Christine

Part 3

Chapter 33,858 wordsPublic domain

--C'est le meilleur ami de la comtesse; il a pour elle, depuis tantôt dix ans, une amitié passionnée; ou plutôt il a de l'amour.--Allons! ne vous emportez pas: vous avez des yeux qui flambent! Cependant le choix d'un homme comme le major ne peut que vous flatter; il justifie vos préférences. Le baron ne cache pas ses sentiments; il s'en vanterait presque, et le monde les respecte, tant il les croit sincères. Christine est _sa dame_, comme disaient nos pères, et nos pères disaient bien. Il a pour elle le culte chevaleresque des preux du moyen âge; il irait se faire tuer, avec ses couleurs sur la poitrine, sa pensée au cœur et son nom sur les lèvres. Saluez, mon cher comte! on ne rencontre pas des amours comme celui-là tous les soirs! Christine le sait et s'en montre profondément reconnaissante. Mais il a cinquante ans et relâche tous les six mois un cran de son ceinturon. Ce n'est ni l'âge ni la taille qu'il faut pour aller chanter: _Je suis Lindor_! sous les fenêtres de Rosine. Du reste, le baron ne s'en fait point accroire, et il n'a aucun des ridicules d'un prétendant suranné. Il désire assez, n'espère pas beaucoup, et ne demande rien. «Aujourd'hui, lui dit-il parfois, vous êtes plus jeune que moi.... mais, dans dix ans, nous serons à peu près du même âge.» Ce brave major calcule à sa manière. «Je n'ai pas le droit d'être impatient; je n'aurais pas d'excuse. J'attendrai tant que vous voudrez,--toujours! si vous ne voulez jamais. Enfin, me voilà! vous savez où je suis.... j'y reste; vous n'avez qu'à me faire un signe, et même c'est inutile, je crois que je devinerai sans cela!

--En attendant, soyons amis! répond Christine, car je ne fais cas de personne plus que de vous.»

«Et ainsi vivent-ils dans ce clair de lune de l'amitié qu'aucun nuage n'a jamais obscurci. On assure que Christine lui a promis de ne pas se remarier ou de n'épouser que lui. Ce n'est pas le major qui l'a dit; mais on l'a répété devant lui, et il s'est contenté de répondre par un gros soupir. Voici, monsieur l'ambassadeur, à quel point nous en sommes, et il est fort possible que tout ceci vous donne à penser.

--Je pense que la comtesse est une femme ravissante et que le major sera quelque jour le plus heureux des maris.

--Et moi je crois que vous ne croyez que la moitié de ce que vous dites; mais c'est déjà beaucoup, et le temps nous apprendra la fin de l'histoire. Il est quatre heures; je n'entends plus de bruit nulle part: tous les soupeurs ont disparu; peut-être serez-vous bien aise de rêver tout seul: partons!»

Norra, dormant debout, vint apporter la note avec un geste de somnambule: les deux jeunes gens quittèrent les derniers le bel établissement de Hans-Bamberg; Axel conduisit Georges jusqu'à sa porte, sur la grande place du _Stortorget_, la plus belle de Stockholm, et, après lui avoir souhaité des songes d'or, il reprit le chemin des quais en fredonnant un air d'opéra.

III

Le vin de Champagne, après un bal, n'a pas les vertus narcotiques de l'opium ou du hatchisch. Georges dormit peu, et, s'il fit des rêves, ce furent des rêves à demi éveillés. Ses yeux mal fermés revoyaient toujours la belle image de Christine, passant et repassant devant lui; il entendait encore les préludes de la valse de Weber; il pressait contre sa poitrine une taille fine, souple, frémissante; il respirait ce doux parfum de mimosa qui s'exhalait, quelques heures auparavant, de l'éventail et du mouchoir de la comtesse: son front brûlait. Puis, tout à coup, il éprouvait comme une sensation de froid: il se retrouvait sur le Mélar, la neige étendait devant lui sa nappe blanche sans fin. Les poneys noirs passaient comme le vent, emportant Christine, qui lui tendait les bras. Il s'élançait vers elle, et, au moment où il allait l'atteindre, les épaulettes du major lui barraient le chemin.

Le réveil prolongea ces agitations de la nuit: le valet de chambre allait et venait dans l'appartement, faisant le feu, apportant le sucre, préparant le thé, attendant des ordres qu'il ne recevait pas. Le soleil était paresseux comme Georges; il oubliait de se lever: à midi, il ne faisait jour nulle part; Stockholm demeura enseveli dans un brouillard sombre. M. de Simiane passa le reste de sa journée à ranger ses papiers et à s'installer un peu: il ne sortit pas.

Le lendemain, la matinée était souriante, le ciel bleu: Georges fit atteler deux beaux chevaux dalécarliens que le chevalier de Valborg lui avait cédés, et il fit une promenade sur la route de Haga; Haga est comme le Saint-Cloud de la Suède, et l'on y va par des routes charmantes, que fréquentent assez les gens du bel air. Comme il rentrait en ville, à la nuit tombante, sa voiture se croisa avec un traîneau fermé, qui en sortait. Il était lancé au grand trot. Le givre brodait d'arabesques la vitre obscurcie; c'est à peine si Georges put distinguer une forme à demi couchée sur les coussins. Il vit cependant que c'était une femme, mais il ne vit pas autre chose.

Arrivé à la hauteur de la petite église de Sainte-Clara, située vers le milieu de la rue de la Reine, Georges donna l'adresse de la comtesse à son cocher, qui le mena chez elle et sonna.

«Madame n'y est pas!» répondit le concierge, honnête Danois dont on avait fait un suisse, et que l'on affublait, dans les grandes occasions, d'une hallebarde et d'un baudrier.

Georges descendit et se nomma.

«Quand Mme la comtesse y est pour quelqu'un, elle y est pour tout le monde, fit avec une majestueuse solennité l'incorruptible gardien.

--Au château!» dit le jeune homme assez brusquement.

Les chevaux repartirent, et, franchissant au galop la place de Gustave-Adolphe et le pont du Nord, s'arrêtèrent tout en sueur au pied de la _Montée des Lions_, rampe gigantesque dont les lions de Charles XII semblent défendre l'accès. La sentinelle et le cocher échangèrent quelques mots; puis la voiture, entrant dans l'intérieur du palais, traversa deux cours et alla gagner la petite terrasse des Lynx, disposée en parterre et garnie de bouquets d'arbres. Le baron de Vendel s'y promenait avec le fils du ministre de la guerre. Le major avait l'air assez soucieux; Georges l'évita et fit demander le chevalier de Valborg. On lui répondit au bout d'un instant que le service retenait le chevalier dans les appartements. Georges écrivit au crayon sur sa carte: «J'ai besoin de vous: venez! On dit que vous serez libre à huit heures; je vous attendrai depuis sept.»

Il alla ensuite lire les journaux dans un cercle, trouva les nouvelles diverses insignifiantes, la politique absurde, les feuilletons ennuyeux, et, en fin de compte, ne sachant plus que faire, dîna pour tuer le temps et rentra chez lui.

A huit heures dix minutes il entendit un coup de sonnette brusque qui le fit bondir.

C'était le chevalier.

«Axel, je vous remercie, dit Georges en lui tendant les mains; vraiment, j'avais besoin de vous voir.

--Je m'en doutais: aussi me voilà!

--Merci encore! Eh bien?

--Est-ce que vous savez déjà...

--Rien! Qu'y a-t-il?

--Avez-vous vu la comtesse?

--Non.

--Êtes-vous allé chez elle?

--Oui, sans être reçu... Je suis d'assez méchante humeur...

--A quelle heure y êtes-vous allé?

--A quatre heures.

--Elle était partie.

--Partie!... Ah! et pourtant le major est toujours ici!

--Comte, ce n'est pas bien ce que vous dites là. C'est une injure gratuite et que personne ne se permettrait chez nous. Un jour vous vous repentirez de vos paroles.

--Soit! je m'en repens déjà; mais, de grâce, ou est-elle?

--Près d'Upsala, chez son oncle, qui est très-mal. La nouvelle est arrivée à deux heures; la comtesse est partie à trois!...

--Et... quand revient-elle?

--On ne sait.

--Upsala... c'est loin d'ici?

--Trente ou quarante lieues.

--J'y peux aller?

--Oui, si vous voulez la perdre!

--Axel, mon ami, je crois que je vais l'aimer.

--Il est évident que vous l'adorerez... surtout si elle ne revient pas.

--Mon cher Valborg, vous avez trop d'esprit pour moi.

--Allons, ne vous fâchez pas! je vous donnerai de ses nouvelles.»

IV

Christine ne revint point à Stockholm de tout l'hiver. Je n'affirmerai point que le chevalier eut raison tout d'abord, et que, par cela seul qu'elle était absente, Georges l'adora; mais du moins il y pense très-souvent.

Le comte de Simiane était jeune: il n'avait pas encore trente ans. Mais il y en avait déjà sept ou huit qu'il vivait de la vie du monde. Il avait connu la meilleure compagnie de l'Europe et passé quelques hivers dans des capitales plus renommées pour leur élégance que pour leur moralité. Beau, distingué, spirituel et discret, il n'avait pas rencontré beaucoup plus de cruelles qu'un surintendant de l'ancien régime.

La facilité du plaisir est un de ces malheurs heureux dont on ne songe point à se plaindre, mais qui donne souvent à nos relations une légèreté fâcheuse et à nos sentiments une inconstance coupable. Georges faisait la cour à une femme comme un autre lui aurait dit bonjour. Il appelait cela être poli, et il était trop bien élevé pour ne pas être poli avec tout le monde. Mais ces intrigues, nouées par la fantaisie, dénouées par le caprice, ne lui rapportaient pas plus qu'elles ne lui coûtaient: le plaisir n'est pas même la petite monnaie du bonheur. Des millions de centimes ne font pas toujours une pièce d'or; il y a manière de compter. Si Christine fût restée à Stockholm, sans doute il eût été pour elle un poursuivant plus redoutable que les autres. Il eût apporté à son attaque cette furie française, qui peut conquérir autre chose que des provinces. Ou Christine eût été vaincue, et Georges, après les premiers enivrements, n'eût pas senti tout le prix de sa victoire; ou, par sa résistance, la noble femme eût fait vibrer en lui la fibre irascible et maladive de la vanité, et la tendresse serait morte, en naissant, des blessures de l'orgueil.

L'absence arrangeait mieux les choses. Elle paraît d'une grâce nouvelle Mme de Rudden, si séduisante déjà; elle lui donnait la seule chose qui pût lui manquer: le prestige de l'éloignement et le mérite de l'impossible. Les femmes qu'elle laissait après elle n'avaient ni sa beauté ni son charme, et son souvenir, trop vif encore, en détournait Georges. Il lui dut ainsi les premières heures de solitude que sa jeunesse eût connues. La solitude, qui est mortelle aux petites passions, est favorable aux grandes. Elle leur donne cette conscience de soi, sans laquelle on n'est pas: elle les fortifie en les épurant. Il y a, dit-on, des arbres qui ne puisent leur séve et leur vie que dans les couches les plus reculées de l'humus profond; il y a des amours qui ne s'épanouissent en fleurs et en parfums que si leur racine a pénétré dans les cœurs jusqu'à la source sacrée des larmes. Georges avait échangé avec Christine un regard, quelques paroles, à peine un serrement de mains dans l'émotion sympathique d'une valse. Au bout d'une semaine, il avait pour elle un culte idéal; au bout d'un mois, il l'aimait.

Et Christine? Christine ne fit de confidences à personne, et l'on ne sait jamais ce qui se passe dans le cœur des femmes,--même quand elles le disent! Quelques amis pourtant reçurent de ses lettres. Depuis longtemps, à chacune de ses absences, elle écrivait au baron de Vendel. Ainsi fit-elle cette fois comme toujours. On le savait; on lui demanda des nouvelles de la comtesse, et l'on apprit par lui qu'elle avait été appelée en toute hâte près d'un oncle malade dangereusement. Au bout d'un mois, Axel lui-même reçut une lettre. C'était la première fois que Mme de Rudden lui écrivait. Axel était l'ami de Georges.

Le chevalier courut chez M. de Simiane. Il entra dans son cabinet, la lettre à la main, et toute ouverte.

«Si vous croyez que je m'y trompe! lui dit-il; à d'autres, mon cher!... On ne m'adresse à moi que l'enveloppe! Mais ce n'est pas à mon mérite que je dois cette aimable lettre; je crois donc remplir les intentions de l'auteur....

--Est-ce qu'elle parle de moi? dit Georges en prenant le billet.

--Vous êtes plus amoureux que je ne pensais! Et les convenances? Sachez donc que vous n'êtes pas même nommé, et qu'il n'y a point de _post-scriptum_!»

Georges dévorait la lettre des yeux.

«Elle a d'autres correspondants que moi, reprit Axel; mais elle sait que je suis votre ami, et elle veut que vous la lisiez.

--Je vous préviens que je n'en crois rien, répondit le comte tout en lisant.

--Français et modeste!» reprit Axel en riant.

La lettre était courte et simple. La comtesse annonçait la mort de son oncle, et disait qu'elle resterait quelques semaines encore près de la veuve et des enfants: elle ajoutait qu'elle regrettait Stockholm; elle chargeait le chevalier de lui envoyer des livres. C'était à peu près tout. Du reste, pas un mot de Georges. Mme de Rudden ne faisait point une seule allusion qui se pût rapporter à lui dans sa lettre; mais on découvrait dans son ensemble une nuance de rêverie tendre et des expressions à demi voilées de souvenirs et d'amitié, dont la gracieuse comtesse n'avait jamais encore senti le besoin vis-à-vis d'Axel.

«Vous remarquerez, dit le chevalier, qu'elle a écrit en français.

--C'est la langue de la cour, et vous vous en servez volontiers dans le monde.

--Oui, mais jamais entre nous, à moins que.... enfin ne m'en faites pas dire davantage.»

Valborg sortit en _oubliant_ la lettre.

Georges passa la journée à la lire et à la relire. Il en creusa les phrases, et il en pesa les expressions, s'efforçant de découvrir le mot pensé sous le mot écrit. Mais elle était d'une convenance et d'une mesure parfaites. Ce sont les qualités qui distinguent les femmes du vrai monde. Georges put soupçonner une intention générale, si le chevalier disait vrai; mais rien de particulier dont il dût tirer avantage. Sans doute, c'était peu pour lui; mais pour elle, n'était-ce point déjà beaucoup? Il obtint du chevalier la permission de faire lui-même la réponse que celui-ci devait envoyer à la comtesse. Le premier jet ne lui réussit pas: il s'aperçut à la lecture que cette lettre d'un ami était celle d'un amoureux, qu'il mettait une déclaration dans la bouche du chevalier, et que sa passion brûlante courait sous la plume froide d'Axel. «Cela est trop, se dit-il, et puis, si la comtesse s'y trompait, si elle attribuait au chevalier qu'il ne lui dit que pour moi! il y a là un danger et la chose est délicate.» Il jeta son brouillon au feu, recommença et fut plus content de la seconde épreuve. C'était à peu près possible. Il parlait d'amitié, de souvenir.... des vifs souvenirs que la comtesse laissait partout, des regrets qui l'avaient suivie, des espérances qui l'attendaient.... Si réservée que l'expression fût toujours, on devinait comme un trouble secret.... Après une phrase assez émue, Georges glissa son nom assez habilement, en disant qu'il avait plus d'une fois demandé des nouvelles de la comtesse: rien de plus. Axel relut, approuva la rédaction, en se félicitant lui-même des progrès qu'il avait faits dans la langue française. «Ce n'est plus du français de Stockholm, c'est du français de Paris, disait-il, et je ne jurerais pas que l'on ne s'en apercevra point quelque part..., mais je ne crois pas que l'on s'en fâche,» ajouta-il. Il recopia la lettre et l'envoya.

Au bout de trois semaines, Axel reçut un second billet plus court que l'autre. Il le porta sur-le-champ à son ami. Georges y trouva comme un souffle de printemps: l'espérance y battait des ailes; la vie courait et frémissait dans ces lignes écrites à la hâte pour demander les drames de Schiller et la Saga de Frithiof. La comtesse y parlait avec une émotion visible de l'heureux retour et du cher revoir, dont elle ne fixait point encore l'époque.

V

Cependant les premières brises de mai passent tièdes sur les montagnes; la sève court dans les branches flétries qui se relèvent, les bourgeons roses s'entr'ouvrent, et les feuilles se déplient, vertes au bout des rameaux noirs encore et déjà gonflés; la mousse refleurit avec la bruyère sur les rochers de granit, et les cataractes, secouant leurs chaînes de glace, sonnent et retentissent dans les bois.

Le Mélar était libre, comme le lac Clara, son voisin; les steamers reprenaient chaque matin leur route vers le Nord. L'aristocratie, que ne retenaient point à Stockholm les affaires de la diète ou des charges à la cour, en attendant la saison des bains ou des voyages, retournait à ses villégiatures dans les châteaux.

Georges voulut faire quelques visites aux familles dans lesquelles il avait été reçu l'hiver. Rien de plus facile autour de Stockholm. Le bateau vous emporte le matin et vous rapporte le soir, après avoir parcouru les détours du lac, sondant ses golfes, effleurant ses îles, visitant ses villages, prenant et débarquant partout ses passagers.

La première excursion de M. de Simiane le conduisit au château de Skokloster, sur la rive occidentale du lac Clara. La famille illustre qui habite ce splendide domaine marche à la tête de la noblesse du royaume, et elle accueille le visiteur avec cette simplicité, cette courtoisie et cette grâce à la fois familière et digne, qui tient des réceptions princières et de l'hospitalité patriarcale.

Georges ne trouva au château que la vieille comtesse douairière de Brahé. La famille, qui se composait de sa bru, veuve comme elle, et de deux jeunes enfants était allée battre les buissons dans le parc avec une amie en visite. Georges fut retenu à dîner. Le château est curieux pour un étranger, tout plein de souvenirs d'héroïsme et d'amour. Mme de Brahé racontait avec le charme infini de ces grandes dames d'autrefois, qui ont tout vu et qui savent tout dire; les heures s'écoulèrent donc assez vite, et la noble hôtesse en était encore à la seconde édition de cette élégie sentimentale de la belle Ebba Brahé, qui fut la Bérénice et la Marie Mancini de Gustave-Adolphe, quand Georges, jetant un œil distrait par la fenêtre ouverte, aperçut deux jeunes enfants, le frère et la sœur, qui s'en venaient courant dans la grande allée du parc. Deux femmes les suivaient: l'une était la comtesse de Brahé, avec laquelle Georges avait dansé une fois ou deux pendant les dernières fêtes de l'hiver; l'autre.... elle se retournait en ce moment vers la grande avenue de tilleuls et d'ormes qui traverse le parc dans toute sa longueur, et l'on ne pouvait point apercevoir son visage; mais à l'élégance de sa tournure et à la désinvolture superbe de son mouvement, M. de Simiane ne pouvait hésiter une seconde. En faut-il tant pour reconnaître la femme aimée? Un des enfants, revenant vers elle, la tira par sa robe pour lui donner une fleur: Georges revit le cher et doux visage. La surprise fut grande, et non moins grande l'émotion. Tout son sang reflua au cœur: il retomba, plutôt qu'il ne s'assit dans son fauteuil, et, pour se donner une contenance, il prit sur la cheminée un album de dessins, et se mit à étudier les costumes pittoresques de la Dalécarlie.

Bientôt la porte s'ouvrit à deux battants, et les marmots, courant à leur grand'mère, répandirent sur ses genoux leurs mains pleines de fleurs.

«Mes petits-enfants! dit à Georges la vieille comtesse en promenant des caresses sur les deux têtes blondes.

--Charmants!» murmura Georges, déjà revenu de sa trop soudaine émotion.

Les deux femmes entraient au même instant.

«Quel joli tableau! dit, en regardant la grand'mère et les deux enfants, la comtesse de Rudden, qui n'apercevait point Georges, à demi caché par le dossier de chêne d'un fauteuil gothique; et moi aussi, grand'mère, je vous apporte des fleurs, continua-t-elle en se mettant à genoux à côté des enfants, aux pieds de la vieille comtesse.

--Christine! Christine! que fais-tu?» dit en riant l'autre jeune femme, qui venait de saluer Georges.

Christine se retourna, toujours à genoux, et aperçut M. de Simiane. Elle resta une ou deux secondes sans se relever, le regardant avec un ravissement muet.

«Monsieur de Simiane! ma chère comtesse, dit la vieille dame en manière de présentation.

--J'ai déjà vu monsieur,» dit Christine. Et elle rougit jusque dans ses cheveux.

«Quel beau groupe vous faites tous ainsi!» s'écria la jeune veuve en se rapprochant d'eux.

Plus d'un peintre, en effet, eût voulu reproduire sur sa toile cette belle scène pleine de grâce. La vieille grand'mère, avec son visage blanc sans rides, toute couverte de violettes, de primevères et d'anémones, souriait à ses deux petits-enfants, qui se pressaient contre elle à demi effrayés; Christine, encore à genoux, tournée vers Georges, le sein palpitant, avait l'expression de surprise effarouchée de la biche inquiète au fond des bois. L'air de la campagne avait bruni son teint; son œil nageait dans une sereine lumière; le vent, qui s'était joué dans ses cheveux, avait enlevé aux larges ailes du chapeau une de ses tresses, dont les anneaux dorés retombaient sur sa poitrine. Elle tenait à la main une branche d'aubépine fleurie, renversée sur son épaule, comme les palmes des vierges et des saints qui s'inclinent autour des madones dans les tableaux du Pérugin.

Georges, immobile et charmé, gravait ces belles images dans son âme.

Mais il y a des situations qu'il ne faut point prolonger. Il fit deux pas vers Christine, et lui tendit sa main pour la relever. Peut-être garda-t-il une seconde de trop celle qu'on lui donna; mais personne ne s'en aperçut. Christine tenait toujours la branche d'aubépine en fleur, qui se dressait entre eux, ombrageant les deux têtes et secouant sur elles ses grappes blanches et parfumées.

«Ainsi la présentation est toute faite! dit Mme de Brahé. Vous vous connaissiez? Je vous en félicite l'un et l'autre, et je n'en suis que plus heureuse de vous réunir. Comte, j'aime Mme de Rudden comme ma fille, et c'est vraiment en famille que vous passerez la journée.»

Cette journée-là fut courte pour Georges. C'était une de celles que, dans nos souvenirs, nous marquons d'une pierre blanche: le jeune homme éprouvait un immense bonheur à retrouver Christine. Jamais il ne l'avait si bien vue: elle lui parut cent fois plus belle qu'au bal; peut-être parce qu'il était seul, dans cette intimité toute cordiale, à goûter le charme qui était en elle. La comtesse était tout en noir; il trouva que le noir était la toilette distinguée par excellence, et la seule qui convint à une femme un peu grande. Les rubans violets, qui crevaient de quelques nœuds les longs crêpes du deuil, relevaient ce que cette couleur seule eût eu de trop sévère peut-être. Lui, de son côté, fut plein d'esprit, d'entrain et de gaieté. Il avait plus de fleurs épanouies dans l'âme que les enfants n'en avaient cueilli sur les gazons du parc, et si Christine eût pu écouter son cœur, elle eût entendu chanter tous les rossignols dû printemps de l'amour. Elle aussi était heureuse; mais son bonheur était mêlé d'un trouble secret, et tout voisin de la crainte.

Le bateau d'Upsala devait reprendre le comte dans l'après-midi et le ramener à Stockholm. Christine demeurait de l'autre côté du lac, qui n'est pas très large. A quelque distance du bord, on pouvait, des fenêtres du château, apercevoir sa voiture qui venait l'attendre à un petit débarcadère, construit pour l'usage des deux châteaux amis. La barque de Skokloster ne partait de son rivage qu'après avoir vu les chevaux sur l'autre.