Choix de contes et nouvelles traduits du chinois
Part 8
Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés, plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet (de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure du docteur.
Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire, dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....» --Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un ton brillant.»
Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que voici:
I.
En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant les fleurs je songe à voter visage; La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée. Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré devant moi, J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans le séjour des dieux.
II.
La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais parfum; Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont Wou-chan attristent mon cœur. Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais des Han? Hélas! _l'hirondelle légère_ se confie dans l'éclat d'une nouvelle parure.
III.
La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque, Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux regard. Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait naître, La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.
«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong les accompagna lui-même avec sa flûte de jade[25]. Lorsque le concert fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui avait procuré.
«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là-dessus la princesse prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses, la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put donc se livrer de tout cœur à son goût favori. Depuis qu'il était établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur, et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.
Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines, et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse: «Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez au contraire à redire ces vers!--Et qu'est-ce qui doit exciter à ce point mon courroux, demanda l'Impératrice?--Ah! reprit Kao-Ly, écoutez ce vers qui dit:
Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure nouvelle.
--»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux[26], dont le petit nom était Fey-Yen (l'_Hirondelle légère_).
--»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant, qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sœur, elle para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.
»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas aperçue?»
C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cœur de la princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.
L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir, qu'on nommait alors les _huit Immortels du banquet._
Au fond de son cœur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait; toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cœur ses anciens sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vœux.»
Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.--Votre sujet ne manque de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»
Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il devait recevoir mille _kouans_[27], et dans les villes secondaires, cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille _leangs_ d'or, un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.
Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et les coupes se succédèrent sans relâche.
Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui ont pour titre: _Adieux aux amis du palais, en retournant dans les montagnes_. En voici l'abrégé:
Reconnaissant et fier de l'édit impérial, Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de fumée. Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis, Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans racines au gré des flots. Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou; Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent jamais; C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime, Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.
Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route à cheval, et partout où il passe on l'appelle _le Seigneur aux habits de soie_. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu, instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans banquet.
Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.
Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.
Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère du peuple?--Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»
Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!--Non, répondit Ly-Pe, je ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.--Alors, reprit l'intendant, si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous? Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver arrogamment son Excellence?
--»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait, «Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il barbouiller?» Or, voici la requête du poète.
Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou, son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents littéraires étaient immenses; quand il agitait son pinceau les esprits et les démons versaient des larmes; les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte impériale, où vous lirez ses titres.
Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect. «Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?--Ce n'est pas à vous que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»
L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre. A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et là, prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»
Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur; ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle d'audience. Là, les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur dit-il:--«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires, le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme rebelle.»--D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»
Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous éviterez une humiliante punition.
Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un excellent magistrat.
Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui, de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.
Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au mont Lou-Tchan.
Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est, profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut retenu au camp du général.
Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y, celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le passage l'arrêta.
On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis, s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?» Là-dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après quelques nuits de repos, le poète fut tout-à-fait remis.
Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai, et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti. C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:
Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans l'Océan, Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de se rencontrer?
Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté, envoyé en exil. Hiang-Tsong[29] était retourné du pays de Cho dans la capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac Tong-Ting[30]; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.
Or, cette nuit-là, la lune brillait, il faisait clair comme en plein jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à-coup, au sein des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels, portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue, les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le dos d'une baleine[31], les voix harmonieuses guidaient le cortège.... Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!
Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des sacrifices au printemps et à l'automne.
Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie des Song[32], un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur lequel étaient peints ces deux mots: _Chy-Pe_ (le Prince de la poésie.) Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:
Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de Prince des poètes? Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux talent.
Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:
Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer une pièce de vers décousue; Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans les ondes fraîches du fleuve.
Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots. L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze, sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était l'immortel Ly-Pe lui-même.