Choix de contes et nouvelles traduits du chinois
Part 7
Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai[10] au prince de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la Corée[11], et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions, violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter patiemment un tel état de choses, nous envoyons des ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous avons des choses précieuses à vous offrir en compensation, savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan[12], les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin, la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»
Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To. En effet, l'esprit du Dragon[13] n'était rien moins que satisfait. Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.
Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire, votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel, Kai-Sou-Wen[14] mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance, il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine: nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa Majesté.
--»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux ambassadeurs?--Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera convenablement.»
Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit: «Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face, dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages au pied de votre trône.
--»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.--D'après l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou[15] appellent leur chef Ko-Han; les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao[16], Tchao; les Ho-Ling[17], Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»
A ce flux intarissable d'explications, le cœur du sage souverain éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le poète dans le palais des _clochettes d'or_[18]. Les musiciens firent retentir à grand bruit les instruments à corde, le _kin_ et le _se_; les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cœur, puis, après avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle d'audience.
Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires forment le cortège, alignés sur deux rangs.
Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net. Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience. Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe; mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée. Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire[19]; puis il le servit lui-même à Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante illumina son visage.
Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes. Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.
Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe, donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans se tromper d'un mot.
Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit: «Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque, dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde. Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»
Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône. Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.
«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter sur l'estrade.»
L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.
--»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur, cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.--Eh bien! Sire, ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats, jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester au-dessous de la confiance dont il est honoré.»
Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils songeaient tous les deux, au fond de leur cœur, que cet étudiant si mal reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le proverbe est bien vrai:
Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a dites.
Le poète triomphait, il était au comble de ses vœux. Chaussé comme il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur? C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.
De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares, bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille, et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète, donnez-nous-en lecture.»
Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse aux étrangers; elle était ainsi conçue:
Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses instructions au Ko-To des Po-Hai.
«Depuis les temps anciens le roc et l'œuf ne se heurtent pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre. Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance, et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal fondu, ont prêté serment et obéissance.
Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie; la Perse, des serpents qui prennent les rats[20]; l'Inde, des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans leur gueule[21]; le perroquet blanc est un présent du royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des Ko-Ly[22] nous a donné des chevaux renommés; le Népal a fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,
La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?
Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée; comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté; vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force (pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et ne veut pas se soumettre.
Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée. Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces instructions.
Ordre spécial.»
La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong, qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la cacheta de son sceau impérial.
Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante; de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive l'Empereur!
L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale, et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.
«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur du collège des Han-Lin.--Au milieu de tant de dignitaires, le premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses bottines?--Ecoutez, ajouta Ho--Tchi: ces deux personnages sont à la vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires; le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire. Quel autre pourrait l'égaler!»
Là-dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain. A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il entra en délibération avec ses conseillers.--Le céleste Empire avait pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de l'attaquer?
Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne faire sa cour au souverain de la Chine.--Mais ici l'histoire se divise.
II.
L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori Tong-Fang-Sou.--Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons disposer: voilà ce qu'il aime.--Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait, ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille verres: cela lui suffirait.»
Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne cessaient de pleuvoir sur le docteur.
Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan, lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est. Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je m'appelle Kouo-Tse-Y.»
Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur. Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il, que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui désobéir?
Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal, et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux libérateur et le sauva du même péril[23].
--Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs, envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter devant la galerie des _Parfums enivrants,_ et il prenait plaisir à les admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche du poète Ly-Pe.
Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti, et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui chantait:
Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie; Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle. Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être; Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.
«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien, qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là, installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne quittait pas.
«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante gaîté:
Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!
Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres, ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des _Cinq Phénix;_ et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le palais.
Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète, celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé les fossés _qui font naître la joie,_ ils arrivèrent avec leur fardeau à la galerie des _Parfums enivrants._