Choix de Poesies: A Collection of French Poetry for Memorizing

Chapter 3

Chapter 33,752 wordsPublic domain

On demande: "Où, sont-ils? sont-ils rois dans quelque île? Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile?" Puis votre souvenir même est enseveli. Le corps se perd dans l'eau, la nom dans la mémoire. Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire Sur le sombre Océan jette le sombre oubli.

Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue. L'un n'a-t-il pas sa barque et l'autre sa charrue? Seules, durant ces nuits où l'orage est vainqueur, Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre Parlent encore de vous en remuant la cendre De leur foyer et de leur coeur!

Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière, Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre Dans l'étroit cimetière où l'écho nous répond, Pas même un saule vert qui s'effeuille à l'automne, Pas même la chanson naïve et monotone Que chante un mendiant à l'angle d'un vieux pont!

Où sont-ils les marins sombres dans les nuits noires? O flots, que vous savez de lugubres histoires! Flots profonds, redoutés des mères à genoux! Vous vous les racontez en montant les marées, Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées Que vous avez le soir quand vous venez vers nous.

(Les Rayons et les Ombres)

APRES LA BATAILLE.

Mon père, ce héros au sourire si doux, Suivi d'un grand housard qu'il aimait entre tous Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille, Parcourait à cheval, le soir d'une bataille, Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit. Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit. C'était un Espagnol de l'armée en déroute Qui se traînait sanglant sur le bord de la route, Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié, Et qui disait: "A boire, à boire par pitié!" Mon père, ému, tendit à son housard fidèle Une gourde de rhum qui pendait à sa selle, Et dit: "Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé." Tout à coup, au moment où le housard baissé Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de Maure, Saisit un pistolet qu'il étreignait encore, Et vise au front mon père en criant: "Caramba," Le coup passa si près que le chapeau tomba, Et que le cheval fit un écart en arrière. "Donne-lui tout de même à boire," dit mon père.

(La Légende des siècles.)

SAISON DES SEMAILLES, LE SOIR.

C'est le moment crépusculaire. J'admire, assis sous un portail, Ce reste de jour dont s'éclaire La dernière heure du travail.

Dans les terres, de nuit baignées. Je contemple, ému, les haillons D'un vieillard qui jette à poignées La moisson future aux sillons.

Sa haute silhouette noire Domine les profonds labours. On sent à quel point il doit croire A la fuite utile des jours.

Il marche dans la plaine immense, Va, vient, lance la graine au loin, Rouvre sa main, et recommence. Et je médite, obscur témoin,

Pendant que, déployant ses voiles, L'ombre, où se mêle une rumeur, Semble élargir jusqu'aux étoiles Le geste auguste du semeur.

(Chassons des rues et des bois.)

JOSÉPHIN SOULARY.

(1815-1891)

Joséphin Soulary, tour à tour soldat, employé et bibliothécaire, devint célèbre à la publication de ses "Sonnets humoristiques," en 1858. Il écrivit par la suite bon nombre d'autres recueils de poésie, revenant toujours à la forme du sonnet qu'il affectionnait par dessus toutes et où il était passé maître.

LES DEUX CORTEGES.

Deux cortèges se sont rencontrés à l'église. L'un est morne:--il conduit le cercueil d'un enfant; Une femme le suit, presque folle, étouffant Dans sa poitrine en feu le sanglot qui la brise.

L'autre, c'est un baptême:--au bras qui le défend Un nourrisson gazouille une note indécise; Sa mère, lui tendant le doux sein qu'il épuise, L'embrasse tout entier d'un regard triomphant!

On baptise, on absout, et le temple se vide. Les deux femmes alors, se croisant sous l'abside, Echangent un coup d'oeil aussitôt détourné;

Et--merveilleux retour qu'inspire la prière-- La jeune mère pleure en regardant la bière, La femme qui pleurait sourit au nouveau-né!

LECONTE DE LISLE.

(1818-1894)

Charles-Marie-René Leconte de Lisle naquit à l'île Bourbon, où son père avait émigré, et vint à Paris à vingt ans pour taire ses études de droit. Il s'adonna encore plus à l'étude de la poésie. Le célèbre critique Sainte-Beuve, auquel il vint réciter sa pièce intitulée _Midi_, fut frappé par la beauté de ces vers et fit immédiatement connaître leur auteur.

Les oeuvres de Leconte de Lisle sont: _Poèmes antiques_ (1853), _Poèmes barbares_ (1859), _Poèmes tragiques_ (1884), _Derniers poèmes_, publiés après sa mort en 1895; sa poésie est plastique et non sentimentale ou personnelle; c'est le culte de la forme belle évoquant l'image.

MIDI.

Midi, roi des étés, épandu sur la plaine, Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu, Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine; La terre est assoupie en sa robe de feu.

L'étendue est immense, et les champs n'ont point d'ombre, Et la source est tarie où buvaient les troupeaux; La lointaine forêt, dont la lisière est sombre, Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.

Seuls, les grands blés mûris, tels qu'une mer dorée, Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil; Pacifiques enfants de la terre sacrée, Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.

Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante, Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux, Une ondulation majestueuse et lente S'éveille, et va mourir à l'horizon poudreux.

Non loin, quelques boeufs blancs, couchés parmi les herbes, Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais. Et suivent de leurs yeux languissants et superbes Le songe intérieur qu'ils n'achèvent jamais.

Homme, si, le coeur plein de joie ou d'amertume, Tu passais vers midi dans les champs radieux. Fuis! la nature est vide et le soleil consume: Rien n'est vivant ici, rien n'est triste ou joyeux.

Mais si, désabusé des larmes et du rire, Altéré de l'oubli de ce monde agité. Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire, Goûter une suprême et morne volupté,

Viens. Le soleil te parle en paroles sublimes; Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin; Et retourne à pas lents vers les cités infimes, Le coeur trempé sept fois dans le néant divin.

SULLY-PRUDHOMME.

M. Sully-Prudhomme, né à Paris en 1839, joint à la perfection de la forme l'émotion sentimentale et la pensée philosophique; c'est le plus grand poète français depuis Victor Hugo.

Ses oeuvres sont: _Les Stances et Poèmes_ (1865), _les Epreuves, les Solitudes_ (1869), _La France_ (1874), _les Vaines tendresses_ (1875), _la Justice_ (1878), _le Prisme_ (1886), _Le bonheur_ (1888), _Les solitudes_ (1894), _Testament poétique_ (1901), etc.

LES YEUX.

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux, Des yeux sans nombre ont vu l'aurore; Ils dorment au fond des tombeaux, Et le soleil se lève encore.

Les nuits, plus douces que les jours, Ont enchanté des yeux sans nombre; Les étoiles brillent toujours. Et les yeux se sont remplis d'ombre.

Oh! qu'ils aient perdu le regard, Non, non, cela n'est pas possible! Ils se sont tournés quelque part, Vers ce qu'on nomme l'invisible;

Et comme les astres penchante Nous quittent mais au ciel demeurent, Les prunelles ont leurs couchants, Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent;

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux, Ouverts à quelque immense aurore. De l'autre côté des tombeaux Les yeux qu'on ferme voient encore.

FRANCOIS COPPÉE.

M. François Coppée, né à Paris en 1842, publia en 1867 son premier recueil de poésies, _le Reliquaire_. Depuis se sont succédé: _les Intimités, les Poèmes modernes, les Humbles_, etc. Comme ce dernier titre l'indique, M. Coppée s'est tourné, en suivant l'exemple de Victor Hugo, vers les travailleurs et les pauvres gens, mais il lui est malheureusement arrivé de tomber dans la banalité; sa poésie n'est parfois que de la prose poétique.

M. Coppée a aussi écrit des pièces de théâtre, dont l'une, _le Passant_, a acquis une certaine célébrité, et des romans.

TABLEAU RURAL.

Au village en juillet. Un soleil accablant. Ses lunettes au nez, le vieux charron tout blanc Répare, près du seuil, un timon de charrue. Le curé, tout à l'heure a traversé la rue Nu-tête. Les trois quarts ont sonné, puis plus rien, Sauf monsieur le marquis, un gros richard terrien, Qui passe en berlingot et la pipe à la bouche, Et qui, pour délivrer sa jument d'une mouche. Lance des claquements de fouet très campagnards Et fait fuir, effarés, coq, poules et canards.

II.

Le soir, au coin du feu, j'ai songé bien des fois A la mort d'un oiseau, quelque part, dans les bois: Pendant les tristes jours de l'hiver monotone, Les pauvres nids déserts, les nids qu'on abandonne, Se balancent au vent sur le ciel gris de fer. Oh! comme les oiseaux doivent mourir l'hiver! Pourtant, lorsque viendra le temps des violettes, Vous ne trouverons pas leurs délicats squelettes Dans les gazons d'avril où nous irons courir. Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir?

LOUIS FRÉCHETTE.

M. Louis Fréchette, poète canadien, a publié plusieurs recueils de vers, dont deux: _les Fleurs boréales_ (1880), et les _Oiseaux de Neige_ (1880), ont été couronnés par l'Académie française. Ses autres oeuvres poétiques sont: _Mes Loisirs_ (1863), _La Voîx d'un exilé_ (1867), _La légende d'un peuple_ (1888), où M. Fréchette a su évoquer dans des accents qui rappellent parfois Victor Hugo, un passé de gloires nationales et d'héroïque grandeur.

LA FORET.

Chênes au front pensif, grands pins mystérieux. Vieux troncs penchés au bord des torrents furieux, Dans votre rêverie éternelle et hautaine, Songez-vous quelquefois à l'époque lointaine Où le sauvage écho des déserts canadiens Se connaissait encor que la voix des Indiens Qui, groupés sous l'abri de vos branches compactes, Mêlaient leurs chants de guerre au bruit des cataractes?

Sous le ciel étoilé, quand les vents assidus Balancent dans la nuit vos longs bras éperdus. Songez-vous à ces temps glorieux où nos pères Domptaient la barbarie au fond de ses repaires? Quand épris d'un seul but, le coeur plein d'un seul voeu, Ils passaient sous votre ombre, en criant: "Dieu le veut!" Défrichaient la forêt, créaient des métropoles, Et, le soir, réunis sous vos vastes coupoles, Toujours préoccupés de mille ardents travaux. Soufflaient dans leurs clairons l'esprit des jours nouveaux?

Oui, sans doute; témoins vivaces d'un autre âge, Vous avez survécu tout seuls au grand naufrage Et, sans souci du temps qui brise les petits, Votre ramure, aux coups des siècles échappée, A tous les vents du ciel chante notre épopée!

ANDRÉ THEÙRIET;

(1833-1907)

Aindrë Theuriet appartenait à une famille lorraine; il entra comme son père dans le service de l'enregistrement, ce qui ne l'empêcha pas de publier de 1867 jusqu'à sa mort plus de soixante-dix volumes de prose et de poésie. Dans ses romans comme dans ses vers, André Theuriet s'est fait le chantre de la vie rustique et de la province.

LA CHANSON DU VANNIER.

Brins d'osier, brins d'osier, Courbez-vous assouplis sous les doigts du vannier.

Brins d'osier, vous serez le lit frêle où la mère Berce un petit enfant aux sons d'un vieux couplet: L'enfant, la lèvre encor toute blanche de lait, S'endort en souriant dans sa couche légère.

Vous serez le panier plein de fraises vermeilles Que les filles s'en vont cueillir dans les taillis. Elles rentrent le soir, rieuses au logis, Et l'odeur des fruits mûrs s'exhale des corbeilles.

Vous serez le grand van où la fermière alerte Fait bondir le froment qu'ont battu les fléaux, Tandis qu'à ses côtés des bandes de moineaux Se disputent les grains dont la terre est couverte.

Lorsque s'empourpreront les vignes à l'automne, Lorsque les vendangeurs descendront des côteaux, Brins d'osier, vous lierez les cercles des tonneaux Où le doux vin rougit les douves et bouillonne.

Brins d'osier, vous serez la cage où l'oiseau chante, Et la nasse perfide au milieu des roseaux, Où la truite qui monte et file entre deux eaux, S'enfonce et, tout à coup, se débat frémissante.

Et vous serez aussi, brins d'osier, l'humble claie Où, quand le vieux vannier tombe et meurt, on l'étend, Tout prêt pour le cercueil.--Son convoi se répand, Le soir, dans les sentiers où verdit l'oseraie.

Brins d'osier, brins d'osier, Courbez-vous assouplis sous les doigts du vannier.

HENRI DÉ RÉGNIER.

Henri de Régnier naquit à Honfleur en 1864. Il se rallia d'abord au groupe des poètes symbolistes et publia _Les Lendemains, Poèmes anciens et romanesques, Tel qu'en songe_, tout en collaborant à diverses revues.

Dans un genre plus classique, il écrivit ensuite _Les Jeux rustiques et divins_ et _Les Médailles d'argile_, et il se rapproche des "poètes de la Vie" dans ses deux derniers recueils, _La Cité des Eaux_ et _La Sandale ailée_.

M. Henri de Régnier est également un romancier renommé.

VILLE DE FRANCE.

Le matin, je me lève, et je sors de la ville. Le trottoir de la rue est sonore à mon pas, Et le jeune soleil chauffe les vieilles tuiles, Et les jardins étroits sont fleuris de lilas.

Le long du mur moussu que dépassent les branches, Un écho que l'on suit vous précède en marchant, Et le pavé pointu mène à la route blanche. Qui commence au faubourg et s'en va vers les champs.

Et me voici bientôt sur la côte gravie D'où l'on voit, au a'oleil et couchée à ses pieds, Calme, petite, pauvre, isolée, engourdie, La ville maternelle aux doux toits familiers.

Elle est là, étendue et longue: Sa rivière Par deux fois, en dormant, passe sous ses deux ponts; Les arbres de son mail sont vieux comme les pierres De son clocher qui pointe au-dessus des maisons.

Dans l'air limpide, gai, transparent et sans brume Elle fait un long bruit qui monte jusqu'à nous: Le battoir bat le linge et le marteau l'enclume, Et l'on entend des cris d'enfants, aigres et doux. . .

Elle est sans souvenirs de sa vie immobile, Elle n'a ni grandeur, ni gloire, ni beauté; Elle n'est à jamais qu'une petite ville; Elle sera pareille à ce qu'elle a été.

Elle est semblable à ses autres soeurs de la plaine, A ses soeurs des plateaux, des landes et des prés; La mémoire, en passant, ne retient qu'avec peine, Parmi tant d'autres noms son humble nom français;

Et, pourtant, lorsque, après un de ces longs jours graves Passés de l'aube au soir à marcher devant soi, Le soleil disparu derrière les emblaves Assombrit le chemin qui traverse les bois;

Lorsque la nuit qui vient rend les choses confuses Et que sonne la route dure au pas égal, Et qu'on écoute au loin le gros bruit de l'écluse, Et que le vent murmure aux arbres du canal;

Quand l'heure peu à peu ramène vers la ville, Ma course fatiguée et qui va voir bientôt La première fenêtre où brûle l'or de l'huile Dans la lampe, à travers la vitre sans rideau,

Il me semble, tandis que mon retour s'empresse Et tâte du bâton les bornes du chemin, Sentir, dans l'ombre, près de moi, avec tendresse, La patrie aux doux yeux qui me prend par la main.

(La Sandale ailée.).

PIERRE-JEAN DE BÉRANGER.

(1780-1857)

Béranger, né à Paris dans la boutique d'un tailleur, assista au début de la Révolution française. Après une période de mauvaise chance, il fut protégé par Lucien Bonaparte, frère de Napoléon. Les Chansons satiriques qu'il composa sous tous les gouvernements lui firent perdre sa place; il fut même poursuivi devant la justice et emprisonné deux fois. Ses talents de chansonnier joints à sa réputation d'intégrité le rendirent populaire dans toute la France.

LES SOUVENIRS DU PEUPLE.

On parlera de sa gloire Sous le chaume bien longtemps: L'humble toit, dans cinquante ans, Ne connaîtra plus d'autre histoire. Là, viendront les villageois Dire alors à quelque vieille: "Par des récits d'autrefois, Mère, abrégez notre veille. Bien, dit-on, qu'il nous ait nui, Le peuple encor le révère, Oui, le révère. Parlez-nous de lui, grand'mère, Parlez-nous de lui.

--Mes enfants, dans ce village, Suivi de rois, il passa: Voilà bien longtemps de ça: Je venais d'entrer en ménage. A pied grimpant le côteau Où pour voir je m'étais mise, Il avait petit chapeau Avec redingote grise. Près de lui je me troublai! Il me dit: Bonjour, ma chère. Bonjour, ma chère. Il vous a parlé, grand'mère, Il vous a parlé!

--L'an d'après, moi, pauvre femme, A Paris étant un jour, Je le vis avec sa cour: Il se rendait à Notre-Dame. Tous les coeurs étaient contents; On admirait le cortège! Chacun disait: Quel beau temps! Le ciel toujours le protège. Son sourire était bien doux: D'un fils Dieu le rendait père, Le rendait père. --Quel beau jour pour vous, grand'mère! Quel beau jour pour vous.

--Mais quand la pauvre Champagne Fut en proie aux étrangers; Lui, bravant tous les dangers, Semblait seul tenir la campagne. Un soir, tout comme aujourd'hui, J'entends frapper à la porte. J'ouvre: bon Dieu! c'était lui, Suivi d'une faible escorte! Il s'assied où me voilà, S'écriant: ah! quelle guerre! Ah! quelle guerre! --Il s'est assis là, grand'mère, Il s'est assis là.

--J'ai faim, dit-il; et bien vite, Je sers piquette et pain bis. Puis il sèche ses habits: Même à dormir le feu l'invite. Au réveil, voyant mes pleurs, Il me dit: Bonne espérance! Je cours de tous ses malheurs, Sous Paris venger la France. Il part; et comme un trésor J'ai depuis gardé son verre. Gardé son verre. --Vous l'avez encor, grand'mère, Vous l'avez encor?

--Le voici. Mais à sa perte Le héros fut entraîné. Lui, qu'un pape a couronné, Est mort dans une île déserte. Longtemps aucun ne l'a cru; On disait: Il va paraître; Par mer il est accouru: L'étranger va voir son maître. Quand d'erreur on nous tira, Ma douleur fut bien amère, Fut bien amère. --Dieu vous bénira, grand'mère, Dieu vous bénira.

PIERRE DUPONT.

(1821-1870)

Pierre Dupont, chansonnier et musicien, naquit à Lyon. Le rôle politique qu'il joua en 1851 faillit le faire exiler comme V. Hugo. Ses chansons glorifient les classes laborieuses; ce sont: _les Paysans et le Chant des Ouvriers_. Ses chansons parurent en 1860.

LES BOEUFS.

J'ai deux grands boeufs dans mon étable, Deux grands boeufs blancs, marqués de roux; La charrue est en bois d'érable, L'aiguillon en branche de houx; C'est par leurs soins qu'on voit la plaine Verte l'hiver, jaune l'été; Ils gagnent dans une semaine Plus d'argent qu'ils n'en ont coûté. S'il me fallait les vendre, J'aimerais mieux me pendre; J'aime Jeanne, ma femme, eh bien! j'aimerais mieux La voir mourir que voir mourir mes boeufs.

Les voyez-vous, les belles bêtes, Creuser profond et tracer droit, Bravant la pluie et les tempêtes, Qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid? Lorsque je fais halte pour boire, Un brouillard sort de leurs naseaux, Et je vois sur leur corne noire Se poser les petits oiseaux. S'il me fallait les vendre, J'aimerais mieux me pendre; J'aime Jeanne, ma femme, et bien! j'aimerais mieux La voir mourir que voir mourir mes boeufs.

Ils sont forts comme un pressoir d'huile, Ils sont doux comme des moutons. Tous les ans on vient de la ville Les marchander dans nos cantons, Pour les mener aux Tuileries Au mardi-gras, devant le roi, Et puis les vendre aux boucheries. Je ne veux pas, ils sont à moi. S'il me fallait les vendre, J'aimerais mieux me pendre; J'aime Jeanne, ma femme, et bien! j'aimerais mieux La voir mourir que voir mourir mes boeufs.

Quand notre fille sera grande, Si le fils de notre régent En mariage la demande, Je lui promets tout mon argent; Mais si pour dot il veut qu'on donne Les grands boeufs blancs marqués de roux, Ma fille, laissons la couronne, Et ramenons les boeufs chez nous. S'il me fallait les vendre, J'aimerais mieux me pendre; J'aime Jeanne, ma femme, et bien! j'aimerais mieux La voir mourir que voir mourir mes boeufs.

GUSTAVE NADAUD.

(1820-1893)

Gustave Nadaud, originaire de Roubaix (Nord), était destiné au commerce et s'y livra avec succès pendant quelque temps. Il était, comme Pierre Dupont, chansonnier et musicien à la fois. Certaines de ses chansons, telles que les _Deux Gendarmes, Carcassonne_, etc. sont devenues populaires.

CARCASSONNE.

"Je me fais vieux, j'ai soixante ans, J'ai travaillé toute ma vie Sans avoir, durant tout ce temps, Pu satisfaire mon envie. Je vois bien qu'il n'est ici-bas De bonheur complet pour personne. Mon voeu ne s'accomplira pas: Je n'ai jamais vu Carcassonne!

"On voit la ville de là-haut, Derrière les montagnes bleues; Mais, pour y parvenir, il faut, Il faut faire cinq grandes lieues; En faire autant pour revenir! Ah! si la vendange était bonne. Le raisin ne veut pas jaunir: Je ne verrai pas Carcassonne!

"On dit qu'on y voit tous les jours, Ni plus ni moins que les dimanches Des gens s'en aller sur le cours, En habits neufs, en robes blanches On dit qu'on y voit des châteaux Grands comme ceux de Babylone, Un évêque et deux généraux! Je ne connais pas Carcassonne!

"Le vicaire a cent fois raison: C'est des imprudents que nous sommes. Il disait dans son oraison Que l'ambition perd les hommes. Si je pouvais trouver pourtant Deux jours sur la fin de l'automne. . . . Mon Dieu, que je mourrais content Après avoir vu Carcassonne!

"Mon Dieu! mon Dieu! pardonnez-moi Si ma prière vous offense; On voit toujours plus haut que soi, En vieillesse comme en enfance. Ma femme, avec mon fils Aignan, A voyagé jusqu'à Narbonne; Mon filleul a vu Perpignan, Et je n'ai pas vu Carcassonne!"

Ainsi chantait, près de Limoux, Un paysan courbé par l'âge. Je lui dis: "Ami, levez-vous; Nous allons faire le voyage." Nous partîmes le lendemain; Mais (que le bon Dieu lui pardonne!) Il mourut à moitié chemin: Il n'a jamais vu Carcassonne!

PAUL DÉROULÈDE.

M. Paul Déroulède, né à Paris en 1846, commença son droit, qu'il abandonna pour la littérature et les voyages. Il s'engagea dans l'armée pendant la guerre de 1870, dêmissiona plus tard à la suite d'un accident, mais garda un amour passionné de la carrière militaire et de tout ce qui s'y rapporte. Il a joué par la suite un rôle politique.

Ses principales oeuvres sont: les _Chants du paysan_, les _Chants du soldat_ (1872), _Marches et Sonneries_ (1881), _Refrains militaires_ (1888), etc.

LE BON GITE.

"Bonne vieille, que fais-tu là? Il fait assez chaud sans cela. Tu peux laisser tomber la flamme. Ménage ton bois, pauvre femme, Je suis séché, je n'ai plus froid."

Mais elle, qui ne veut m'entendre, Jette un fagot, range la cendre:

"Chauffe-toi, soldat, chauffe-toi."

"Bonne vieille, je n'ai pas faim. Garde ton jambon et ton vin; J'ai mangé la soupe à l'étape. Veux-tu bien ôter cette nappe! C'est trop bon et trop beau pour moi."

Mais elle, qui n'en veut rien faire, Taille mon pain, remplit mon verre:

"Refais-toi, soldat, refais-toi."

--"Bonne vieille, pour qui ces draps? Par ma foi, tu n'y penses-pas! Et ton étable? et cette paille? Où l'on fait son lit à sa taille? Je dormirai là comme un roi."

Mais elle qui n'en veut démordre, Place les draps, met tout en ordre:

"Couche-toi, soldat, couche-toi!"

Le jour vient, le départ aussi.-- "Allons! adieu. . . . Mais qu'est ceci? Mon sac est plus lourd que la veille. . . Ah! bonne hôtesse, ah! chère vieille, Pourquoi tant me gâter, pourquoi?"

Et la bonne vieille de dire, Moitié larme et moitié sourire:

"J'ai mon gars soldat comme toi."