Part 4
Il fut convenu que Georges reconduirait Christine jusqu'à sa voiture, et que la barque attendrait le steamer: celui-ci n'attendait jamais; il stoppait un instant pour échanger ses lettres, et repartait aussitôt. L'arrangement proposé était chose toute naturelle, et personne ne fit d'objection. Mais la vieille comtesse, qui avait manqué le passage du bateau une fois dans sa vie, craignait toujours que ses visiteurs n'éprouvassent la même mésaventure. Aussi quand le moment approchait, elle songeait beaucoup plus à les hâter qu'à les retenir. C'est de quoi Georges n'eut garde de se plaindre. Quant à Mme de Rudden, elle avoua depuis qu'en ce moment elle n'avait pas trop de volonté. Elle suivait l'impulsion donnée, sans avoir même l'idée de la résistance; les autres voulaient pour elle. Elle noua ses rubans avec un mouvement fébrile; quand elle embrassa la petite-fille de son amie:
«Vous me faites mal! dit l'enfant, étonnée de sa brusquerie soudaine.
--Enveloppez-vous bien, ma toute belle,» dit la grand'mère, croyant que c'était de froid qu'elle tremblait.
Georges, le chapeau à la main, paraissait d'un calme superbe; mais l'impatience le dévorait: il trouva qu'on prolongeait singulièrement les adieux, et que ces mille tendresses sentimentales, que les femmes échangent en se quittant, font perdre aux hommes un temps bien précieux.
Enfin Christine prit la main qu'il lui tendait et entra dans la barque.
«Adieu!--au revoir!--à bientôt!--écrivez-nous!»
Toutes ces exclamations retentirent à la fois; puis les deux châtelaines rentrèrent avec les enfants, et trois coups d'aviron mirent les voyageurs en pleine eau.
Quand Georges et Christine se virent seuls dans cette barque, avec un rameur, Suédois pur sang, qui n'entendait pas un mot de français, l'étrangeté de leur position les frappa tout d'abord: ils se regardèrent en souriant, et se dirent que ce n'était pas ainsi qu'ils auraient cru se retrouver.... «Car nous devions nous retrouver! dit Georges.
--Je le désirais,» répondit Christine avec cette simplicité et cette franchise que tous ses amis louaient si fort en elle.
Ils étaient assis l'un près de l'autre sur une planchette étroite, à l'arrière du batelet. Le lac Clara, qui succède au Mélar, n'est pas très-large en face de Skokloster; mais ses rives assez basses ont des ondulations charmantes. Çà et là des roches de granit et de porphyre, couronnées d'une aigrette de sapins tremblants, se dressent comme des géants pétrifiés; deux ou trois petites îles, jetées au milieu du lac irrégulièrement, rompent la monotonie des lignes et varient le tableau, auquel la grande masse carrée des constructions de Skokloster, bâti avec l'imposante lourdeur des premières années du dix-septième siècle, servait de fond magnifique. La soirée était splendide; de petits nuages roses couraient dans le ciel, ce beau ciel du Nord, si délicatement bleu; des vapeurs blanches, argentées, chassées par un vent frais, roulaient sur le lac vert et transparent, troué de mille fossettes, comme la joue d'un enfant qui rit.
Les circonstances extérieures exercent sur nous plus d'influence qu'on ne le croirait tout d'abord, et l'on ne doit point reprocher au romancier de les décrire, parce qu'elles modifient souvent les sentiments chez ses personnages. En tête-à-tête, sous le ciel et au sein de la belle et libre nature, on ne parle point à une femme comme on ferait dans un salon, au coin du feu ou au bord d'un piano. C'est le privilège de notre âme de s'exalter et de s'agrandir avec les spectacles qui l'entourent.
M. de Simiane et Mme de Rudden éprouvèrent d'abord un instant de contrainte, et cet embarras, qui n'est point sans charmes, d'un homme et d'une femme qui se trouvent seuls ensemble, pour la première fois, sous l'empire d'une émotion vraie et profonde. Pour avoir trop à se dire, ils ne se parlaient pas. Georges jouissait de son trouble même, et plus encore de celui de Christine. Il regardait à la dérobée sa belle compagne, qui laissait tremper dans l'eau le bout de son rameau fleuri. Elle fit un mouvement pour ramener son châle sur sa poitrine, et, comme le cachemire rebelle volait au vent sur ses épaules, Georges prit les deux bouts et les croisa sur elle, avec la douce câlinerie d'une jeune mère. Christine frissonnait. Sans le vouloir, sans le chercher du moins, Georges effleura sa main.
«Comme vous avez froid!» lui dit-il. Il mit dans sa voix je ne sais quelle inflexion tendre et quelle douceur caressante.
«Oui, reprit Christine sans relever les yeux; il faisait très chaud chez la comtesse; l'air est vif, j'ai été saisie. Ce ne sera rien; le trajet est si court!»
Georges, sans répondre, jeta aux pieds de Christine son vêtement de dessus, avec une sorte de bonhomie brusque qui éloignait toute idée de galanterie ou de fadeur de salon, et, comme elle fit un geste pour l'engager à le reprendre, il se mit à genoux, et, malgré elle, il enveloppa ses petits pieds captifs.
«Comment êtes-vous, maintenant?
--Mieux, tout à fait bien! Et vous!
--Oh! moi!...»
Il prononça ces deux mots d'une voix où son âme émue vibrait tout entière. Il ne s'était point relevé, et il la regardait à genoux. C'est peut-être ainsi qu'il faut regarder les femmes; elles paraissent cent fois plus belles.... quand elles sont belles. On a l'air de les adorer avant de les aimer, et leur regard à elles nous arrive plus doux, en glissant à travers les cils, sous leurs longues paupières. Elles ont alors, tout en nous voyant, cette expression d'œil fermé si ravissante, que Raphaël donne toujours à ses plus belles madones. Une tendresse ineffable, profonde et sereine brillait sur le visage de Georges. Il avait éteint le feu de la passion dans ses yeux, qui n'avaient plus que l'humide éclat des larmes prêtes à couler. Ces yeux noirs, Christine les fixa malgré elle, attirée, retenue et comme fascinée par un charme magnétique. Elle était redevenue pâle. Sa poitrine ne battait pas, mais sa bouche frémissait, et l'ombre de ses cils abaissés palpitait sur sa joue comme une aile d'oiseau.
«Relevez-vous!» dit-elle à Georges si bas, qu'à peine il entendit; et comme il restait toujours à genoux: «Je vous en prie! continua-t-elle en lui tendant la main.
--J'étais si bien!» répondit-il. Cependant il se rassit près d'elle en gardant sa main.
Ils se turent. Quels mots auraient valu ce silence?
«Voulez-vous bien parler! dit Christine avec un enjouement feint; on dirait que vous avez peur de réveiller les poissons du lac.
--Non, reprit-il, je me taisais pour ne point effaroucher mes rêves.
--Attendez, pour rêver, que vous soyez seul.»
Il ne répondit pas.
«Que ce vieux manoir est beau!» dit Christine, comme effrayée de ce silence. Et elle montra de la main les tourelles du château de Brahé tout inondées des feux du soir.
«Oui, fit Georges en regardant sans voir, d'autant plus beau pour moi qu'il est lié maintenant à mes plus chers souvenirs.»
Un pli léger fronça le beau front de Christine; elle parut contrariée de l'insistance avec laquelle il ramenait la conversation sur eux-mêmes.
Il s'en aperçut.
«Pardonnez-moi, lui dit-il; mais je sens que ce moment sera peut-être unique dans ma vie.... Qui sait si jamais je retrouverai ainsi l'occasion favorable et l'heure propice.... qui sait si je vous reverrai jamais?...»
Christine eut un geste de naïf effroi.
«Si je vous reverrai jamais seule, continua-t-il, et, comme aujourd'hui, l'âme douce et clémente!»
Elle le regarda sans rien dire, comme heureuse de l'entendre parler, et parler ainsi.
«Depuis que je vous ai vue, reprit Georges.... oh! si peu! et pour sitôt vous perdre!... j'ai un secret là.... dans le cœur.
--De grâce, ne me le dites pas!»
Un nuage passa sur les yeux de Georges; ses émotions étaient soudaines et brusques, Christine craignit de l'avoir blessé.
«Pas maintenant! fit-elle.
--Ah! reprit Georges, vous le savez donc, puisqu'il vous déplaît de l'entendre?
--Déplaire! dit Christine, vous ne le croyez pas.
--Oh! merci! reprit-il à son tour, merci du fond de l'âme. Les autres savent combien vous êtes belle.... moi seul, à présent, je devine combien vous êtes bonne.
--Ne m'en faites donc jamais repentir!» dit Christine avec un sourire pâle, en lui abandonnant sa main.
Georges la regarda: son visage était comme transfiguré, sa joue s'animait d'une vive rougeur, comme si elle eût reflété la pourpre posée de ces aurores boréales qui se lèvent sur la neige de son pays; son œil était limpide comme l'eau du beau lac qu'ils traversaient; la vie respirait sur sa bouche, et l'on voyait que son âme s'épanouissait dans le bonheur, comme une fleur sous le soleil.
Georges éprouva une folle envie de se jeter à ses pieds, de la serrer dans ses bras et de jurer sur ses lèvres tous les serments de l'amour.
Elle vit son trouble profond, et, pour l'apaiser, elle mit sa main sur la bouche du jeune homme, et lui montra le batelier qui frappait le lac en cadence et chantait un lied amoureux. Il leur tournait le dos; mais il n'avait qu'un mouvement à faire pour les voir.
Georges baisa mille fois la petite main qui d'elle-même s'était pressée sur ses lèvres, et qui semblait lui rendre involontairement ses baisers. Alors, d'une voix si basse, qu'elle paraissait calme, il dit à Christine combien elle avait été la préoccupation de sa pensée; il lui avoua que la première fois qu'il l'avait rencontrée sur le Mélar il l'avait jugée hautaine et fière, et qu'il avait cru ne l'aimer jamais, mais qu'au bal du lendemain, où tous étaient comme éblouis de sa beauté, lui s'était senti pénétré de sa grâce; il avait compris qu'une destinée peut tenir dans un moment, et que sa vie désormais, ce serait elle! Aussi, depuis son départ, il l'avait cherchée partout. Il n'avait eu qu'une sensation heureuse: c'était un jour, dans une rue de Stockholm, en respirant par hasard ce parfum de mimosa qu'elle avait porté.
«Que je porte toujours,» reprit Christine en tirant son mouchoir.
Il le saisit vivement, et, avec une folle ardeur, il s'enivra de ces senteurs exquises. Les parfums, subtils esprits des choses, émanations pures; haleine céleste, charme pénétrant, donnent l'éternité aux reliques humaines, et flottant dans l'air, rapprochent les âmes et les retiennent comme d'invisibles liens.
«Enfin, continua Georges, depuis ce jour je vous ai aimée.... car je vous aime, Christine! Je vous aime avec la pureté des premières passions de la jeunesse, avec toutes les ardeurs qui s'allument dans une âme virile! Oh! j'ai bien souffert, allez! sans avoir un cœur ami pour épancher mon cœur, obligé de garder en mon sein un secret brûlant, sans pouvoir le répandre!
--Et moi! dit-elle, comme entraînée par sa violence, croyez-vous donc que j'aie parlé?»
Elle ne lui fit jamais d'autre aveu.
«Je ne sais, ce que fait le _Prince-Karl_, murmura le batelier en se retournant vers Christine.
--Il viendra, Piers! répondit la comtesse; soyez tranquille!»
On était arrivé au milieu du lac; Piers souleva ses rames; les petites vagues berçaient le batelet, qui s'en allait à la dérive, doucement. L'homme avait repris à demi son lied, dont la mélodie lente et plaintive, mais infiniment tendre, s'accordait bien avec les paroles d'un chant populaire de la Dalécarlie, familier aux bateliers du lac Mélar, et dont la première strophe débute ainsi:
Perdus tous deux dans la steppe infinie!
De temps en temps Georges et Christine en écoutaient un vers, puis leur pensée revenait à eux-mêmes.
«J'en étais arrivé, continua Georges, à ne plus même oser parler de vous. Sur une femme, toute question est indiscrète, et quelle femme est jamais entourée de plus de respect que la femme vraiment aimée?»
Christine le remercia du regard.
«Et puis, dit-il, si vous saviez mes inquiétudes! vous si belle, vous devez être adorée; vous si tendre;--car vous êtes tendres, Christine,--vous devez aimer....
--Mon Dieu! non, fit-elle avec un mouvement de tête doux et triste, je n'ai jamais pu!
--Cela veut-il dire que vous ne pourrez jamais?
--Voilà le _Prince-Karl_!» dit le rameur en sautant sur les avirons.
Une colonne de fumée épaisse envoyait une spirale noire derrière les sapins et les mélèzes d'une petite île qui cachait encore le bateau. Christine tendit une main dégantée au jeune homme.
«Est-ce votre réponse? demanda Georges.
--Que vous êtes exigeant!... déjà!
--Eh bien, non! reprit-il, ne répondez pas. Je ne demande plus rien.... Ce que vous voudrez! ici comme toujours! Sachez seulement que je laisse ma vie à vos pieds, mon bonheur dans vos mains.»
Le _Prince-Karl_ avait tourné l'île, et, jaloux sans doute de regagner le temps perdu, il arrivait à toute vapeur. Le remous des ondes battues par ses aubes puissantes fit danser la barque à la pointe des vagues. Christine, qui s'était levée, chancela. Georges étendit les bras pour la soutenir: elle frémit sous sa rapide étreinte....
«Christine, Christine! lui dit-il à voix basse, je vous aime de toute mon âme!»
Elle ferma les yeux et se laissa retomber sur la banquette de l'arrière. On avait accosté.
«Adieu, madame,» dit Georges en la saluant et le pied déjà sur la première marche.
Le bateau fila vers Stockholm; la barque se dirigea vers la rive orientale du lac. Christine envoya de la main un dernier adieu. Georges, debout près du pilote, agita son mouchoir. L'air ému lui apporta le parfum du mimosa; il regarda et vit sur la fine batiste un C et la couronne de perles qui cercle le front des comtesses.... C'était le mouchoir de Christine, qu'involontairement il avait gardé. Il cacha dans sa poitrine cette première relique de l'amour, si chère et si douce.
VI
GEORGES DE SIMIANE À HENRI DE PIENNES, À MUNICH.
«Elle m'aime! je te dis qu'elle m'aime! Illumine ce soir la Pinacothèque en mon honneur! Qui donc a été assez fou pour dire du mal de la Suède, ou assez sot pour le croire? La Suède est un pays charmant, et Stockholm vaut Paris. Je sais qu'il y fait froid; mais on s'y chauffe si bien! et puis, le climat est sain, il n'y a nulle part autant de centenaires: on n'y meurt presque pas! Et comme on y vit! les hivers sont d'une gaieté folle; le carnaval dure six mois. Et les printemps, mon cher, si tu voyais ces printemps du Nord! On dirait une improvisation de la nature. Aujourd'hui rien, demain tout! Le matin, tu passes sur un rocher nu; le soir, à la même place, tu marches sur des fleurs!
Tu as trop d'esprit pour me demander d'où me vient cet accès de lyrisme, et quel besoin j'éprouve tout à coup de chanter un hymne au mois de mai!
Puisque je te dis qu'elle m'aime!
Va! j'étais bien triste, hier encore, hier matin du moins. Il y avait si longtemps que je n'entendais plus parler d'elle! Je croyais par moments que tout était fini, avant que rien fût commencé, et que je ne la reverrais jamais, et il me prenait alors, non pas un désespoir,--n'abusons pas des grands mots,--mais une désespérance profonde, et je ne sais quel découragement plein d'amertume.
Henri, nous avons vécu ensemble longtemps; tu es mon ami; mon seul ami; tu as été plus d'une fois témoin des orages de ma vie.... tu crois savoir ce que je puis souffrir, parce que tu sais de quelles passions ma nature est capable. Oh! la passion, c'est une grande chose, sans doute; mais la tendresse, c'est bien plus! Cette femme dont je t'ai parlé à peine, que j'avais vue deux fois, avec qui j'ai valsé dix minutes, eh bien, Henri, je ne voulais pas te le dire, mais je l'aimais! Peut-être n'éprouvais-je point pour elle ces ardents désirs qui, plus d'une fois déjà, se sont allumés en moi; mais je sentais à sa seule pensée une tristesse mêlée de je ne sais quelle douceur infinie; un charme prenait tout moi. Et elle n'était plus là! et je ne savais pas si elle reviendrait, et je ne pouvais même pas parler d'elle: quand on aime on devient discret: il y a un grand respect au fond de tout grand amour. Je me contentais de souffrir seul, et à toi-même, ami, je ne voulais pas te dire que je souffrais! Mais, vois-tu, la tristesse se cache mieux que la joie, et aujourd'hui la joie me flambe dans les yeux, me rit sur le visage; je suis heureux: je veux que tu le sois avec moi! Elle m'aime! c'est pour moi que le printemps fleurit; c'est pour moi que chantent les buissons; elle m'aime: je suis le roi du monde!... Je l'ai donc revue hier; plus belle que jamais, et plus touchante en sa grâce mélancolique; c'était au château de Skokloster, par hasard.... un hasard béni! Je ne te raconterai pas cette journée.... un enchantement depuis la première heure jusqu'à la dernière.... Il y a eu surtout une promenade en bateau sur un lac! Mais je ne suis pas un écrivain, moi, et puis les mots sont des traîtres, qui ne disent jamais ce qu'on veut leur faire dire. Il faudrait mettre tout cela en musique de Bellini, et aller le chanter sous ses fenêtres! C'est bien peu de chose pourtant! quelques paroles échangées à voix basse, sous les yeux d'un batelier.... il est vrai qu'il ne nous regardait pas! seulement le temps de traverser le lac!... Qu'il est étroit, ce lac!.... Avec elle, je me serais embarqué pour l'Amérique dans cette barque fragile.... Avec elle!... oh! mon ami, comme ces deux mots me sonnent doucement aux oreilles! Enfin, sa main rapidement serrée, baisée à peine, non!--pas même cela!--et c'est tout! et je sens que j'ai maintenant des souvenirs pour ma vie, si longue qu'elle puisse être. Ah! si seulement tu les avais vus, tournés vers moi, ces grands yeux d'un bleu sombre.... deux violettes qui regardent! A présent tu en sais autant que moi. Je n'ai rien demandé; on ne m'a rien promis; l'avenir est tout mystère, et je l'attends avec une confiance qui n'est pas sans trouble. Pour toi, cher ami, voilà décidément que tu passes à l'état de confident; pardonne-moi: je recommencerai.
_P. S._ Quand tu écriras à Paris, dis donc à V.... de m'envoyer une caisse pleine de toutes sortes de choses. On ne s'habille pas ici: on se fagote et je tiens à représenter dignement mon pays!»
* * * * *
Georges sonna pour envoyer cette lettre à l'ambassade: le courrier partait le jour même pour l'Allemagne.
Le domestique, en rentrant, lui en remit une autre. Le cachet n'était point aux armes des Rudden: les trois merlettes au chef, et l'épée en pal, qu'il avait vues sur la voiture de la comtesse. C'était une étoile d'argent sur fond d'azur, dont les rayons effleuraient une mer de sinople. Il sut depuis que c'étaient les armes des Oxen-Stjerna. La comtesse, car la lettre était d'elle, redevenait jeune fille pour lui écrire; l'écusson conjugal des Rudden n'avait rien à voir dans sa lettre, et, par une attention délicate, elle avait repris, ce jour-là, les armes de son père. Georges regarda quelque temps ces jambages déliés, longs, peu formés, guère lisibles, qui allaient peut-être lui apprendre l'avenir de sa vie; il fit sauter le cachet, et, d'un seul coup d'œil, lut ces deux lignes:
«Dans trois jours je serai à Stockholm. Si vous avez un peu de bonheur dans l'âme, n'y laissez lire personne.»
Aucun timbre ne maculait l'enveloppe: le billet avait été apporté. Georges le relut vingt fois, étudiant chaque mot et chaque lettre, jusqu'à ce qu'il fût pour ainsi dire daguerréotypé dans sa tête; il atteignit alors un petit coffret d'ébène doublé de cèdre, l'ouvrit, en retira quelques papiers, des fleurs séchées, des rubans fanés qu'il jeta au feu; puis il mit à leur place la lettre et le mouchoir de la comtesse. Les célibataires qui ne furent pas toujours vertueux ont nécessairement, dans leur mobilier, une boîte discrète ou un tiroir secret, véritable appartement garni dont les habitants reçoivent plus ou moins souvent congé, suivant la constance ou la légèreté du propriétaire.
«Dans trois jours! disait Georges en retirant la clef du coffret d'ébène. La lettre n'est pas datée.... mettons qu'elle soit écrite d'hier.... il le faut bien, pour qu'elle arrive aujourd'hui; Christine sera ici après-demain.... demain peut-être!... Demain!... ah! je ne me croyais pas si jeune!»
Il se fit habiller et alla au cercle, où on ne l'avait pas vu depuis dix jours. Il traversa la salle de billard: le chevalier de Valborg faisait une poule avec cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels se trouvait le baron de Vendel. Le chevalier vint à lui.
«Victoire! mon cher, la belle comtesse revient! elle l'a écrit au major; voyez comme il a l'air radieux! Mais prenez garde! je crois que vos actions baissent.
--Il faudrait pour cela qu'elles eussent monté.... Mais qui donc vous fait supposer que je sois en disgrâce?
--C'est qu'elle ne m'a rien fait dire!...
--Souvent femme varie!
--Mon Dieu! oui, l'absence! Ah! l'absence, mon cher comte! mais elle revient! c'est là l'important! une fois sur le terrain, vous reprendrez vos avantages.
--Croyez-vous? dit Georges avec bonhomie.
--Ma foi, mon cher, avec les femmes, il faut tout croire.... et ne croire à rien.
--Belle maxime! elle a cours en Suède?
--Oui; mais nous l'avons fait venir de France.»
CHRISTINE DE RUDDEN À MAÏA DE BJORN, À COPENHAGUE.
«Chère Maïa! voici tantôt deux mois que je ne t'ai donné signe de vie; si je cherchais bien, je trouverais des excuses: la mort auprès de moi, des ennuis et des chagrins tout autour; un petit rôle de sœur de charité que j'ai joué à huis clos au bénéfice de ma tante et de mes cousines, et puis ceci, et puis cela! Enfin, ma chère, mille prétextes et mille excuses.... si seulement je savais mentir.... mais je ne sais pas! Donc, la vérité vraie, c'est que j'étais fort embarrassée de ce que j'avais à te dire.... Il y avait quelque chose, mais quoi?--Moi-même je ne le savais pas encore.... Je te vois d'ici bien intriguée, ma belle curieuse, et j'en ris! Or çà! madame l'ambassadrice, comment sont faits les secrétaires de la légation française à Copenhague? Il y en a un ici, un certain Georges de Simiane, qui est en train de ravager le cœur de ton amie. Ah! Maïa, que je suis heureuse de l'avoir si bien gardé, ce pauvre cœur, pour le lui donner tout entier! Tu fais un geste d'étonnement; tu demandes quels beaux feux ont si vite fondu toutes mes glaces: tu voudrais des détails. Le plus étonnant, ma chère, c'est qu'il n'y en a pas. Mon histoire, c'est tout et ce n'est rien! Je l'ai vu deux fois, trois peut-être, et encore ce n'est pas sûr! Mais il me semble que j'ai été créée et mise au monde pour lui.
Mon cœur, en le voyant, a reconnu son maître!