Choix de contes et nouvelles traduits du chinois

Part 9

Chapter 93,893 wordsPublic domain

De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier rang, et dit de lui:

En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères, il déploya un talent divin; Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le bouillon dans la coupe qu'il lui présenta. Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine: Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang, en a gardé un pieux souvenir.

[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.

[2] Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités en tête de cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque royale possède les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné leurs portraits dans sa _Description historique de la Chine._

[3] Autre nom de Ly-Taï-Pe.

[4] Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département de Kia-Ting, arrondissement de Mei.

[5] Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 lieues de circonférence.

[6] Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, historien du royaume de Tsin.

[7] Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.

[8] Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et _abaissa son lit_. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre et fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son ami.

[9] On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre plate et l'appliquent ensuite avec le pinceau.

[10] Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de la Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du 8e siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925. Leur chef avait le titre de Ko-To.

[11] La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous Kao-Tsong.

[12] Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.

[13] De l'Empereur.

[14] Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en 642.

[15] Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui, au 13e siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.

[16] Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au sud-ouest de la Chine, un pays considérable, que représente à peu près de nos jours la province de Yun-Nan.

[17] Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un royaume de Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans ce qui forme aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.

[18] Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens (Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était contigu à celui des empereurs, nommé _Palais des clochettes d'or._

[19] On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu de cuillers pour manger.

[20] Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol. 1er, page 252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de Perse un tribut, et les envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus un serpent (lézard) vivant, ... qui pénétrait dans les trous pour y prendre les rats.»

[21] Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien long d'un pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours, qui guidait des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce présent est attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).

[22] Peuples de famille Ouigour, établis au 8.e siècle, au sud du lac Baikal.

[23] Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il _noua l'herbe._ Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen, et voici le fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette chronique.

Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis, sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières recommandations qu'il m'a laissées.»

Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée; vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille: j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner ma reconnaissance d'un si grand service.»

[24] L'amour est désigné ici par l'expression poétique de _vent du printemps._

[25] L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce fut même chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques, et causa tous les malheurs de la fin de ce beau règne.

[26] Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La princesse dont il est ici question était une comédienne dont il fut très épris et qu'il éleva au rang d'Impératrice.

[27] Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos jours 7 fr. 50 cent.

[28] Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées, entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit déclarer Empereur.

[29] Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un successeur en abdiquant entre les mains de son fils.

[30] Grand lac dans la province de Ho-Nan.

[31] Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est un des sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se plaisent à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe, qui représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont autre chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.

[32] Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.

LE LION DE PIERRE.

LÉGENDE.

Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui pratiquent la vertu.

C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy, homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa main.

Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été plus prompt à accueillir sa visite.

Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là-dessus, Tching fit préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et quand on fut à table, il lui demanda où il allait.

«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a quelque chose à vous communiquer.

--»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?

--»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône; mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cœur de vous annoncer; je n'ai rien de plus à vous dire.»

Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le fléau devait se déclarer.

«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.

--»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait bien d'en avertir tous les gens du village.

--»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous, Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre.... Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.

--»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?

--»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»

C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations; S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et pleins d'une généreuse reconnaissance, Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas garde!... Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance s'acquitte par les douleurs de la prison.

Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et il partit sans rien accepter.

Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune trois domestiques pour louer dix grandes barques.

«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.» Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de tout leur cœur à cette explication; et Tching supportait patiemment leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.

Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»

Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des bateaux.

En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et, dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par un homme inspiré.

Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au fond des vagues.

D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé, qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen parvint sain et sauf sur le rivage.

Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau. Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.

Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching, courons;--Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas garde!»

--»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui étaient mouillés.

Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong; et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts, débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits, étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.

Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre; son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching, serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est redevable.

--»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les marques du plus respectueux dévouement.

Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois passent comme la navette du tisserand.--Depuis la moitié d'une année Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt l'Empereur Jin-Tsong[1] fit afficher dans toutes les provinces un édit portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.

Or, cette nuit-là, Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit: «Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il obtienne la récompense promise.

A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'à la porte du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux, n'espérez rien de cette affaire.»

Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains de votre cher fils.»

Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.

Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial. Là, il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.

Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau, elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du fait, le cachet s'y trouva.

Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites secrets.» Là-dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.

Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence à Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.

Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois, Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience, quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais du Fou-Ma, pour avoir des informations.

Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»

Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître, il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!--Frère, frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?» Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre: «Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen, entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade: il reçut trente coups.

Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir: elle lui fut refusée.

Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter à sa bouche un mets savoureux, quand tout-à-coup un singe franchit la porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il présenta au captif.

A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup à celui qu'il avait sauvé ce jour-là; il prit donc et mangea cette viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»

Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour, de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris douloureux. «Ce doivent être là, songea Tsouy-Youen, les oiseaux auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et l'oiseau prit immédiatement son vol.