il voulait donner une nouvelle, qui nous venait des Bauffremont, qu'elle intéresse, et qui, à juste titre, a été amère ici: c'est celle du mariage du comte de Syracuse, frère du Roi de Naples, avec Philiberte de Carignan; cette jeune personne est la petite-fille du comte de Villefranche, Prince de la maison de Carignan, qui, par un coup de tête, avait épousé, en 1789, la fille d'un armateur de Saint-Malo, Mlle Magon-Laballue; la Cour de Sardaigne n'avait consenti à reconnaître ce mariage qu'à la condition que les enfants qui en naîtraient entreraient dans les ordres, mais la Révolution ayant délié tous les engagements, le fils est entré au service et a épousé Mlle de La Vauguyon, sœur de la duchesse douairière actuelle de Bauffremont, et qui est morte brûlée en 1820. Ce n'est qu'après sa mort, et à l'avènement du Roi de Sardaigne actuel, que ses deux derniers enfants ont été reconnus Princes du sang et traités comme tels. La fille aînée, mariée avant cette reconnaissance, a épousé un particulier de grande maison, mais enfin un particulier, le prince d'Arsoli, d'une famille de Rome. Philiberte, fille et petite-fille de mariages contestés ou très ternes, devient ainsi Princesse de Naples: le mariage par procuration a dû se faire avant-hier; on y met beaucoup de hâte et de précipitation. On comprend l'espèce de déplaisir que cela cause ici. C'est le Roi de Naples qui fait ce mariage.
Hier, après le dîner, on est allé entendre Duprez dans une partie de l'opéra de _Guillaume Tell_, et les Essler ont dansé dans un joli divertissement. J'ai été étonnée que le calme de la Princesse Royale ne l'abandonnât pas, même dans les moments les plus entraînants de Duprez: je n'ai surpris ni un mouvement de tête, ni un geste, ni une expression plus animée. Il en a été de même au ballet, ce que je comprends davantage.
_Fontainebleau, 3 juin 1837._--M. de Talleyrand est parti ce matin avec Pauline; on veut me garder ici jusqu'à demain. Il est impossible d'avoir été plus environné d'égards et d'attentions que ne l'a été M. de Talleyrand: il en est parti tout ému. Le Roi et Madame Adélaïde ont exigé son retour à Paris pour l'hiver prochain; je doute cependant qu'il renonce à son projet de Nice.
Le séjour que Pauline a fait ici ne lui a pas nui. Elle y a été à merveille, d'un maintien toujours parfait; j'étais contente d'elle; elle était charmée d'habiter la même chambre que moi, ses toilettes étaient de fort bon goût; elle est partie, ravie d'être venue, mais bien aise de partir et nullement dissipée de cœur ni d'esprit.
Presque tout le monde est parti; il ne reste plus que le service strict et les intimes. Je pars demain, en même temps que la Reine et avec la duchesse d'Albuféra, qui est arrivée ici hier. La promenade dans le camp a été fort jolie, très animée et très populaire. On a été ensuite dans la plus belle partie de la forêt, appelée le Calvaire, d'où la vue est admirable; du fond des ravins sur lesquels on était suspendu, des chanteurs allemands, qu'on y avait placés, ont fait entendre leurs chants; c'était charmant, et le temps, merveilleux donnait tant de mérite à la promenade, qu'on a songé à l'allonger; on est enfin rentré en longeant la grande treille et le canal.
Après dîner, on nous a donné un ennuyeux opéra-comique, _l'Éclair_, suivi du _Calife de Bagdad_, que le Roi a demandé comme ancien souvenir. Le tout a fini fort tard, et ma veillée, ensuite, chez M. de Talleyrand, a fort abrégé mon sommeil, d'autant plus que son départ matinal m'a forcée à être prête de très bonne heure. Le Roi et Madame sont venus lui dire adieu dans sa chambre. Après le déjeuner, le Roi s'est amusé à montrer le Château à trois ou quatre convives: j'ai été ravie du Château et du cicerone.
_Paris, 5 juin 1837._--Je suis revenue hier de Fontainebleau. Nous avions eu la messe à six heures du matin, puis le départ. Je me suis trouvée comprise dans le cortège royal, aussi suis-je arrivée avec une rapidité admirable, et je ne me suis séparée du cortège que lorsqu'il s'est détourné pour prendre vers Saint-Cloud. La dernière journée de Fontainebleau, celle d'avant-hier, a été remplie, fort à mon gré, par une promenade historique; le soir, nous avons eu une représentation par les acteurs du Gymnase. Le séjour entier de Fontainebleau a été fort agréable pour moi, par les attentions et les bontés dont j'ai été l'objet.
Aussitôt arrivée, hier, j'ai été aux Champs-Élysées, chez Mme de Flahaut, qui m'y avait engagée de la manière la plus pressante, pour voir l'entrée royale, qui a été servie par un temps superbe. Il y avait un monde innombrable, le cortège était très brillant, la Princesse saluait avec une grâce parfaite. Le coup d'œil, de la place Louis XV et des Champs-Élysées, était magnifique. Tout était bien, mais pas assez de cris; beaucoup plus de curiosité que d'enthousiasme; on ouvrait les yeux, mais fort peu la bouche. Enfin, l'essentiel, c'est qu'il n'y a pas eu de coup de pistolet, que le Roi a pu se montrer aux flots de la population, sans aucune précaution _apparente_.
_Paris, 6 juin 1837._--J'ai vu, hier, M. Royer-Collard, qui était en aigreur sur le mariage du Prince Royal, comme pourrait l'être un homme du faubourg Saint-Germain. Cela m'a impatientée, et nous nous sommes un peu querellés. Il a l'esprit partial et la conversation intolérante à un point inimaginable.
Avant-hier, dans le jardin des Tuileries, où il y a eu plus de soixante mille personnes, depuis onze heures du matin jusqu'à onze heures du soir, il y a eu un enthousiasme réel, au point d'obliger le Roi à quitter son grand dîner dans la salle des Maréchaux pour venir, avec sa famille, sur le balcon, du haut duquel il a adressé quelques mots de remerciements, qui ont été reçus avec des transports infinis. Depuis le moment de l'entrée dans le jardin jusqu'à la défilade des troupes, la famille Royale s'est tenue au Pavillon de l'Horloge, d'où le coup d'œil était magnifique. Le soleil couchant dorait la cime de l'Obélisque et le sommet de l'Arc de triomphe, et se reflétait sur les cuirasses et les armes des troupes; les baïonnettes de la garde nationale étaient ornées de bouquets. C'était, à ce que l'on m'a assuré, une vraie magie.
Il me semble qu'on penche beaucoup vers une dissolution de la Chambre, du moins M. Molé; M. Royer-Collard l'y pousse vivement.
L'Ambassadeur turc ici dit quelques mots de français. C'est à moi que cette découverte est due, car tout le monde avait si bien pris son ignorance à la lettre, que personne ne lui adressait la parole; cela m'a fait de la peine, il avait l'air si triste; je me suis risquée: il a un peu répondu, et cela m'a valu de voir le portrait du Sultan Mahmoud, qui paraît avoir un très beau visage.
_Paris, 7 juin 1837._--J'ai été, hier, chez la Reine, faire mes remerciements pour Fontainebleau. Mme la duchesse d'Orléans était chez sa belle-mère, gracieuse, embellie, aimable. C'est une vraie trouvaille que cette Princesse, son succès est général. Elle a ravi le Conseil d'État, les Pairs, les Députés, ajoutant une phrase aimable aux réponses faites par son mari aux différentes harangues; elle a parlé à chaque Pair individuellement, jamais de banalités; ils en sont tous enchantés.
Mon réveil ce matin est bien triste. On est entré chez moi avec la nouvelle de la mort d'Adrien de Laval. C'était un ami sincère: ils sont rares. Je le regrette vivement, pour lui-même, et aussi pour sa tante, la bonne vicomtesse de Laval, qui n'est guère en état de supporter un coup pareil, et si elle aussi s'en va, quel coup pour M. de Talleyrand!
_Paris, 8 juin 1837._--Les succès de la Princesse Royale vont toujours croissant. Elle a parlé au général Neigre de l'artillerie d'Anvers! M. le duc d'Orléans est d'une fierté et d'un bonheur extrêmes de tant de distinction. Il est certain que sa femme lui donne, par sa valeur personnelle, une importance excessive, et je vois déjà le Pavillon Marsan s'élevant au-dessus du Pavillon de Flore[77]. Je ne suis pas sûre que cela n'ait pas déjà jeté quelques semences de jalousie.
[77] Au palais des Tuileries, le pavillon Marsan était habité par le duc et la duchesse d'Orléans, tandis que le pavillon de Flore était occupé par Madame Adélaïde, sœur du roi Louis-Philippe.
Voici une histoire que l'on raconte comme certaine: on prétend que Mme la duchesse d'Orléans, ayant vu son mari lorgner longtemps du côté de Mme Lehon, aurait été à lui, et, moitié jouant, moitié sérieusement, lui aurait ôté le lorgnon, en disant: «Ce que vous faites là n'est pas aimable pour moi, ni poli pour la personne que vous lorgnez.» Il se serait laissé faire, tout doucement... Ceci mérite attention, si cela est vrai.
M. de Flahaut est furieux de n'avoir pas eu le grand cordon de la Légion d'honneur; il voulait donner sa démission de premier écuyer, mais il s'est ravisé. On dit que le duc de Coigny ne lui laisse d'autorité que sur l'écurie.
_Paris, 11 juin 1837._--Je ne puis donner beaucoup de détails sur la fête de Versailles, hier. Je suis partie à une heure après midi, en grande toilette, avec la duchesse d'Albuféra, et nous sommes revenues ensemble à quatre heures du matin. Le temps était charmant, le lieu admirable, les jardins pompeux, l'intérieur splendide, le spectacle magnifique: il a duré cinq heures. J'ai les yeux brûlés de l'éclat des lumières. Quinze cents personnes invitées, et cependant des mécontents! J'avoue que j'aurais fait les listes autrement.
J'ai eu l'honneur de dîner à la table du Roi, dont c'était le plus beau jour. A la dernière décoration, on a prodigieusement crié: «Vive le Roi!» et on le devait bien.
Le comte de Rantzau, qui accompagne la grande-duchesse douairière de Mecklembourg, a été fort touché de voir là, en honneur, le portrait du maréchal de Rantzau, qui a servi sous Louis XIV et dont il est le descendant. Il dînait à côté de moi, et je l'ai beaucoup fait causer sur ses Princesses, dont j'ai chaque jour meilleure opinion.
_Paris, 12 juin 1837._--Je pars demain pour rejoindre M. de Talleyrand à Valençay.
Le Roi d'Angleterre est au plus mal. On ne le soutient plus qu'avec du curaçao et de la viande crue. Il sait qu'il meurt et appelle autour de lui tous ses enfants, les Fitzclarence, même lord Munster. On assure que M. Caradoc supplante sir John Conroy près de la duchesse de Kent, pour laquelle il fait venir des cadeaux que paye la princesse Bagration. On dit que si le Roi meurt, la duchesse de Kent appellera lord Moira à la tête du Ministère: c'est un grand radical. D'autres disent que le Roi Léopold conseille à sa nièce de prendre lord Palmerston, mais que la petite Princesse penche pour lord Grey.
_Valençay, 14 juin 1837._--Je viens d'arriver ici, ayant fait ma route assez péniblement, par une chaleur affreuse et deux gros orages.
M. de Talleyrand se porte à merveille, ainsi que Pauline.
_Valençay, 17 juin 1837._--Madame Adélaïde a mandé à M. de Talleyrand les détails des accidents arrivés le jour du feu d'artifice: vingt-trois personnes étouffées dans la foule, et trente-neuf blessés! Cela donne naturellement beaucoup de tristesse. Mme la duchesse d'Orléans désirait ne pas aller à la fête de l'Hôtel de Ville, et faire cesser les bals, mais on a représenté que ce serait désappointer beaucoup de monde, et faire perdre beaucoup de frais; on s'est donc borné à remettre les fêtes après l'enterrement des victimes.
Il paraît que le feu d'artifice, les illuminations et surtout la petite guerre ont été quelque chose de remarquablement beau. Il n'y a guère de fêtes populaires sans accidents, c'est ce qui me les fait toujours redouter. Les victimes appartenaient toutes à la classe ouvrière, ce qui les rendait plus intéressantes encore, puisque quelques-unes laissent leurs familles dans la misère.
_Valençay, 18 juin 1837._--Pauline a fait la conquête de l'Archevêque de Bourges, Mgr de Villèle, qui s'est arrêté ici avant mon arrivée. On dit qu'elle lui a fait merveilleusement bien les honneurs du Château, avec une aisance, une grâce et une convenance remarquables. Je ne suis pas fâchée qu'elle ait été obligée de s'essayer.
On fait des restaurations considérables dans notre grand château; on a nettoyé la partie nord des fossés, on a détruit tous les mauvais petits jardins qui les encombraient; la promenade règne maintenant tout autour. Le clocher, sur l'église de la ville, fait un très joli effet. Tout me paraît avoir gagné.
Les mauvais journaux s'efforcent de comparer les malheurs du feu d'artifice aux tristes scènes du mariage de Louis XVI et à la catastrophe du bal Schwarzenberg, lors du mariage de l'Empereur Napoléon. Ils tirent de fâcheux augures de ces rapprochements. Mais quels plus désastreux rapprochements pour la branche aînée des Bourbons, que l'assassinat de M. le duc de Berry et la révolution de 1830? Et cependant, aucun malheur n'était arrivé au mariage de ce Prince. Ce n'est pas par des accidents particuliers que les Rois perdent leur trône.
Le Conseil municipal de Paris a voté cent cinquante mille francs pour les nouveaux frais de la fête. Tout est sur une si grande échelle, qu'il y a pour quatre mille francs de location de verres et de carafes; pour vingt mille francs de glaces et de rafraîchissements qui ont été distribués, le jour où la fête a été remise, aux ouvriers et aux hôpitaux. Les malades auront fait bombance: les bons mots ne manquent pas sur les prétendues indigestions qu'on leur a données.
_Valençay, 19 juin 1837._--L'histoire d'un journal allemand sur la vision qu'aurait eue Mme la duchesse d'Orléans et sur sa pensée de jouer le rôle d'une seconde Jeanne d'Arc est, sans doute, stupide; cependant, il est vrai qu'il y a eu quelque chose de mystique dans sa volonté de venir en France, car M. Bresson lui-même, le prosaïque M. Bresson, m'a répété plusieurs fois ceci: «Elle se croit une vocation, et a vu un appel particulier de la Providence, dans le mariage qui lui a été proposé; sa belle-mère, qui appartient un peu à la secte des piétistes, a été dirigée par la même pensée.»
Voici encore ce qui m'a été dit par M. de Rantzau. Le jour où il lui a appris l'attentat de Meunier sur la vie du Roi, les négociations de mariage étaient déjà entamées; il n'a pas pu cacher à la Princesse son effroi du sort vers lequel elle penchait; elle lui répondit: «Arrêtez-vous, Monsieur; l'événement que vous m'apprenez, bien loin de m'ébranler, me confirme plutôt dans ma volonté: la Providence m'a, peut-être, destinée à recevoir le coup dirigé contre le Roi, et à lui sauver ainsi la vie. Je ne reculerai pas devant ma mission.»
Il y a, en elle, beaucoup d'exaltation, ce qui ne nuit pas à l'extrême simplicité de ses manières, ni au calme remarquable de son maintien; c'est une combinaison si rare, que j'en ai été beaucoup plus frappée encore que de tous ses autres avantages.
_Valençay, 22 juin 1837._--Madame Adélaïde a écrit une longue lettre détaillée à M. de Talleyrand, sur la fête de l'Hôtel de Ville, qui paraît avoir été la plus belle chose du monde, incomparablement plus magnifique que tout ce qui avait été fait, jusqu'à présent, dans ce genre. L'accueil fait partout au Roi, sur son passage et à l'Hôtel de Ville, a été admirable. Il y avait cinq mille personnes à cette fête. La princesse Hélène a trouvé le diorama de Ludwiglust[78] d'une ressemblance parfaite.
[78] Château du Mecklembourg où avait été élevée la Princesse.
_Valençay, 25 juin 1837._--Voilà donc le vieux Roi d'Angleterre mort. J'ai lu, avec intérêt, la manière dont le règne de la jeune Reine a été proclamé à Londres, en sa présence, du haut du balcon de Saint-James. Cette scène, belle et touchante, a un caractère reculé qui me plaît.
_Valençay, 28 juin 1837._--On dit beaucoup, à Paris, que M. Caradoc veut faire casser son mariage avec la princesse Bagration, chose très aisée; qu'il serait fait Pair, et qu'il deviendrait le mari de la jeune Reine. Il se prétend descendant des Rois d'Irlande! Tout cela est absurde, je crois, mais, en attendant, la petite Reine est si charmée de lui qu'elle ne fait et ne dit rien sans le consulter.
Voici un autre conte: Charles X avait donné au duc de Maillé un tableau pour l'église de Lormois. La famille vient de le vendre pour cinquante-trois mille francs à un marchand. Cela fait un procès avec la Liste civile, qui dit que Charles X n'avait pas le droit de donner le tableau. Il y a des mémoires imprimés pour et contre. Si le marchand est obligé de rendre le tableau, il exigera de la famille de Maillé la restitution des cinquante-trois mille francs qu'il a donnés; et la famille n'a recueilli, excepté ce tableau, que des dettes dans la succession du duc de Maillé! Il est certain que si le tableau provenait d'un des Musées ou d'un des Châteaux royaux, Charles X n'avait pas le droit de le donner!... Mais tout cela est désagréable.
_Valençay, 29 juin 1837._--M. de Sémonville ayant été présenté le soir, à la table ronde, par la Reine elle-même, à Mme la duchesse d'Orléans, il a dit à la Princesse qu'il fallait toute la bonté de la Reine pour qu'il osât lui présenter une aussi vieille figure: «Vous voulez dire une aussi vieille réputation,» a repris la Princesse. Le vieux chat a rentré ses griffes, et a été content.
_Valençay, 1er juillet 1837._--On m'a écrit de Paris que la situation publique est considérée comme bonne en ce moment, quoique les élections municipales aient été généralement assez mauvaises. A Strasbourg, Grenoble et Montpellier, elles ont été positivement républicaines. Beaucoup de gens prétendent que le Ministère devrait dissoudre la Chambre, qui est usée. Ils ajoutent que le mariage du Prince Royal et l'amnistie rendent le moment favorable; que, plus tard, les circonstances ne seront peut-être plus aussi avantageuses, mais que le Roi s'y refuse. M. Royer-Collard m'écrit sur le même sujet: «Je crois que M. Molé penche pour la dissolution, et le Roi lui-même, qui ne l'accepte pas encore, y sera conduit par la force des choses; cette Chambre est éreintée et ne peut plus marcher.» Et en post-scriptum, il ajoute: «J'ai vu longuement M. Molé, et je dois le revoir: il est décidé à proposer, et, par conséquent, à faire prévaloir la dissolution. Je ne le presse point, mais je suis de son avis. Cette Chambre ne peut plus marcher, et il suffit que la dissolution soit désirée et attendue pour qu'elle soit nécessaire.»
Enfin, voici ce que Mme de Lieven m'écrit au moment de partir pour l'Angleterre: «M. de Flahaut voulait la mission de compliment à Londres. Il a fallu reculer devant le général Baudrand, ce qui ajoute à la mauvaise humeur du mari et de la femme. Sébastiani est si malade qu'il n'est plus bon à rien à Londres. Je ne sais, vraiment, qui tient votre Cour informée. Mme de Flahaut travaille tant qu'elle peut à chasser Granville de Paris et à y faire nommer lord Durham, par le double motif de débarrasser Palmerston d'un compétiteur et d'avoir à Paris un ambassadeur bien intrigant. Granville avait le mérite de ne pas l'être. Dans mon opinion, il faudra contenter Durham, qui ne veut plus rester à Pétersbourg, et qui veut mieux. On dit que vos Députés s'en vont inquiets, mécontents; M. Molé dit qu'il veut la dissolution, mais que le Roi ne la veut pas.
«La dernière soirée a été nombreuse chez M. Molé. A celle de M. Guizot, il est venu cent cinquante Députés.
«Thiers a écrit, de Lucques, que la mer avait fait grand mal à sa femme.»
_Valençay, 6 juillet 1837._--Voici un extrait d'une lettre de Mme de Lieven, datée de Boulogne: «J'ai vu M. Molé et M. Guizot au dernier moment. Le premier avait reçu une lettre de Barante: l'humeur de mon souverain ne s'adoucissait pas; c'était même pire que jamais, et c'est _a hopeless case_[79]; il y a de la folie. M. Molé est décidément jaloux de Guizot: il y aurait des choses bien risibles à vous conter sur ce sujet-là, et tout cela est nouveau depuis votre départ. Il y a de drôles de caractères dans ce monde; et comme je suis rieuse, je ris.»
[79] Un cas sans espoir.
J'aimerais assez à savoir les détails de cette rivalité, qui, je l'avoue, à cause de l'objet, me paraît si invraisemblable, que je crois la Princesse un peu égarée par de la vanité féminine. Elle confond la jalousie avec ce qui n'est que la susceptibilité inhérente au caractère.
J'ai eu une lettre du baron de Montmorency, exécuteur testamentaire du prince de Laval, qui m'annonce que celui-ci, par une note écrite au crayon, la veille de sa mort, m'a laissé un souvenir qu'il m'envoie. Je suis extrêmement touchée.
_Rochecotte, 11 juillet 1837._--Je suis arrivée hier ici, où je viens faire une course pour mes affaires: la vallée de la Loire est superbe. Les retards éprouvés, cette année, par la végétation, ont laissé une fraîcheur inaccoutumée dans cette saison. Toutes mes plantations ont fort bien poussé: les fleurs sont en abondance, les plantes grimpantes très vivaces; j'ai tout trouvé à merveille.
_Rochecotte, 12 juillet 1837._--J'ai fait, hier, tout le tour de ma maison. Les petits perfectionnements arrivent peu à peu.
Je suis très frappée de l'effet que produit, dans le salon, la _Vierge Sixtine_, qui a remplacé la _Corinne_. Celle-ci a passé dans le salon de la maison de l'Abbé. Ce changement est comme symbolique et montre la différence entre ce qui a présidé à mon passé et ce qui domine maintenant, ou, pour mieux dire, ce qui commence petit à petit à gagner du terrain: les progrès sont bien peu rapides!
_Rochecotte, 13 juillet 1837._--Il n'a plu, hier, que pendant la moitié de la journée; j'ai pu faire le tour de mon petit empire que j'ai trouvé en très bon état. Je vais avoir du chagrin à m'en arracher tout à l'heure. Je vais dîner et coucher à Tours, et serai demain soir de retour à Valençay.
J'ai pu, enfin, visiter, hier, mes béliers hydrauliques[80]; rien ne tient moins de place, ne fait moins de bruit et n'opère un meilleur résultat. Beaucoup d'ouvriers viennent les visiter, plusieurs propriétaires veulent les imiter; c'est vraiment une admirable invention. J'ai maintenant de l'eau à la cuisine, aux écuries, partout, et, l'année prochaine, je me donnerai une pompe à incendie.
[80] Rochecotte était absolument dépourvu d'eau, et le coteau sur lequel le château était bâti, étant tout à fait dénudé, on eut recours aux béliers hydrauliques: ceux-ci furent les premiers importés en France; la duchesse de Dino les avait fait faire en Angleterre, et elle insistait toujours sur l'exactitude avec laquelle on avait traduit les mesures françaises en mesures anglaises, et inversement, sans qu'il y eût la moindre différence quand on les posa, à Rochecotte, où ils existent encore.
_Valençay, 15 juillet 1837._--J'ai quitté Tours hier matin; j'ai eu, avant de partir, le triste spectacle d'un homme foudroyé par le tonnerre; son compagnon n'avait que les jambes fracassées: on le portait à l'hôpital pour les lui faire couper toutes deux.
J'ai déjeuné à Loches, où j'ai tout visité en détail; le tombeau d'Agnès Sorel, l'oratoire d'Anne de Bretagne, une église curieuse, la prison de Ludovico Sforza; j'ai admiré le panorama, qui, du haut des tours, se déploie avec magnificence. Nous nous sommes arrêtés ensuite à Montrésor, pour inspecter une des plus jolies églises de la Renaissance que j'aie vues: elle est bâtie à côté d'un vieux castel, qui doit son origine au fameux Foulques Nera, le plus grand bâtisseur avant Louis-Philippe.
Aux forges de Luçay[81], j'ai trouvé les chevaux de la maison, qui m'ont amenée grand train ici.
[81] Luçay-le-Mâle est une annexe à la seigneurie de Valençay. D'après son architecture, le château de Luçay paraît être de la même époque que celui de Valençay: sa position est très belle, il domine la Forge, le bel étang qui l'alimente, le bourg de Luçay et des ravins pittoresques.
_Valençay, 18 juillet 1837._--A propos du procès du général de Rigny, je peux dire que le général, fort blessé, avec raison, que le gouvernement voulût le punir, après son éclatant acquittement devant le Conseil de guerre, a déclaré au Ministre de la Guerre que, si on choisissait le moment actuel pour le priver du commandement de Lille, il attaquerait le maréchal Clausel en calomnie devant les tribunaux civils, et sans aucun des ménagements qu'il avait cru devoir garder à Marseille. Le Ministre de la Guerre lui a dit que son avis avait été qu'on lui rendît le commandement, mais que le Roi s'y opposait. M. Molé et tout le Conseil tenant le même langage, le baron Louis, oncle du général de Rigny, s'est trouvé fondé à aller à Neuilly et à demander une explication au Roi. Celui-ci a dit qu'il restait prouvé que le général s'était rendu coupable d'insubordination, à quoi le pauvre vieux oncle a répliqué: «Mais Votre Majesté ne veut donc pas reconnaître la chose jugée; car le Conseil de guerre a reconnu que les propos attribués à mon neveu étaient calomnieux; il ne nous reste donc qu'à poursuivre le Maréchal à outrance.» Le Roi, alors, a dit: «Ah! je ne savais pas cela; je vais me faire soumettre les détails de la procédure, puis nous verrons[82].»
[82] En 1836, le maréchal Clausel, alors gouverneur de l'Algérie, attaqua sans succès le bey de Constantine: ayant échoué, l'armée, affaiblie, fut obligée de lever le siège de la ville et de battre en retraite, à marches forcées, au milieu des attaques continuelles des tribus arabes. Le général de Rigny, placé à l'arrière-garde, supporta, en quelque sorte, tout le poids de cette désastreuse retraite: il se vit, malgré ses efforts, l'objet, de la part du général en chef, d'un ordre du jour où il était formellement accusé d'insinuations perfides, de conseils coupables, et déclaré rebelle et indigne. Envoyé, sur sa demande, devant un Conseil de guerre, le général de Rigny obtint, en sa faveur, un jugement de non-culpabilité, rendu à l'unanimité, en 1837.
Le fait est qu'on a toujours été mal, au Château, pour tout ce qui s'appelle Rigny, par la raison inverse de celle qui a fait la fortune de M. Bresson. Il ne suffit pas d'être serviteur dévoué du gouvernement; il faut, avant tout, être et avoir été toujours orléaniste.
J'ai reçu la première lettre de Mme de Lieven de Londres: elle me paraît enchantée de la magnificence de ses hôtes, le duc et la duchesse de Sutherland, et aussi de l'empressement de ses amis. Elle dit que la jeune Reine est une merveille de dignité et d'application; qu'elle n'est point menée, pas même par sa mère. Elle règle toute sa Cour elle-même, et la Princesse voit, chez la duchesse de Sutherland, qui est _mistress of the robes_, des notes que la Reine lui écrit à l'occasion de ses fonctions, et qui sont pleines d'ordre et de convenance. La duchesse de Sutherland est chargée de tous les arrangements, placée au-dessus même du grand chambellan; il ne tiendra qu'à elle, à ce qu'il paraît, d'être une seconde duchesse de Marlborough. Quand la Reine reçoit des adresses, sur son trône, la duchesse de Sutherland est debout à sa droite, et la duchesse de Kent, mère de la Reine, est assise au bas du degré. La Reine veut passer les troupes en revue, et cela à cheval; et ce qu'elle veut, elle le fait. Lord Melbourne est tout-puissant, et les whigs triomphent. Les élections seront vivement disputées; c'est la dernière chance des tories. Lord Durham a repris sa domination sur les radicaux, qui l'encensent: la Reine n'a pas le goût de sa mère pour lui.
La couronne d'Angleterre n'a pas de diamants; ceux, très beaux, de la Reine douairière, lui appartenaient en propre, et lui viennent de sa belle-mère, la vieille Reine Charlotte, qui les a légués à la couronne de Hanovre. Celle-ci se trouvant, maintenant, séparée de la couronne d'Angleterre, le duc de Cumberland réclame les diamants, comme Roi de Hanovre. La Reine Victoria se trouve donc n'en point avoir, et quoiqu'elle ne se presse pas de renvoyer ces bijoux, elle ne veut pas, néanmoins, les porter.
C'est le comte Orloff qui est envoyé à Londres pour complimenter la Reine. Mme de Lieven compte savoir, par lui, jusqu'à quel point elle peut braver l'Empereur, son maître.
M. Thiers lui écrivait, de Florence, qu'il était mécontent du traité qu'on avait fait avec Abd-el-Kader.
_Valençay, 20 juillet 1837._--D'après les lettres que nous avons reçues hier, il paraît qu'on est revenu sur la résolution de dissoudre la Chambre, ou, du moins, qu'on est rentré, à cet égard, dans l'hésitation. La téméraire déclaration du Roi de Hanovre, les succès de Don Carlos, et la crainte de voir les élections anglaises tourner au radicalisme, voilà, dit-on, ce qui fait craindre ici des mandats impératifs et des tendances républicaines, dans de nouvelles élections générales.
La Cour est à la ville d'Eu et ira de là à Saint-Cloud. La grande-duchesse douairière de Mecklembourg est de tous ces voyages. On l'aime et on la respecte; et elle-même, qui sent que sa position ne sera pas agréable en Allemagne, n'est pas pressée d'y retourner, et redoute un peu la solitude qui l'y attend.
J'ai eu, hier, de Paris, une lettre de M. Royer-Collard dont voici un extrait: «La dissolution retentit dans toutes les correspondances, même dans celles qui viennent du Ministère de l'Intérieur. On y fait cependant des réserves: si don Carlos n'arrive point à Madrid, si le Roi de Hanovre n'est point culbuté, si les élections anglaises n'effrayent pas. Ces réserves sont dans le caractère et la politique du Roi, qui n'aime point les hasards, et qui a eu, pour les doctrinaires, le ménagement de leur laisser l'espérance. La décision est à M. Molé, qui ne veut rien leur laisser; il ne s'agit, de part ni d'autre, de la mesure en elle-même, comme bonne ou mauvaise: «Cela passe par-dessus les têtes»; pour moi, s'il m'est permis d'avoir un avis, c'est précisément dans les cas qu'on regarde comme des cas d'ajournement, que je n'ajournerais pas. Je ne sais ce que sera la Chambre renouvelée, et je n'attends pas d'elle des miracles, mais je tiens la vieille Chambre comme insuffisante, et hautement incapable, s'il y a quelque résolution importante à prendre.»
J'ai aussi une lettre de Florence, de M. Thiers, qui paraît inquiet et triste de l'état de sa femme; il en parle avec une vive et tendre sollicitude; il dit que c'est son seul chagrin et qu'il défie la politique de lui en donner désormais. Il ajoute: «Je suis redevenu homme de lettres et philosophe dans l'âme. Je me donne, comme dit le classique Bossuet, je me donne le spectacle des choses humaines par les monuments et les livres, c'est-à-dire par tout ce qui reste des hommes d'autrefois. J'ai la prétention de savoir deviner ce qu'on ne me dit qu'à demi, et comme c'est là la manière de l'histoire, je crois savoir et comprendre le passé très bien. Grâce à cette vanité, qui ne fait de mal à personne, ni à M. Guizot, ni au Roi Louis-Philippe, ni au prince de Metternich, je vivrais très content, très occupé, et vraiment très heureux, si mes chagrins de famille ne venaient me troubler. Je ferai donc tout ce que je pourrai pour rester ce que je suis; je veux devenir mieux que je ne suis; je veux agrandir mon esprit, élever mon âme; on fait tout cela dans la retraite beaucoup mieux que partout ailleurs, parce qu'on y réfléchit, on y étudie et on y est désintéressé. Si, quand je vaudrai ce que je puis valoir, un beau rôle se présente un jour, à la bonne heure; mais passer sa vie entre le Roi qui demande l'apanage et la Chambre qui le refuse, être tiraillé sans cesse entre les Tuileries et le Palais-Bourbon, entre gens qui ne vous savent gré de rien et qui vous imputent leurs torts réciproques, sans le seul dédommagement des peines du pouvoir, celui de faire du bien, cela n'en vaut pas la peine. Je dis ceci du fond de mon âme, et comme j'ai le bonheur de voir ces sentiments partagés par ceux qui m'entourent, je persiste; ainsi donc, vous me verrez bien libre cet hiver.»
_Valençay, 1er août 1837._--M. de Vandœuvre nous est arrivé hier. Il racontait fort drôlement que Mme de Boigne, ayant été invitée à dîner chez M. et Mme de Salvandy, y arrive, ne trouve que la femme, qui lui fait des excuses sur ce que son mari, malade, ne peut se mettre à table; on y va sans lui; mais, en rentrant dans le salon, on y trouve le _jeune ministre_, ainsi qu'il s'intitule, étendu nonchalamment sur une chaise longue, en pantoufles turques, en belle robe de chambre à ramages, et, sur l'oreille, un bonnet grec, brodé par des mains féminines. On dit que la figure prude et pincée de Mme de Boigne, à ce moment-là, était impayable!
La fille de la duchesse de Plaisance est morte à Beyrouth, en Syrie, d'une fièvre typhoïde: son père me l'annonce. Le sort de la malheureuse mère, dont j'ignore la destinée actuelle, m'afflige et m'inquiète. Elle m'a été une très bonne amie, dans un temps où je n'en avais guère: c'est ce que je ne saurais oublier.
_Valençay, 4 août 1837._--J'ai lu, dans la _Revue des Deux Mondes_, l'article sur Mme de Krüdener. Elle était Courlandaise, et je l'ai vue chez ma mère, avec laquelle elle eut un commencement d'amitié. Ma mère se croyait d'ailleurs, avec raison, obligée de protéger tous ses compatriotes. Mme de Krüdener avait une vraie nature d'aventurière, et si elle n'avait pas été de si bonne naissance, elle n'aurait pas attendu d'être arrivée à ses dernières extravagances pour être reconnue comme telle. Depuis 1814 jusqu'à sa mort, elle a vécu entourée d'un tas de vagabonds qu'elle traînait à sa suite dans toute l'Europe, et qui donnaient, partout, un fort vilain spectacle, rien moins qu'évangélique. C'étaient de singuliers apôtres.
Les gens prompts à s'exalter, à s'animer, à changer, également prêts à tout, séduits par les choses les plus opposées, passent souvent pour hypocrites, uniquement parce qu'ils sont mobiles: on est toujours tenté de douter de leur sincérité. C'est le cas de M. Thiers. Je suis sûre qu'il est très heureux, comme il l'écrit, à la villa Careggi[83], au milieu des souvenirs des Médicis, et qu'il est aussi fort dégoûté de Paris. Le malheur des natures ardentes, impétueuses, et également propres à toutes choses, c'est d'être généralement mal interprétées par les natures qui conservent un plus heureux équilibre; j'en sais quelque chose par ma propre expérience! Sûrement, nous reverrons M. Thiers dans la politique et l'ambition, mais, aujourd'hui, c'est très sincèrement qu'il croit en être séparé pour toujours. L'avantage des natures comme la sienne (comme la mienne peut-être), c'est de n'être presque jamais mortellement accablées, et d'être, au contraire, si élastiques et si souples, qu'elles tirent parti de toutes les différentes conditions humaines; mais leurs inconvénients sont graves, cela est vrai: elles arrivent, trop vite, au bout des choses et des personnes; les découvertes sont trop rapides, la part de chacun et de chaque chose trop promptement, trop complètement faite. A force de gravir rocher sur rocher, on est toujours prêt à perdre l'équilibre, on le perd même quelquefois; on tombe alors dans un abîme dans lequel les personnes qui ont su se maintenir à une hauteur fixe vous trouvent parfaitement à votre place, ne sont pas même fâchées de vous voir, et se montrent toutes disposées à vous laisser. Que j'ai vu et éprouvé de cela! Et le pis, ce n'est pas d'être accusé de folie, mais d'hypocrisie. Il y a, d'ailleurs, pour ces natures, une ressource infaillible quand on a la force d'y avoir recours: c'est de se forcer à retrouver de l'équilibre et à s'imposer de la mesure; c'est un long travail, qui dure, nécessairement, autant que soi; c'est là précisément son mérite, puisqu'on n'en peut jamais voir le bout.
[83] Careggi est une fraction de la ville de Fiesole, près de Florence. Plusieurs villas ornent ses environs: la plus célèbre est celle qui fut bâtie par les Médicis, et qui contient plusieurs chefs-d'œuvre de la Renaissance. Les grands ducs de Toscane en offraient le séjour aux étrangers de distinction qui s'arrêtaient à Florence; M. Thiers l'habita, à ce titre, en 1837. En 1848, la princesse de Parme, fuyant les révolutions, vint y chercher un asile. Cette villa appartient encore à la maison de Lorraine.
Le duc de Noailles m'écrit que son oncle est mort en quelques heures avec tous les symptômes du choléra. Je ne sais si je me trompe, mais tout est, pour moi, sous un voile noir et très noir, et j'ai comme une appréhension instinctive d'une catastrophe. Pourvu qu'elle ne frappe ni M. de Talleyrand, ni mes enfants! Quant à moi, à la volonté de Dieu; je me prépare du mieux que je puis! Mais que d'arriérés à solder, et que j'en serais effrayée sans ma confiance parfaite dans la miséricorde divine!
_Valençay, 5 août 1837._--M. de Montrond mande, de Paris, à M. de Talleyrand, que chez les Flahaut, on racontait ceci de la jeune Reine Victoria: la duchesse de Sutherland s'étant fait attendre, la Reine fut à elle lorsqu'elle arriva et lui dit: «Ma chère Duchesse, je vous en prie, que ceci ne se renouvelle pas, car nous ne devons, ni vous, ni moi, faire attendre personne.» Cela n'est-il pas très bien dit?
_Valençay, 8 août 1837._--J'ai reçu, hier, une lettre de Mme de Lieven, commencée en Angleterre, finie en France, en route vers Paris. Elle a vu Orloff à Londres, et elle croit, par lui, avoir assez bien arrangé ses affaires, pour pouvoir risquer de revenir à Paris. Elle m'écrit des choses curieuses sur la jeune Reine: «Tout le monde a été sa dupe; elle s'est préparée en secret, depuis longtemps, au rôle qui lui était destiné. Aujourd'hui, elle déverse son cœur tout entier dans celui de lord Melbourne. Sa mère voulait lui faire prendre des engagements politiques vis-à-vis des radicaux, et personnels à l'égard de Conroy; il paraît que, dominant la mère, Conroy avait de très brutales façons vis-à-vis de sa fille, jusqu'à la menacer, trois jours avant son avènement, de l'enfermer si elle ne lui promettait pas la Pairie et la place de sir Herbert Taylor. Elle lui a donné trois mille louis de pension et lui a défendu le Palais! La mère n'entre chez sa fille que lorsqu'elle est demandée. La duchesse de Kent se plaint beaucoup, et on voit que le chagrin la dévore: Caradoc, qui s'était, par faux calcul, attaché à cette fortune-là, a partagé la disgrâce et quitté l'Angleterre. La jeune Reine a beaucoup d'affection et d'égards pour son oncle, le Roi Léopold, qui n'aimait pas Conroy, et protégeait la jeune fille contre sa mère. Melbourne est tout-puissant. Il adore sa jeune souveraine. Elle a un aplomb incroyable. On en a une peur extrême; elle tient tout le monde _in order_, et je vous assure que cela a une tout autre tournure que sous le feu Roi. La Reine porte toute la journée l'Ordre de la Jarretière en plaque sur l'épaule et le motto au bras. Elle est restée très petite, ce qui fait qu'elle a adopté, même le matin, les robes à queue. Elle a l'air distingué, sa physionomie est charmante, et ses épaules superbes. Elle ordonne en Reine; sa volonté doit être obéie sur-le-champ et sans contradiction. Tous les courtisans ont l'air ahuri!»
_Valençay, 15 août 1837._--Je connaissais le goût de Mme de Lieven pour s'incruster à Paris, mais je ne croyais pas qu'il allât jusqu'à vouloir confisquer l'ambassade de Russie à son profit. C'est, de toutes façons, un mauvais calcul, car autant elle trouve de bienveillance dans sa situation actuelle, qu'on regarde comme neutre et sans conséquence, autant une position officielle lui attirerait d'embarras inextricables.
_Valençay, 17 août 1837._--Voici un extrait d'une lettre de Mme de Lieven, reçue hier: «Pour le moment, le conservatisme est très à la mode en Angleterre: la nouvelle Chambre des Communes sera de bien meilleure compagnie que les dernières. Tout cela amènera, je l'espère et je le crois, un rapprochement avec les tories modérés. Ceux-ci y sont préparés; je peux parler de sir Robert Peel et du duc de Wellington: ils s'engagent à appuyer, à soutenir, et cela gratis, pour le moment. En acceptant, lord Melbourne perd l'appui du parti radical, et se verra, dans peu de temps, forcé de faire entrer des tories dans le Cabinet; mais c'est cependant le meilleur marché à conclure, et lord Melbourne y est disposé plus que ses collègues. Nous verrons s'il aura du courage; je l'ai laissé dans la disposition d'en avoir. La Reine ne se mariera pas, et n'y songera pas, d'au moins un an ou deux. Vous pouvez compter sur ce que je vous dis là. La duchesse de Kent est complètement nulle, et même un peu trop mise de côté par sa fille; Conroy n'ose pas paraître devant la Reine. La Reine! La Reine! Elle est étonnante, trop étonnante! A dix-huit ans, avec tant de volonté. Qu'est-ce que ce sera à quarante?
«Les Clanricarde sont brouillés avec le Ministère: elle est heureuse de pouvoir être tory bien à son aise.
«La diplomatie est pitoyable à Londres, depuis que nous n'y sommes plus, vous et moi. Ah! mon Dieu, qu'ils ont l'air «shabby»[84]! Ils n'ont l'air de rien: ils n'ont ni considération, ni position, ne savent pas une nouvelle, les demandent à tout le monde, viennent vous raconter à l'oreille une affaire de Cour, quinze jours après qu'elle est oubliée. J'en ai rougi pour feu mon métier.
[84] Râpés.
Esterhazy a pris par Bruxelles. Cela fait effet à Londres; c'est un premier hommage à la Royauté belge, mais, aussi, la politique de la Reine Victoria vient de là.»
_Valençay, 20 août 1837._--On mande, de Paris, que M. le duc d'Orléans a du rhume, qu'il maigrit; on craint pour sa poitrine, et on prétend qu'il fait trop d'exercice. On craint la fatigue du camp de Compiègne. Sa femme est, à la lettre, adorée par la famille Royale et par tout ce qui rapproche.
J'ai une charmante lettre de la duchesse de Gloucester; il paraît que, pour ces vieilles Princesses, la mort du dernier Roi est fort triste.
_Valençay, 25 août 1837._--Le Roi et la Reine des Belges seront à Londres le 26 de ce mois, c'est-à-dire demain. On croit que lui régnera auprès de sa nièce, mais qu'il ne rétablira pas les relations de la duchesse de Kent avec la Reine, et qu'il ne l'épargnera même pas, trouvant assez sa convenance de cette désunion.
La princesse de Lieven est fort en colère contre son mari, qui ne veut pas accepter le rendez-vous qu'elle lui avait donné au Havre. Elle fait des pieds et des mains à Pétersbourg pour qu'on remette l'esprit de son mari, auquel, d'après ses propres expressions, «il en reste fort peu». Elle répète qu'elle ne peut quitter Paris sans risquer sa vie. Je lui crois une très médiocre envie de revoir le pauvre Prince. Elle me dit que M. Guizot est à Paris, qu'il la vient voir chaque jour, et qu'il fait déserter M. Molé dès qu'il entre. M. Molé est prié au camp de Compiègne du 1er au 4 septembre, M. Guizot du 5 au 8. Toute la France y sera conviée à tour de rôle.
_Valençay, 29 août 1837._--J'ai eu hier une journée pénible: Mme de Sainte-Aldegonde nous est arrivée, amenant ses filles et M. Cuvillier-Fleury, précepteur de M. le duc d'Aumale et écrivain au _Journal des Débats_. Il a fallu faire des frais, tout montrer; aussi j'ai été ravie quand, à neuf heures du soir, ils sont repartis pour Beauregard. M. Fleury a quitté momentanément son élève, pour venir faire un voyage de six semaines. Il envoie au _Journal des Débats_ des articles sur les châteaux qu'il visite. Je ne connais rien de si désagréable que ce genre-là. Il lui a été fort indiqué, ici, qu'on n'aimerait pas à se voir imprimé.
Mme de Sainte-Aldegonde dit Mme la duchesse d'Orléans positivement grosse; elle dit aussi que la princesse Marie doit épouser le duc Alexandre de Würtemberg au mois d'octobre prochain, et aura son établissement en France.
M. Mignet, qui est ici depuis deux jours, ne dit aucune nouvelle. Il se borne à de longues dissertations historiques, quelquefois intéressantes, le plus souvent assez pédantes.
Mme de Jaucourt mande que le baron Louis, frappé d'apoplexie, se meurt. Le chagrin de l'affaire de son neveu de Rigny est pour beaucoup dans cette mort[85].
[85] Voir plus haut, page 166.
_Valençay, 2 septembre 1837._--J'ai reçu une lettre du duc de Noailles, qui me donne quelques petites nouvelles. Je n'ai jamais vu quelqu'un de grave savoir moins tenir chez lui. A Paris, il fait des visites quotidiennes, matin et soir, qui prennent tout son temps; jamais il ne refuse une invitation à dîner. L'été, il court les châteaux, les eaux, et profite sans cesse du voisinage de son château et de Paris, pour faire des courses en ville. Les natures stériles, quand d'ailleurs elles sont intelligentes, ont un bien plus grand besoin de changer de lieux que les autres. Du reste, cela fait, ainsi, qu'il sait toujours des nouvelles. A Paris, il les garde pour lui, et questionne plus qu'il ne dit; mais en écrivant, il dit tout ce qu'il sait, ce qui fait que ses lettres sont toujours agréables.
J'ai eu aussi une lettre de M. Thiers, de Cauterets; il y court la chasse aux isards avec les Basques, dont il raffole, quoique les Pyrénées lui paraissent mesquines en venant du lac de Côme. Il est plus satisfait de la santé de sa femme et s'annonce ici pour la fin du mois, mais avec armes et bagages, ne pouvant quitter ces dames, qu'il escorte. Cela me plaît médiocrement, mais comment refuser?
Il paraît que vraiment l'expédition de Constantine va avoir lieu, et que le Prince Royal la dirigera. Cette campagne, pour le Prince Royal, me semble bien étourdie.
Je viens de lire de prétendus _Mémoires_ du chevalier d'Éon qui sont ennuyeux, invraisemblables, absurdes. La supposition, surtout, qu'il aurait été en galanterie avec la vieille reine d'Angleterre, la femme la plus laide, la plus prude et la plus sévère de son temps, est de trop grossière invention!
_Valençay, 6 septembre 1837._--Les journaux disent maintenant que c'est M. le duc de Nemours, et non pas le Prince Royal, qui commandera l'expédition de Constantine. Je trouve que c'est un bien meilleur arrangement.
La princesse de Lieven m'écrit ceci: «Il est question d'un double mariage: la princesse Marie avec le duc Alexandre de Würtemberg, et la princesse Clémentine avec le fils aîné du duc régnant de Saxe-Cobourg-Gotha. Mais ici se présente l'embarras. Les enfants à venir doivent être luthériens, ce que ne veut pas la Reine, et au premier mariage, il y aurait peut-être l'embarras que le Roi de Würtemberg ne consentirait pas. On dit que les négociations ne sont ni avancées, ni rompues.--J'ai eu une lettre de mon frère, qui me prouve qu'Orloff a tenu parole. Il dit qu'il n'y a que Paris qui me convienne, et personne ne proteste contre. Maintenant, donc, je n'ai plus à faire qu'à mon mari, et comment puis-je penser qu'il ait des objections, la Cour n'en ayant pas? Tout cela doit se débrouiller, mais pas avant un mois ou six semaines, car il faut à mon mari des avis de l'Empereur, et toute cette tracasserie fait le tour de l'Europe. De Paris à Odessa, et d'Odessa à Ischel, et d'Ischel à Paris. Imaginez!» Voilà ce que dit ce grand et vieux enfant gâté.
_Valençay, 8 septembre 1837._--Les nouvelles que Mme de Sainte-Aldegonde nous avait données étaient prématurées. Madame Adélaïde écrit à M. de Talleyrand que Mme la duchesse d'Orléans n'est pas grosse; que le Roi ne viendra pas à Amboise cette année et que le mariage de la princesse Marie avec le duc Alexandre de Würtemberg est à espérer, mais non pas absolument arrêté, quoiqu'en bon train.
_Valençay, 9 septembre 1837._--J'arrive d'une course que j'ai faite à Châteauvieux et à Saint-Aignan, et qui a employé toute la journée d'hier et celle d'aujourd'hui. J'étais merveilleusement bien et _in spirits_ chez M. Royer-Collard, aujourd'hui je suis brisée, morte, abîmée. Tout cela n'a pas le sens commun! Je ne sais plus ce qui me fait du bien, ni ce qui me fait du mal; je souffre de ce que je crois salutaire, je triomphe de ce qui devrait m'abattre; je suis un petit animal fort étrange, le médecin me répète chaque jour que c'est un état nerveux, fantasque, capricieux; ce qui est sûr, c'est que j'ai des entrains, des gaietés, des tristesses par accès; que je me gouverne fort mal, ou plutôt que mes nerfs me gouvernent, que je suis prodigieusement ennuyée de moi-même, et pas mal des autres.
_Valençay, 11 septembre 1837._--Que dire du mandement de l'Archevêque de Paris, et de l'article qui le suit dans le _Journal des Débats_! La profanation de Sainte-Geneviève est évidente, et le scandale du fronton affligeant pour tous les honnêtes gens[86]. Il était difficile, il aurait été, à mon sens, blâmable, que devant une telle énormité, la voix plaintive du premier pasteur ne fît pas entendre un cri de douleur, mais ce cri est poussé avec violence, amertume, et sans aucun de ces ménagements évangéliques qu'il est toujours bon et habile d'observer. On retrouvera, en toute occasion, dans M. de Quélen un excellent prêtre, courageux et dévoué à ses convictions, mais la gaucherie ne le quittera jamais, et gâtera éternellement son rôle, sa parole et son action. J'en ai du chagrin, pour lui auquel je m'intéresse, et pour la religion, qui est encore plus offensée par ces tristesses et par ces _scandales gouvernementaux_! La légèreté avec laquelle on a laissé faire ce fronton, l'hésitation évidente du Ministère pour savoir si ce fronton serait découvert ou non, la faiblesse qui l'expose aux yeux du public, et le petit ton dégagé dont les journaux en parlent, sont autant de démentis donnés à ce système d'ordre et de résistance qu'on a la prétention de faire sien. Après le pillage de l'Archevêché, la destruction des croix et le reniement des fleurs de lys, rien ne me paraît plus bourbeusement révolutionnaire que ce hideux fronton. Cela fait fuir les honnêtes gens bien plus que l'usurpation.
[86] On avait voulu ériger sur le Panthéon une statue colossale de la Renommée, pour remplacer la croix enlevée en 1831 de ce qui était alors l'église de Sainte-Geneviève. Cortot fut chargé de ce travail, et fit placer un modèle en carton-pierre. La critique en condamna unanimement l'effet, et la statue fut descendue au bout de quelque temps.
_Valençay, 12 septembre 1837._--On a grand tort, dans le parti carliste, d'accuser le duc de Noailles de vouloir se rallier au gouvernement actuel. Il en est très éloigné. Je lui en ai vu la tentation pendant trois ou quatre mois, pendant le voyage des deux Princes en Allemagne, et lorsqu'on pouvait croire à un mariage avec l'archiduchesse Thérèse. Depuis le coup de pistolet d'Alibaud et le refus de l'Autriche, il n'y a plus songé, et je le crois plus déterminé que jamais dans sa ligne actuelle, quoique la justesse de son esprit et la mesure de son langage l'empêchent toujours d'être parmi les aboyeurs de son parti.
Voici un extrait d'une lettre de Mme de Lieven: «Mon mari m'écrit, me propose la rive droite du Rhin, et affirme qu'il ne lui est pas possible de le passer. Nous verrons cela! J'espère, et je crois, qu'il changera de résolution. M. Molé et M. Guizot se rencontrent chez moi. Ils commencent à se parler! Le consentement du roi de Würtemberg au mariage de son cousin est arrivé. M. Guizot est revenu de Compiègne, enchanté de l'esprit et de l'instruction de la duchesse d'Orléans. Mme de Flahaut est tenue très éloignée de la Princesse. Elle en a de l'humeur. Elle a eu ses quatre jours de Château comme les autres invités, puis elle est retournée à son appartement, dans la ville de Compiègne. Lady Jersey écrit qu'elle viendra passer l'hiver à Paris pour y voir le prince de Talleyrand. Mon mari a vu les Majestés Hanovriennes à Carlsbad. Il a trouvé un redoublement de grand air.»
_Valençay, 18 septembre 1837._--J'ai reçu, hier, une lettre fort gracieuse de M. Molé. Il me dit qu'il est obligé d'ajourner le mouvement diplomatique. Il veut faire des Pairs, mais il est assez gêné par les stupides catégories. Il parle avec aigreur des soins extrêmes de M. Guizot pour Mme de Lieven, acceptés avec empressement par celle-ci.
Alava, qui est ici depuis hier, nous a dit que la fille, bossue, du duc de Frias, épousait le prince d'Anglona. Mlle Auguste de Rigny est décidément l'unique héritière du baron Louis, qui laisse soixante-dix mille livres de rente. Elle a, à elle, dix-huit mille livres de rente. Le testament est si simple et si péremptoire qu'il est inattaquable[87].
[87] Le baron Louis était mort à Bry-sur-Marne, près Paris, le 26 août 1837.
_Valençay, 19 septembre 1837._--M. de Salvandy, que M. de Talleyrand avait invité à venir ici, nous est apparu hier, à l'heure du dîner. Il repart ce soir, ayant placé cette course, élégamment, entre deux Conseils. Je me suis épuisée en gracieusetés, et en conversation, qui n'est pas très aisée, avec quelqu'un de spirituel, sans aucun doute, mais dont l'emphase est extrême et le besoin de faire de l'effet continuel. Il est, du reste, d'une obligeance très grande pour moi. Il m'a dit que le duc Alexandre de Würtemberg n'avait que cinquante mille livres de rente. Le roi de Würtemberg a mis beaucoup de politesse et d'empressement dans toute cette affaire, qui est bien médiocre pour notre jeune Princesse; ce n'est absolument _qu'un mari_. Il n'est pas vrai qu'elle restera en France. Elle habitera, l'été, un château de son mari, à quinze lieues de Cobourg, et, l'hiver, un petit palais à Gotha; quand ils viendront à Paris, en visite, on les logera à l'Élysée. Ils vont en Allemagne aussitôt après le mariage, qui se fera dans la première quinzaine d'octobre.
Les élections en France auront lieu le 15 novembre, et la Chambre se réunira le 5 décembre.
M. de Salvandy m'a beaucoup parlé, aussi, de la duchesse d'Orléans, qu'il croit, et je pense avec raison, être éminemment une personne _habile_, et qui, pour gouverner un jour trente-deux millions d'âmes, s'applique, chaque jour, à les gagner une à une.
_Valençay, 20 septembre 1837._--M. de Salvandy nous a quittés hier, après dîner. Dans la matinée, il m'a cité, tout en causant, une preuve du crédit naissant de Mme la duchesse d'Orléans sur son mari. Celui-ci, avant son mariage, faisait si peu de cas de la messe, qu'au mois de mai dernier, c'est-à-dire quelques semaines avant de se marier, étant aux courses de Chantilly le jour de la Pentecôte, il n'avait pas même songé à y aller. Dernièrement, à Saint-Quentin, il y a été _in fiocchi_, faisant dire à la Garde nationale qu'on était libre de l'y suivre ou non. Elle s'y est rendue en totalité. Saint-Quentin, cependant, comme toutes les villes manufacturières, est très peu dévote.
Le Pape est très vivement blessé de l'affaire du fronton de Sainte-Geneviève. Il a fait faire des représentations sévères par Mgr Garibaldi. Le Roi, qui avait beaucoup de répugnance à ce scandale, a été très embarrassé, vis-à-vis de Rome, d'avoir cédé à M. de Montalivet, qui, malheureusement, a pour entourage le vilain monde des mauvais journaux, avec lequel il compte trop. M. Molé, qui était contre le fronton, a cédé aussi! M. de Salvandy fulmine, lui aussi, mais je m'imagine que, quand il a fait une phrase redondante, il croit s'être acquitté.
_Valençay, 22 septembre 1837._--M. de Salvandy a écrit du Conseil même, en arrivant à Paris, à M. de Talleyrand, qu'il avait trouvé tout le monde ému des nouvelles d'Espagne. On s'attend à apprendre l'entrée de don Carlos à Madrid. Je ne sais si cela ne troublera pas un peu la dissolution de la Chambre et les élections.
_Valençay, 28 septembre 1837._--Madame Adélaïde mande que le mariage de sa nièce avec le duc Alexandre de Würtemberg aura lieu à Trianon, le 12 octobre. Mme de Castellane m'écrit que rien n'égale les coquetteries Lieven-Guizot; il lui fait lire Dante, le Tasse, et ne bouge de chez elle. Depuis qu'il est à la campagne, il lui écrit des lettres de dix pages. En son absence, la Princesse est allée chez lui, s'est fait ouvrir les portes, a examiné avec soin tout son appartement, sur lequel elle fait des morceaux sensibles et assez étranges. Il a paru, sur tout cela, un article dans le journal _le Temps_, dont elle a été furieuse, et à propos duquel elle a fait une scène très vive à M. Molé, parce qu'on dit que _le Temps_ est assez sous l'influence ministérielle. Il en est résulté un peu de froid entre le premier Ministre et elle. Tout cela est fort ridicule, et je suis charmée de ne pas être à Paris, au milieu de tout ce commérage.
Je suis d'ailleurs ravie de vivre retirée; on se gaspille trop dans la vie du monde. Au lieu d'amasser de bonnes provisions pour le _grand voyage_, on les éparpille, et quand il faut se mettre en route, on se trouve au dépourvu. Terrible dépourvu! Honteuse nudité! J'entre quelquefois dans de grandes terreurs de mon misérable état.
J'ai appris, hier, une mort qui m'a fait de la peine, celle de cette jeune princesse d'Arsoli, fille de feu Mme de Carignan, que le choléra a enlevée, à Rome, dans la même semaine que sa belle-mère, la princesse Massimo. Je l'avais vue naître!...
_Valençay, 29 septembre 1837._--Le baron de Montmorency, qui est arrivé hier ici, croit qu'il y a quelque anicroche au mariage würtembergeois. Il paraît que le Roi de Würtemberg a, tout à coup, refusé de consentir, si on ne stipulait pas que _tous_ les enfants seraient protestants, tandis que notre Reine veut qu'ils soient _tous_ catholiques. Si le duc Alexandre cède à la Reine, ce sera encore un mariage pour lequel il faudra se passer du chef de la famille, ce qui a toujours très mauvaise grâce; si la France cède au Roi de Würtemberg, il faudra que la Princesse aille se marier sur la frontière, comme Mlle de Broglie, car le clergé catholique français ne permet les mariages mixtes qu'à la condition que tous les enfants seront catholiques. Il est vraiment inconcevable qu'une question aussi importante n'ait pas été décidée avant la publication du mariage; cela va encore prêter à mille fâcheuses interprétations, et prouver à quel point tout est difficile à notre Cour.
On dit que M. de Hügel, le chargé d'affaires d'Autriche à Paris, devient fou.
_Valençay, 1er octobre 1837._--Nous avons eu, hier, notre représentation dramatique, pour laquelle on répétait depuis quinze jours; j'ai joué tout à travers la migraine. On a bien voulu trouver que je dissimulais complètement mon mal sur la scène, mais une fois hors des planches, j'ai été obligée de me coucher tout de suite. Notre spectacle a parfaitement réussi, et quant à Pauline, elle a joué si admirablement dans deux rôles tout différents, que je me demande si je dois lui laisser continuer cet amusement. Notre scène des _Femmes savantes_ était très bien, et M. de la Besnardière, qui est un ancien habitué de la Comédie-Française, prétend que jamais il ne l'a vue si bien jouée; je crois, en effet, qu'elle a été dite avec un nerf, un ensemble et une justesse remarquables. M. de Talleyrand était ravi. On a soupé et dansé après le spectacle, mais je n'y étais plus.
_Valençay, 2 octobre 1837._--Tout le voisinage que nous avions ici s'est envolé hier après la messe, mais dans la journée nous est arrivé un certain M. Hamilton, Américain, fils du colonel Hamilton, célèbre dans la guerre de l'Indépendance des États-Unis, dont M. de Talleyrand parle souvent, et avec lequel il avait été très lié en Amérique. Le fils n'a pas voulu quitter le vieux monde, où il vient de faire un voyage d'agrément, sans avoir vu l'ami de son père. Il avait amené son propre fils, jeune homme de vingt et un ans; ni l'un ni l'autre ne parlait français, je me suis épuisée en conversation anglaise; ils repartent ce matin. Ce M. Hamilton appartient, dans son pays, au parti de la résistance; il est homme de bon sens, mais avec ce fond américain qui, chez les meilleurs, est encore assez déplaisant.
_Valençay, 7 octobre 1837._--On mande de Paris que, décidément, les difficultés sont aplanies avec le Würtemberg. Le mariage se fait le 14, et tout se passe à la satisfaction générale. Notre Princesse est invitée à Stuttgart. On dit que M. le duc d'Orléans est le seul de la famille peu satisfait de cette union, et qu'il a traité son futur beau-frère plus que légèrement à Compiègne.
_Valençay, 9 octobre 1837._--Le duc Decazes nous est arrivé inopinément, hier, à dîner. Il venait de Libourne, tout plein de son charivari bordelais, qu'il me paraît résolu à revaloir au Préfet, M. de Pressac. Il est reparti, après le dîner, pour Paris, où l'appelle le mariage de la princesse Marie. Il avait laissé M. Thiers et tout son monde à Tours; nous les attendons aujourd'hui.
_Valençay, 10 octobre 1837._--M. et Mme Thiers, Mme Dosne et sa jeune fille, nous sont arrivés, hier, une heure avant le dîner; ayant pris par la traverse de Montrichard, ils étaient tous brisés et moulus. Mme Thiers ne porte pas sur son visage le moindre signe de souffrance; elle est, peut-être, un peu maigre, mais voilà tout; je crois qu'il y a bien des nerfs dans son état, et que, si elle était de bonne humeur, le mal disparaîtrait vite. Du reste, pour elle, telle qu'elle est, je la trouve assez gracieuse, mais elle a, ainsi que sa mère, un son de voix vulgaire, et des expressions triviales auxquelles je ne puis m'accoutumer. La soirée a été lourde et pesante, malgré tous les enthousiasmes de M. Thiers sur l'Italie. Il m'a paru très frappé de la beauté de Valençay, et je les crois tous fort aises d'y être. Heureusement, le temps est beau; je n'ai jamais tant invoqué le soleil!
_Valençay, 11 octobre 1837._--Mme Thiers s'étant trouvée très fatiguée, hier, est remontée après le déjeuner, et n'a reparu que pour le dîner. Elle n'a pas voulu se promener; sa mère lui a tenu compagnie. Nous avons promené le mari; il est de très belle humeur, point aigre, point hostile, voulant aller d'ici à Lille sans passer par Paris, où il ne veut arriver que juste pour les Chambres; mais aussi, il est très moqueur sur les propositions itératives qui lui ont été faites des _plus grandes_ ambassades.
_Valençay, 12 octobre 1837._--M. de Talleyrand a mené, hier, M. Thiers chez M. Royer-Collard; ils sont revenus tous deux fort satisfaits de leur course, ce qui me fait penser qu'ils ont laissé leur hôte également content. Je n'ai pas grande peine avec les dames; la jeune femme paraît aux repas, reste étendue dans un fauteuil au salon pendant une demi-heure après le déjeuner, pendant une heure après le dîner, puis elle remonte chez elle, ne veut pas se promener, et désire qu'on la laisse seule. La mère est beaucoup avec elle, le mari est des plus empressés; c'est la jeune femme qui les gouverne tous, mais elle gouverne en enfant gâté et à coups de caprices, et je crois que le pauvre mari trouve le mariage assez épineux.
_Valençay, 13 octobre 1837._--Voilà donc la duchesse de Saint-Leu morte! Que va devenir son fils? Le laissera-t-on sur nos frontières?
Mme Murat est toujours à Paris; on s'étonne que la mort du général Macdonald[88], à Florence, qu'on croyait son mari, et qui, dans tous les cas, lui était extrêmement dévoué, l'ait assez peu émue pour lui permettre d'aller au spectacle, et ne pas montrer les regrets qu'on doit lui supposer.
[88] Francis Macdonald avait été, en 1814, nommé ministre de la Guerre à Naples par le Roi Murat.
Ici, il n'est question que des élections qui approchent: elles paraissent être encore très incertaines, et défier tous les calculs. J'ai toujours vu qu'il en était ainsi à toutes les dissolutions de la Chambre. Les instructions ministérielles sont fort capricieuses: en général, proscription des doctrinaires et des gens du mouvement, mais avec tant et tant d'exceptions pour les uns et pour les autres, que nous avons d'étranges rapprochements. M. Thiers est fort calme, de belle et douce humeur politique; il parle beaucoup de ses quarante ans, et des glaces de l'âge; cependant, je ne m'y fierais pas, et si on le provoquait, il pourrait bien croiser le fer très vertement. Il est tout à fait revenu, non pas pour le passé, mais pour le présent, de ses idées d'intervention en Espagne. Je ne l'ai jamais vu si sage et si modéré, ce qui n'arrive qu'à ceux qui ont des goûts assez vifs, et assez de satisfaction d'amour-propre pour ne pas être pressés du pouvoir. Sa femme se déride un peu; elle a valsé hier soir de fort bonne humeur.
_Valençay, 15 octobre 1837._--Toute la famille Thiers est partie hier. Quoique la mère ait été fort en frais, la jeune femme gracieuse à sa façon, et le mari, comme toujours, animé, spirituel et bon enfant, je ne suis pas fâchée de ce départ.
_Valençay, 22 octobre 1837._--Nous allons avoir une seconde représentation dramatique; j'ai répété mon rôle, hier, avec M. de Valençay, pendant que tout le reste de la société était à la promenade.
J'ai reçu une lettre très soignée de Mme Dosne. En voici un passage intéressant: «Depuis notre arrivée, la maison a été prise d'assaut par des amis, des curieux, des gens intéressés à connaître les dispositions de M. Thiers. Il a vu M. Molé et M. de Montalivet, qui se disputent son amitié, puis il a été reçu, avec effusion, par la famille Royale; vous savez mieux que personne, Madame, à qui il le doit. Enfin, son passage à Paris a été très favorable et très politique. Il veut rester le défenseur du Ministère, tant que celui-ci vivra, et l'aider de son mieux, mais on lui doit réciprocité pour les élections. Demain, nous partons pour Lille où nous resterons autant que ma fille le voudra.»
_Valençay, 26 octobre 1837._--Mme de Lieven m'écrit que son mari lui a envoyé son fils Alexandre pour l'emmener, morte ou vive, qu'elle s'y est refusée, que son fils est reparti, muni, du reste, de tous les certificats possibles, des médecins et de l'ambassade, pour constater son impossibilité de mouvoir. Elle se loue fort du comte Pahlen et de mon cousin Paul Medem. Il paraît que l'Autocrate a dit à M. de Lieven qu'il broierait la Princesse si elle s'obstinait à rester en France. Je lui crois quelque argent à elle, hors d'atteinte, qui l'aide à la résistance, mais quelle situation! Cela va devenir tout à l'heure un vrai drame.
J'ai reçu une longue lettre de M. le duc d'Orléans, dans laquelle il me dit que sa sœur, la duchesse de Würtemberg, n'a pas été tout droit à Stuttgart, en quittant Paris, qu'elle commence par Cobourg et ne doit aller en Würtemberg que plus tard. M. le duc d'Orléans me parle à merveille de sa femme, et il me paraît qu'il la considère comme une _amie parfaite_, ce qui est, ce me semble, le meilleur titre pour une femme, auprès de son mari, et celui qui lui assure l'avenir le plus désirable.
_Valençay, 2 novembre 1837._--Je partirai tout à l'heure, pour aller dîner et coucher à Beauregard; je traverserai Tours demain, et serai chez moi, à Rochecotte, pour l'heure du dîner.
J'ai reçu une lettre aimable de M. Guizot, qui me dit que la Chambre nouvelle ressemblera à la précédente, et que, s'il y a différence, elle sera au profit de sa couleur, à lui.
M. Thiers me mande, de Lille, que le cri général des élections est: «A bas les doctrinaires!» et qu'on le sollicite, de cinq départements différents, d'accepter la députation, mais qu'il veut rester fidèle à Aix. Enfin, M. Royer-Collard m'écrit, de Paris, que M. Molé a été joué dans les élections; qu'il ne s'ensuit pas, cependant, que les élections appartiendront aux doctrinaires, mais que ce ne sera pas l'appui ministériel qui manquera à ceux-ci. De ces trois versions, quelle est la plus croyable? Je tiens, moi, pour l'exactitude de la dernière.
_Rochecotte, 4 novembre 1837._--Me voici, depuis hier, dans mes propres foyers. J'ai trouvé, le matin, en traversant Tours, le pauvre Préfet aux prises avec la fièvre électorale.
Rien n'est comparable à la confusion des instructions, sans cesse modifiées ou contredites par les intrigues de Paris, selon qu'elles y subissent l'influence Guizot ou Thiers. Aussi le résultat sera-t-il loin de répondre, je crois, au but qu'on s'était proposé en dissolvant la Chambre. Heureusement que le pays est fort calme, que la mesure de la dissolution n'a pas été prise en raison des nécessités du pays, mais uniquement dans des calculs d'intérêts personnels, et que là le mécompte est indifférent. Il est fâcheux, cependant, de remuer inutilement les mille et une petites passions locales, qui, sans s'élever aux dangers et à la violence des passions politiques, nuisent à l'esprit public, en fractionnant de plus en plus le pays.
_Rochecotte, 5 novembre 1837._--Les comédies jouées à Valençay ont apporté du mouvement dans ce grand château, qui en a prodigieusement manqué pendant les mois de juin, juillet et août. J'avoue, à ma honte, que, pour la première fois de ma vie, dès que j'ai été reposée des fatigues de Fontainebleau et de Versailles, je me suis fort ennuyée! Les maladies qui nous ont tous visités, les uns après les autres, ont fait succéder la tristesse à l'ennui, aussi n'étais-je pas fâchée de quelques petites secousses et diversions.
_Rochecotte, 11 novembre 1837._--Il est arrivé, hier, une lettre de Madame Adélaïde, qui se montre assez contente des élections, et qui le serait encore plus sans _l'infâme alliance_ des légitimistes et des républicains, qui, dans plusieurs lieux, a fait triompher ces derniers: je me sers de ses propres termes. Elle dit aussi que la Princesse Marie est ravie de son mari, de son voyage, de l'Allemagne et de l'accueil qu'elle y reçoit jusqu'à présent.
_Rochecotte, 24 novembre 1837._--Je plains la grande-duchesse Stéphanie des torts ou des malheurs de sa fille, la princesse Wasa[89]. Je n'ai jamais eu de goût pour celle-ci, et j'ai été frappée de son mauvais maintien, quand je l'ai vue à Paris, avec sa mère, en 1827; du reste, son mari, que je connais aussi, est fort médiocre, et nullement fait pour diriger une jeune femme.
[89] La princesse Louise de Bade, fille aînée de la grande-duchesse Stéphanie de Bade, avait épousé un prince Wasa; son ménage était constamment troublé par des querelles, que la Grande-Duchesse cherchait sans cesse à apaiser, sans y parvenir jamais pour longtemps.
La duchesse de Massa célèbre, dans ses lettres, les bonnes réceptions et le bel air de la Cour de Cobourg, et le bonheur de la princesse Marie. On me dit aussi que M. le duc d'Orléans parle beaucoup de son bonheur intérieur dans lequel il vit entièrement. Il doit donner une fête, pour le retour de son frère, le duc de Nemours, le vainqueur de Constantine.
Je suis de plus en plus ravie de la _Vie de Bossuet_, par le cardinal de Bausset. Quelle bonne fortune que d'avoir conservé cette lecture pour un temps ou le goût de lire m'avait passé et où il se ranime par cet excellent ouvrage. Je fais venir la belle gravure de Bossuet: je veux l'avoir. Je trouve ridicule qu'il n'ait pas sa place ici avec mes autres amis du grand siècle, Mme de Sévigné, Mme de Maintenon, le cardinal de Retz et Arnauld d'Andilly. Quoique j'admire tous et chacun de cette grande époque, j'ai mes préférences. Il me faudrait un portrait de la Palatine pour compléter ma collection.
_Rochecotte, 30 novembre 1837._--Ma sœur, la duchesse de Sagan, annonce sa très prochaine arrivée ici. Je ne sais si, cette fois, elle réalisera ce projet. Ce n'est pas qu'au fond j'eusse beaucoup de regrets à le voir manquer, car je ne suis pas tout à fait à mon aise avec elle; j'ai été habituée à la craindre dans mon enfance, et il m'en reste encore quelque intimidation. Mais, enfin, les choses annoncées, arrangées, c'est vraiment mieux qu'elle vienne.
_Rochecotte, 2 décembre 1837._--J'ai lu, hier, dans le _Journal des Débats_, le grand factum du gouvernement prussien contre l'Archevêque de Cologne[90]. Il faudrait, maintenant, connaître la défense de celui-ci, pour se permettre un jugement. Ce qui reste certain, c'est qu'une mesure aussi rigoureuse que celle d'enlever un Archevêque de son siège et de l'enfermer, est bien fâcheuse de la part d'un souverain protestant, vis-à-vis d'un prélat catholique, dans un pays catholique: cela sent trop la persécution, même si, au fond, ce n'est que justice. Je suis très curieuse de connaître la fin de cette affaire, dont la portée me semble devoir être grave.
[90] C'est au sujet des mariages mixtes que le différend entre l'Archevêque de Cologne et le gouvernement prussien éclata. L'Archevêque voulant en appeler au Pape, le gouvernement le fit arrêter le 20 novembre 1837. Il resta quatre années prisonnier à Minden, et ne rentra plus dans son diocèse où son coadjuteur le remplaça après sa mort, en 1845. Le baron Droste de Vischering, archevêque de Cologne, était né en 1773.
M. de Montrond mande à M. de Talleyrand que toute la maison Thiers professe, depuis son séjour à Valençay, un tel redoublement d'attachement pour nous, qu'on nous tiendra pour responsables et solidaires des faits et gestes de M. Thiers pendant la prochaine session. J'ai bien fait valoir cet argument auprès de M. de Talleyrand, afin de rester ici le plus longtemps possible; avec quel succès? Je l'ignore!
On trouve matin et soir M. Guizot chez Mme de Lieven, et on s'en amuse!
Les lettres de Madame Adélaïde deviennent pressantes pour notre rentrée en ville, précisément par le motif qui me fait désirer n'y pas rentrer.
_Rochecotte, 4 décembre 1837._--M. de Sainte-Aulaire m'a mandé que la grande-duchesse Stéphanie avait rajusté l'intérieur de sa fille Wasa: je crains que ce ne soit que partie remise.
_Rochecotte, 6 décembre 1837._--J'ai accompli, hier, une entreprise que je voulais exécuter depuis longtemps. J'ai été, avec mon fils Valençay, voir le comte d'Héliaud et Mme de Champchevrier. Nous sommes partis par une belle gelée, nous avons déjeuné chez M. d'Héliaud, et, en revenant, nous avons passé une heure à Champchevrier, chez les meilleures gens du monde, dans un grand vieux château à larges fossés et à grandes avenues, dans un pays de bois et de chasse. De vieilles tapisseries, des bois de cerfs et des cors de chasse suspendus aux murailles composent le principal ornement de ce noble, mais peu élégant manoir. Il est habité par une famille simple, honorable, estimée, qui y vit avec abondance, mais sans aucune recherche, chassant et défrichant toute l'année. A de certaines époques, quarante ou cinquante familles du pays s'y réunissent et s'y amusent. Tout cet établissement mériterait le pinceau de Walter Scott, surtout une vieille grand'mère de quatre-vingt-deux ans, droite, vive, grande, imposante, polie, et dans un costume suranné qui y fait merveille. Nous y avons été très bien reçus. Au retour, j'étais gelée, mais fort aise d'avoir payé mes dettes et rempli ce devoir de bon voisinage.
Le duc de Noailles m'écrit qu'il a rencontré M. Thiers un matin chez Mme de Lieven et qu'il y a parlé comme un petit saint et comme un grand philosophe.
_Rochecotte, 10 décembre 1837._--Ma sœur et mon fils Alexandre sont enfin arrivés, hier, d'un voyage long et pénible. Ma sœur est fort engraissée, son visage a vieilli; elle n'en reste pas moins étonnamment conservée pour cinquante-sept ans. Elle parle beaucoup et haut: la Viennoise domine!
_Rochecotte, 11 décembre 1837._--J'ai beaucoup promené ma sœur hier; elle trouve ce lieu-ci joli, et ainsi que d'autres personnes me l'avaient déjà dit, elle assure que rien ne lui rappelle autant _la bella Italia_. A peine étions-nous rentrées de notre grande course, que je l'ai recommencée pour M. de Salvandy, qui nous est tombé ici, fort à l'improviste. Il y a dîné, et après un bout de soirée il a continué sa route vers Nogent-le-Rotrou, où il se rendait à un banquet électoral. Il nous a appris l'arrivée de M. le duc de Nemours au Havre, mais avec le bras cassé, ce qui lui est arrivé à bord d'un mauvais bateau à vapeur. Il a voulu passer par Gibraltar pour éviter un grand bal que la ville de Marseille lui destinait et pour lequel elle s'était mise en grands frais. Le Roi est très mécontent de cette équipée.
_Rochecotte, 19 décembre 1837._--Quand, au printemps dernier, j'ai consulté Lisfranc et Cruveilhier, ils m'ont dit, tous deux, que j'étais menacée d'un état inflammatoire. Tout mon régime, depuis ce temps-là, a été calculé pour l'éviter, et j'y étais parvenue; mais, depuis l'arrivée de ma sœur ici, je me suis senti une grande agitation nerveuse qui a toujours été en augmentant, si bien qu'hier l'inflammation s'est prononcée, avec une fièvre très violente. Je suis très abattue, et je crois bien que me voilà pour plusieurs jours dans mon lit ou sur mon canapé.
_Rochecotte, 20 décembre 1837._--Le docteur dit que je suis mieux aujourd'hui. Je ne me souviens pas d'avoir jamais été dans un état aussi pénible qu'avant-hier. Je ne quitte toujours pas ma chambre. Je me sens _very poorly_[91]; mais le docteur répète qu'il n'y a plus aucun danger, et qu'avec quelques jours de soins, ce sera une affaire finie.
[91] Très souffrante.
_Rochecotte, 25 décembre 1837._--La douleur au côté droit s'adoucit et ma faiblesse est moindre. Quand je serai plus en force, je dirai ce qui s'est passé en moi durant les jours si graves que je viens de traverser. La vie intérieure s'éclaircit d'autant plus que l'œil extérieur se voile et se trouble[92].
[92] La duchesse de Dino fit une grosse maladie, beaucoup plus grave qu'elle ne le dit ici. C'est une époque à laquelle elle rattachait toujours le travail intérieur qui se fit alors chez M. de Talleyrand et le ramena peu à peu à finir chrétiennement.
_Rochecotte, 26 décembre 1837._--Je suis mieux. J'en suis fort reconnaissante envers la Providence, qui m'a tirée d'un très mauvais pas, mais je resterai longtemps sous le coup de ce choc. J'ai été très touchée d'apprendre qu'hier, au prône, on m'avait recommandée aux prières des fidèles; tous mes voisins et tout le pays ont été parfaits pour moi; mes domestiques m'ont veillée et servie avec un zèle infini; les deux médecins, MM. Cogny et Orie, ont été très attentifs.
_Rochecotte, 28 décembre 1837._--Le temps est magnifique, et à midi on me roulera un moment sur la terrasse.
On ne me mande rien de nouveau de Paris, et je suis dans une grande ignorance des choses d'ici-bas. Il m'a semblé, pendant les deux jours que j'étais le plus malade, que j'entrevoyais quelque chose de celles d'en haut, et qu'il n'était pas si difficile qu'on le croyait de remonter vers son Créateur; que, même, il y avait une certaine douceur à penser qu'on allait enfin se reposer de toutes les agitations de la vie. La Providence sait adoucir toutes les épreuves qu'elle nous envoie, en nous donnant la force de les supporter, et on ne saurait trop pénétrer son âme pour toutes ses grâces.
_Rochecotte, 31 décembre 1837._--Ce dernier jour d'une année qui, à tout prendre, ne m'a pas été bien agréable, fait jeter sur la vie un long regard rétrospectif, qui n'apporte rien de bien doux avec lui. Cependant, il serait mal de me plaindre; si les mauvaises conditions ne manquent pas pour moi, il y en a de bonnes, aussi, qu'il y aurait ingratitude à ne pas reconnaître, et on peut se trouver abattue et sérieuse, sans avoir le droit, pour cela, de se sentir ou de se dire malheureuse. Que Dieu conserve, à ceux que j'aime et à moi-même, l'honneur, la santé, et cette paix de l'âme qui la maintient en équilibre, et je n'aurai que des grâces à rendre!
1838
_Rochecotte, 1er janvier 1838._--Malgré ma faiblesse, je suis restée jusqu'à minuit au salon pour embrasser M. de Talleyrand, mes enfants et ma sœur, au passage d'une année sur l'autre.
Je dois sortir en voiture aujourd'hui, puis dîner à table, enfin rentrer peu à peu dans la vie.
_Rochecotte, 2 janvier 1838._--Toute la contrée a passé ici hier; j'avais encore du monde le soir; je ne suis pas plus mal ce matin, au contraire, et si ce temps merveilleux veut bien durer encore quelques jours, j'espère redevenir bientôt _quite myself_[93]. M. de Talleyrand, malheureusement, parle déjà de retourner à Paris.
[93] Tout à fait moi-même.
_Rochecotte, 5 janvier 1838._--Je n'ai pas trop bonne opinion politique de l'année dans laquelle nous sommes entrés. En tout, j'ai l'esprit noirci, l'âme triste, les nerfs malades, le cœur gros, et, pour parler comme les femmes de chambre, je me donnerais bien _pour deux sols_. Nous sommes plongés dans les brouillards depuis deux jours. J'ai cependant été faire mes adieux dans mon voisinage immédiat.
_Rochecotte, 6 janvier 1838._--M. de Talleyrand et Pauline viennent de partir pour Paris. Il ne reste plus dans la maison que ma sœur, mon fils Alexandre et moi. Je vais me livrer à mes comptes et à mes préparatifs de départ: nous partons tous trois après-demain. Malgré les tristes souvenirs de maladie qui ont assombri mes dernières semaines d'ici, je ne me sépare de ce bon petit lieu qu'avec regret.
_Paris, 11 janvier 1838._--Je suis arrivée hier ici, à dix heures du soir, après une route que neuf degrés de froid et une neige continuelle ont rendue extrêmement pénible. Cependant, nous n'avons pas éprouvé d'accident, et le changement d'air, quelque rude qu'il ait été, m'a plutôt fortifiée et rendu un peu d'appétit.
J'ai dîné, hier, à Versailles, chez Mme de Balbi, que j'ai trouvée fort vieillie; ma sœur, pendant ce temps-là, mangeait un poulet chez Mme de Trogoff, qu'elle a beaucoup connue jadis.
Nous avons trouvé M. de Talleyrand en bonne santé, mais inquiet de notre route. Il m'a dit que le Ministère était dans le coup de feu de l'Adresse; ainsi, on n'en aperçoit aucun des membres pour le moment.
_Paris, 12 janvier 1838._--J'ai été fort occupée, hier matin, des toilettes de ma sœur, des miennes et de celles de Pauline; nous sommes, toutes trois, arrivées déguenillées. Puis j'ai été voir Mme de Laval, qui est fort changée. Le soir, j'ai conduit ma sœur entendre _les Puritains_, dans cette même loge du Théâtre-Italien que j'avais l'année dernière. Rubini a bien perdu un peu sa voix, et Mme Grisi s'est mise à crier!
Je crois bien qu'on est fort agité dans le monde politique mais je ne fais pas une question, je ne lis pas un journal et je conserve ma chère ignorance, par paresse et par habileté.
_Paris, 13 janvier 1838._--Ma sœur voulait aller une fois à la Chambre des députés, spectacle tout nouveau pour elle. L'ambassadeur de Russie nous a donné ses billets, et nous avons passé, hier, notre matinée au Palais-Bourbon. M. Molé a dépassé mon attente, il a ravi ma sœur et m'a charmée. Rien de plus digne, de plus clair, de mieux pensé, de mieux dit que son discours. Aussi son succès a-t-il été complet. J'ai vu Mme de Lieven, à la Chambre. Ma sœur et elle ont évité de se regarder; elles se détestent sans se connaître; cela ne m'est pas commode[94]. M. Guizot est monté dans notre tribune, je l'ai trouvé fort changé.
[94] On a pu voir dans un livre récemment publié par M. Jean HANOTEAU, _Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven_ (1818-1819), que c'était le prince de Metternich qui avait animé ces deux dames l'une contre l'autre.
Je suis tout ahurie d'une manière de vivre si différente de celle des derniers six mois!
_Paris, 14 janvier 1838._--J'ai eu, hier, une très longue et très aimable visite du Prince Royal, que j'ai trouvé fort calme, et dans une disposition d'esprit très sage et très douce.
J'ai été, ensuite, chez la princesse de Lieven, qui m'a initiée à tous les détails de sa situation intérieure, ce qui a eu l'avantage d'exclure toute autre conversation et de me réduire au rôle d'auditeur. Elle se croit sûre de pouvoir rester ici _ad vitam æternam_, sans y être molestée. Je le désire pour elle.
J'ai été le soir aux Tuileries, faire ma cour à la Reine.
_Paris, 15 janvier 1838._--Les grands incendies sont bien à la mode. Celui de la Bourse de Londres vient faire le pendant à celui du Palais d'Hiver à Saint-Pétersbourg, avec cette différence qu'en Russie cent personnes ont péri, tandis qu'en Angleterre, on n'a rien eu de semblable à déplorer. Paul Medem m'a dit que le Palais d'Hiver était trois fois grand comme le Louvre, que six mille personnes y demeuraient; que la pharmacie impériale était située au milieu du Château, et qu'une explosion, à la suite d'une expérience chimique qu'on y avait faite, avait causé l'incendie.
Je ne suis pas sortie hier. M. de Sainte-Aulaire est venu déjeuner avec ma sœur et moi. Plus tard, j'ai eu une visite de M. Royer-Collard, qui se porte bien mieux cette année. J'ai vu MM. Thiers et Guizot chez M. de Talleyrand. Nous avions un ennuyeux et grand dîner de famille, après lequel ma sœur et moi n'avons rien trouvé de mieux à faire que de nous coucher à neuf heures et demie. Je ne suis pas en force. Une conversation avec le docteur Cruveilhier, trop semblable à celle que j'ai eue, à Tours, avec le docteur Bretonneau, a fort contribué à me rejeter dans une disposition sombre et découragée.
_Paris, 16 janvier 1838._--Lorsque j'écrivais, hier, je ne savais encore rien de l'incendie qui avait dévoré, la nuit précédente, le Théâtre italien. Le sous-directeur et quatre pompiers ont péri. C'est une perte, c'est une catastrophe; puis c'est consternant pour les pauvres gens dont le seul plaisir était l'opéra italien, comme c'est mon cas. J'y suis tout particulièrement sensible.
Lady Clanricarde est venue, hier, déjeuner avec moi, et je l'ai revue avec un grand plaisir, c'est une très aimable personne. Nous avons repassé _dear, ever dear England_, et c'est un sujet inépuisable pour moi.
J'ai mené le soir Pauline chez M. le duc d'Orléans, à un bal qui était charmant et arrangé à merveille. Nous sommes parties, en sortant du souper, à deux heures du matin, ce qui était beaucoup pour moi. Du reste, à un fort mal de tête près, je n'ai pas trop à me plaindre de la manière dont j'ai traversé cette corvée; malheureusement, j'en ai d'autres, semblables, en perspective et leur multiplicité m'effraye. Rien ne m'a frappée à ce bal, si ce n'est l'air délicat de Mme la duchesse d'Orléans, qui, malheureusement, ne s'explique pas par une grossesse. Je trouve, aussi, notre excellente Reine vieillie, et M. le duc de Nemours terriblement maigri. Il se fait pousser une barbe moderne, mais tellement blonde que c'est affreux.
_Paris, 17 janvier 1838._--J'ai passé, hier, avec ma sœur, ma matinée à faire ce que je déteste le plus au monde, une tournée effective de visites indispensables. Le soir je l'ai conduite aux Tuileries. Elle était très noblement et très magnifiquement arrangée. Elle a été un peu étonnée de la forme de présentation ici. Cela m'a frappée, moi-même, plus que de coutume.
_Paris, 23 janvier 1838._--Je me suis enrhumée, par un affreux courant d'air, qui m'a coupé le dos, hier, à un concert chez M. le duc d'Orléans. C'était le seul tort de cette soirée peu nombreuse, et où la musique a été divine, bien choisie, et pas trop prolongée.
M. de Talleyrand se porte très bien, à ses jambes près; leur faiblesse m'est indifférente, mais elles deviennent douloureuses, surtout les doigts d'un pied, dont la couleur n'est pas toujours naturelle. C'est une triste menace. Je m'en trouble extrêmement et lui aussi. En somme, je suis profondément triste, et tout pèse lourdement sur mon cœur.
_Paris, 28 janvier 1838._--M. de Talleyrand n'est pas malade, mais sa rage de dîner en ville lui a mal réussi. Hier, chez lord Granville, donnant le bras à la princesse de Lieven, il s'est pris le pied dans les plis de sa robe, et a failli tomber. Il n'a pas fait de chute, mais son genou a ployé, le pied déjà malade a tourné et il s'est donné une entorse du gros orteil. J'ai été fort effrayée, en le voyant rapporter ainsi. Quelle triste année que celle-ci! Le fait est que, depuis le mois d'avril dernier, rien n'a bien marché, et que, si je ne voyais dans tout ceci les épreuves et les préparations à un meilleur monde, je serais bien dégoûtée de celui-ci.
_Paris, 30 janvier 1838._--Le pied de M. de Talleyrand le fait souffrir, et ce qu'il y a de pire, c'est qu'il est difficile de découvrir si la douleur tient à la foulure ou à l'état général de ce pauvre pied. Du reste, M. de Talleyrand est calme, toujours entouré, et il fait sa partie de whist chaque soir.
J'ai été, ce soir, chez la Reine, qui avait reçu ce matin la triste nouvelle de l'incendie de ce palais de Gotha dans lequel habitait sa fille, la princesse Marie. La Princesse a failli périr, et elle a perdu beaucoup de choses précieuses, des albums, des portraits, des livres, des journaux de toute sa vie, tout enfin; ses diamants sont fondus dans les montures qui ne sont plus que des lingots, les grosses pierres seules ont résisté et il faut les repolir; et puis, tous les objets chers à son cœur et que l'argent ne peut rendre! Ce premier nuage qui obscurcit un jeune bonheur a quelque chose de cruel parce qu'il met en défiance et rompt la sécurité pour l'avenir. C'est une véritable peine de cœur pour la Reine, d'autant plus que la Princesse étant grosse, le saisissement peut lui avoir fait mal.
_Paris, 1er février 1838._--M. de Talleyrand s'inquiète de l'état de sa jambe et du changement que cela porte dans ses habitudes. Je voudrais bien qu'il reprît assez de force, dans ce pied, pour pouvoir remonter en voiture, mais il ne peut pas encore s'appuyer assez pour prendre l'élan nécessaire. L'absence d'air et de mouvement, si cela devait continuer, aurait de graves conséquences. En attendant, il n'est pas seul une minute depuis dix heures du matin jusqu'à une heure après minuit.
Lady Clanricarde est venue déjeuner avec moi hier; elle retourne, sous peu de jours, dans cette chère Angleterre, à laquelle je pense chaque jour avec plus de regrets. Je savais bien tout ce que je perdais en la quittant, et j'ai, du moins, bien mesuré le sacrifice.
_Paris, 2 février 1838._--L'état de la jambe de M. de Talleyrand reste à peu près le même quoiqu'elle fût un peu moins enflée hier. Il s'en attriste, et je le crois trop perspicace pour n'en pas mesurer tous les mauvais résultats possibles. Je ne puis dire combien j'ai le cœur et l'esprit en angoisse, quels poids m'oppresse!
_Paris, 3 février 1838._--C'était, hier, l'anniversaire de la naissance de M. de Talleyrand, qui a accompli ses quatre-vingt-quatre ans. Heureusement que sa jambe avait un beaucoup meilleur aspect que ces jours derniers. C'était le plus beau bouquet de fête à lui offrir, et à moi aussi.
_Paris, 5 février 1838._--Ma sœur avait réuni chez elle, hier soir, des Autrichiens et des Italiens, et avait fait venir un groupe de musiciens napolitains qui se trouvent ici. Elle leur a fait chanter des airs nationaux fort jolis. On a porté M. de Talleyrand en haut, dans l'appartement de ma sœur, et il y a fait sa partie. L'aspect de sa jambe continue à être meilleur, mais son pied foulé reste faible et douloureux. Je ne sais s'il pourra jamais marcher encore. Si, du moins, il pouvait monter en voiture! Car l'absence d'air m'inquiète.
Il est triste et se tourmente! Une chose très remarquable, c'est qu'il a désiré faire la connaissance de l'Abbé Dupanloup, et m'a chargée de l'inviter à dîner pour le jour de ma fête. Je me suis hâtée de le faire, l'Abbé a accepté d'abord, refusé ensuite; je soupçonne l'Archevêque d'être là-dessous. Je le verrai demain, je veux en avoir le cœur net. M. de Talleyrand, en apprenant le refus de l'Abbé, m'a dit: «Il a moins d'esprit que je ne croyais, car il devait désirer pour lui et pour moi venir ici.» Ces paroles m'ont frappée, et ont augmenté mon impatience du refus de l'Abbé.
_Paris, 7 février 1838._--J'ai été, hier, malgré un froid très vif, chez l'Archevêque, que j'ai trouvé fort gracieux. Il m'a donné, pour la Sainte-Dorothée, ma fête, qui était hier, un superbe exemplaire de l'_Imitation de Jésus-Christ_; pour M. de Talleyrand, le même; pour ma sœur, un portrait de Léon XII, le Pape qui avait reçu son abjuration; pour Pauline, un beau livre de piété. Il a été très surpris et affligé du refus de dîner que nous a fait l'abbé Dupanloup; enfin, j'en ai été très satisfaite.
Je l'ai été encore plus de la manière dont M. de Talleyrand a reçu le cadeau de l'Archevêque et de la façon dont il a écouté le récit de mon entretien avec lui. Il désire que l'Archevêque use de son autorité pour décider l'abbé Dupanloup à venir ici. Je ne puis m'empêcher de rattacher ses bonnes dispositions à celles que j'ai pu témoigner dans ma dernière maladie, et aux paroles qu'à cette occasion j'ai pu lui adresser. Je bénis Dieu de l'épreuve que, dans ses voies cachées et toujours admirables, il lui a plu de m'envoyer! Et si, pour achever cette grande œuvre, il me fallait porter un sacrifice encore plus complet, je suis joyeusement prête.
_Paris, 9 février 1838._--M. de Talleyrand est sorti en voiture, hier, pour la première fois, uniquement pour se promener, et cela lui a fait du bien, ou, pour mieux dire, du plaisir. Les effets de la foulure disparaissent vite, mais il n'en est pas de même de l'état général du pied, qui reste assez mauvais. On l'a porté jusque dans sa voiture, et retiré à bras; cela a été moins difficile que je ne pensais, mais ces démonstrations d'infirmité me sont douloureuses à regarder, plus que je ne puis le dire.
On commence à ajouter foi aux bruits de grossesse de Mme la duchesse d'Orléans. Je crois, cependant, qu'il faut encore attendre un peu pour être parfaitement assuré de ce fait.
_Paris, 10 février 1838_.--On dit que le différend entre les Flahaut et le général Baudrand s'arrangera[95], mais je ne pense pas que cela dure. Mme de Flahaut vient, le soir, voir M. de Talleyrand, et le mari chaque matin; ils sont doux et gracieux comme des _menacés_.
[95] Une rivalité constante animait M. de Flahaut et le général Baudrand l'un contre l'autre; ils se disputaient souvent des fonctions auprès du duc d'Orléans, et, en février 1838, ils intriguaient déjà pour être envoyés au couronnement de la reine Victoria.
M. Royer-Collard, que j'ai vu un instant, hier, était enchanté d'avoir, par ses discours de l'autre jour, déchiré le costume que l'on voulait faire reprendre aux Députés. Nous nous sommes un peu querellés à cette occasion. Il y a, dans son âme, une goutte trop forte d'amertume, qui le rend quelquefois, et à son insu, bien _mischievous_.
_Paris, 11 février 1838._--M. de Talleyrand a pu aller, hier, chez Madame Adélaïde; c'était le grand événement de sa journée, par conséquent de la mienne. Celui d'aujourd'hui est la neige, qui tombe à gros flocons, sans discontinuer, et qui nous replonge dans l'hiver.
L'abbé Dupanloup est venu me faire, hier, une longue visite, dont je suis parfaitement satisfaite. Il dînera chez nous dans huit jours.
Nous avons eu aussi du monde à dîner, toute la famille d'Albuféra, les Thiers, les Flahaut, et il vient chaque soir quelques personnes.
_Paris, 15 février 1838._--M. de Talleyrand s'occupe fort d'un petit éloge de M. Reinhard, qu'il veut prononcer, au commencement du mois prochain, à l'Académie des Sciences morales et politiques. Il y met du soin et cela nous a pris quelques heures hier.
L'affaire Baudrand et Flahaut n'est point encore terminée. Ce sont des prétentions, des hésitations, des tergiversations de tous côtés, qui finissent par donner un ridicule amer aux deux rivaux, et qui pis est, au Prince Royal.
_Paris, 23 février 1838._--Nous vivons toujours dans le froid et dans la neige.
M. le duc de Nemours a eu un mal de gorge qui a menacé de tourner en esquinancie, mais cette indisposition n'a empêché aucune fête de Cour, et il assistait avant-hier au bal que donnait la Reine.
M. de Talleyrand a du rhume, les jambes faibles. Voilà deux points par lesquels il est atteint: le premier n'est que très passager; l'autre, grave dans ses conséquences éloignées, n'a rien d'imminent. Voilà le vrai.
_Paris, 25 février 1838._--J'ai été avertie, de grand matin, que M. de Talleyrand éprouvait une espèce de suffocation. Cette suffocation était purement mécanique, et tenait à ce qu'il a glissé au fond de son lit, qu'il s'est trouvé comme enseveli sous ses énormes couvertures, et qu'il en est résulté une sorte de cauchemar. Je viens de le quitter, dormant paisiblement dans un fauteuil. Ce que je n'aime point, c'est que, depuis deux jours, il a toujours plus ou moins de fièvre, et que, ne voulant rien, ou presque rien manger, de peur de l'augmenter, il est très faible. L'absence du docteur Cruveilhier, qui est à Limoges, est aussi une mauvaise condition; enfin, sans inquiétude immédiate, je suis loin cependant d'être rassurée sur l'issue de cet état morbide, qui prouve l'ébranlement général de la machine.
_Paris, 3 mars 1838._--C'est dans deux heures que M. de Talleyrand va à l'Académie, par une pluie froide qui est très déplaisante. Je crains aussi beaucoup l'émotion pour lui. Il y aura un grand concours de monde; pas de femmes, cette Académie n'en admet pas. J'espère que la journée se passera bien, mais je voudrais être à demain.
_Paris, 4 mars 1838._--M. de Talleyrand est très agité et très faible ce matin. C'est que l'effort a été bien grand, et quelque succès qu'il ait eu, je crains que ce dernier éclat n'ait été payé bien cher. Ce succès a dépassé mon attente; les rapports de cinquante personnes qui ont assailli ma chambre après la séance ne me laissent aucun doute à cet égard. Il avait retrouvé toute sa voix, il a lu à merveille, il a marché, il était jeune, il était tout entier. Mais deux heures après, il était terrassé, et hors d'état de lutter. Je ne sais ce que diront les journaux de ce discours, mais si quelque chose pouvait désarmer, il me semble que ce devrait être un si grand âge, un passé si riche, une telle énergie employée à adresser au public des adieux si nobles, si pleins de droiture et de bonnes doctrines[96].
[96] Le discours du prince de Talleyrand se trouve aux pièces justificatives de ce volume.
_Paris, 5 mars 1838._--La journée s'est mieux passée que je ne l'espérais, pour M. de Talleyrand. Le _Journal général de France_, qui appartient aux Doctrinaires, contenait le meilleur, le plus spirituel et le plus agréable article, sur le discours de M. de Talleyrand. Les uns l'attribuent à M. Doudan, les autres à M. Villemain. Celui des _Débats_ est obligeant, mais lourd; celui du _Journal de Paris_, bien; celui de la _Charte_, bête et mal écrit; la _Gazette de France_, suffisamment bien; le _Siècle_ et la _Presse_, insignifiants; le _National_, nul. Contre mon habitude, qui, depuis mon retour de la campagne, a été de ne pas ouvrir un seul journal, je les ai tous lus hier, j'en ferai encore autant aujourd'hui, puis je reprendrai le cours de mon ignorance.
_Paris, 6 mars 1838._--M. de Talleyrand a eu une défaillance, hier, avant le dîner. Je crois qu'elle tient à sa diète trop rigoureuse; celle-ci, à l'embarras glaireux de la poitrine et de l'estomac, qui lui ôte l'appétit. Le vésicatoire qu'on va lui mettre le délivrera, je l'espère. Les journaux d'hier n'étaient pas tous également satisfaisants sur son discours, mais cela ne l'a pas ému, car son succès a été véritable auprès du public sain et honnête. La maison ne désemplit pas, des gens qui viennent le féliciter. M. Royer-Collard me disait hier: «M. de Talleyrand a été solennellement amnistié de ce qu'il y a eu de fâcheux dans sa vie, et publiquement glorifié de ce qu'elle a eu de bon et de grandement utile.»
_Paris, 7 mars 1838._--M. de Talleyrand n'a pas eu de défaillance hier, mais il a mauvais visage, et je le trouve très changé. J'apprends que son frère, le duc de Talleyrand, mon beau-père, est aussi dans le plus triste état. La vicomtesse de Laval a de la fièvre, un catarrhe, de l'insomnie. Tout cela est sombre, et ces images de destruction me retombent bien lourdement sur le cœur.
_Paris, 8 mars 1838._--M. de Talleyrand a mieux passé la journée d'hier; on le soigne beaucoup, et quand je suis rentrée d'un dîner donné à ma sœur par les Stackelberg, et de chez la Reine, où j'avais été ensuite, je l'ai trouvé entouré de belles dames, et d'assez bonne humeur.
Le matin, j'avais mené Pauline quêter M. l'Archevêque. Ma sœur avait voulu nous accompagner, ce qui fait que je n'ai pas pu causer avec M. de Quélen.
Les Flahaut n'ont plus rien de commun avec le Pavillon Marsan, excepté les bonnes grâces du Prince Royal qu'ils paraissent emporter. Au Pavillon de Flore, malgré beaucoup de belles phrases, on est ravi de leur départ. Les Flahaut ne croient pas au vrai, et s'en prennent à une intrigue doctrinaire à laquelle se serait joint le duc de Coigny. Ils partent, bientôt, pour l'Angleterre, où ils feront, je crois, un assez long séjour.
_Paris, 10 mars 1838._--L'abbé Dupanloup est venu me voir hier; il a demandé ensuite à voir M. de Talleyrand, pour le remercier de l'exemplaire de son discours qu'il lui avait envoyé; Pauline l'y a conduit. Il est resté seul pendant vingt minutes avec M. de Talleyrand, sans qu'il se soit rien dit de direct; mais il y a eu de bonnes paroles jetées, et quand l'Abbé est remonté chez moi, il m'a paru concevoir quelques bonnes espérances. Il y a mis, d'ailleurs, une grande discrétion et une mesure parfaite, et je le trouve d'une raison extrême; c'est lui qui s'est retiré le premier, et on lui a dit qu'on espérait qu'il reviendrait. Tout cela est bon, mais pourvu que nous ayons le temps! Car je trouve non plus de la maladie, mais un grand abattement, une altération sensible des traits, et il n'y a rien à brusquer avec un tel esprit! Mon Dieu, quelle tâche! Et que j'en serais effrayée, si je ne me disais que l'instrument le plus indigne, quand il plaît à Dieu de le choisir, peut devenir plus puissant que le plus grand saint, s'il n'entre pas dans les voies de Dieu de s'en servir!
_Paris, 11 mars 1838._--Voilà le Ministère anglais sorti victorieux d'une épreuve qu'on annonçait devoir lui être fatale. Le nôtre se tirera-t-il aussi bien de l'épreuve de la semaine prochaine, celle des fonds secrets? Il y a bien des batteries dressées contre lui, des agitations sourdes de tous les côtés; on dit que de tous les bouts de la Chambre, on tirera des feux convergents sur les bancs ministériels, quitte, après, je suppose, à s'entre-tirailler sur le champ de bataille. Tout cela est pitoyable!
_Paris, 14 mars 1838._--J'ai passé hier deux heures avec Mgr l'Archevêque. J'ai été plus contente de ses sentiments que de ses décisions; cependant tout est resté livré à ses méditations. Il m'a dit de lui écrire mes idées, et j'espère, avec la grâce de Dieu, qui jettera la lumière ici et là-bas, arriver à une fin consolante, et pour ceux qui partiront, et pour ceux destinés à continuer leur pèlerinage.
En quittant l'Archevêque, j'ai été chez la vicomtesse de Laval, toujours faible et vacillante de corps, toujours vive de cœur et d'esprit.
Je suis revenue et j'ai trouvé M. de Talleyrand triste et mal à l'aise; il s'est remonté en causant avec moi. Il a mangé un peu mieux que ces jours passés; le soir, il était moins faible et je viens d'apprendre que sa nuit a été fort tranquille. Je passe sans cesse par les hauts et les bas les plus agitants. Je suis soutenue par le sentiment d'être utile, peut-être même nécessaire, et j'espère que les forces, si elles doivent me manquer, me resteront jusqu'au bout de ma tâche; après quoi, le sacrifice est fait, je l'ai fait pendant ma maladie à Rochecotte.
_Paris, 15 mars 1838._--J'ai accompagné, hier, ma sœur, qui voulait aller encore une fois, avant son départ, à la Chambre des députés. J'y ai éprouvé beaucoup d'ennui. Les paroles de M. Molé ont été fort bonnes; M. Barthe a parlé avec une trivialité insupportable, M. Guizot a fait le plus ennuyeux de tous les sermons, M. Passy a été grossier sans être piquant, M. Odilon Barrot a été très habile, très spirituel, il n'a rien laissé à dire, ni à Thiers ni à Berryer, mais son débit est si déclamatoire et si peu soutenu, que c'est une grande fatigue de l'écouter. A tout prendre, les honneurs de la séance sont restés à M. Molé, ou, pour mieux dire, si le Ministère n'a rien gagné, ses adversaires ont perdu beaucoup, ce qui, comme résultat momentané, revient au même.
_Paris, 16 mars 1838._--J'ai mené Pauline hier à la messe, au sermon, et au salut, après lequel elle a quêté. Deux enterrements ont interrompu cette quête, en empêchant la moindre sortie, et une pluie battante les a encore retardés, ce qui fait que nous sommes restées éternellement sur nos jambes, à la porte de l'église. Du reste, le sermon de l'abbé de Ravignan[97], sur l'indifférence en matière de religion, et sur ses différentes causes, m'a fait un grand plaisir, et si ce n'est pas le plus beau des sermons que j'aie lus, c'est du moins le meilleur que j'aie jamais entendu.
[97] L'abbé de Ravignan avait remplacé Lacordaire dans la chaire de Notre-Dame.
M. Molé, qui dînait ici, disait que ce matin, à la Chambre, dans la formation des bureaux, l'alliance entre les hommes ennemis il y a quelques mois encore était flagrante.
_Paris, 17 mars 1838._--J'ai passé longtemps hier matin, au séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet, dont l'abbé Dupanloup est supérieur. J'y ai été fort contente de ce bon Abbé, qui a bien voulu être aussi satisfait du petit écrit que je lui ai montré[98].
[98] Il s'agit de la lettre que le prince de Talleyrand écrivit à Rome, en rétractation des erreurs de sa vie qui avaient encouru les censures de l'Église.
D'ici à un mois, nous aurons un nouveau poème de M. de Lamartine, intitulé _l'Ange déchu_[99], puis des _Mélanges littéraires_, de M. Villemain, et un ouvrage de M. de Chateaubriand sur le _Congrès de Vérone_. Enfin, des provisions de lecture pour l'été!
[99] Plus connu sous le nom _la Chute d'un ange_, début du poème appelé _Jocelyn_.
M. de Talleyrand dit qu'il ira le 1er mai à sa terre de Pont-de-Sains en Flandre, qu'il y restera tout l'été, qu'il en partira le 1er septembre pour Nice, en voyageant lentement, et qu'il reviendra au mois de mai 1839 à Valençay. Il y a quelque chose de bien hardi dans des projets si étendus et de peu raisonnable à affronter l'humidité flamande dès le 1er mai; je laisse dire, et me confie au grand Régulateur.
Je trouve bien jolie la devise, ou plutôt la fin de lettre que je viens de trouver dans un vieux livre: «A Dieu soyez.» Je l'adopte.
_Paris, 22 mars 1838._--La princesse Marie, qui est ici depuis le 19, a failli faire une fausse couche, hier, à la suite d'une trop longue promenade, et Mme la duchesse d'Orléans n'en évite une qu'en ne quittant pas sa chaise longue.
M. de Rumigny, notre ambassadeur à Turin, s'y est fait une mauvaise querelle. Querelle personnelle avec le Roi, pour une question d'étiquette; il est arrivé des plaintes sur lui. Cette histoire est la plus sotte du monde, car il s'agit des barbes blanches ou noires portées par les femmes. L'étiquette sarde ne les permet qu'à la Reine. Comme cela est bête!
Une alliance paraît flagrante entre MM. Thiers et Guizot, mais le récri contre ce rapprochement est tel, dans le public, que chacun en est embarrassé, et qu'il avortera probablement avant d'avoir porté ses fruits. M. Guizot, surtout, en éprouve du malaise, parce que sa considération en souffre cruellement, et que c'était dans cette considération, plus que dans son talent, qu'il cherchait et qu'il trouvait son importance. Le fait est qu'après tout ce que, des deux côtés, on s'est dit, après les discours qui ont clos la session dernière, et les propos qui en ont rempli l'intervalle, il y a quelque chose de trop cru dans cette alliance que M. Royer-Collard appelle une _union impie_.
Il est fort question d'un voyage du Roi à Nantes et à Bordeaux pour le mois de juin, ce qui nous ramènerait en Berry et vers la Touraine. M. de Talleyrand avait, jusqu'ici, uniquement en vue le Pont-de-Sains, ce qui était calamiteux.
_Paris, 25 mars 1838._--J'ai bravé, hier, une tempête équinoxiale pour aller voir Mgr. l'Archevêque. Nous nous rapprochons, peu à peu, dans les termes de la lettre, et j'espère que nous arriverons à quelque chose de bien; mais il nous faut du temps, et que les circonstances extérieures nous aident, ce qui ne dépend pas de nous, et ce qu'il faut demander à plus puissant que nous. Au reste, si là-haut on peut être importuné par les prières d'ici-bas, on doit l'être pour celles qui y sont adressées à ce sujet.
_Paris, 28 mars 1838._--J'ai eu, hier, la plus importante des conversations avec M. de Talleyrand, et j'ai trouvé, en lui, des accès ouverts qui me paraissent miraculeux. J'espère marcher maintenant dans une voie assurée, et, quoique le but soit encore éloigné, j'espère qu'aucun précipice ne se placera entre lui et mes efforts.
On meurt ici d'une façon effrayante. Voici M. Alexis de Rougé qui a disparu en douze heures, foudroyé par l'apoplexie. Cela jette beaucoup de monde dans un très grand deuil.
J'ai été chez Madame Adélaïde où j'ai su tout le bien que disait la duchesse de Würtemberg de l'Allemagne. Mme la duchesse d'Orléans sent remuer son enfant, et je crois que d'ici à quelques jours, sa grossesse sera officiellement publiée.
On dit que la jeune Reine d'Angleterre galope, à travers les omnibus et les cabriolets, dans les rues de Londres, ce que ses vieilles tantes trouvent très choquant, et ce qui l'est en effet.
Il y a, dans le Parlement anglais, une alliance non moins étonnante que celle de chez nous entre MM. Thiers et Guizot: c'est celle de lord Brougham et de lord Lyndhurst.
_Paris, 1er avril 1838._--J'ai été, hier, avec ma sœur, voir, dans la cour du Louvre où elle est momentanément exposée, une statue en bronze, qui part dans quelques jours pour Turin. C'est celle d'Emmanuel-Philibert de Savoie, à l'issue de la bataille de Saint-Quentin, arrêtant son cheval et remettant son épée dans le fourreau; elle est faite par Marochetti; c'est une admirable chose, pleine de grâce, de noblesse et de mouvement. J'en ai été ravie, et il me semble qu'en général elle est fort approuvée.
_Paris, 3 avril 1838._--J'ai remis hier à M. de Talleyrand le petit écrit que j'avais préparé pour lui. La remise s'est faite sans bourrasque. Je suppose qu'hier au soir, il en aura fait une lecture approfondie, et je vais voir, aujourd'hui, si l'horizon ne s'est pas obscurci.
_Paris, 4 avril 1838._--Mon petit écrit a eu plein succès.
J'ai mené ma sœur, hier, à Saint-Roch, pour y entendre prêcher l'abbé de Ravignan. Il nous a fait grand plaisir; il a une belle figure, un beau son de voix, une excellente prononciation, de la foi, de la conviction, de la chaleur, de l'autorité, une argumentation vive et serrée, de la clarté, un langage noble, une parole ferme; il n'est pas prolixe et jamais diffus; il manque d'onction, ce qui le rend plus doctrinal qu'évangélique, aussi était-il dans la parfaite liberté de son talent, hier, en prêchant sur l'infaillibilité de l'Église.
M. de Pimodan, grand légitimiste, qui donnait le bras à une des quêteuses, a, insolemment, barré le passage à la Reine; le curé, l'abbé Olivier, qui l'accompagnait à la sortie, et qui est un petit homme trapu et fort comme un Turc, a donné un coup de coude si raide à M. de Pimodan, pour le faire se ranger, que celui-ci est entré en fureur et a fort rudement demandé au curé ce qu'il avait prétendu par ce coup de coude; l'abbé lui a répondu tranquillement: «J'ai entendu, Monsieur, faire faire place à la Reine.» Sur quoi le monsieur a tenu de très insolents propos entre ses dents, qu'on a fait semblant de ne pas entendre.
La princesse de Bauffremont, qui devait être une des quêteuses, ayant appris, la veille, que Mme de Vatry devait aussi quêter (elles étaient six quêteuses, prises dans les différentes sociétés de Paris, afin de faire délier le plus de bourses possible), a fait dire qu'elle ne voulait pas se trouver en compagnie de la fille de M. Hainguerlot, et s'est retirée. Comprend-on quelque chose de si impertinent et de si peu charitable?
_Paris, 8 avril 1838._--La séance à la Chambre des Pairs occupait fort tout le monde hier. Le discours de M. de Brigode, prononcé la veille, avait donné l'éveil; la part active que le duc de Broglie a prise dans cette discussion paraît un événement, et se lie au mouvement hostile et à l'alliance _impie_ de la Chambre des Députés. Le Ministère a très bien répondu aux attaques de MM. de Broglie et Villemain; M. Pasquier, qui a de l'humeur qu'on veuille borner ses attributions, a fort mal présidé. Le Ministère est inquiet de la semaine de Pâques.
Le duc de Talleyrand, frère cadet du prince de Talleyrand, mourut le 28 avril 1838: le duc et la duchesse de Dino héritèrent alors de son titre, qu'ils portèrent depuis. Le 17 mai suivant, le prince de Talleyrand expirait à son tour, des suites d'un anthrax, après quatre jours de maladie.
* * * * *
La lettre qui suit a été écrite le 10 mai 1839, mais elle a été placée à cet endroit de la Chronique par l'auteur même.
_Lettre adressée par Mme la duchesse de Talleyrand à M. l'abbé Dupanloup, à l'occasion du récit fait par celui-ci des derniers instants de M. le prince de Talleyrand._
«J'ai lu, vous n'en doutez pas, avec une profonde émotion, Monsieur l'Abbé, le précieux manuscrit[100] que j'ai l'honneur de vous renvoyer.
[100] Le manuscrit dont il est ici question est un récit des derniers moments du prince de Talleyrand, écrit par M. l'abbé Dupanloup (plus tard évêque d'Orléans). L'auteur ne l'a jamais fait imprimer, et l'a légué, avec tous ses papiers relatifs au prince de Talleyrand, à M. Hilaire de Lacombe qui les communiqua à M. l'abbé Lagrange, devenu ensuite évêque de Chartres. Celui-ci ne s'en est servi que pour en tirer de nombreuses citations, dans la _Vie de Mgr Dupanloup_ qu'il a écrite, il y a quelques années, et dont deux chapitres sont consacrés à M. de Talleyrand. Ces papiers sont actuellement en la possession de M. Bernard de Lacombe.
La lettre de la duchesse de Talleyrand, transcrite dans ce volume, est redonnée ici, quoiqu'elle ait déjà paru, par mes soins, dans le journal _le Temps_, du 30 avril 1908.
«Il dit tout avec une vérité et une simplicité qui me paraissent devoir toucher les plus indifférents, convaincre les plus incrédules. Il ne me reste rien à ajouter à votre récit, car il retrace parfaitement toutes les circonstances de l'événement douloureux qui s'est, si miséricordieusement, accompli sous nos yeux. Mais peut-être suis-je, seule, en mesure d'indiquer le travail intérieur qui, depuis quelques années, avait certainement commencé à modifier les dispositions de M. de Talleyrand; travail gradué, et qu'il n'est pas sans intérêt de suivre, dans la marche lente, mais sincère, qui l'a conduit, enfin, au terme, d'une manière si consolante.
«Je vais donc essayer de retrouver mes souvenirs à cet égard, et je ne pense pas remonter trop loin, en les reprenant à la première communion de ma fille, qui eut lieu à Londres, le 31 mars 1834. Elle vint, ce jour-là, demander la bénédiction de M. de Talleyrand, qu'elle appelait _son bon oncle_. Il la lui donna avec attendrissement et me dit ensuite: «Que c'est touchant, la piété d'une jeune fille, et que l'incrédulité, chez les femmes surtout, est une chose contre nature!» Cependant, peu après notre retour en France, M. de Talleyrand s'alarma de la piété vive de ma fille; il craignit qu'on ne lui apprit à se défier de lui, à le juger avec sévérité; il me demanda même de savoir dans quel sens le confesseur de Pauline lui parlait à son sujet. J'en fis tout simplement la question à ma fille, qui me répondit, avec la candeur que vous lui connaissez, que son oncle n'étant pas un péché pour elle, jamais elle n'en parlait à son confesseur, qui, de son côté, ne le lui nommait que pour l'engager à beaucoup prier Dieu pour lui. M. de Talleyrand fut touché de cette réponse, et me dit: «Cette conduite est d'un homme d'esprit et de mérite.»
«Il voulut, dès lors, que Pauline eût encore plus de facilité à se rendre à l'église, et à aller jusque dans un quartier éloigné chercher vos sages directions; il lui offrait sa voiture, et je l'ai vu, parfois, se gêner dans ses sorties, pour la plus grande commodité de la _petite_.
«Il avait fini par tirer une certaine vanité personnelle de la piété de Pauline; il se montrait flatté que, sous ses yeux, elle eut été aussi religieusement élevée; et souvent il disait, en parlant de Pauline: «C'est l'ange de la maison.» Il trouvait un plaisir extrême (celui des belles âmes), à mettre en lumière le mérite des autres; personne ne louait avec plus de grâce, plus de mesure, plus utilement, plus à propos. On valait tout ce qu'on pouvait valoir, quand on était raconté, cité par lui. Il lui arrivait sûrement de blâmer quelquefois, mais c'était rare, et il ne s'y appliquait pas comme à la louange. Il ménageait surtout les ecclésiastiques, et quand il les désapprouvait, ce n'était guère que sous des rapports politiques, jamais dans l'exercice de leur ministère, et toujours avec beaucoup de mesure. Il respectait, il admirait l'ancienne Église de France, dont il parlait comme d'une grande, belle et éclatante chose! J'ai vu, dans sa maison, des Cardinaux, des Évêques, de simples curés de village; tous y étaient reçus avec des égards infinis, et entourés de soins délicats. Jamais un mot déplacé ne s'est prononcé devant eux; M. de Talleyrand ne l'eût pas souffert. J'ai vu l'Évêque de Rennes (l'abbé Mannay) passer des mois à Valençay; l'Évêque d'Évreux (l'abbé Bourlier) demeurer à l'hôtel Talleyrand, à Paris, et y vivre avec la même sainteté, avec la même liberté, y recevoir les mêmes égards que dans leur diocèse. M. de Talleyrand fut, pour son oncle, feu M. le Cardinal de Périgord, un neveu soigneux, tendre et déférent. On le voyait souvent, à l'Archevêché, où il causait de préférence avec M. l'abbé Desjardins, dont il aimait la conversation douce, fine et variée.
«Je me suis souvent étonnée de l'extrême aisance de mon oncle dans la société des ecclésiastiques, et je ne me la suis expliquée que par l'illusion, étrange mais réelle cependant, dans laquelle il est resté longtemps sur sa véritable position vis-à-vis de l'Église. Il savait bien qu'il avait affligé l'Église, mais il croyait que sa sécularisation, à laquelle il donnait une trop grande portée, avait, sinon tout effacé, du moins tout simplifié[101]. Sa situation lui apparaissait donc comme à peu près nette, et, par conséquent, facile. Cette erreur a duré autant que sa vie politique, et ce n'est qu'après s'être retiré des affaires qu'il a songé à éclaircir plus exactement ses rapports avec le Saint-Siège. Mais avant cette époque, un instinct vague lui faisait sentir que si, dans son opinion, il ne devait pas précisément une réparation, il devait, du moins, quelques consolations à ceux qu'il avait contristés. Aussi se montrait-il, en toutes circonstances, favorable aux intérêts du clergé, et jamais il n'a refusé l'aumône, ni à un prêtre malheureux, ni à un boiteux; il se reconnaissait, tacitement, dans l'un comme dans l'autre. Sa charité était grande, et je lui fis beaucoup de plaisir en lui rapportant un mot dit sur lui par une personne de grande vertu. Le voici: «Soyez tranquille, M. de Talleyrand finira bien, car il est charitable.» J'eus occasion de lui rappeler ce mot à l'heure la plus solennelle de sa vie; vous pouvez vous en souvenir Monsieur l'Abbé, et vous souvenir avec quelle consolation il l'entendit. Sa reconnaissance a toujours été vive pour ceux qui, retirés du monde, au fond des couvents, priaient pour lui. Il ne l'oubliait pas, et disait: «J'ai des amies parmi les bonnes âmes.» Son cœur en était touché, parce qu'il était bon, oui, très bon; lui-même en avait la conscience, lorsqu'il me disait: «N'est-ce pas que je suis meilleur qu'on ne le croit?» Assurément, il était meilleur qu'on ne le savait; ses proches, ses amis, ses serviteurs pouvaient seuls mesurer cette bonté simple, attentive, aimable, fidèle. Vous avez vu nos larmes! Les bons seuls sont pleurés ainsi!
[101] M. de Talleyrand avait fortement plaidé en faveur du Concordat; le Pape le savait, et lui adressa, le 10 mars 1802, un Bref qui, tout en restant dans des termes assez vagues, lui donnait l'autorisation de rentrer dans la vie civile.
«Il reçut successivement, depuis son retour d'Angleterre en France, deux impressions vives et salutaires, par la mort chrétienne du duc de Dalberg, et par les habitudes religieuses qui marquèrent les derniers temps de la vie du docteur Bourdois, son contemporain, son ami et son médecin. Il sut gré à M. Bourdois de l'avoir confié aux mains habiles de M. Cruveilhier; il se fiait à son talent et s'honorait d'être si bien soigné par un homme aussi religieux: il semblait puiser, dans la piété de son médecin, une sécurité de plus.
«Pie VII fut, de tout temps, l'objet de sa grande vénération. Il a consacré plusieurs pages de ses _Mémoires_ à la lutte de ce Pape avec l'Empereur Napoléon; son récit est tout entier à l'avantage du Souverain-Pontife. Il prisait fort la politique du Saint-Siège, comme habile, lente, douce et toujours égale, qualités qu'il mettait au premier rang en affaires.
«Pendant tout le temps du pontificat de Pie VII, mon oncle s'est cru assez bien en cour de Rome. Souvent, il m'a cité, à l'appui de cette conviction, un mot dit par le Saint-Père à son occasion; le Pape se trouvait alors à Fontainebleau, où s'adressant à Mme la marquise de Brignole, amie de M. de Talleyrand, et lui parlant de mon oncle, il lui dit: «Que Dieu veuille avoir son âme, mais, moi, je l'aime beaucoup.»
«M. de Talleyrand n'ignorait pas que j'avais assez souvent l'honneur de voir Mgr l'Archevêque de Paris, et il avait fort bien deviné que ces relations avaient pour motif principal, du côté de M. de Quélen, le désir de conserver quelques relations avec mon oncle. M. de Talleyrand n'en était nullement importuné, au contraire, et quoique plusieurs lettres, adressées par Mgr de Paris à M. de Talleyrand eussent, à différentes époques, manqué leur but, il ne s'en montrait pas moins touché, d'avoir inspiré un intérêt aussi persévérant à un Prélat dont il honorait le caractère, et dont il appréciait le zèle sincère, ainsi que la généreuse charité. Lui-même portait beaucoup d'intérêt à M. de Quélen, à sa position politique qu'il aurait désiré pouvoir simplifier. Je l'ai vu, dans plusieurs circonstances, chercher à lui être utile, soit par des conseils qu'il croyait bons, soit en lui rendant, en toute occasion, les témoignages les plus honorables. Il le faisait non seulement par amour pour la vérité, mais aussi comme un hommage rendu à la mémoire de feu M. le Cardinal de Périgord. Il disait souvent: «Je regarde M. de Quélen comme nous ayant été légué par mon oncle le Cardinal; il nous aime, il aime notre nom, et tout ce qui se rattache au Cardinal.» Au jour de l'an, il me chargeait de le faire écrire chez Mgr l'Archevêque, et me disait: «Nous devons toujours le traiter en grand parent.» Jamais il ne me voyait partir pour Saint-Michel ou pour le Sacré-Cœur[102], qu'il ne me chargeât d'offrir ses hommages à Mgr l'Archevêque. Quand je rentrais, il me demandait de ses nouvelles, voulait savoir s'il avait été question de lui, et ce que M. de Quélen en avait dit. Il écoutait mes réponses avec attention, souriait et finissait par dire: «Oui, oui, je sais qu'il a bien envie de gagner mon âme et de l'offrir à M. le Cardinal.» Tout cela, jusque dans la dernière année, se disait sans grand sérieux, mais avec une grande bienveillance.
[102] Peu sympathique au gouvernement de 1830, Mgr de Quélen fut menacé, en 1831, par une insurrection qui saccagea l'Archevêché de Paris. N'ayant plus de demeure officielle, il se réfugia d'abord dans le couvent des Dames de Saint-Michel, de Paris, puis dans celui des Dames du Sacré-Cœur, à Conflans, un peu hors de la ville.
«Le 10 décembre 1835, on vint de très bonne heure me dire la mort de la princesse de Talleyrand. Il fallut l'annoncer à mon oncle: je ne le fis qu'avec une extrême répugnance, car c'était précisément à l'époque où il fut atteint de violentes palpitations, qui nous faisaient redouter une mort subite. Les émotions surtout devaient lui être évitées, et je pouvais craindre que cette nouvelle ne lui causât un certain trouble. Il n'en fut rien et il me répondit sur-le-champ, avec calme, ces mots qui ne laissèrent pas de me surprendre: «Ceci simplifie beaucoup ma position.» Au même moment, il tira, de la poche de son gilet de nuit, plusieurs lettres, et me dit de les lire. La première était écrite par une dame religieuse au Sacré-Cœur. M. de Talleyrand l'avait beaucoup connue jadis, lui avait rendu quelques services, et l'appelait toujours sa _vieille amie_, Mme de Marbœuf. Dans cette lettre, elle lui parlait de Dieu, et lui envoyait la médaille que toujours il a portée depuis, et qui, aujourd'hui, est à vous, Monsieur.
«La seconde lettre lui était adressée par un curé des environs de Gap, qui lui était parfaitement inconnu. Lui aussi parlait de Dieu, avec une admirable et touchante simplicité.
«La troisième lettre enfin, dictée par la foi la plus vive, la charité, la raison, et un intérêt sincère, abordait courageusement la position religieuse de mon oncle. Il écrivit quelques lignes à Mme la duchesse Mathieu de Montmorency pour l'en remercier. Il a constamment porté cette lettre sur lui, dans un petit portefeuille de poche, dans lequel je l'ai retrouvée après sa mort. Souvent, il reparlait de cette lettre, et de la noble et malheureuse personne qui la lui avait écrite, et toujours avec un tendre respect!
«Il sut aussi qu'une de mes cousines, Mme de Chabannes, religieuse aux grandes Carmélites de Paris, priait sans cesse pour lui. Il en fut touché et me disait en parlant de toutes ces saintes personnes: «Les bonnes âmes ne veulent pas désespérer de moi». Je ne connais rien de si doux, de si aimable que cette sainte parole. Elle prouvait bien qu'il ne fallait pas craindre que Dieu l'abandonnât!
«Pour qui le connaissait aussi bien que moi, il y aurait eu de la maladresse à le pousser trop virement dans cette voie. Il fallait, au contraire, laisser à ces différentes impressions le temps de se développer, et rien ne se faisait vite chez lui. Il avait une confiance infinie dans le temps, qui, en effet, lui a été fidèle jusque dans la mort.
«Chaque fois que j'avais parlé à mon oncle de son mariage, et cela m'était arrivé souvent, je ne craignais pas de lui montrer ma surprise d'une faute aussi inexplicable aux yeux des hommes qu'elle était fatale aux yeux de Dieu. Il me répondit alors: «Je ne puis, en vérité, vous en donner aucune explication suffisante; cela s'est fait dans un temps de désordre général; on n'attachait alors grande importance à rien, ni à soi, ni aux autres. On était sans société, sans famille, tout se faisait avec la plus parfaite insouciance, à travers la guerre et la chute des Empires. Vous ne savez pas jusqu'où les hommes peuvent s'égarer aux grandes époques de décomposition sociale.» Cette même pensée se retrouve dans son projet de déclaration au Pape, dont l'original est resté entre mes mains, quand il écrit: «Cette révolution qui a tout entraîné et qui dure depuis cinquante ans.»
«Vous voyez que, non seulement il ne cherchait pas à justifier son mariage, mais qu'en vérité, il n'essayait pas même de l'expliquer. Il en avait été très malheureux dans sa vie domestique. Sous l'Empire, sous la Restauration, depuis encore, je l'ai toujours vu embarrassé, honteux de cet étrange lien, dont il ne voulait plus porter, et dont il ne pouvait entièrement rompre la pénible chaîne. Aussi, quand la mort vint la briser, il sentit pleinement sa délivrance.
«Quelque temps après, au mois de mars 1836, un de ses domestiques fut atteint d'une maladie qui bientôt fut déclarée mortelle. Ma fille décida cet homme à voir un prêtre et à recevoir les sacrements. M. de Talleyrand le sut et s'en montra satisfait. Il me dit à cette occasion: «Le contraire, dans cette maison, eût été un scandale qu'on n'eût pas manqué de relever désagréablement; je suis charmé que Pauline l'ait empêché.» Le soir même, il raconta ce fait à Mme de Laval, et s'étendit avec complaisance sur l'empire que la piété modeste et ferme de Pauline exerçait sur toute la maison.
«Au printemps de 1837, mon oncle voulut quitter Fontainebleau (où le mariage de Mgr le duc d'Orléans nous avait conduits), avant même la fin du séjour de la Cour. Il me dit d'y rester et même d'assister à la grande fête donnée, quelques jours plus tard, par le Roi à Versailles. Je le rejoignis plus tard en Berry, où il avait voulu arriver à temps pour recevoir, à Valençay, Mgr l'Archevêque de Bourges, qu'une tournée épiscopale y amenait. J'appris, par Pauline, que M. de Talleyrand avait été tout particulièrement attentif pour le Prélat, au point de changer ses habitudes personnelles; il ne permit, le vendredi et le samedi, aucun mélange de gras et de maigre sur sa table. Tous les repas furent servis au maigre seulement.
«Dans le courant de l'été de cette même année 1837, le supérieur des sœurs de Saint-André établies à Valençay, par les soins de M. de Talleyrand, vint inspecter cette communauté. Il fit une visite au Château, où il fut prié à dîner. En sortant de table, M. de Talleyrand me dit: «J'ai dans l'esprit que l'abbé Taury est Sulpicien; allez le lui demander.» Je lui rapportai une réponse affirmative: «J'en étais sûr,» reprit-il avec satisfaction, «il y a une réserve, une douceur, une convenance dans MM. de Saint-Sulpice (il les nommait souvent ainsi), qui ne me permet pas de m'y tromper.»
«Les jours de dimanche et de grandes fêtes, M. de Talleyrand ne manquait jamais la messe quand il était à Valençay; à ses deux fêtes, la Saint-Charles et la Saint-Maurice, il n'y manquait pas davantage, et aurait été blessé que le Curé ne fût pas venu la dire au Château. Son maintien, à la chapelle, était fort convenable, et malgré ses infirmités, il se mettait à genoux dans les moments indiqués. Si on se dispensait de la messe, si on y arrivait tard, ou qu'on y fit du bruit, il le remarquait comme une inconvenance. Pendant la messe, il lisait attentivement, soit les _Oraisons funèbres_ de Bossuet, soit le _Discours sur l'Histoire universelle_. Un dimanche, cependant, au mois de novembre 1837, ayant oublié son livre, il en prit un des deux que Pauline avait apportés pour elle-même: c'était l'_Imitation de Jésus-Christ_. En le lui rendant, il se tourna vers moi, et me pria de lui donner un exemplaire de cet admirable livre; je lui offris le mien, qu'il a, depuis, porté préférablement à tout autre, à la messe.
«Il tenait à ce que le Curé officiât convenablement, et lui citait souvent Mgr l'Archevêque de Paris comme l'ecclésiastique qui, à son gré, officiait le mieux, et avec le plus de dignité. Je me hasardai, un dimanche, à lui dire que, pendant la messe, j'avais eu des distractions à son sujet. Il voulut les connaître, et je me permis alors de lui dire que je m'étais demandé quelles pouvaient être ses pensées, en se souvenant qu'il avait été, lui aussi, revêtu du même caractère que le prêtre officiant devant lui. Sa réponse me parut être une preuve évidente des illusions dans lesquelles il était sur sa véritable position ecclésiastique; la voici: «Mais pourquoi voulez-vous donc que ce soit une chose étrange que de me voir à la messe? J'y vais comme vous, comme tout le monde; vous oubliez toujours ma sécularisation, qui rend ma position fort simple.» Il voulut même, alors, me montrer le bref de sécularisation, mais il était resté à Paris; je l'ai retrouvé, depuis sa mort, avec toutes les pièces relatives à cette affaire, et qui sont fort curieuses. Je les ai examinées avec soin; elles m'ont prouvé que son mariage, seul, était resté le grand obstacle à sa réconciliation avec l'Église; les autres offenses avaient été pardonnées, et les censures ecclésiastiques levées, à Paris, par le cardinal Caprara au nom du Pape.
«J'ai parlé, plus haut, de l'attention avec laquelle M. de Talleyrand lisait le _Discours sur l'Histoire universelle_ de Bossuet. A ce sujet, il me revient à l'esprit une circonstance qui me paraît remarquable. Un jour, à Valençay, je crois dans l'année 1835, il me fit dire d'entrer dans sa chambre; je l'y trouvai lisant. «Venez,» dit-il, «je veux vous montrer de quelle manière il faut parler des mystères; lisez, lisez tout haut, et lisez lentement.» Je lus ce qui suit: «L'an quatre mille du monde, Jésus-Christ, fils d'Abraham, dans le temps, fils de Dieu dans l'éternité, naquit d'une vierge.»--«Apprenez ce passage par cœur», me dit-il, «et voyez avec quelle autorité, quelle simplicité, tous les mystères se trouvent concentrés dans ce peu de lignes. C'est ainsi, ce n'est qu'ainsi qu'il convient de parler des choses saintes. On les impose, on ne les explique pas; cela seul les fait accepter; toute autre forme ne vaut rien, car le doute arrive dès que l'autorité manque, et l'autorité, la tradition, le maître ne se révèlent suffisamment que dans l'Église catholique.» Il trouvait toujours quelque chose de désagréable à dire sur le protestantisme. Il l'avait vu de près en Amérique, et lui avait conservé mauvais souvenir.
«Je tombai gravement malade, au mois de décembre 1837. Nous nous trouvions alors chez moi à Rochecotte, où, malheureusement, il y a peu de ressources spirituelles. Cependant, me sentant en quelque danger, je voulus appeler le Curé. Mon oncle le sut, et, dans ma convalescence, il m'en témoigna quelque surprise: «Vous en êtes donc là?» me dit-il, «et par où êtes-vous arrivée?» Je le lui dis avec simplicité; il m'écoutait avec intérêt, et, lorsqu'en finissant j'ajoutai, qu'au milieu de beaucoup de considérations sérieuses, je n'avais pas omis celle de ma situation sociale, qui m'obligeait d'autant plus qu'elle était plus élevée, il m'interrompit vivement et dit: «En effet, il n'y a rien de moins aristocratique que l'incrédulité.» Deux jours après, il reprit, de lui-même, une conversation semblable, me fit répéter les mêmes détails, puis me regardant fixement, il dit: «Vous croyez donc?--Oui, Monsieur, fermement.»
«C'est pendant ce dernier séjour que nous fîmes ensemble à Rochecotte qu'il apprit l'arrestation de l'Archevêque de Cologne. Il en fut frappé, comme d'un événement important: «Voilà qui peut nous rendre la ligne du Rhin», dit-il aussitôt; «en tous cas, c'est de la graine catholique jetée en Europe; vous la verrez lever et pousser vivement.»
«Je lus, à cette époque, un morceau sur les limites du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, qui se trouve dans le discours prononcé par Fénelon au sacre d'un Archevêque de Cologne. Je portai ce beau passage à mon oncle qui en fut ravi et me dit: «Il faut le copier et l'envoyer au Roi de Prusse.»
«Revenu à Paris au mois de janvier 1838, M. de Talleyrand fut bientôt privé du peu d'exercice dont, jusque-là, il avait gardé la possibilité. Il se foula le pied chez l'ambassadeur d'Angleterre, où il dînait le 27 janvier. L'hiver était très froid; les douches qu'on lui fit prendre sur le pied malade, pour lui rendre de la force, l'enrhumèrent. Ce rhume devint un catarrhe, il perdit bientôt le sommeil et l'appétit. Chaque matin il se plaignait de ses fatigantes insomnies, «pendant lesquelles», disait-il, «on pense à terriblement de choses». Une fois il ajouta: «Durant ces longues nuits, je repasse dans mon souvenir bien des événements de ma vie.--Vous les expliquez-vous tous?» lui demandai-je.--«Non, en vérité, il y en a que je ne comprends plus du tout; d'autres que j'explique, que j'excuse; mais d'autres aussi que je blâme, d'autant plus sévèrement que c'est avec une extrême légèreté que j'ai fait les choses qui, depuis, m'ont été le plus reprochées. Si j'avais agi dans un système, par principe, à la bonne heure, je comprendrais. Mais non, tout s'est fait sans y regarder, avec l'insouciance de ce temps-là, comme nous faisions à peu près toutes choses dans notre jeunesse.» Je lui dis que j'aimais mieux qu'il en fût ainsi que s'il avait agi par suite de mauvaises doctrines. Il convint que j'avais raison.
«C'est à la fin d'une de ces conversations qu'arriva votre lettre, Monsieur l'Abbé, celle que vous citez dans votre intéressante narration. Après me l'avoir fait lire, il me dit assez brusquement: «Si je tombais sérieusement malade, je demanderais un prêtre; pensez-vous que l'abbé Dupanloup viendrait avec plaisir?--Je n'en doute pas», lui dis-je, «mais pour qu'il pût vous être utile, il faudrait que vous fussiez rentré dans l'ordre commun, dont vous êtes malheureusement sorti.--Oui, oui,» reprit-il, «j'ai quelque chose à faire vis-à-vis de Rome, je le sais, il y a même assez longtemps que j'y songe.--Et depuis quand?» lui demandais-je, surprise, je l'avoue, de cette ouverture inattendue: «Depuis la dernière visite de l'Archevêque de Bourges à Valençay, et depuis, encore, que l'abbé Taury y est venu. Je me suis demandé, alors, pourquoi l'Archevêque, qui, là, était plus directement mon pasteur ne me provoquait pas? Pourquoi ce bon Sulpicien ne me parlait de rien?--Hélas, Monsieur,» repris-je, «ils n'auraient pas osé.--«Je les eusse, cependant, fort bien reçus.» Vivement émue d'aussi bonnes paroles, je lui pris les mains, et, me plaçant devant lui, les larmes aux yeux, je lui dis: «Mais pourquoi attendre une provocation? Pourquoi ne pas faire spontanément, librement, généreusement, la démarche la plus honorable pour vous-même, la plus consolante pour l'Église et pour les honnêtes gens? Vous trouveriez Rome bien disposée, je le sais; Mgr l'Archevêque de Paris vous est fort attaché, essayez...» Il me laissa dire, et je pus entrer plus avant dans le fond de cette question délicate, épineuse même, mais que je savais bien, puisqu'elle m'avait été expliquée à plusieurs reprises par M. de Quélen, qui avait tenu à me la faire bien comprendre. Nous fûmes interrompus avant que j'eusse pu tout dire, mais, remontée chez moi, j'écrivis à M. de Talleyrand une longue lettre dictée par mon profond dévouement. Il la lut avec cette confiance qu'il voulait bien accorder à mes instincts quand il s'agissait de sa renommée et de ses véritables intérêts. Ma lettre lui fit donc impression, quoiqu'il ne me le dît que quelque temps après, en me remettant, pour M. de Quélen, un papier dont je parlerai plus tard.
«Au mois de mars 1838, il lut, à l'Académie des Sciences morales et politiques, un éloge de M. Reinhard. Son médecin craignait, pour lui, la fatigue d'une telle entreprise. Nos instances pour l'en détourner furent vaines: «Ce sont mes adieux au public,» dit-il, «rien ne m'empêchera de les lui faire.» Il tenait à saisir cette occasion de développer ses doctrines politiques, et à montrer que c'étaitent celles d'un honnête homme. Il espérait, même, être, ainsi, de quelque utilité encore à ceux qui suivaient la carrière diplomatique. La veille de la séance, parcourant avec moi son discours, il me dit ces mots: «La religion du devoir, voilà qui plaira à l'abbé Dupanloup.» Quand nous arrivâmes au passage sur les études théologiques, je l'interrompis pour lui dire: «Convenez que ceci est bien plus à votre adresse qu'à celle de ce bon M. Reinhard.--Mais sûrement,» reprit-il, «il n'y a pas de mal à ramener le public à mon point de départ.--Je suis ravie,» lui dis-je alors, «de vous voir placer la fin de votre vie à l'ombre des souvenirs et des traditions de votre première jeunesse.--J'étais sûr que cela vous plairait,» fut sa bonne et gracieuse réponse.
«M. de Talleyrand supporta singulièrement bien cette fatigante séance, où il eut tous les genres de succès: succès littéraire, succès politique, succès de grand seigneur et d'honnête homme. Rentré chez lui, il envoya, sur-le-champ, les premières épreuves de son discours à M. de Quélen, et à vous, Monsieur. Il espérait votre approbation et y fut sensible.
«Sa santé, alors, parut se remettre; il reprit ses forces, fit des projets de voyage, parla de Nice pour l'hiver suivant; il se sentait renaître, et s'en rendait compte avec plaisir. Cependant, en apprenant, le 28 avril, la mort de son frère, plus jeune que lui de huit ans, il mit les mains sur ses yeux, et me dit: «Encore un avertissement, ma chère enfant; savez-vous si mon frère a retrouvé sa mémoire avant de mourir?--Non, Monsieur, malheureusement.» Il reprit alors, avec une extrême tristesse: «Savez-vous que c'est affreux de tomber ainsi, de la vie la plus mondaine dans l'enfance, et de l'enfance dans la mort?»
«Cette pénible secousse ne ralentit pas les progrès de sa santé, et nous pûmes le croire rendu à la vie. Je le remarque avec d'autant plus de soin, que ce fut le moment où toute idée de fin prochaine s'était éloignée, qu'il choisit pour s'occuper sérieusement de sa soumission au Pape; il rédigea un projet de déclaration, sans m'en parler; c'était comme une agréable surprise qu'il voulait me ménager. Un jour où il me vit prête à aller à Conflans, chez M. de Quélen, il tira du tiroir de son bureau, celui-là même sur lequel j'écris en ce moment, une feuille de papier, écrite des deux côtés, et raturée, même, en plusieurs endroits. «Tenez», me dit-il, «voici quelque chose qui vous fera bien recevoir là où vous allez, vous me direz ce qu'en pensera M. l'Archevêque.» A mon retour, je lui dis que ce papier avait vivement touché M. de Quélen; mais qu'il désirait que les sentiments qui y étaient exprimés fussent présentés sous une forme plus canonique, et qu'il comptait lui envoyer dans peu de jours la formule ecclésiastique.
«Vous savez, mieux que personne, Monsieur, que c'est en effet ainsi que les choses se sont accomplies. M. de Talleyrand me parla aussi, le même jour, de son intention d'écrire une lettre explicative au Pape, en lui adressant sa déclaration. Il entra dans beaucoup de détails, et appuya sur sa volonté de parler de Pauline dans cette lettre. Il finit par un mot, qui a, ce me semble, une grande portée: «Ce que je ferai devra être daté de la semaine de mon discours à l'Académie; je ne veux pas qu'on puisse dire que j'étais en enfance.» Cette pensée s'est reproduite sur son lit de mort, et a reçu son exécution, comme il le désirait.
«Mais je m'arrête ici. Quelque riche que soit le sujet, votre récit en contient tous les détails; d'ailleurs, dans la maladie de mon oncle, je n'ai été que sa garde-malade, et mon action s'est bornée, du reste, à réclamer votre consolante présence, Monsieur l'Abbé, et à obéir à mon oncle, en lui lisant les deux pièces pour Rome, avant qu'il y mît sa signature. J'ai eu la force de faire cette lecture, avec lenteur et gravité, parce que je ne voulais, ni ne devais rien ôter au mérite de son action. Il fallait qu'il pût se rendre parfaitement compte de ce qu'il allait accomplir. Ses facultés étaient, Dieu en soit loué, trop intactes, son attention trop présente, pour qu'une lecture troublée, précipitée eût pu le satisfaire; je devais justifier sa touchante confiance, qui lui avait fait désirer que ce fût moi qui lui fisse cette lecture importante; je ne le pouvais que par la fermeté et la clarté de mon accent. C'était lui laisser, jusqu'à la dernière minute, avec la connaissance exacte de la chose, pleinement son _libre arbitre_. C'est dans cet effort difficile que j'ai puisé la parfaite indifférence que j'ai opposée, depuis, aux doutes, aux attaques et aux calomnies dont j'ai été l'objet.
«Non, je puis le dire devant Dieu, il n'y a eu ni ignorance, ni faiblesse de la part de M. de Talleyrand; ni obsession, ni abus de confiance de la mienne. Sa généreuse nature, les souvenirs de sa première jeunesse, les traditions de sa famille, les nombreux enseignements d'une longue carrière, les exemples de Pauline, quelques éclaircissements que je fus chargée de lui donner, la confiance que vous sûtes lui inspirer, la révélation que chacun trouve à la porte du tombeau, et, avant tout, les grâces infinies d'une miséricordieuse Providence, voilà ce qui nous a permis de l'honorer aussi sincèrement dans la mort que nous l'aimions dans la vie.
«Entraînée par un sujet qui m'est cher, j'ai dépassé les limites que, d'abord, je m'étais tracées; mais je ne crains pas de vous avoir fatigué, en ramenant votre attention sur des souvenirs, qui, je le sais, vous sont précieux, et qui ont, à mes yeux, le mérite particulier d'avoir établi, Monsieur l'Abbé, entre vous et moi, un lien que rien ne saurait rompre ni affaiblir.»
«Duchesse DE TALLEYRAND, princesse DE COURLANDE.»
_Heidelberg, 27 août 1838._--Je suis ici depuis hier soir avec ma fille. Ma sœur, la duchesse de Sagan, y était depuis la veille. Ce matin, à six heures, fidèle à mes habitudes de Bade, je suis sortie, pendant que ma sœur et ma fille dormaient encore, et, cherchant à retrouver mes souvenirs, j'ai gagné le pont, je me suis arrêtée devant la statue de l'Électeur Charles-Théodore, j'ai été sur l'autre rive et me suis promenée sur les bords du Neckar pendant trois quarts d'heure, ayant, à ma droite, la ville dominée par le vieux château. Ce joli paysage qui, par le cours de l'eau, la situation de la ville, et même la nature de la culture, m'a rappelé les coteaux d'Amboise et ma chère Loire, était fort gracieusement éclairé par les rayons brisés du soleil, qui luttait contre de légers nuages.
Je sais, maintenant, qui est l'auteur de l'article sur M. de Talleyrand, paru dans la _Gazette d'Augsbourg_. Ma sœur l'a lu en manuscrit. C'est le ministre Schulenbourg, qui est homme d'esprit, qui a beaucoup connu jadis M. de Talleyrand; il est l'ami de la vicomtesse de Laval, et a revu, chez elle, M. de Talleyrand, lorsqu'il est venu à Paris, il y a dix-huit mois. Il tient à ce qu'on ne sache pas qu'il a écrit cet article.
_Paris, 6 septembre 1838._--Je suis ici depuis avant-hier. J'y ai trouvé une lettre qui me dit que, sur le refus de M. Molé de faire alliance avec M. Guizot, celui-ci avait fait son traité avec M. Thiers: le premier arriverait à la présidence de la Chambre des Députés, l'autre serait premier Ministre; tout cela devrait éclater et s'arranger à la discussion de l'Adresse. Je ne garantis pas ma version. Le Roi est à la ville d'Eu et je ne verrai la Cour qu'à mon retour.
Je suis à la fin du dernier ouvrage de Villemain[103]. Le premier chapitre du second volume est sur Montesquieu, le deuxième est une analyse détaillée de l'_Esprit des lois_, fort au-dessus de ma portée; les chapitres suivants sont consacrés à passer en revue toute la mauvaise philosophie du dix-huitième siècle, dans ses prophètes, ses sectateurs et ses prôneurs; la fin du volume est consacré à Rousseau, au charme duquel Villemain me paraît trop visiblement soumis. Je n'ai aucune indulgence pour Rousseau, car c'était un hypocrite; le cynisme de M. de Voltaire est, peut-être, moins révoltant. Ce qui est sûr, c'est qu'il y a moins de mauvaises actions positives à citer de Voltaire que de Rousseau, et le talent, à lui seul, ne doit pas plus justifier l'un que l'autre.
[103] _Le Dix-huitième siècle._
Mes enfants m'écrivent, de Valençay, que le concours, pour la cérémonie des funérailles, est prodigieux[104]: depuis Blois, le convoi a trouvé partout les populations sur pied, dans un grand recueillement, et, à la nuit, tous les habitants des villages avec des torches. Sur la voiture contenant le cercueil de M. de Talleyrand et celui de ma petite-fille Yolande, étaient Hélie et Péan[105]: dans une calèche de suite, mon fils Alexandre; tout le clergé des environs offrait ses services. Mon fils Valençay m'envoie le programme de la cérémonie même, qui me paraît fort bien entendu. J'approuve, surtout, une très large distribution de secours aux pauvres; il ne faut jamais les oublier, ni dans les peines, ni dans les plaisirs.
[104] Les funérailles du prince de Talleyrand, de son frère, le duc de Talleyrand, et de la petite Yolande de Périgord, fille du duc et de la duchesse de Valençay, morte en bas âge, furent célébrées le 6 septembre 1838, à Valençay. Les trois cercueils furent déposés dans le caveau que le prince de Talleyrand y avait fait ériger de son vivant.
[105] Valets de chambre du prince de Talleyrand.
Avant de partir d'ici, on a fait garnir le cercueil de M. de Talleyrand de velours noir, avec des clous d'argent; il portait un écusson avec ses armoiries, ses noms et ses titres; le cercueil de Yolande a été couvert de velours blanc. On dit que rien n'était plus imposant que l'arrivée du char funéraire dans la cour du château de Valençay, à dix heures du soir, éclairée par le plus magnifique clair de lune. Un silence profond, pas un bruit qui interrompît le seul bruit du char, passant, au pas, sur le pont-levis. Les corps ont passé la nuit dans l'église, entourés des prières du clergé. Le cercueil du duc de Talleyrand, accompagné du médecin qui l'a soigné, était arrivé deux heures plus tard.
_Paris, 7 septembre 1838._--La princesse de Lieven, que j'ai vue hier, m'a dit qu'elle ne recevait plus du tout de lettres de son mari. Elle m'a fort questionnée sur ce que j'aurais pu apprendre en Allemagne, de son Empereur, qu'elle hait, je crois, au fond, autant que peuvent le haïr les habitants de Varsovie, mais si elle se retrouvait sous sa griffe, ou seulement hors de France, elle ferait le plongeon à l'égal d'une vieille barbe moscovite. Elle m'a dit qu'à Münich, l'Empereur Nicolas avait fait une sortie violente au Ministre de Russie, sur les frais énormes que celui-ci avait faits pour la réception de l'Impératrice, disant: «Vous voulez donc encore augmenter notre impopularité?» Elle a beaucoup insisté sur le peu de ménagements physiques du père pour le fils, ajoutant, à la rapidité du voyage et au peu de nourriture qu'il lui laisse prendre en route, de faire tenir, au Grand Duc, ses jambes constamment _hors_ de la calèche, par quelque temps qu'il fasse, pour ne pas gêner celles de son père!
On m'assure que la Reine Victoria, qui s'est montrée si désireuse d'échapper au joug maternel, tend à se soustraire aussi maintenant à l'influence de son oncle, le Roi Léopold.
Les Flahaut ont tenu les plus vilains propos, à Londres, sur les Tuileries, et les Tuileries le savent.
La France a abandonné la Belgique, dans la négociation qui se suit à Londres, et la force à céder sur toutes les dispositions territoriales, mais elle la soutient sur celle d'argent, et il y a, entre le chiffre de Léopold et celui du Roi Guillaume, une différence de seize millions! Les puissances veulent faire une cote mal taillée, Léopold s'y refuse et ne lâchera son Limbourg que contre des écus.
En Espagne, la Reine Christine trafique de tout et se fait donner de l'argent pour chaque place qu'elle accorde. Elle ne songe qu'à amasser de l'argent, et à le dépenser tranquillement, hors d'Espagne, ce qui pourrait bien lui arriver promptement; sa sœur qui, par son esprit pratique, a déjà pris un certain ascendant ici, et qui pourrait bien marier la plus jolie de ses filles à M. le duc de Nemours, est en pleine intrigue contre elle.
M. Thiers a passé trois heures avec M. de Metternich, près de Côme, et, dans cet entretien, s'est montré fort détaché de l'Espagne. Néanmoins, on ne s'est pas pris, et les préventions sont restées les mêmes.
_Bonnétable, 17 septembre 1838._--Je suis arrivée, hier, dans ce lieu singulier, une heure avant le dîner; le pays est très joli, mais le château au bout d'une petite ville, sans autre vue que celle de la grande route qui longe les fossés. C'est un vieux manoir à grosses tourelles, à murs épais, à fenêtres rares et étroites; peu meublé, point orné, mais solide, propre, et où le nécessaire en tout genre se trouve, depuis l'aumônier jusqu'à une bassinoire. La maîtresse de la maison, active, agissante, de bonne humeur, répandant autour d'elle avec grande intelligence les œuvres les plus utilement charitables, menant réellement la vie des veuves chrétiennes, dont parle saint Jérôme. Enfin, il est permis de se croire ici dans un pays bien loin de la France, et dans un tout autre siècle que le dix-neuvième. La prière du soir, qui se fait en commun, à neuf heures, dans la chapelle, et qui est dite, à haute voix, par la duchesse Mathieu de Montmorency elle-même, m'a fort touchée; la prière, surtout, pour le repos des trépassés, prononcée par une personne qui a survécu à tous ses parents, plus âgés, contemporains et plus jeunes qu'elle, qui reste seule, sans ascendants, ni descendants, avait quelque chose de bien triste. Cet autre être isolé, la pauvre Zoé[106], répondant aux litanies, complétait le tableau et l'impression, qui m'ont été au cœur. Tous les domestiques y assistent. Il est impossible d'avoir sous les yeux un spectacle plus édifiant que celui qu'offre cette vieille et grande maison. Son origine est fort noble: elle est venue à la duchesse par les Luynes, qui, par mariage, en avaient hérité de la duchesse de Nemours, dont l'un d'entre eux avait épousé la nièce.
[106] Zoé était une négresse entrée au service de la vicomtesse de Laval, à laquelle elle donna les plus grandes preuves de dévouement. En 1838, après la mort de la Vicomtesse, Zoé fut recueillie par la duchesse Mathieu de Montmorency, belle-fille de Mme de Laval, qui vivait dans cette terre de Bonnétable, où Zoé termina tranquillement ses jours.
_Bonnétable, 18 septembre 1838._--Si le temps n'était pas très humide, je ne me déplairais pas dans ce lieu, qui ne ressemble à aucun autre; la messe réunit toute la maison chaque matin à dix heures; on ne déjeune qu'à onze, il reste une demi-heure pour se promener dans les fossés desséchés et plantés par les soins de la Duchesse, qui, de plus, nous a promenées dans ses potagers et dans tout son singulier manoir. Après le déjeuner, nous avons travaillé autour d'une table, à un tapis d'autel. M. le Prieur a fait la lecture des journaux. A une heure, nous avons été visiter le très bel hospice et les écoles fondées par la Duchesse: tout y est parfaitement entendu, et beaucoup plus soigné qu'au Château; six lits d'hommes, six lits de femmes, un pensionnat interne de douze jeunes filles, des classes d'externes et d'indigentes; une grande pharmacie; tout y est réuni avec les dépendances nécessaires. Huit Sœurs desservent l'établissement; c'est vraiment très beau. La Duchesse nous a fait monter, ensuite, dans une vieille voiture dont la doublure était mangée aux vers, mais qui était traînée par quatre jolis chevaux menés à grandes guides, fort adroitement, par un des cochers de Charles X. Tout est contraste dans Mme de Montmorency. Elle a hérité de sa mère le goût des chevaux, et ne se refuse pas de le satisfaire; elle n'a pas celui des voitures et il lui est égal que le carrosse dépare les chevaux. Traînées ainsi, nous avons atteint, par de fort mauvais chemins, une magnifique forêt, toute en futaies, dont les beaux arbres ne se coupent que tous les cent ans; c'est vraiment superbe. Au centre de cette forêt, où six routes aboutissent à un carrefour, il y a une immense clairière. La Duchesse y a fait construire une faïencerie, avec toutes les dépendances nécessaires; c'est presque un village. Elle y a dépensé beaucoup d'argent, et convient elle-même qu'il n'est pas très lucrativement placé, mais elle y occupe soixante-huit personnes, et s'est créé là un joli but de promenade et une occupation de plus. J'ai fait quelques emplettes et Pauline s'est amusée à voir mouler, chauffer, peindre et émailler cette faïence.
Après dîner, il est venu des Curés en visite, pendant que nous brodions, comme après le déjeuner, la conversation roulant sur les intérêts de localité; puis la prière, le bonsoir et le sommeil.
_Bonnétable, 19 septembre 1838._--Il a plu, hier, pendant tout le jour; personne n'est sorti que les Curés allant à la retraite du Mans, et qui s'étaient arrêtés ici _pour saluer Mme la Duchesse_; les Sœurs sont aussi venues prendre ses ordres. La Duchesse est de très bonne humeur; elle a le don de raconter, et a très bien soutenu la conversation, pendant une longue journée, sans que jamais la moindre médisance se fasse jour dans son entretien. Quand je suis descendue chez moi, elle m'a prêté le livre manuscrit de ses pensées: elle écrit à merveille, et, dans ses écrits, il y a une richesse et une diversité de formes étonnantes; les épanchements de son cœur, depuis la mort de son mari, sont particulièrement touchants, et révèlent une tendresse que son aspect extérieur ne laisserait pas deviner. Je vais la quitter, pénétrée de son bon accueil, de ses vertus, et du bel exemple qu'elle donne ici.
_Rochecotte, 27 septembre 1838._--J'ai reçu, hier, la nouvelle la plus inattendue, et qui m'a profondément touchée: Mme de Broglie, morte d'une fièvre cérébrale; elle, si jeune encore, du moins pour mourir; un an de moins que moi! si belle, si saine, si heureuse, si utile, si distinguée, si comptée! Enlevée en une petite semaine, mais préparée par sa persévérante vertu. La surprise n'a pas été pour elle!
Presqu'au même jour mourait, non moins vite, au milieu des dissipations d'une vie trop mondaine, lady Élisabeth Harcourt, du même âge, belle aussi, et, je crois, nullement préparée au terrible passage.
Avec la mort de mon beau-frère, le prince de Hohenzollern-Hechingen, cela en fait trois que j'apprends depuis huit jours que je suis ici. Le mois dernier, Anatole de Talleyrand; au mois de juillet, Mme de Laval; le 17 mai, M. de Talleyrand; le 28 avril, mon beau-père; au mois de mars, mon oncle Medem. En moins de sept mois, huit personnes qui disparaissent, de celles qui me tenaient par les liens du sang, de l'amitié ou des relations du monde! La mort me cerne de toutes parts, et je ne sais plus me fier, ni à la fraîcheur de ma fille, ni aux soins que prennent les autres. Il n'y a que la bonté de Dieu qu'on puisse croire infaillible, et c'est à sa miséricorde infinie qu'il faut se remettre, et confier ce qu'on aime.
Les deux derniers jours de sa vie, Mme de Broglie a eu le délire, pendant lequel elle chantait des psaumes, à si haute voix qu'on l'entendait d'un bout du château de Broglie à l'autre; et quand elle ne chantait pas, elle parlait à son frère et à sa fille, morts depuis des années.
_Valençay, 3 octobre 1838._--Me voici dans ce beau lieu, si riche de souvenirs, si dépouillé de vie et de mouvement. J'y suis arrivé hier, par le clair de lune qui lui sied si bien, et que M. de Talleyrand nous faisait toujours tant admirer. Nous n'avons pas fait trop bon voyage: des voitures cassées, des chevaux abattus, de mauvais postillons, des harnais déchirés, des routes abominables, précisément parce qu'on les répare ou qu'elles sont en construction, enfin, une série de petits accidents qui nous a inquiétés, contrariés et retardés. Carlos, le vieux chien de M. de Talleyrand, était d'une agitation inexprimable à notre arrivée, tirant Mlle Henriette par sa robe, ayant l'air de dire: «Venez chercher avec moi celui qui manque.»
_Paris, 9 octobre 1838._--Me voici rentrée dans Paris, dont je ne puis dissimuler que le séjour m'accable de tristesse plus que jamais. Que je regrette mes ouvriers, mon jardin, le doux ciel de Touraine, la quiétude de la campagne, le repos des champs, le loisir des pensées et du recueillement, dont mille affaires et tracas me privent incessamment ici!
_Paris, 12 octobre 1838._--J'ai été, hier, au couvent du Sacré-Cœur, où je suis restée longtemps avec M. l'Archevêque de Paris: il m'a donné la traduction exacte du bref de sécularisation de Pie VII à M. de Talleyrand. Il est curieux, et prouve que si M. de Talleyrand, avec la nonchalance qui lui était naturelle, avait égaré le texte, le sens général lui était resté présent, et qu'il avait des motifs pour dire que Rome, sans se mettre en contradiction avec elle-même, ne pouvait pas se montrer trop exigeante. Cependant, ce bref ayant précédé le mariage de M. de Talleyrand, et l'Église ne l'autorisant pas, il y avait réellement nécessité d'une rétractation: elle s'est faite, _in verba generalia_, comme l'admettait Rome; ainsi chacun doit être satisfait.
Rentrée chez moi, j'ai fait fermer ma porte, pendant la soirée, et je me suis occupée à mettre quelque ordre dans les papiers que j'ai trouvés chez M. de Talleyrand: je ferai cela peu à peu, car j'ai senti que cela me causait une très vive émotion. Je suis tombée, par exemple, sur un billet que M. de Talleyrand m'écrivait, de sa chambre à la mienne, le 6 février 1837[107], et où il me dit qu'à son heure suprême, sa seule inquiétude sera mon avenir et mon bonheur. On ne saurait croire combien ce petit chiffon de papier m'a troublée!
_Paris, 13 octobre 1838._--M. de Montrond est venu me voir hier. Il a fait le câlin et le gentil d'une manière marquée; cependant, comme il faut toujours que le bout de l'oreille passe, vers la fin de sa visite, pendant laquelle il n'avait été question que de ses regrets pour M. de Talleyrand, il m'a fait une phrase qui voulait dire ceci: «Allez-vous vous faire une dame du faubourg Saint-Germain?» J'ai pu répondre que je n'avais pas besoin de me faire telle chose, ou telle autre; que j'étais ce que j'étais, grande dame, indépendante, ne sacrifiant ni mes opinions aux uns, ni ma position aux autres; trop attachée à la mémoire de M. de Talleyrand pour ne pas l'être aux Tuileries, de trop bonne compagnie pour ne pas bien vivre avec ma famille et avec les gens de ma sorte. Il a répliqué que je n'avais pas oublié de rédiger comme M. de Talleyrand lui-même; puis, il s'est levé, m'a demandé, en me prenant la main, si je ne voulais pas être bonne pour lui, disant qu'il était seul au monde, qu'il avait bien envie de pouvoir me parler quelquefois de M. de Talleyrand, et puis il s'est mis à pleurer, à pleurer comme un enfant. Je lui ai dit qu'il me trouverait toujours disposée à l'écouter et à lui répondre, quand il me parlerait de M. de Talleyrand; que c'était un sujet inépuisable et précieux pour moi. C'est singulier, la nature humaine, dans son extrême diversité et ses étonnants contrastes.
[107] Le 6 février est le jour de la Sainte-Dorothée, patronne de la duchesse de Talleyrand.
_Paris, 17 octobre 1838._--Je n'ai encore eu que deux satisfactions depuis mon retour ici: celle de l'arrivée de mon fils, M. de Valençay, qui est si bon enfant pour moi, et une longue conversation avec l'abbé Dupanloup, qui a passé, hier, deux heures chez moi. Nos esprits se comprennent, et, ce qui mieux est, se devinent merveilleusement; nous en avons fait tous deux la remarque, par la coïncidence singulière et rapide de nos expressions. Il a un de ces esprits qui vont vite, et c'est en cela qu'il devait si bien convenir à M. de Talleyrand; c'est qu'avec lui, on ne s'embarrasse, on ne s'embourbe, on ne se ralentit jamais dans les idées intermédiaires; cette clarté de l'esprit n'est jamais accompagnée de sécheresse, parce qu'il a une âme très douce et extrêmement affectueuse. Mon long commerce avec M. de Talleyrand m'a rendue difficile pour celui de tout le reste du monde. Les esprits que je rencontre me semblent lents, diffus, arrêtés par les petits côtés; ils enrayent toujours, comme des gens qui descendent; j'ai passé ma vie à sentir qu'on poussait à la roue, comme des gens qui montaient. Du vivant de M. de Talleyrand, je n'étais pas si difficile pour l'esprit et la conversation des autres, parce que j'étais, d'une part, en pleine jouissance du mien avec lui, et peut-être aussi parce que j'avais, quelquefois, besoin de me reposer dans quelque chose de plus terne; mais aujourd'hui, je me sens, moralement, gagnée par ce que les Anglais appellent _creasing palsy_. Enfin, hier, j'ai un peu secoué mes ailes, et cela m'a fait du bien: je me suis plainte à lui du décousu de mon existence, de la langueur et de l'ennui qui succédaient en moi à une tension excessive. Il m'a parlé de mes lectures, et m'a dit qu'il croyait que je prendrais un goût infini aux Pères de l'Église. Il m'a promis de m'en faire faire un petit cours, en m'indiquant ce qui pouvait être à ma portée. Il n'est pas un convertisseur prêcheur, inquisitif, indiscret; c'est un homme aimable, de beaucoup d'esprit, et d'une âme pure et élevée, plein de mesure et de discrétion, qui ne peut avoir qu'une influence sage, douce, sans excès.
_Paris, 18 octobre 1838._--La princesse Chrétien de Danemark, qui est en ce moment à Carlsruhe, n'est plus jeune; mais il y a quinze ans, lorsqu'elle vint à Paris, elle était encore fort bien, surtout un teint, des cheveux et des épaules admirables; les traits étaient moins frappants, et c'est ce qui reste le plus longtemps. Je sais qu'elle et son mari sont restés très bienveillants pour la famille Royale actuelle de France. La princesse Chrétien est la petite-fille de la malheureuse reine Mathilde de Danemark. La première femme du prince Chrétien[108] était une folle dont les mœurs sont horribles. Elle a été se réfugier et se faire catholique à Rome, où elle s'est jetée dans les plus ridicules momeries. Son mari l'adorait, et si le roi de Danemark n'avait pas exigé son éloignement, le prince Chrétien serait resté sous le joug; il est même en correspondance avec elle, et n'a jamais cessé de la regretter. La princesse Chrétien actuelle, quoique plus belle, est parfaitement sage, mais n'a jamais eu de crédit sur son mari, ce qui tient, dit-on, à ce qu'elle n'a point d'enfants. La première femme est mère de ce prince Frédéric, exilé en Jutland.
[108] La première femme du prince Chrétien de Danemark était une princesse Charlotte de Mecklembourg-Schwerin. Coupable d'infidélité à son mari, elle s'en sépara en 1809, et sur l'ordre du Roi le divorce fut prononcé en 1810. Elle mourut en 1840 à Rome, où elle avait vécu après s'être faite catholique. Elle était née en 1784 et s'était mariée en 1806.
_Paris, 20 octobre 1838._--J'ai été, hier, avec Pauline, à la Comédie-Française, pour entendre Mlle Rachel, qui fait tant de bruit en ce moment. Je n'ai pas du tout été enchantée: ils jouent tous très mal, Mlle Rachel moins mal que les autres, voilà tout. On donnait _Andromaque_, elle jouait le rôle d'Hermione; l'ironie, le dépit et le dédain! Elle s'en est tirée avec justesse et intelligence, mais elle n'a point de tendresse, point d'entraînement; son son de voix est grêle, elle n'est ni laide ni belle, elle est fort jeune, et pourrait devenir très bonne, si elle avait de bons modèles. Le reste est trop pitoyable! Je me suis ennuyée, et suis rentrée fort engourdie.
_Paris, 21 octobre 1838._--La duchesse de Palmella, que j'ai vue hier, m'a dit une chose singulière. C'est que le duc de Leuchtenberg, premier mari de la reine doña Maria, n'avait jamais été son mari, et que le scorbut dont il était atteint en arrivant en Portugal le rendait infect, et dégoûtait fort sa femme, qui adore le petit Cobourg: elle est grosse et au moment d'accoucher.
J'ai été, avec Pauline, chez Mme la duchesse d'Orléans, qui m'a paru très bien remise de ses couches et dont l'enfant, qu'elle a eu la bonté de nous montrer, est vraiment charmant. Elle en est fière et elle a raison.
Nous sommes revenues chez nous pour une audience que me donnait l'infante Carlotta, la femme de don Francisco; ils demeurent tous deux, comme moi, dans l'hôtel Galliffet[109]. Par exemple, cette audience était curieuse: l'Infante est beaucoup plus forte que Mme de Zea, à la vérité plus grande, très blonde, avec une figure fade et cependant dure, avec un parler rude; je me suis sentie très mal à l'aise à côté d'elle, quoiqu'elle ait été très polie. Son mari a l'air d'une chenille rousse, et la cohorte de petits Infants et de petites Infantes, plus abominables les uns que les autres. L'aînée des Princesses est bien élevée, causante, et s'est gracieusement occupée de Pauline. Mon Dieu que cette Infante serait, ce me semble, une incommode souveraine!
[109] Après la mort du prince de Talleyrand, la duchesse de Talleyrand vendit aux Rothschild l'hôtel de la rue Saint-Florentin, qu'il lui avait légué, et elle s'établit dans un grand appartement de la maison du marquis de Galliffet, rue de Grenelle.
_Paris, 31 octobre 1838._--J'ai beaucoup vu, dans ces derniers jours, la comtesse de Castellane; elle ne me parle que d'une seule chose, qu'elle désire, et pour laquelle elle se remue d'une manière incroyable! Je ne saurais m'en plaindre, puisque cela prouve le cas qu'on fait de ma fille, qu'elle veut marier avec le jeune Henri de Castellane. J'ai été, hier, consulter à cet égard Mgr l'Archevêque, qui, ainsi que l'abbé Dupanloup, me paraît trouver que, de tout ce dont il a été question jusqu'à présent, Henri de Castellane offrirait, par son mérite personnel, le plus de chances de bonheur intérieur. Ils disent, tous deux, que Pauline doit seule choisir, et cela après examen. Pour examiner, il faut connaître; pour connaître, il faut voir; pour voir, il faut se rencontrer; et me voici arrivée à cette nouvelle phase de la vie, où il me faut admettre dans mon intérieur un jeune homme, afin de voir ce qu'il vaut. Je connais personnellement M. de Castellane depuis de longues années, mais je l'ai longtemps perdu de vue; d'ailleurs, ce n'est pas moi qui l'épouserai, c'est Pauline. Il a de l'esprit et de l'instruction, il est laborieux, je le crois ambitieux; il est très rangé, fort poli; vit assez retiré, mais quand il va dans le monde, ce n'est que dans la meilleure compagnie; il est bon fils et bon frère; il a un beau nom, très beau même, mais ni titre présent, ni avenir; peu d'entourage de famille, et désirant (avec un ménage séparé) demeurer cependant à Paris dans la même maison que moi; respectueux pour sa mère, mais sans confiance avec elle; désirant une femme dévote, sans être pratiquant lui-même: vingt mille livres de rente en se mariant, trente de plus après sa grand'mère et sa mère; avec un oncle sans enfants, possesseur de quarante-deux millions: cet oncle ne veut ni donner, ni promettre, ni assurer rien en ce moment, mais il désire très vivement ce mariage, et, comme il est la bizarrerie même, il peut, un jour, faire dans une proportion énorme. L'abbé Dupanloup m'a conseillé d'en parler à Pauline tout naturellement, ainsi que des autres propositions qu'on m'a faites pour elle. Jules de Clermont-Tonnerre lui déplaît, elle trouve qu'il a l'air commun. Le duc de Saulx-Tavannes lui fait horreur; en effet, il a la tournure d'un éléphant, et, de plus, il y a de tous côtés folie dans sa famille. Le duc de Guiche n'a pas dix-neuf ans, il est absolument sans fortune, avec une quantité de frères et sœurs, une mère assez sotte, et des parents toujours aux expédients. Le marquis de Biron, très riche, bon sujet, veuf sans enfant, mais bête, archi-bête, et carliste exagéré. Pauline qui a vu, dernièrement, deux fois, M. de Castellane, le trouve très bien; mais elle dit qu'elle veut le connaître davantage et s'assurer de ses principes et de sa foi. Je lui dis qu'il ne faut pas se presser, qu'elle peut très bien attendre, et que, d'ailleurs, je ne consentirai à l'accomplissement d'aucun mariage que les affaires ne soient terminées, les comptes de succession rendus et l'anniversaire du 17 mai passé. On comprend cela, mais on voudrait que, sans accomplir le mariage, les paroles fussent données avant. Je comprends aussi qu'on veuille s'assurer de Pauline, mais je ne trouve pas qu'il faille nous laisser juguler ainsi. Madame Adélaïde, qui a très peur que Pauline cesse, par son mariage, d'aller aux Tuileries, désire beaucoup celui de M. Castellane; elle m'a fait dire qu'elle savait que M. de Talleyrand y avait pensé, ce qui est vrai, moins vivement cependant qu'à celui de M. de Mérode, que leurs arrangements de famille rend impossible. D'ailleurs, M. de Castellane plaît beaucoup mieux à Pauline que M. de Mérode. On m'a parlé aussi d'Elie de Gontaut, frère cadet du marquis de Saint-Blancard, mais c'est un jeune éventé, et qui, quoique riche, a excessivement l'attitude d'un cadet, ce qui ne plairait pas à Pauline. Enfin, c'est une rage d'épouseurs, et je ne sais auquel entendre. Ce qui, du reste, est vrai, et que j'établis beaucoup, c'est que c'est elle-même qui choisira[110].
[110] Mlle Pauline de Périgord épousa, en effet, le 11 avril 1839, M. de Castellane, qui prit alors le titre de marquis, de son grand-père qui venait de mourir. Son père, le général de Castellane (plus tard maréchal de France), le lui abandonna à l'occasion de ce mariage, et ne le porta jamais lui-même.--M. de Castellane reçut, en dot, de sa grand'mère (qui l'avait élevé), la vieille marquise de Castellane, née Rohan-Chabot, très riche par la fortune que lui avait laissée son premier mari, le duc de La Rochefoucauld, la terre d'Aubijou, en Auvergne, dans le département du Cantal, dont il sera souvent question dans cette _Chronique_.
1840
La duchesse de Sagan, sœur aînée de la duchesse de Talleyrand, étant morte durant l'hiver de 1840, et sa succession offrant une suite de difficultés d'affaires, la duchesse de Talleyrand se décida à se rendre en Prusse, où elle n'était plus revenue depuis son mariage. Elle y fut accompagnée par son fils aîné, M. de Valençay, tandis que son correspondant, M. de Bacourt, nommé ministre de France aux États-Unis, allait prendre possession de son nouveau poste, à Washington, où il resta plusieurs années.
_Amiens, 16 mai 1840._--Je ne puis dire avec quel effroi je me rends compte de mon départ de Paris, ce matin, et de la réalité de l'épreuve que nous allons entreprendre. Me voici courant vers l'Allemagne, pendant que vous allez vous embarquer pour l'Amérique!...[111]. Mais parlons de mon voyage d'aujourd'hui. Les chemins sont tirants, les postillons nous ont assez mal conduits, et nous ne sommes arrivés ici qu'à neuf heures du soir. J'ai beaucoup lu dans la _Vie du cardinal Ximénès_. C'est un livre sérieusement et sagement fait, correctement écrit, mais froid, et dans lequel on a quelque peine à avancer; cette peine, je ne la regrette cependant pas, car je ne savais que très peu de choses de ce grand caractère, et il vaut la peine d'être étudié.
[111] Extrait d'une lettre à M. de Bacourt.
La campagne est belle, verte, fraîche; la végétation touffue et veloutée; nous avons eu un temps agréable, malgré quelques petites ondées. Je me suis dit, cependant, vingt fois, que le plus sot des métiers était celui de voyageur, emporté le long de ces interminables routes, secoué sur ce rude pavé, livré au bon plaisir des postillons, enfin, fuyant ceux que l'on aime, allant, le plus vite qu'on peut, vers des choses et des personnes qui ne sont rien au cœur, usant ainsi la vie, comme si elle devait être éternelle, et n'en comprenant la brièveté que lorsqu'elle est close.
_Lille, 17 mai 1840._--Ce matin, avant de quitter Amiens, nous avons été à la messe dans la belle Cathédrale. C'est une date particulièrement grave pour moi que celle du 17 mai! J'ai eu quelque mérite à aller chercher la messe si loin de la demeure du recteur de l'Académie, M. Martin, chez lequel nous étions descendus; puis, il pleuvait beaucoup, les rues picardes sont bien sales et le pavé détestable!
La Cathédrale est vraiment superbe: conservation, élégance, hardiesse, tout s'y trouve réuni. Il n'y manque que des vitraux de couleur, le jour y est trop blanc. J'ai prié de tout mon cœur, pour les morts et pour les vivants, pour les voyageurs, pour ceux qui vont se confier à la mer, et parcourir des terres inconnues.
Pendant la route d'Amiens ici, j'ai lu le _Diable boiteux_, au mérite duquel je suis restée parfaitement insensible; les histoires y sont monotones et dépourvues d'intérêt, et ce ton habituel de moquerie et de satire, qui n'est pas soutenu par les beaux vers de Boileau, m'a été tout à fait déplaisant; enfin, c'est lu, et j'en suis bien aise. Je sais ce qu'est cet ouvrage, qui a eu une certaine réputation.
Nous avons été mieux menés qu'hier. On est allé aux informations pour organiser notre journée de demain, qui se compliquera du chemin de fer belge. Après la médiocrité d'Amiens et d'Arras, où j'ai pris un bouillon ce matin, Lille frappe comme une grosse, si ce n'est une grande ville; mais je dois avouer qu'en ce moment, ma curiosité de voyageuse est fort amortie, mon intérêt singulièrement éteint.
_Liège, 18 mai 1840._--Nous avons été quatorze mortelles heures en route, de Lille ici, malgré le chemin de fer. A la vérité, pour en profiter, il faut faire un détour de vingt lieues, qui en diminue fort les avantages. De Courtrai, il faut remonter à Gand, rejoindre Malines et, par Louvain et Tirlemont, rejoindre Liège. On perd un temps énorme aux innombrables stations où on dépose et où on reprend des voyageurs. D'ailleurs, quand on a sa propre voiture, il faut encore beaucoup de temps pour la hisser et la redescendre, et il faut payer si cher, pour les voitures, que l'économie du chemin de fer est nulle. Sûrement, c'est une merveilleuse invention, et le mécanisme en est curieux à observer. Tout s'y fait avec une justesse et un ordre parfaits; néanmoins, c'est, à mon gré, une maussade manière de voyager: on n'a le temps de rien voir; ainsi, nous avons dû longer les murs extérieurs de plusieurs villes que j'aurais eu du plaisir à regarder; on ne traverse même pas des villages, on va toujours tout droit à travers champs, sans autre événement que des _tunnels_ froids et humides, dans lesquels la fumée de la locomotive s'engouffre de façon à vous étouffer. Pour peu que le vent ramène cette fumée, vous pouvez, en y joignant l'ébranlement de la machine, vous croire sur un bateau à vapeur. L'illusion a été d'autant plus grande pour moi que le mal de cœur et un certain étourdissement ne m'ont jamais quittée. Bref, j'arrive moulue, et de plus en plus en déplaisance des fatigues et ennuis de mon entreprise. A Menin, on nous a fait descendre de voiture, par une bise fort aigre, pour nous fouiller; ce n'est que l'examen à moitié achevé qu'on a demandé nos passeports. A l'inspection de nos _qualités_, comme a dit le douanier, il a arrêté l'ardeur de ses commis, et on nous a laissés partir. A propos de Menin, c'est la forteresse la plus soignée, la plus proprette et la mieux restaurée possible. Je croyais cependant que nos protocoles l'avaient condamnée à la destruction, me suis-je trompée?
Je suis fort en admiration de la richesse et de la culture de toute cette Belgique, et si j'avais pu satisfaire mon goût pour les vieux édifices, en visitant Gand, Malines, etc., cela m'aurait consolée.
_Bergheim, 19 mai 1840._--La journée, de Liège à Cologne, eût été trop longue; aussi nous couchons ici, dans une petite auberge bien propre, mais où, cependant, il n'y a pas moyen de se chauffer, quoiqu'il souffle une bise glaciale. C'est un peu dur de devoir se passer de feu, à moins de s'asphyxier par des poêles de fonte. Je suis, sans doute, une fille bien ingrate de l'Allemagne, car j'y découvre mille inconvénients matériels dont je ne me doutais pas jadis, et qui me déplaisent fort.
J'ai été bien frappée du ravissant pays qui conduit de Liège à Aix-la-Chapelle, par Verviers; le point de Chaudfontaine surtout est charmant. La route directe aurait été de prendre par Battice, mais elle est dégradée et abandonnée, et, de Liège, on nous a dirigés sur Verviers. La richesse, la grâce du paysage, le mouvement des usines, le cours des rivières, tout est particulièrement animé et agréable. Cette Belgique est _matériellement_ un charmant petit royaume.
J'ai été frappée des changements d'Aix-la-Chapelle: quoique la saison des eaux n'y soit point encore commencée, tout y est animé au possible; beaucoup de belles boutiques, des maisons neuves; avec cela, je n'aimerais pas à y prendre les eaux, le lieu n'a rien de champêtre et les promenades sont trop éloignées. J'ai lu une grande partie, aujourd'hui, de _l'Italie d'il y a cent ans_, par le Président de Brosses. C'est écrit avec mouvement, gaieté, drôlerie, esprit, mais de l'esprit du dix-huitième siècle, et le cynisme qui lui est propre éclate à chaque page.
_Cologne, 20 mai 1840._--Nous arrivons de si bonne heure ici que nous nous décidons à faire encore une dizaine de lieues aujourd'hui, après que nous aurons vu Mme de Binzer, changé notre argent et acheté de l'eau de Cologne. Comme il fait froid ici! La différence du climat devient de plus en plus sensible.
_Elberfeld, 20 mai 1840._--Mme de Binzer est une personne fort laide, mais courageuse, spirituelle, pleine de talents et très dévouée. Elle avait passé la dernière année avec ma sœur, la duchesse de Sagan, et ne l'avait quittée que depuis six semaines lorsqu'elle a été frappée par la mort. Elle a beaucoup pleuré, en me parlant de ma sœur, et m'a assurée qu'il était heureux qu'elle eût terminé sa carrière, qu'elle était si triste, si ennuyée, si irritée, si dégoûtée de tout, que son humeur même s'était visiblement altérée; il paraît qu'elle avait des accès de vrai désespoir; elle a beaucoup souffert pendant les dernières semaines, et elle avait plus d'un pressentiment de sa fin. Elle a fait son testament, la veille de son dernier départ pour l'Italie, en cinq minutes, pendant qu'elle avait du monde chez elle, qui prenait le thé: elle l'a dit, au moment même, à Mme de Binzer, qui en est restée stupéfaite. Son intention était de le refaire, quand la mort est arrivée, pour se venger de n'avoir point été comptée en temps utile. Mme de Binzer était si peinée de notre rapide passage par Cologne, que je n'ai pas pu refuser de déjeuner chez elle. Elle demeure fort loin de l'auberge où j'étais descendue, ce qui m'a fait faire beaucoup de chemin à pied, pour aller et venir, prolongé encore par des détours qu'elle a voulu me faire faire, pour me montrer la Bourse, ancienne et curieuse maison des Templiers; l'Hôtel de Ville, dont la tour et le portail sont curieux; la Cathédrale, que le Prince Royal de Prusse a prise sous sa protection, qu'on restaure, qu'on veut achever, et qui sera admirable. Nous nous sommes arrêtées un instant devant Sainte-Marie du Capitole, où Alpaïde, mère de Charles Martel, est enterrée; nous avons encore regardé deux maisons d'anciennes familles patriciennes du temps de la Hanse, et qui sont dans le style byzantin. Tout cela n'empêche pas que Cologne ne soit fort laid, et le Rhin pas beau du tout à l'endroit où nous l'avons traversé.
Nous sommes ici à douze lieues de Cologne, dans la plus jolie ville possible. Elle rappelle Verviers; le pays qui y conduit est joli aussi et tient un peu de la Belgique. Tout est propre, soigné, les routes prussiennes vraiment admirables; les postillons vont beaucoup mieux, les chevaux sont très bien tenus. Sous ce rapport, et sous beaucoup d'autres, ce pays-ci s'est métamorphosé remarquablement. Seulement les poêles de fonte, les lits et la nourriture me font du chagrin. On continue le chemin de fer, et on prétend le faire aller jusqu'à Berlin. On le poursuit avec une extrême activité, et, depuis Liège, on ne voit que terrassiers, travaux d'art, et, enfin, préparatifs pour ce sortilège.
_Mersheden, 21 mai 1840._--Nous sommes arrivés à cinq heures à Arnberg; cela nous a semblé d'un peu trop bonne heure pour finir notre étape, nous avons poussé six lieues plus loin, et nous voici dans une auberge, de village à la vérité, mais assez propre, et chez des gens obligeants. Nous aurions peut-être été plus grandement au relais suivant, mais je me suis fait conscience d'exposer plus longtemps les gens à l'horreur du temps; je n'en ai guère vu de plus déplorable: grêle, pluie, bourrasque, tempête, rien n'y manque. Malgré cela, j'ai remarqué que nous traversions un pays presque aussi joli que celui d'hier. Il m'a, par moments, rappelé la vallée de Bade, et celle, plus étroite, de Wildbad. Je lis toujours _l'Italie_ du Président de Brosses, c'est assez amusant, mais cela n'attache pas. J'en vais copier deux passages, qui me paraissent convenir assez bien à notre vie actuelle: «En général, on a tant de mal et de sujets d'impatience dans un long voyage, qu'il ne faut pas, encore, se donner l'embarras des petites économies. Il est dur, à la vérité, d'être dupe; mais, pour le soulagement de l'amour-propre, il faut se dire qu'on ne l'est que volontairement et par paresse de se mettre en colère.» C'est là de la morale que je mets peut-être trop souvent en pratique! Voilà le second passage qui est aussi fait pour moi: «Il faut s'attendre, en pays étrangers, à avoir les yeux satisfaits et le cœur ennuyé; de l'amusement de curiosité tant qu'il vous plaira, mais des ressources de société, aucune; vous ne vivez qu'avec des gens pour qui vous êtes sans intérêt, comme ils le sont pour vous, et quelque aimables qu'ils soient, d'ailleurs, le moyen de se donner réciproquement la peine d'en prendre, quand on songe qu'on est prêt à se quitter pour ne se revoir jamais!»
_Cassel, 22 mai 1840._--Le temps a été, aujourd'hui, tout aussi laid qu'il était hier, et le pays moins joli. Cassel est une aussi petite ville que Carlsruhe, et ayant encore moins l'air d'une résidence; les abords, surtout, sont très pauvres. Je n'ai admiré qu'une montagne couverte de chênes magnifiques, que nous avons été longtemps à monter et à descendre. Je souffre du froid à pleurer. Tout est si en retard, ici, que les lilas commencent à peine à fleurir.
En arrivant, je me suis fait donner les journaux, dans lesquels j'ai appris la tardive visite du Grand-Duc héréditaire de Russie, à Mannheim. Pauvre grande-duchesse Stéphanie! Il y a un an que pareille visite eût été un événement; aujourd'hui, ce n'est qu'une vaine politesse, qu'il aura fallu faire un effort pour recevoir gracieusement. La seule chose, importante pour moi, que j'ai apprise par la gazette, c'est la façon ouverte dont on parle du triste état de santé du Roi de Prusse. Cette maladie de langueur doit changer toutes les habitudes de la famille Royale, et de la société de Berlin. Je ne regretterai sûrement pas les fêtes, mais je serai peinée de ne pouvoir faire ma cour au Roi, qui a, jadis, été très bon pour mon enfance.
_Nordhausen, 23 mai 1840._--Il n'a pas plu aujourd'hui, mais il fait aigre, et froid à croire qu'il va geler. Nous avons demain quarante et une lieues à faire jusqu'à Wittenberg; c'est rude et me paraît impraticable. Heureusement que nous sommes quittes des routes et des postillons de la Hesse, restés fidèles aux anciens errements germaniques. En Prusse, postes et routes, tout est excellent; les villages, les populations, tout a un meilleur aspect; mais le pays, depuis vingt-quatre heures, sans être précisément laid, n'a plus l'air de richesse, ni l'agrément du paysage, qui m'avaient frappée de Lille à Arnberg.
_Wittenberg, 24 mai 1840._--Quarante-deux lieues faites en vingt-quatre heures, dans un pays où on ne sait pas ce que c'est que de faire courir en avant, c'est vraiment fort bien aller!
Cette ville-ci est une ancienne connaissance de mon enfance; quand nous allions de Berlin en Saxe, et de Saxe à Berlin, Wittenberg était toujours la seconde couchée, car, à cette époque, les chaussées n'existaient pas, et on allait au petit pas, enfonçant dans des sables profonds; les vingt-sept lieues que j'espère faire, demain, en neuf ou dix heures, on employait deux journées à les parcourir. De Nordhausen ici le pays est laid, et les certaines forêts de sapins ont reparu. J'ai eu, décidément, un assez vilain berceau!
J'étais assez curieuse d'Eisleben et de Halle, que nous avons traversées. La première de ces villes est le lieu de naissance de Luther; sa maison est bien conservée, et on y a fait un petit musée de toutes sortes de choses se rapportant à lui et à la Réforme. Je n'ai vu que le dehors de cette maison, qui n'a pas de caractère, mais j'ai acheté à la porte une petite description d'Eisleben et de ses curiosités, qui m'a rendue fort érudite.
Halle est fort laid, malgré quelques gothicités devant lesquelles j'ai passé en voiture; d'ailleurs, ces villes à Université ont toujours un caractère particulier que leur donne cette foule de vilains étudiants bruyants et malappris, qui, de longues pipes à la bouche, font les badauds autour des voitures, et ont l'air tout prêts à donner des charivaris.
_Berlin, 25 mai 1840._--La pluie a fait des siennes, pendant toute la journée; ce n'est pas rentrer dans sa ville natale sous d'agréables auspices. Heureusement qu'il n'y avait pas à regretter que le paysage ne fût pas bien éclairé, car, de Wittenberg ici, il est affreux. J'avais un peu oublié ma patrie, et j'ai été saisie de la trouver si laide! Cependant, je dois excepter le point de Potsdam qui est réellement joli. La rivière de la Havel y est vive et gracieuse, les coteaux boisés qui l'encaissent, couverts de fort jolies maisons de campagne. Potsdam même, qui n'est qu'une résidence d'été, a bien plus l'air d'une capitale que Cassel, Stuttgart ou Carlsruhe. Mais, à une demi-lieue de là, on retombe dans toutes les aridités et tristesses possibles, jusqu'à ce que l'on ait regagné les faubourgs de Berlin, qui, du côté par lequel nous sommes arrivés, m'ont vraiment surpris. C'est précisément un quartier anglais, avec des grilles en fer devant les maisons, et une multitude de jardins entre les grilles et les maisons, jardins petits, mais très soignés.
Berlin même est fort beau, mais si peu peuplé, et en fait de voitures, les fiacres y sont si dominants, que la tristesse y est le caractère principal. Je demeure à l'Hôtel de Russie. En face est le Château, un joli pont, et le Musée à gauche; à droite, des quais. La vue est gaie; l'appartement, au premier, presque trop magnifique.
J'ai appris par M. de Wolff, mon homme d'affaires, que le Roi était dans un état qu'on regardait comme désespéré; qu'hier, il a demandé son fils aîné et lui a remis les affaires du gouvernement, ce qui a été une scène très touchante, assure-t-on. Le mal du Roi est un empâtement glaireux que rien ne peut vaincre. On dit aussi qu'à Berlin, où les médecins sont excellents, il a le déplorable privilège d'en avoir de très mauvais. Il ne peut plus se nourrir et dépérit visiblement, cependant on ne pense pas que sa mort soit imminente. Avant-hier, il a été jusqu'à sa fenêtre voir défiler la parade. Ceux qui l'ont aperçu ont été effrayés de son changement.
Toute la ville est dans la tristesse, et la famille Royale consternée. La princesse de Liegnitz est au moins aussi malade que le Roi, d'une gastrite intense, et on la croit fort menacée.
M. Bresson, qui vient de passer une heure chez moi, est consterné de l'état du Roi. Celui-ci ne veut voir que la princesse de Liegnitz, ses médecins et le prince de Wittgenstein. Il a vu le Prince Royal une minute, point ses autres enfants; il se sent, ou se dit trop faible pour voir plus de monde. On vient d'expédier un courrier à l'impératrice de Russie, pour l'empêcher de dépasser Varsovie, où elle doit arriver demain. Le Roi ne serait pas en état de supporter cette entrevue, encore moins les grandes scènes d'attendrissement que ne manquerait pas de faire l'Empereur Nicolas; on dit, du reste, l'Impératrice dans le plus triste état. Ce sera un gros coup de cloche que cette mort qui approche, et il aura un bien grand retentissement de loin et de près.
_Berlin, 26 mai 1840._--J'ai assez bien dormi; mon lit est un peu moins étroit et moins singulier que ceux que j'ai trouvés, depuis Cologne jusqu'ici. A moins de consentir à ne coucher que dans la plume uniquement, on ne trouve guère que des matelas minces et durs, cloués sur une planchette en sapin; la partie des couvertures est aussi singulière, et quant aux draps, ce sont des espèces de serviettes. J'en ai fait coudre plusieurs ensemble, et je suis ainsi parvenue à border mon lit. Mais, pour les couchers, on est décidément encore à l'état sauvage; c'est pire que pour la nourriture, qui a, cependant, ses bizarreries, mais qui, ici, au dire même de M. de Valençay, est bonne; quant à la propreté, elle est extrême; le mobilier est élégant, il y a des tapis partout, et les poêles de fonte sont remplacés par de bons poêles en faïence qui ne donnent aucune odeur et chauffent parfaitement. Il est seulement fâcheux de s'en servir le 26 mai. M. Bresson gémit terriblement contre le climat.
N'est-il pas singulier que je n'aie éprouvé aucune émotion en rentrant dans cette ville où je suis née, et où j'ai été, en grande partie, élevée? J'ai regardé avec la même curiosité qu'en passant par Cologne ou Cassel et voilà tout. Je ne me sens pour rien cette partialité patriotique, que j'ai si longtemps éprouvée pour l'Allemagne. Je me sens absolument étrangère aux choses, aux personnes; complètement déracinée, parlant la langue avec une certaine hésitation, enfin, pas du tout _at home_; plutôt mal à l'aise, et honteuse de cette disposition. Il me semble que si je rentrais à Londres, il n'en serait pas de même. Je ne pense pas que j'y aurais de la joie, probablement j'y fondrais en larmes; mais enfin je serais émue, à peu près comme je le suis à Valençay. Je redoute moins ce qui me fait pleurer que ce qui me glace.
Tout se passe de si bonne heure, ici, qu'il faut être prête dès l'aurore; éveillée n'est rien, mais levée! J'en suis extrêmement fatiguée, plus qu'en voyage, parce qu'une fois casée dans ma voiture, qui est bien douce, je puis m'y reposer dans le silence, l'inaction et le sommeil; au lieu qu'ici, c'est différent.
Mon homme d'affaires de Silésie était à neuf heures chez moi. Il part ce soir, pour tout préparer pour mon arrivée. A onze heures, M. et Mme de Wolff sont venus. Ils m'ont dit que le duc de Cobourg était en marché, pour acheter au prince Pückler la terre de Muskau, pour sa sœur, la grande-duchesse Constantin, On dit que le jardin de Muskau est le plus beau de l'Allemagne. Ce n'est qu'à dix lieues de chez moi.
M. Bresson est venu, à midi, me dire qu'il y avait du mieux dans l'état du Roi, qui avait pu prendre un potage et faire le tour de sa chambre. Il m'a, en même temps, engagée à ne pas différer mes visites chez les grandes-maîtresses des Princesses.
Midi est l'heure élégante des visites ici! Je suis donc partie, avec M. de Valençay. D'abord, chez la comtesse de Reede, au Château. Elle est la grande-maîtresse de la Princesse Royale et était l'amie intime de ma mère. Elle n'était point chez elle, non plus que la baronne de Lestocq, grande-maîtresse de la princesse Guillaume, belle-sœur du Roi. Nous sommes aussi allés chez la comtesse de Wincke, au palais du Roi, pour la princesse de Liegnitz. C'est une vieille Dame du palais de la feue Reine, dont il m'était resté, de mon enfance, quelque idée confuse. Elle nous a reçus; elle a un air de vieille grande dame qui m'a plu. La comtesse de Schweinitz, au nouveau palais du prince Guillaume, fils du Roi, nous a aussi reçus. La comtesse Kuhneim, au palais Teutonique, où demeure la princesse Charles de Prusse, était sortie.
Mme de Schweinitz m'a dit que le prince Guillaume devait partir demain pour aller au-devant de sa sœur, l'impératrice de Russie, et l'empêcher de venir ici. Nous avons aussi passé chez les Werther, ravis de parler de Paris, puis chez Mme de Perponcher, avec laquelle j'ai tant joué dans notre enfance. Elle n'y était pas.
Berlin est vraiment une fort belle ville. Les rues sont larges et alignées; les maisons grandes et régulières, force palais et beaux édifices; de belles places plantées, des jardins, des promenades; et cependant, c'est triste. On voit que la richesse manque, pour bien habiter et remplir le cadre. Les voitures des particuliers ressemblent à des fiacres, si bien que je m'y suis trompée: les chevaux, les livrées, tout cela est horriblement tenu.
Nous avons dîné, hier, chez M. Bresson, qui est parfaitement logé, dans une maison qu'habitait jadis ma sœur, la duchesse d'Acerenza. L'appartement est beau, et fort bien meublé pour Berlin, mais absolument gâté par un horrible portrait du Roi des Français, dont la main est étendue sur une immense Charte: c'est une horreur! Les convives étaient M. de Humboldt, lord William Russell, et un M. de Loyère, attaché à la légation de France. M. de Humboldt, selon son usage, a parlé de toutes les rivières, de toutes les montagnes, de toutes les planètes, de l'univers enfin! Il n'a pas oublié le prochain, qu'il n'a pas traité avec une surabondante charité: la princesse Albert surtout m'a paru être fort mal dans ses papiers; elle n'est pas trop bien, non plus, dans ceux de M. Bresson. Lord William Russell est toujours aussi taciturne qu'un Russell doit l'être; il prétend ne pas se déplaire ici; ce qui le sépare de lady William lui convient toujours. Quant à M. Bresson, il s'ennuie à cœur ouvert: les neuf ans passés ici ont absolument épuisé sa patience. Je crois qu'il redoute beaucoup, pour sa position personnelle, la mort prochaine du Roi; il se plaint de l'action du climat, enfin il est tout à fait battu de l'oiseau.
Au milieu du dîner Bresson, la princesse Guillaume, belle-fille du Roi, m'a fait prier d'être à six heures et demie chez elle. Je m'y suis rendue; elle habite un charmant palais, admirablement bien arrangé; des serres ornées de marbres, des parquets magnifiques, de beaux meubles; enfin, c'est beau, et de fort bon goût. La Princesse était seule, et m'a reçue avec mille bonnes grâces. J'y suis restée très longtemps.
La façon dont on redoute, ici, les visites Impériales russes, est très curieuse. La famille Royale n'est occupée qu'à les éviter, et on prend mille biais pour cela; on en a peur comme d'un torrent dévastateur!
Je viens d'avoir la visite de Mme de Perponcher. Son bel air de reine et ses traits réguliers ont survécu à la jeunesse; elle a de l'esprit et une conversation animée.
_Berlin, 27 mai 1840._--Un luxe charmant de Berlin, dans toutes les maisons neuves qui appartiennent à des gens considérables, ce sont les carreaux-glaces aux fenêtres; cela jette une clarté extrême dans les appartements, et donne, même au dehors, quelque chose de brillant aux façades.
J'ai été, ce matin, en audience particulière chez la Princesse Royale, qui habite une partie du Château proprement dit: son grand cabinet est beau et curieux. La Princesse est fort polie, un peu froide et timide, de beaux yeux bleus, un teint plombé, des traits forts et pas gracieux; elle boite un peu. La conversation s'est animée quand le Prince Royal est arrivé: il a été très cordial pour moi; il venait de chez le Roi, qu'il a trouvé sensiblement mieux, ce qui ranime tous les cœurs; le fond, cependant, reste grave.
J'ai dîné chez la princesse Guillaume, belle-fille du Roi; son mari a retardé son départ. Il y avait à dîner le Prince Royal et la Princesse, les deux princes de Würtemberg, fils du prince Paul, qui partent demain, pour aller à Hambourg, à la rencontre de leur sœur, la grande-duchesse Hélène (celle-ci va à Ems, et puis en Italie); en outre, le prince Georges de Hesse, frère de la duchesse de Cambridge; un général russe et un officier anglais, venus assister aux manœuvres; Werther, sa femme et son fils, qui va à Paris faire l'intérim d'Arnim; le comte et la comtesse de Redern: elle est une héritière de Hambourg, parfaitement laide; elle a l'air d'une _juive blonde_, ce qui est doublement laid.
J'étais assise auprès du Prince Royal, qui m'a beaucoup questionnée sur Versailles, et s'est ensuite complu dans tous les souvenirs de notre enfance. Il est bien grossi et vieilli.
A sept heures du soir, j'étais commandée pour me rendre chez la princesse Albert, avec invitation d'y rester pour le thé et le souper. On ne saurait rien imaginer de si envahissant que la vie de Cour ici. Il n'y a qu'une très bonne condition, c'est qu'avant dix heures du soir, chacun est retiré; mais aussi, à dix heures, on est plus épuisé qu'on ne le serait à deux heures du matin à Paris!
Il me semble que de toutes les personnes d'ici que j'ai vues, celle qui m'inspire le plus de curiosité ou d'intérêt est la princesse Albert: dans la première minute, j'ai trouvé son visage long et étroit, sa bouche grande, le bas de son visage, quand elle rit, comme l'absence de sourcils, fort laid; mais, peu à peu, je m'y suis accoutumée, jusqu'à la trouver agréable; ses dents sont blanches, son rire gai et ses yeux vifs; sa taille est jolie; elle est grande comme moi; seulement, il est trop évident qu'elle se serre extrêmement, et cela se remarque d'autant plus qu'elle est dans un mouvement perpétuel. Elle remue, gesticule, rit, s'agite, parle (et un peu à tort et à travers); elle ne traverse les salons qu'en courant et sautillant; ce n'est pas par la tenue et par la dignité qu'elle brille, mais à tout prendre, elle n'est pas déplaisante, et je crois, même, qu'elle doit plaire assez aux hommes. Elle a été très obligeante pour moi, mais avec un sans-gêne et une naïveté de questions, comme si elle m'avait toujours connue, donnant son petit coup de patte à droite et à gauche, à commencer par sa propre famille; elle m'a fort étonnée. Le fait est que c'est une enfant gâtée, accoutumée à tout faire, à tout dire, qui est, et qui passe ici, pour parfaitement ingouvernable: elle part pour La Haye, quand on aimerait à la voir rester ici, revient quand on la croit pour longtemps en Hollande; enfin, elle est étrange. Son mari est fort gringalet. Leur palais, joli à l'extérieur, m'a paru médiocre à l'intérieur. Il n'y avait, chez elle, que les princes de Würtemberg, Mme de Perponcher (elle ne peut, à cause de l'étiquette, recevoir M. de Perponcher, le Corps diplomatique étant banni de chez les Princes), M. de Liebermann, ministre de Prusse à Saint-Pétersbourg, et le Prince et la Princesse Guillaume, fils du Roi, qui sont arrivés tard.
Je ne puis qu'être reconnaissante de l'accueil que je reçois ici, mais le besoin de repos l'emporte sur toute autre considération, et je voudrais être déjà rentrée dans mon cher Rochecotte!
_Berlin, 28 mai 1840._--J'ai été, ce matin, à l'audience de la princesse Charles: elle a des traits charmants, une belle taille, le teint échauffé, les yeux battus, de belles manières, un langage doux et obligeant, le tout assez insignifiant, mais avec beaucoup de bienveillance. Son mari est tout simplement commun; il a en ce moment la rage des opérations, et assiste à toutes les nouvelles tentatives de la chirurgie: ce qui préoccupe tout Berlin, c'est le redressement des yeux par Dieffenbach. Sur deux cents cas, un seul a manqué, et par l'imprudence du patient. C'est fort ingénieux, et on afflue, de toutes parts, pour, de laid, devenir beau.
Ici, tout le monde se dit frappé de la ressemblance entre Mme de Lazareff et moi!
J'ai passé chez la princesse Pückler, la femme du voyageur; c'est une grande dame que la Cour soutient beaucoup; elle était sortie. Dans l'après-midi, j'ai été reçue par la princesse Guillaume, belle-sœur du Roi, qui a eu mille bontés pour moi: elle a été très belle, il lui reste encore grand air; elle est très avant dans la secte des _Piétistes_. Elle m'a fait connaître sa fille non mariée, jolie princesse de quinze ans, dont la physionomie m'a plu beaucoup[112].
[112] La fille de la princesse Guillaume de Prusse, dont il est ici question, épousa, peu de temps après, le Roi de Bavière.
La princesse Guillaume est la propre sœur de la grande-duchesse douairière de Mecklembourg, belle-mère de Mme la duchesse d'Orléans.
Je vais aller au théâtre, pour y voir un ballet, dans la loge de la comtesse de Redern, qui a insisté pour que j'y fusse, puis je terminerai ma journée chez les Werther, qui donnent une soirée pour moi. Je suis absolument ahurie de la vie que je mène et qui est si parfaitement différente de la vie paresseuse que j'ai menée depuis deux ans.
_Berlin, 29 mai 1840._--Le ballet est fort bon ici; le Roi y a pris grand intérêt, et donne, annuellement, cent vingt mille écus à l'Opéra, ce qui est beaucoup pour ce pays; il y a beaucoup de jolies danseuses; la salle est belle, l'orchestre excellent; je n'ai pu juger les chanteuses, n'étant arrivée qu'après l'opéra.
Chez les Werther, c'était un raout, comme tous les raouts; j'ai trouvé les femmes bien mises, peu jolies; le ton de la société un peu froid; l'uniforme, que les hommes au service militaire ne quittent pas, leur donne quelque chose d'un peu raide.
On était moins content de l'état du Roi hier; il avait eu une défaillance, après avoir montré une fantaisie de harengs qu'on s'était hâté de satisfaire. Cependant, les Princes étaient au spectacle. Les médecins disent toujours que ce n'est pas un état désespéré: c'est, entre autres, l'avis d'un docteur Schœnlein, qui vient d'être nommé, ici, professeur à l'Université. Il arrive de Zürich, précédé d'une très grande réputation; on a obtenu du Roi qu'il le vît en consultation. La princesse Frédéric des Pays-Bas est attendue: son père, dont elle est la favorite, désire autant la voir qu'il redoute les visites russes. La princesse Guillaume, belle-sœur du Roi, dont la fille aînée est mariée à Darmstadt, m'a dit que le grand-duc héréditaire de Russie était fort épris de la princesse Marie, sa future, et qu'elle _commençait_, aussi, à l'être de lui.
Je devais dîner, aujourd'hui, chez le Prince Royal, mais le Roi ayant éprouvé une nouvelle défaillance, le Grand-Maréchal est venu me dire que le dîner n'aurait pas lieu. On est fort agité de cet état précaire du Roi; les uns par affection, les autres par respect ou par considérations politiques, personne, pas même le successeur, n'avait songé à se préparer à cette crise, et à la tristesse, se joint de l'embarras et de l'hésitation.
_Berlin, 30 mai 1840._--J'ai fait, hier, dans la matinée, une promenade en voiture au Thiergarten, le Bois de Boulogne de Berlin; j'ai revu ce lieu, où pendant mon enfance, j'allais journellement faire une promenade de santé. C'est un fort joli bois, touchant aux portes de la ville, bien planté, en partie jardin anglais, bordé par la Sprée, rempli de jolies maisons de campagne. C'est la grande ressource de Berlin.
J'ai dîné chez lord William Russell, où j'ai entendu dire qu'il y avait une petite émotion ministérielle à Londres; mais cela ne signifie rien. Le Cabinet actuel est accoutumé aux échecs, comme Mithridate aux poisons.
Aujourd'hui, dans la matinée, M. de Humboldt est venu nous chercher, et nous a conduites, sa nièce, Mme de Bülow et moi, au Musée: il avait mis tous les directeurs, professeurs et artistes sous les armes. J'ai donc tout vu dans le plus grand détail; l'édifice est beau et bien entendu, les classifications parfaites et habiles, les lumières très bien ménagées. Le Roi a fait, dans tous les genres, de fort belles acquisitions: un buste antique en basalte verdet, de Jules César, est une des plus belles choses que je connaisse. Le Musée est très riche en tableaux de l'ancienne école allemande; les vases étrusques sont de premier ordre; les faïences du quinzième siècle très curieuses; les pierres gravées, les médailles, dans un ordre parfait et dans un arrangement plein de goût. Ces messieurs, gens d'esprit et d'érudition artistique, m'en ont fait les honneurs avec une extrême politesse. J'y ai répondu par beaucoup de questions, et d'attention aux réponses; mais cela a duré trois heures, toujours debout; à la fin, je rendais l'âme.
J'ai été ensuite à un grand dîner chez M. Bresson. Au moment où je sortais pour me rendre à ce dîner, j'ai vu arriver le prince de Wittgenstein, chargé, par le Roi et la princesse de Liegnitz, de m'exprimer, en termes pleins de bonté, leurs regrets de ne pouvoir me voir. Le Roi était un peu moins mal, il avait pu voir la princesse Frédéric des Pays-Bas, sa fille chérie, qu'il avait fait demander par le télégraphe, et qui s'est hâtée d'accourir. Le prince de Wittgenstein a été des plus obligeants. C'est un gros personnage, mais bien accablé dans ce moment, car le danger du Roi le navre. Il est très bienveillant pour la France, et fort des amis de la princesse Guillaume, belle-fille du Roi, qui me comble de bontés.
Au dîner de M. Bresson, M. de Humboldt, comme de coutume, a dispensé les autres de parler, ce qui est très commode pour les paresseux comme moi.
_Berlin, 31 mai 1840._--C'est aujourd'hui une journée très marquante dans le pays, et dont le Roi attend l'issue avec impatience. Le Grand-Électeur est monté sur le trône le 31 mai 1640; le Grand Frédéric le 31 mai 1740, et on assure qu'il y a une prédiction qui dit que le Prince Royal montera sur le trône le 31 mai 1840...
J'ai été à la messe, dans une église qui n'en est pas une; c'est un grand salon rond, voûté en une seule coupole, entouré de colonnes, et entre chaque colonne, une grande croisée. Rien n'est moins recueilli, moins catholique.
J'ai dîné chez le prince Radziwill, qui, après le dîner, m'a menée en haut, dans l'appartement de feu sa mère, où j'ai tant été dans mon enfance. On ne l'habite plus; il est exactement tel que je l'avais toujours connu. Il est impossible d'être plus affectueux que tous les Radziwill l'ont été pour moi. La fille de feu la Princesse a épousé le neveu du prince Adam Czartoryski; elle est déjà à la campagne. Les deux princes Radziwill ont épousé les deux sœurs, filles du prince Clary. Tout cela a force enfants, et vit, très heureusement réuni, dans la même maison.
J'étais rentrée chez moi, après le dîner, lorsque j'ai reçu un message de la princesse Guillaume (belle-fille du Roi) pour me prier de passer chez elle. J'y ai été; elle était seule, et m'a retenue à causer pendant une heure. Les nouvelles du Roi étaient assez tristes; il a dit à son premier valet de chambre qu'il était parfaitement sûr de n'en pas revenir, mais qu'il ne voulait plus parler de sa fin, pour ne pas affliger ses entours. On dit qu'il insiste pour être porté, demain, à la fenêtre de son appartement au moment d'une grande solennité, fort annoncée, et dont il dirige, du fond de son lit, tous les préparatifs. Le Prince Royal, au nom du Roi, doit poser, à l'entrée de la promenade des Tilleuls, la première pierre d'un monument en l'honneur de Frédéric II. Toute la garnison, tous les corps de l'État, tout Berlin, doivent assister à cette cérémonie. Il y a des gradins élevés pour le public; mon fils et moi devons y assister du balcon de la princesse Guillaume, où se trouveront les Princesses.
Il y avait, hier soir, chez le prince de Wittgenstein où je suis allée, cette Mme de Krüdener, née Lerchenfeld, fille naturelle du feu comte de Lerchenfeld, et de la princesse de la Tour et Taxis; c'est elle qui, à Pétersbourg, était d'abord une favorite de l'Impératrice, et, après, fut un peu écartée, parce que l'Empereur paraissait la distinguer. Elle ressemble beaucoup à la feue Reine de Prusse, ce qui peut s'expliquer par la parenté, mais elle n'a pas son grand air; cependant, c'est une belle femme.
On m'écrit de Paris qu'on veut reconstituer la maison de l'Empereur Napoléon pour l'envoyer chercher ses cendres à Sainte-Hélène. On a demandé à Marchand, son valet de chambre, s'il voulait accompagner la mission. Il a d'abord hésité, puis a accepté, à la condition de manger à la table du prince de Joinville; pour le satisfaire, on l'a nommé capitaine d'état-major de la Garde nationale, et il part, et il mangera à la table du Prince! Je m'abstiens de réflexions!
_Berlin, 1er juin 1840._--Je reviens de la cérémonie: c'était, vraiment, très beau et très imposant. La pensée intime du danger du Roi, que chacun avait au fond du cœur, donnait quelque chose de singulièrement touchant et solennel à cette fête nationale, la dernière à laquelle le pauvre Roi assistait. Et encore, comment y assistait-il? Couché devant sa fenêtre. Heureusement qu'il faisait un temps moins désagréable que ces jours passés! Le Prince Royal a posé la première pierre du monument qui doit porter la statue équestre du Grand Frédéric. N'est-il pas singulier qu'il n'en existât encore aucune de lui à Berlin? L'anniversaire séculaire de son avènement était hier, mais comme c'était un dimanche, on en a remis la célébration à aujourd'hui. Chaque régiment de l'armée était représenté par un détachement. Vraiment, l'armée est superbe et d'une tenue admirable! En outre, les corps de l'État, les autorités, le Consistoire, un détachement de la Landwehr, des députations des corporations des arts et métiers, avec leur musique, entouraient la place qui est magnifique, et qu'on avait parfaitement décorée. Autour du monument, on voyait tous ceux qui avaient encore servi sous Frédéric II, dans leurs habits de l'époque, portant les drapeaux pris pendant la guerre de Sept ans. Le Roi s'était occupé lui-même de tous les détails de cette belle cérémonie et avait donné les ordres les plus positifs pour interdire toute manifestation qui lui fut personnelle, mais le respect silencieux et recueilli, l'ordre parfait et l'air triste des spectateurs, étaient assez significatifs et touchants. Au moment où on a descendu la première pierre, les canons ont tiré, les cloches ont sonné, les tambours ont battu aux champs, et les vieux drapeaux, à moitié détruits, se sont inclinés. A ce moment, la majorité des spectateurs a fondu en larmes. Il ne faut rien chercher de tout cela dans l'hémisphère républicain, ni dans nos régions révolutionnaires!
J'ai vu, sur le balcon où j'étais, le prince Frédéric des Pays-Bas, qui m'a présentée à sa femme. Elle était dans un état vraiment attendrissant; elle n'est pas jolie, mais elle a l'air bien bon et naturel. Le jeune Grand-Duc héréditaire de Russie, qui est arrivé ce matin, était présent. Le Prince Royal de Prusse me l'a amené. On prétend qu'il est fort engraissé. En effet, je m'attendais à trouver un jeune homme très chétif, et il est le contraire; seulement, je n'aime pas son teint.
_Berlin, 2 juin 1840._--Hier soir, j'ai été prendre le thé chez Mme de Perponcher, dont le salon est, à mon gré, le plus agréable de Berlin. Elle a beaucoup de conversation et de belles manières; avec cela, de la simplicité, de la mesure. Tout le monde s'empresse autour d'elle; la position de sa mère auprès de la Princesse Royale lui a été fort utile. J'ai su, là, que le Roi n'avait éprouvé aucun nouvel accident, ce qu'on redoutait beaucoup, à cause de l'émotion de la journée.
La suite du Grand-Duc héréditaire de Russie est logée dans le même hôtel que moi, aux frais du Roi; ils y font un vacarme effroyable et d'autant plus de consommation que cela ne leur coûte rien. Les Russes sont plus détestés, ici, qu'on ne saurait dire.
_Berlin, 3 juin 1840._--Nous avons eu un grand dîner hier chez les Werther. On y disait le Roi mieux: il avait dormi, et se trouvait, moralement, soulagé d'avoir dépassé les dates fatales. Pendant le dîner, j'ai reçu un message de la jeune princesse Guillaume, pour m'inviter à passer chez elle après dîner, en toilette de promenade. Je m'y suis rendue, et nous sommes montées en calèche; elle m'a menée à Charlottenburg, qu'elle m'a montré en détail, en particulier le Pavillon que le Roi s'est fait construire et où il demeure de préférence. J'y ai vu, avec plaisir, les portraits des ducs d'Orléans et de Nemours, dessinés ici lors de leur passage, et que le Roi a acquis pour les placer dans son cabinet particulier. En revenant, la Princesse m'a retenue pour prendre le thé, j'ai été tout le temps seule avec elle.
Ce matin, au moment où je finissais de déjeuner, M. Bresson est venu nous annoncer que le Roi était à toute extrémité. Dans l'après-midi, je me suis arrêtée devant son palais. Il vivait encore, et même il avait repris assez de connaissance pour demander qu'on lui lût les journaux. La foule entoure le palais, beaucoup de gens fondent en larmes, le mouvement de la population est parfait.
_Berlin, 4 juin 1840._--J'ai dîné, hier, chez M. Bresson avec la princesse Pückler qui part pour Muskau à la rencontre de son mari; il revient de Vienne, après six ans d'absence. Elle parle de lui avec admiration. C'est une petite vieille qui a de l'esprit, de l'intelligence, du tact; elle a fait beaucoup parler d'elle dans différents genres.
Ce n'est que d'hier qu'on a publié des bulletins de la santé du Roi, qui doit être mort à l'heure où j'écris; jusque-là, il l'avait défendu. Je pense qu'il n'en a rien su hier. Il avait conservé toute sa tête, beaucoup de calme, de simplicité et de dignité.
* * * * *
Le Roi est encore, depuis la nuit dernière, dans une sorte d'agonie d'où il se tire quelquefois par quelques gouttes de café; il parle encore quelque peu, mais pas un seul mot de son état, dont il mesure cependant bien toute la gravité. Toute sa famille, même les petits-enfants sont réunis au palais; les Ministres également... Toujours même foule sur la place et même intérêt de la part de la population.
_Berlin, 5 juin 1840._--Hier, à huit heures du soir, le Roi vivait encore. Il avait pris congé de ses enfants et remis solennellement son testament à ses Ministres, puis déclaré qu'il en avait fini avec le monde, qu'il ne voulait plus voir personne que la princesse de Liegnitz et le Pasteur, qu'il a fait demander, et ne plus s'occuper que des intérêts de sa conscience, et de la vie à venir.
_Berlin, 6 juin 1840._--M. de Humboldt sort de chez moi; le Roi a eu une fièvre très violente cette nuit; il ne parle presque plus et paraît désintéressé de toutes choses. Mais quelle longue lutte chez un homme de soixante-dix ans! Tous les Mecklembourg arrivent; on frémit de voir apparaître le duc de Cumberland, et l'Empereur Nicolas, malgré toutes les démarches faites pour l'éviter, sera ici demain. On veut, c'est évident, circonvenir le nouveau souverain, dès le début de son règne: c'est ce qui peut le plus lui nuire dans le public, qui, déjà, ne laisse pas d'avoir des appréhensions et de les manifester. Le moment est curieux à observer, et j'assiste peut-être aux semences de bien grands résultats.
J'ai voulu, tantôt, remplir ma promesse d'aller voir Mme de Bülow à Tegel. C'est à trois lieues de Berlin. J'ai d'abord trouvé le vent fort déplaisant, mais une fois dans une forêt qui commence à moitié chemin, je me suis sentie doucement abritée, et l'air gommeux des sapins m'a été agréable. Au sortir de ces sapins, on trouve un superbe lac dont les bords sont boisés d'arbres à feuilles, ce qui est rare ici. A un des bouts du lac, se trouve la forteresse de Spandau; à l'autre, le parc, le château de Tegel, et le monument élevé par feu M. Guillaume de Humboldt à sa femme: c'est très joli. Le château n'est pas grand'chose, mais il contient quelques beaux objets d'art apportés d'Italie, et un beau portrait d'Alexandre de Humboldt par Gérard. Le monument est une colonne de porphyre sur une base de granit, le chapiteau est en marbre blanc: cette colonne supporte une statue en marbre blanc de l'Espérance, par Thorwaldsen; la colonne est à moitié entourée d'une grille en fonte, et à moitié d'un grand banc en pierre. Le tout est de bon goût; la seule chose qui ne le soit pas à mes yeux, c'est que Mme de Humboldt, son mari, sa fille aînée, et un des enfants de Mme de Bülow, sont réellement enterrés au pied de cette colonne. Je ne puis souffrir les tombeaux dans les jardins; il faut, à mes croyances, ou le cimetière commun, ou bien un caveau d'église ou de chapelle, bref, un lieu consacré à la prière, au recueillement, et qu'aucun bruit profane ne trouble.
J'ai fait le tour du lac en calèche, puis j'ai repris la route de Berlin. Aux portes de la ville, j'ai rencontré lord William Russell, qui m'a dit que le Roi était au dernier période, et qu'on venait de donner l'ordre de fermer les spectacles. Mon fils, que j'ai trouvé à notre auberge, en rentrant, m'a dit la même chose. Il venait d'assister à l'opération pratiquée sur des yeux louches: il était dans l'admiration de M. Dieffenbach, de sa dextérité et du résultat de l'opération. Sur les deux opérées (jeunes filles toutes deux), l'une n'a pas dit un mot, l'autre a beaucoup crié; la démonstration seule m'aurait donné envie de hurler! Le tout dure soixante-dix à quatre-vingts secondes. L'opérateur se fait aider par trois élèves: l'un relève la paupière supérieure, le second baisse la paupière inférieure, et le troisième, dans l'intervalle des deux incisions, éponge le sang. La première incision fend la partie inférieure du blanc de l'œil, puis, par un petit crochet, Dieffenbach tire à lui le muscle que la partie fendue recouvrait, il coupe le muscle et l'opération est faite. Ce muscle, chez les gens qui louchent, est trop court, il rapproche trop l'œil du nez: une fois fendue, la prunelle se replace.
_Berlin, 7 juin 1840._--Hier, au soir, le Roi était au plus mal; le râle de la mort s'était établi, et il avait ce certain mouvement dans les mains, mouvement machinal, mais si terriblement symptomatique, ce que les gens du peuple appellent _ramasser pour faire son paquet_: il ne parlait plus et paraissait n'avoir plus sa connaissance.
Je suis extrêmement sur mes gardes ici, politiquement et religieusement: on me dit beaucoup de choses, et j'écoute avec intérêt ce qu'on m'apprend sur l'état de ce pays, mais je ne suis pas imprudente dans mes réponses. Cela est plus aisé qu'en France, où il est presque impossible de ne pas être gagné par la contagion.
On me dit à l'instant que l'Empereur Nicolas vient d'arriver: je doute qu'il voie le Roi, chez lequel on n'entre plus; il vit cependant encore.
_Berlin, 8 juin 1840._--Le Roi est mort hier, à trois heures vingt-deux minutes de l'après-midi, entouré de tous les siens auxquels il a serré la main sans parler; il est mort, soutenu par la princesse de Liegnitz, pour laquelle la famille Royale et le public se montrent pleins d'égards: elle a parfaitement rempli tous ses devoirs. Le Prince Royal est tombé évanoui, au moment où le Roi a expiré. L'affliction est générale et extrême. L'Empereur Nicolas a, dit-on, une douleur très éclatante et très importune; il est arrivé en trente-sept heures de Varsovie, seul avec le général de Benkendorff.
Hier au soir, les troupes ont prêté serment au nouveau souverain; le gouvernement a fait afficher partout une proclamation pour annoncer la mort; elle est touchante, simple et parfaitement convenable.
J'ai été chez Mme de Schweinitz, savoir des nouvelles de la princesse Guillaume, qui prend le titre de Princesse de Prusse, son mari étant héritier présomptif, sans être Prince Royal, puisqu'il est le frère, et non le fils aîné du nouveau Roi. Le testament avait été ouvert: le feu Roi ordonnait un enterrement militaire. Il sera déposé de jour à la Cathédrale, et, d'après ses désirs, porté dans la nuit à Charlottenburg, pour être déposé dans le même caveau que la feue Reine, sa femme. J'ai été précisément visiter ce monument dans le parc de Charlottenburg, hier après-midi: il se trouve renfermé dans un temple antique, au bout d'une longue allée de sapins et de cyprès. Dans l'intérieur du temple, entre deux candélabres de marbre blanc, fort élégants, se trouve, sur une estrade, un lit en marbre blanc sur lequel la statue de la Reine est gracieusement et simplement couchée, enveloppée d'une longue robe dont les manches sont fendues; les bras, nus, sont croisés sur la poitrine, le col est nu, la tête ne porte que le bandeau royal. C'est un chef-d'œuvre, surtout à cause des linges de marbre, qui sont d'une vérité singulière: c'est l'œuvre capitale de Rauch, le sculpteur prussien que la feue Reine avait fait élever à Rome. Le tout est d'un bel effet, mais c'est trop mythologique; le caractère religieux manque, et la mort le réclame cependant impérieusement.
Le Roi sera exposé, demain et après-demain, dans son habit militaire, point embaumé, puis enterré jeudi; tout cela d'après ses ordres. Il a ordonné aussi que le Pasteur vînt prier près de son lit, aussitôt après sa mort, à haute voix, au milieu de toute sa famille réunie, pour exhorter à l'union et à la concorde, ce qui a eu lieu. Il faut espérer que cette prière sera exaucée, quoiqu'on ne paraisse pas trop s'y attendre. On s'attendait à la retraite immédiate du prince de Wittgenstein et de M. de Lottum, mais le nouveau Roi les a priés de ne pas le quitter, au moins dès le début. Le public voit avec plaisir ces vieux serviteurs du père rester auprès du fils, et on en est d'autant plus aise que leurs rapports n'étaient pas agréables avec le Prince Royal et qu'on attendait un changement plus prompt: il serait désirable qu'il n'eût pas lieu du tout. Tel est le résumé d'une conversation que j'ai eue avec M. Bresson et lord William Russell, après laquelle je suis allée voir la collection de tableaux du comte Raczynski, la meilleure collection particulière de Berlin: un grand carton, d'un élève de Cornelius de Münich, et qui représente une des grandes batailles d'Attila, est ce qui s'y trouve de mieux; la tradition rapporte que cette bataille se continua dans le ciel, et que ceux qui avaient péri se combattaient encore, comme des ombres, dans les nuages, à certains temps de l'année: on voit, sur le carton, les deux batailles; le dessin est admirable, et l'ordonnance fort belle; le reste de la collection n'a pas trop excité mon admiration.
Mme de Lieven m'écrit de Paris: «Nous avons eu, ici, une drôle de semaine; le Ministère, battu à la Chambre, pour la loi sur les funérailles de Napoléon, a essayé de se venger, en mettant la Chambre aux prises avec le pays; après plus mûre réflexion, et surtout après que l'essai de la souscription avait un peu échoué, on a mis un arrêt à l'affaire, et la lettre d'Odilon Barrot l'a enterrée.
«M. le duc d'Orléans a eu, en Afrique, une nouvelle attaque de dysenterie, qui a été fort dangereuse pendant vingt-quatre heures.»
Voici, maintenant, l'extrait d'une lettre du duc de Noailles: «Malgré le fiasco complet au sujet des cendres impériales, Thiers est fort; il deviendra tout à fait le maître. La proposition Remilly[113], qui était à l'horizon, ne sera pas discutée cette année. Il n'y aura pas de dissolution entre les deux sessions: après la prochaine session, la dissolution est certaine; la nouvelle Chambre reviendra, modérément, mais nettement plus gauche. Thiers est décidé à ne pousser ni à retenir dans cette voie; à modérer le mouvement, mais à le suivre, parce qu'il croit que la force et la majorité sont là: il espère pouvoir contenir cette gauche, mais au cas contraire, il est décidé à lui obéir plutôt qu'à quitter le pouvoir. Nous sommes donc très sérieusement engagés dans cette voie; c'est le grand événement qui s'est accompli cet hiver: on peut en calculer les conséquences, mais non en mesurer la vitesse.»
[113] A la suite du vote des fonds secrets, en mars 1840, un député, M. Remilly, pour embarrasser le Ministère, avait déposé un projet de réforme parlementaire, aux termes duquel les députés ne pourraient être promus à des fonctions salariées, ni obtenir d'avancement pendant le cours de la législature et de l'année qui suivrait.
_Berlin, juin 1840._--Hier, après dîner, j'ai été chez la comtesse de Reede, grande-maîtresse de la Cour de la nouvelle Reine: j'y ai vu le Grand-Duc régnant de Mecklembourg-Strélitz, frère de la feue Reine de Prusse et de feu la princesse de la Tour et Taxis, grande amie de M. de Talleyrand. Il m'a parlé, dans les meilleurs termes, de mon oncle, et cela m'a touchée, me disant qu'il en avait reçu de bien bons offices sous l'Empire. On m'a conté, là, qu'outre le testament proprement dit du Roi, qui est de 1827 et dont je ne sais rien, il y a un codicille, pour ordonner tout ce qui est relatif à l'enterrement, et cela dans un tel détail, que la position des troupes dans les rues y est indiquée; puis, il s'est trouvé une lettre au successeur, pleine, dit-on, des plus sages avis, et dans laquelle, tout en encourageant son fils à ne pas entrer légèrement dans la route des innovations, le Roi l'engage, cependant, à éviter soigneusement toute marche rétrograde en dissonance avec l'esprit du siècle. On prétend que cette lettre sera rendue publique.
Au moment où je rentrais, M. de Humboldt est venu me voir, et m'a fait veiller, en racontant beaucoup d'histoires, curieuses sans doute, et qui m'auraient intéressée, sans son débit qui est assommant. Il est, du reste, fort au courant de tout ce qui se passe ici, très fureteur.
La Cour de Russie et les autres Cours partent vendredi, lendemain de l'enterrement du Roi. Je crois que le Roi et la Reine ne seront pas fâchés de respirer un peu librement.
_Berlin, 10 juin 1840._--Hier, le directeur du Musée est venu me prendre, et m'a conduite, avec mon fils, à l'atelier de Rauch, très habile sculpteur et très aimable homme. Nous avons vu, chez lui, plusieurs statues destinées à la Walhalla de Bavière, le modèle de la statue de Frédéric II dont j'ai vu poser la première pierre, et une Danaé pour Saint-Pétersbourg; puis, une petite statue, demi-nature. C'est une jeune fille vêtue, tenant entre ses bras un petit agneau; c'est très joli. Je m'en suis passé la fantaisie. Avant de rentrer, on m'a menée voir le Musée égyptien, qui est dans un édifice particulier. Quoi qu'on dise cette collection admirable, je n'ai pu prendre plaisir à regarder tous ces vilains colosses et toutes ces momies.
Revenue chez moi, j'ai eu la visite du prince Radziwill, qui venait du Château, où, avec tous les officiers supérieurs de la garnison, il avait passé devant le lit de parade du feu Roi. Il était là déposé à visage découvert, enveloppé dans son manteau militaire, sa petite casquette sur la tête, comme il l'a ordonné dans son codicille.
Le Roi a laissé, par testament, cent mille écus de Prusse, c'est-à-dire trois cent cinquante-cinq mille francs, à la ville de Berlin, et différentes sommes à Kœnigsberg, Breslau et Potsdam, comme aux quatre villes de son Royaume dans lesquelles il a résidé. Il a laissé le petit palais qu'il habitait comme Prince Royal, que Roi il n'avait pas voulu quitter et dans lequel il est mort, à son petit-fils, fils du prince Guillaume, celui qui, probablement, sera Roi un jour. La princesse de Liegnitz garde le palais à côté, dans lequel elle demeurait; la seigneurie d'Erdmansdorff en Silésie, et quarante mille écus de revenu payés par l'État. Il paraît que le Roi laisse de quatorze à vingt millions d'écus dans sa cassette. Il ordonne qu'un écu soit donné à chaque soldat assistant à ses funérailles, et deux écus à chaque sous-officier présent. Il ordonne également que son corps soit suivi, non seulement par tout le clergé de Berlin, mais, encore, par tout celui des environs. Il en arrive de Stettin, de Magdebourg, de tous les points du Royaume.
M. Bresson, que la mort du Roi avait fort abattu, est tout remonté, depuis qu'il voit que le prince de Wittgenstein reste, du moins momentanément, à la Cour. Le nouveau Roi traite ce vieux serviteur de son père à merveille.
Une chose étrange, et qui déplaît beaucoup, c'est de voir des officiers russes de la suite de l'Empereur Nicolas, faire le service auprès du corps du feu Roi, simultanément avec les officiers prussiens. L'Empereur l'a demandé, on n'a pas osé dire non, mais on en a de l'humeur, et le goût, très léger, qu'on a pour les Russes, en est fort affaibli.
_Berlin, 11 juin 1840._--J'ai passé toute la journée d'hier à faire des visites de congé. Chez Mme de Schweinitz où j'étais entrée, la Princesse de Prusse m'a fait demander; je l'ai vue ainsi que le Prince de Prusse, ils ont été excellents, tous les deux.
Le Roi m'a fait dire par la comtesse de Reede, qu'il espérait me voir plus tard (à mon retour), à Sans-Souci. Il a ordonné à son Grand-Maréchal de me très bien placer à la cérémonie de ce matin. L'Empereur de Russie part ce soir pour Weimar et Francfort où il veut voir sa future belle-fille.
Ce matin, j'ai été à la cérémonie; au moment où j'allais partir pour m'y rendre, le Roi m'a fait dire de passer par le Château, et la Princesse de Prusse m'a envoyé sa livrée pour me faire faire place. Je suis donc arrivée à l'église par l'intérieur des appartements. J'étais dans une tribune en face de celle de la princesse de Liegnitz, qui a eu la force d'assister à la cérémonie. Elle avait, ainsi que toutes les dames, sa coiffe baissée, ce qui ne m'a pas permis de distinguer ses traits. L'église n'était pas tendue, ce qui, par parenthèse, y laissait entrer trop de clarté. Le recueillement en souffrait. L'orgue, les chants, le discours du Pasteur, l'extrême émotion des vieux serviteurs et des enfants du défunt, la terrible décharge des canons et le beau son de toutes les cloches, étaient imposants. Avant de s'éloigner, le nouveau Roi a fait une assez longue prière à voix basse, agenouillé près du cercueil. Toute la famille a suivi cet exemple, après quoi, le Roi a embrassé tous ses frères, sa femme, ses sœurs, ses neveux, ses oncles; bref, toute sa famille. L'Empereur de Russie, qui a une belle, mais terrible figure, a voulu en faire autant. C'était beaucoup d'embrassades dans une église; il me semble que, dans la maison de Dieu, on ne devrait être occupé que de l'adorer, mais c'est qu'il y a une grande différence entre un _temple protestant_ et _l'église_.
Le Roi de Hanovre, arrivé une heure avant la cérémonie, s'y trouvait. Quoiqu'il soit vieux, et qu'assurément il ait l'air assez rude, il me faisait l'effet d'un vieux agneau, à côté d'un jeune tigre, quand je le regardais à côté de l'Empereur de Russie.
Je compte partir demain pour la Silésie.
_Crossen, 12 juin 1840._--Je suis partie ce matin de Berlin, à sept heures et demie, par un temps couvert et assez doux. Grâce à l'admirable état des routes, aux bons chevaux, et au service excellent des postes, nous avons fait trente-six lieues en treize heures et demie, ce qui, en tous pays, est bien aller. Jusqu'à Francfort-sur-l'Oder, que nous avons traversé dans le milieu du jour, le pays est frappant de tristesse et d'aridité; une fois arrivé dans le bassin de l'Oder, il est moins plat, plus vert et plus riant. Francfort est une grosse ville de trente-deux mille âmes, à laquelle trois grandes foires dans l'année donnent du mouvement; mais hors ce temps-là, c'est fort désert. La ville, d'ailleurs, n'a aucun caractère. Crossen, où je suis en ce moment, également sur l'Oder, est moins considérable, mais plus agréablement situé. Je ne suis plus qu'à quelques heures de chez moi; j'y arriverai demain, d'assez bonne heure.
_Günthersdorf, 13 juin 1840._--Me voici dans mes États. C'est une impression très singulière que de trouver un chez soi, à une distance si grande des lieux où on passe habituellement sa vie, et de trouver ce chez soi tout aussi propre et bien tenu, quoique excessivement simple, que si on y habitait toujours!
Ce matin, quand je suis partie de Crossen, il pleuvait, et la pluie a continué jusqu'à Grünberg, gros bourg où j'ai trouvé M. et Mme de Wurmb, qui y étaient venus à ma rencontre. Mme de Wurmb est la fille de M. de Gœking, conseiller d'État au service de Prusse, auquel le feu Roi avait spécialement délégué ma tutelle. Elle a épousé un gentilhomme westphalien, M. de Wurmb, qui, autrefois, a servi dans les armées prussiennes, que sa santé délicate a forcé à la retraite, qui depuis beaucoup d'années habite Wartenberg, petite ville qui m'appartient, et qui, de là, gouvernait, sous la direction de Hennenberg d'abord, et, depuis la mort de celui-ci, seul, mes terres, forêts, etc. Mme de Wurmb, comme fille de mon tuteur, était beaucoup avec moi dans mon enfance. Elle a été très bien élevée. Les gens comme il faut ne craignent pas, en Allemagne, de se mêler des affaires de ceux qu'ils regardent comme de grands seigneurs. C'est ainsi que le cousin du baron Gersdorff, ministre de Saxe à Londres, gouverne maintenant la fortune de mes sœurs.
M. et Mme de Wurmb m'ont précédée ici. Les dernières lieues se font dans le sable et à travers des forêts de sapins, mais à l'entrée du petit hameau qui ne mérite pas le nom de village, il y a une assez belle avenue, qui mène à la cour plantée, au milieu de laquelle est une grosse maison. De beaux arbres cachent la vue, toujours peu gracieuse, des basses-cours. Le revers de la maison a une vue agréable; c'est celle d'un jardin, très bien planté, extrêmement bien tenu, très riche en fleurs, et même en fleurs rares; le jardin est très habilement réuni à une prairie, au bout de laquelle est un très joli bois. Le ruisseau qui traverse le jardin lui donne de la fraîcheur. La maison est double en profondeur: c'est un carré long avec treize croisées de face. Ce qui la gâte, c'est son énorme toit, que les longues neiges d'hiver rendent indispensable, et la couleur jaune orange dont on a peint la brique. L'intérieur n'est pas mal. Au milieu un vestibule voûté, qui est doublé par l'escalier; à droite du vestibule, un grand salon de trois croisées, plus loin un petit salon-bibliothèque de deux croisées, ouvrant sur une très jolie serre, qui, elle-même, se lie à l'orangerie. J'ai, ici, cinquante orangers, moyens. A gauche du vestibule, ma chambre à coucher, un grand cabinet de toilette, garde-robes, salle de bain, et femme de chambre. Voici ce qui double ces pièces: la bibliothèque est doublée par une pièce qui contient les dépendances de la salle à manger; le salon est doublé par la salle à manger, et mon appartement, avec ce qui y tient, par l'office des gens, une chambre à coucher et un grand cabinet de toilette. Au premier étage, quatre chambres de maîtres, avec cabinets, dont deux seulement sont meublées, et une grande salle de billard. Dans les mansardes, six chambres de domestiques, et un grenier avec un garde-meuble. Les salons et mon appartement sont au midi, ce qui les prive de la vue du jardin, mais je préfère ne voir que la cour et avoir du soleil, surtout dans une maison qui est sans cave. Cependant, elle ne porte aucune trace d'humidité. Le rez-de-chaussée est fort bien meublé, et les parquets, de différents bois, étonnamment jolis pour avoir été faits ici. Au premier étage, il n'y a que l'appartement occupé en ce moment par M. de Valençay qui soit meublé, et encore l'est-il maigrement. L'état de maison contient le très strict nécessaire; je ne suis pas fâchée d'avoir apporté de l'argenterie, et M. de Wurmb me prête beaucoup de choses. Enfin, cela ira, et je me trouve mieux ici que depuis longtemps cela ne m'est arrivé, parce que, du moins, j'ai du silence, du repos autour de moi. Ceci est la franche et très franche campagne, je ne le regrette pas et j'éprouve un certain plaisir au bruit des vaches et au mouvement de la fanaison, ce qui me prouve, une fois de plus, que je suis réellement, sincèrement, très champêtre de nature.
Il y a un assez bon petit portrait de ma mère dans le salon, ainsi qu'un fort mauvais de moi, et, dans le petit salon, des lithographies de la famille Royale de Prusse. Le corps de bibliothèque, qui est assez court, contient cinq cents fort bons livres, en anglais, français et allemand. J'ai déjà fait le tour du jardin, qui est très joli. Le jardinier vient des jardins du Roi à Charlottenburg, et a été se perfectionner à Münich et à Vienne.
_Günthersdorf, 14 juin 1840._--Je suis partie, ce matin, dès huit heures, malgré le vent froid et aigre qui me paraît être l'hôte constant de la Prusse, pour aller en calèche à quatre lieues d'ici, chercher une messe, et grand'messe s'il vous plaît. Wartenberg est aux deux tiers catholique, tandis que Günthersdorf est entièrement protestant. L'église catholique est à l'entrée de Wartenberg qui est une ville sur laquelle j'ai quelques droits seigneuriaux. Chaque maison me paye une petite redevance. La route qui y mène traverse pendant deux lieues mes bois, jusqu'à ce qu'on reprenne la chaussée. L'église était pleine, le Curé était à l'entrée avec de l'eau bénite et une belle harangue, ma tribune jonchée de fleurs des champs; rien n'y a manqué: procession, bénédiction du Saint-Sacrement, sermon, prières pour la famille Royale et pour moi, un très beau jeu d'orgue, les enfants de l'école catholique chantant fort juste. Je crois bien que le tout a duré près de trois heures. Mme de Wurmb, qui habite une maison à moi, un peu hors de la ville, entourée d'un gentil jardin, m'attendait pour déjeuner. Il n'y avait que sa famille, qui est assez nombreuse.
Après le déjeuner, M. de Wurmb m'a priée de recevoir tous les employés de mes propriétés, qui, de différents points, s'étaient réunis pour me saluer. Alors a commencé une longue défilade. C'est un véritable état-major, tout cela à ma nomination, et recevant des traitements de ma bourse. C'est ainsi que cela se pratique ici dans les grandes propriétés. Un architecte, un médecin, deux baillis, deux fermiers généraux, un régisseur en chef, le caissier, le garde général, quatre curés catholiques, trois pasteurs protestants, le maire de la ville, mais tous de vrais messieurs, très bien élevés, parlant et se présentant parfaitement. J'ai fait de mon mieux pour que chacun fût content de moi. J'ai surtout fait la conquête du Curé de Wartenberg, auquel j'ai promis un ornement complet de mon ouvrage. Quand je suis partie, M. de Wurmb m'a reconduite un bout de chemin, jusqu'à une très jolie enceinte; ce sont des arpents de bois, entourés de palissades, coupés d'allées, avec une petite pièce d'eau, une bonne maison de garde, et c'est là qu'on élève des faisans avec de grands soins. Nous avons vu les poules couveuses et les petits faisans éclos, ainsi que les grands, qui se tenaient près de l'eau, ou voltigeaient dans les arbres; on en vend, à peu près, six cents par an. Les chevreuils et les lièvres abondent aussi.
Il était cinq heures quand je suis revenue ici. Après le dîner, je me suis endormie de fatigue, car la journée avait été rude; le froid ajoute à l'engourdissement que le grand air produit toujours.
Je suis ici sans journaux, sans lettres, cela m'est assez égal. J'attends, patiemment, qu'il plaise à la poste de trouver son chemin jusque dans ce coin reculé du monde. Je me suis déjà dit que ce pays offrirait une fort bonne retraite contre les secousses dont l'ouest de l'Europe est toujours plus ou moins menacée, et, en temps de révolution, on finirait par ne pas trop regarder aux rudesses du climat.
_Günthersdorf, 15 juin 1840._--Pour moi qui aime la vie des champs, je suis assurément servie à souhait ici, car, avec la volonté de tout voir en peu de temps, je n'ai pas un moment à perdre. Aujourd'hui donc, je suis partie à neuf heures du matin, et je suis retournée à Wartenberg, à l'ancien couvent de Jésuites, qu'on appelle le Château. C'est un assez gros édifice avec des cloîtres; c'est là que demeurent, dans les cellules des moines, qu'on a transformées en jolis logements, le caissier, le bailli, un des régisseurs principaux, le médecin, le pasteur protestant, l'école protestante et, enfin, une très belle chapelle catholique, qui a des peintures à fresques et une image miraculeuse, qui, chaque année, attire le 2 juillet beaucoup de pèlerins. Elle a un trésor assez riche en beaux ornements et vases sacrés. Une petite armoire vitrée contient des pièces de monnaie et des médailles offertes en _ex-voto_; j'ai détaché, de mon chapelet, la petite médaille en argent à l'effigie de M. de Quélen, et je l'ai mise à la suite des autres offrandes.
Après cette visite, qui a été longue, et que j'ai terminée en faisant exhumer d'un lieu poudreux les portraits des anciens propriétaires, qui, par leur testament, avaient laissé cette possession aux Jésuites, et en ordonnant la restauration de ces portraits, j'ai été voir la brasserie, la distillerie et l'établissement du bétail destiné à être vendu aux bouchers de Berlin. Tout cela est sur une très grande échelle. J'ai même un pressoir, car je recueille du vin qui est assez bon. J'ai aussi une grande plantation de mûriers; on élève des vers à soie, on file celle-ci, et elle est aussi envoyée à Berlin où on la fabrique.
Après toutes ces inspections nous avons été visiter deux fermes qui tiennent à Wartenberg, et enfin, par une route très agréable, entre des plantations fort belles, toutes faites depuis _mon règne_, et qui s'étendent pendant deux lieues, nous sommes arrivés au sommet d'une montagne toute boisée, du haut de laquelle il y a une superbe vue sur l'Oder, chose rare dans cette partie de la Silésie. On a, chemin faisant, fait tirer des chevreuils à Louis, mon fils. Je suis revenue ici à six heures du soir. Heureusement que le temps était assez passable.
Je viens d'ouvrir, tout à l'heure, un vieux secrétaire, dans lequel j'ai retrouvé des papiers de mon enfance, des lettres de l'abbé Piatoli et beaucoup de choses de ce genre qui m'ont touchée, comme le cadeau de noce que m'avait fait le Prince Primat: C'est un oiseau, dans une cage d'or, qui chante et qui bat des ailes; puis des gravures, des ouvrages de tapisserie. Ce sont autant d'ombres évoquées! Cela a quelque chose de singulièrement solennel, que ce passé ressuscité tout à coup, avec une si grande vérité de détails.
_Günthersdorf, 17 juin 1840._--Je suis partie hier à dix heures du matin, pour rentrer à huit heures du soir. J'ai d'abord visité deux fermes dépendantes de la seigneurie de Wartenberg; j'ai déjeuné dans la seconde, et j'ai aussi visité une église, car, dans ce pays, les églises, comme les curés, dépendent du seigneur.
Après notre déjeuner, nous avons passé l'Oder en bac, et nous avons été jusqu'à Carolath, qui vaut bien la peine d'être vu. C'est un très grand château, sur une forte élévation, construit à différentes époques; la plus ancienne remonte à l'Empereur Charles IV. Il est sans élégance et sans soins, au dedans comme au dehors, mais l'ensemble a de la grandeur. Il n'y a, en fait de jardins, que des terrasses plantées, qui conduisent jusqu'à l'Oder. La vue est admirable, d'autant plus que les rives opposées sont très bien boisées par de vieux chênes magnifiques, jetés sur une pelouse couverte de bestiaux et de chevaux élevés dans les haras du Prince. La ville de Beuthen et la forteresse de Glogau font un bon effet dans ce riche paysage. Le village est joli, plusieurs fabriques et une bonne auberge l'animent et lui donnent de la grâce. Les seigneurs du château, mari et femme, avec leur fille cadette, étaient partis pour affaires. La fille aînée, jeune et jolie personne, était au château avec une jeune cousine, et un vieil intendant du Prince. J'ai été très bien reçue; on a fait mettre des chevaux à trois droschki, et, après avoir traversé l'Oder à un gué, nous nous sommes promenés, dans les grands chênes dont je parlais tout à l'heure, au milieu desquels la Princesse a fait construire un ravissant cottage, dans lequel on nous a servi un goûter. Malheureusement, j'ai été dévorée par des cousins. Je suis revenue avec un visage tout enflé, et un coup de soleil, qui s'y est joint, a achevé de m'abîmer. Dans ce singulier climat, la chaleur succède si instantanément au froid, qu'on est toujours pris par surprise. Je suis cependant bien aise d'avoir vu Carolath. C'est un lieu curieux; Chaumont, sur les bords de la Loire, en donne assez bien l'idée.
Ce matin, nous sommes repartis à neuf heures, mon fils et moi, pour aller visiter quelques-unes de mes propriétés, de l'autre côté de l'Oder. C'est une terre qui s'appelle Schwarmitz, et celle, de toutes, la plus exposée aux inondations. C'est un neveu de feu M. Hennenberg qui l'a affermée. Il habite à Kleinitz, une autre de mes propriétés, mais il était venu m'attendre aux digues dont j'ai visité les laborieux travaux. Sa femme, les curés des deux confessions, le garde général et une foule de monde nous attendaient à la ferme, ainsi qu'un très bon déjeuner. Après le repas, nous avons visité en détail la ferme, deux métairies et une très belle portion de bois de chênes, puis nous sommes revenus, en nous arrêtant à Saabor. C'est une terre qui appartient au frère cadet du prince Carolath; le château, s'il était bien tenu, le parc, s'il était bien soigné, seraient préférables au château et au parc de Carolath, mais la situation est fort inférieure; c'est noble cependant, et l'avant-cour très belle. Le propriétaire est ruiné, et voudrait fort que j'achetasse Saabor, qui se trouve précisément enclavé dans mes propriétés, mais les convenances topographiques ne suffisent pas pour conclure une pareille affaire.
Voici maintenant ce que me disent mes lettres de Paris, qui se sont égarées jusqu'ici: Les correspondances particulières d'Afrique donnent les détails les plus affligeants sur ce malencontreux pays; le maréchal Valée demande encore des troupes et de l'argent.
Le préfet de Tours, M. d'Entraigues, est sauvé de la bagarre préfectorale qui le menaçait. Le sous-préfet de Loches est la seule victime immolée aux exigences de M. Taschereau, le député. Le neveu de Mme Mollien passe de la préfecture de l'Ariège à celle du Cantal, et devient le préfet des Castellane. M. Royer-Collard me mande avoir sauvé M. de Lezay, le préfet de Blois, et M. Bourlon[114]. Il a demandé, pour cela, à M. Thiers, une entrevue, dont il me paraît avoir été très satisfait.
[114] M. Bourlon de Sarty était Préfet de la Marne.
Voilà M. de La Redorte ambassadeur à Madrid; sa femme est trop malade pour l'accompagner. Cela s'appelle être prime-sautier dans la carrière; c'est une irruption qui doit plaire médiocrement à tous ceux qui croient, par là, leur avancement retardé. Je suppose que c'est comme dédommagement de la non-intervention en Espagne que le Roi aura fait cette concession à son premier ministre, dont M. de La Redorte est l'ami dévoué.
Mgr le duc d'Orléans, à son retour d'Afrique, aura trouvé Mme la duchesse d'Orléans en très bon état: La rougeole qu'elle a eue, en déplaçant l'irritation, lui a rendu la faculté de digérer, et, par conséquent, celle de se nourrir et de se fortifier. J'en suis charmée.
_Günthersdorf, 18 juin 1840._--Il a plu toute la journée aujourd'hui; j'ai donc été obligée de renoncer à aller visiter une petite terre à moi qui est à une demi-lieue d'ici, et qui s'appelle _Drentkau_. J'ai donné à dîner à douze personnes, pasteurs et autorités locales; j'en ai deux autres encore à donner, pour avoir fait les politesses convenables: mon ménage ici est monté pour douze personnes, je ne puis aller au delà.
Louis, mon fils, baragouine l'allemand avec une telle hardiesse qu'il y fait des progrès; j'ai eu la visite du prince Frédéric de Carolath, le propriétaire de Saabor. Il est, dans la province, ce que sont les Lords-Lieutenants des comtés en Angleterre.
_Günthersdorf, 19 juin 1840._--J'ai visité deux écoles qui sont sous ma juridiction; ce sont des écoles catholiques, et admirablement tenues. L'instruction des enfants m'a surprise; j'ai été ravie et édifiée au plus haut degré. J'ai fait quelques distributions encourageantes, et je me suis chargée de l'avenir d'un jeune garçon de douze ans, vraiment merveilleux d'intelligence et de savoir, mais trop pauvre pour entrer au séminaire, pour lequel il se sent une vocation particulière.
_Sagan, 21 juin 1840._--J'ai reçu avant-hier, à Günthersdorf, une lettre qui m'a décidée à venir ici. M. de Wolff m'écrivait de Berlin qu'il se passait ici des choses très irrégulières et opposées à l'intérêt de mes enfants; qu'il allait s'y rendre pour les faire rectifier, et qu'il m'engageait à y aller de mon côté. Je suis donc partie hier matin de Günthersdorf avec M. de Valençay; nous avons mis six heures pour venir. Je suis descendue à l'auberge; dans l'état actuel des choses, je n'aurais pas jugé convenable de descendre au château. Mais quelle impression singulière cela me cause! Ici, où ont demeuré mon père, ma sœur, où j'ai tant été dans mon enfance, être à l'auberge!
Après une heure de conversation avec M. de Wolff, nous avons été au château. J'y ai tout reconnu, excepté ce qu'on s'est un peu empressé d'enlever et qu'on sera peut-être obligé d'y rapporter. Le vieux homme d'affaires de ma sœur aînée pleurait à chaudes larmes. Il est au plus mal avec celui de ma sœur, la princesse de Hohenzollern, M. de Gersdorff, que j'ai vu. Je ne lui ai point parlé d'affaires, d'abord parce que ce sont celles de mes fils, et non les miennes, puis parce que je voulais éviter les aigreurs directes.
Sagan est vraiment beau, c'est-à-dire le château et le parc sont beaux, car le pays est inférieur à celui dans lequel se trouvent mes propriétés. Mais l'habitation est grandiose; j'y ai retrouvé quelques vieilles figures du temps de mon père qui m'ont touchée. Des portraits de famille m'ont fait plaisir.
Il y a ici une comtesse Dohna, qui a été élevée, d'abord chez ma mère, puis chez ma sœur aînée, mariée, dans le pays, à un homme très comme il faut. Cette jeune femme était comme l'enfant de la maison. Elle est venue, hier, prendre le thé avec moi, et j'ai eu plaisir à la voir, et à causer avec elle de ma pauvre sœur, la duchesse de Sagan, et du dernier séjour qu'elle a fait ici, peu de temps avant sa mort.
Ce matin, j'ai été à la messe dans la charmante église des Augustins, où mon père repose depuis trente-neuf ans! J'ai été fort remuée par tout l'office, par la musique qui était excellente.
En sortant de là, j'ai été voir la comtesse Dohna. Elle est venue avec moi au château, dont je voulais visiter les dépendances, que je n'avais pas parcourues hier. J'ai trouvé, dans les remises, une ancienne voiture dorée et doublée de velours rouge, ressemblant, à peu de chose près, à celle des Princes d'Espagne, à Valençay. C'est celle dans laquelle mon père a quitté la Courlande et est venu ici. L'homme d'affaires de ma sœur de Hohenzollern, qui vend tout ce qui n'appartient pas au fief, a mis cette voiture en vente; je l'ai achetée sur-le-champ, à la criée: trente-cinq écus!
A deux heures, selon l'usage de la ville, nous avons dîné. En sortant de table, nous avons été, au bout du parc, visiter une ancienne petite église, où ma sœur de Sagan m'avait dit qu'elle voulait faire inhumer mon père, se faire enterrer elle-même. Il faut restaurer cette petite église, ce qui sera aisé. On peut en faire un lieu de sépulture fort convenable et recueilli.
_Günthersdorf, le 22 juin 1840._--Me voici rentrée dans mes bons petits foyers, que je prends fort à gré. J'ai, avant de quitter Sagan, ce matin, reçu des visites de beaucoup d'habitants, et traversé une longue conférence d'affaires. Toute cette question de Sagan se complique de telle sorte que cela durera fort longtemps. Wolff, Wurmb et l'ancien homme d'affaires de ma sœur aînée m'engagent, pour simplifier la question, à demander à ma sœur, qui me doit encore de l'argent sur Nachod[115], de me céder les bois allodiaux de Sagan, que mes fils retrouveraient ainsi un jour. Je ne dis pas non, car ces bois sont superbes, mais ce ne sont là que des questions subséquentes; il y en a de préalables, qui doivent être vidées avant, et qui ne le seront pas de sitôt. Les gens d'affaires me pressent beaucoup de passer l'année entière en Allemagne. Je ne veux pas de l'hiver dans un climat aussi froid, mais je veux bien revenir au printemps prochain, pour la belle saison. Je crois que mon fils a raison, quand il dit que c'est un grand bonheur pour lui de débuter dans ce pays-ci avec moi.
[115] Nachod, terre en Bohême avec beau château, bâti par les Piccolomini, avait été acheté par le duc de Courlande. Sa fille aînée, la duchesse Wilhelmine de Sagan, en avait hérité et y mourut en 1839. Nachod fut ensuite vendu aux princes de Schaumburg-Lippe, qui le possèdent encore.
En revenant ici, je me suis arrêtée deux heures à Neusalz, qui est une ville curieuse à visiter. Elle est habitée, à moitié, par une colonie des frères Moraves, dont les usages sont à peu près ceux des Quakers; c'est assez particulier, surtout ce qu'ils appellent le _repas d'amour_. Dans leur église ils chantent, ils prient, et prennent du café avec des gâteaux, dans le plus grand silence et avec la plus parfaite gourmandise. Ils sont fort industrieux, très avides, pas mal hypocrites, prodigieusement propres; ils se tutoient entre eux. Ils ont des missionnaires et des ramifications dans le monde entier. Outre l'église des Moraves, il y a à Neusalz une église catholique et une église protestante toute neuve, fort jolie, que j'ai visitée pour y voir un cadeau du Roi de Prusse actuel: c'est un fort beau Christ, d'après Annibal Carrache. J'ai aussi examiné, dans le plus grand détail, une superbe forge, où on fabrique surtout de la fonte.
_Günthersdorf, 23 juin 1840._--Il fait joli temps ce soir: mon jardin est vert, parfumé et frais. Il y a des heures, des dispositions de ciel et de nature, d'air et d'âme, qui font tout particulièrement saigner un cœur qui regrette, et, malgré l'agrément matériel de ce qui m'entoure, je suis aujourd'hui dans cette triste disposition. J'ai paperassé toute la matinée avec mon homme d'affaires, avec lequel j'ai été ensuite inspecter l'école protestante de ce village-ci.
_Günthersdorf, 25 juin 1840._--J'ai employé ma journée d'hier, depuis dix heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, à aller visiter la partie la plus éloignée de mes propriétés, qui se compose d'une ville, de trois fermes, et d'une petite forêt. Dans une des fermes, on a transformé les restes d'un vieux château gothique en magasin. J'ai déjeuné chez un lieutenant en retraite, qui s'est marié et a affermé mes fermes, dont l'une a une bonne maison d'habitation; les fermes ont toujours été affermées ensemble, d'abord au grand-père, puis au père du fermier actuel; la femme de celui-ci est sur le point d'accoucher et ils comptent bien que le bail se renouvellera pour la quatrième génération. Dans la ville, qui est aux trois quarts catholique, j'ai été visiter l'église. J'y ai reçu une bonne réception. La situation de grand seigneur est, ici, bien différente de ce qu'elle est en France; mon fils en a la tête tournée.
_Günthersdorf, 26 juin 1840._--Je dois retourner demain à Berlin, pendant que mon fils s'acheminera vers Marienbad. Mes forces se sont retrouvées dans la vie forestière et campagnarde que j'ai menée ici. J'ai été, hier, voir la plus mauvaise de mes propriétés. Cela s'appelle _Heydau_; c'est une ferme disputée au sable.
J'ai eu, à dîner, mon voisin, le prince Carolath de Saabor, gros homme entre cinquante et soixante ans, très poli et très bon.
_Francfort-sur-l'Oder, 28 juin 1840._--J'ai passé toute la journée d'hier dehors, à travers la pluie et la grêle. J'aurais désiré un meilleur temps, pour les bonnes gens qui m'avaient préparé des réceptions, et pour moi-même, qui n'ai pu que fort mal juger deux fermes de nouvelle création: l'une s'appelle _Peter-Hof_, d'après mon père, l'autre _Dorotheenaue_, d'après moi. Ces fermes ont été établies sur les terrains à l'aide desquels les paysans de Kleinitz se sont rachetés de leurs corvées. De beaux bois environnent ces terres. Le garde général qui y demeure est d'une famille courlandaise qui a suivi mon père en Silésie. Un portrait frappant de mon père, qui en avait fait cadeau au sien, orne son salon. Il le tient en grand honneur, ce qui m'a empêchée de lui demander de me le vendre, comme j'en étais tentée.
En arrivant ici, j'y ai trouvé une lettre de Mgr le duc d'Orléans, fort obligeante pour moi, et fort convenable sur la mort du Roi de Prusse et sur son successeur. Voici le passage relatif à la France: «L'agitation de la surface a disparu; mais il y a encore des nuages à l'horizon, et l'orage, pour avoir été habilement éloigné, n'a pas été absolument dissipé. Cependant, l'intervalle des sessions se passera bien. Le Roi seul et M. Thiers sont sur la scène; aucun des deux ne veut embarrasser l'autre; tous deux veulent se faciliter leur tâche; aucune question ne surgira pour les diviser. Pour ma part, je souhaite tout succès à notre grand petit Ministre, qui peut faire un bien immense à ce pays.»
J'ai dit adieu à mon fils, ce qui m'a fait de la peine. Il est bon enfant, naturel, facile et doux; je lui sais gré de s'être plu en Silésie, et d'y avoir, à tous les égards, montré un bon esprit. Et puis c'était quelqu'un à moi, et je commence à sentir la grande différence qu'il y a entre la solitude et l'isolement. J'ai longtemps confondu ces deux états, qui semblent si analogues, et qui sont si différents: je porte très bien l'une; l'autre me fait peur.
_Berlin, 29 juin 1840._--Je suis arrivée ici hier, à trois heures après