Choix de contes et nouvelles traduits du chinois
Part 6
Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve; mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!
A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée. Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.
«Que faites--vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.--Vous avez été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.» Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité, ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de mon époux?--Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans égale.»
Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.
Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt, il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et tous les deux pleurèrent de tendresse.
Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le ministre.
Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée Touan-Youen-Hoey: _Réunion des tendres époux._
Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse. Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté, agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à la cour, pour veiller aux affaires.
Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.
Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions, accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se donna la mort.
Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son enfance.
[1] Le mot Tchang-Ngan signifie proprement _lieu du repos éternel_; il s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il désigne la ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.
[2] An 627 de J.-C.
[3] Le mot de _préfecture_ n'est pas plus impropre que celui de _département,_ les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états, c'est-à-dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti, de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune (Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.
[4] Une lieue.
[5] Le mot Tsieou-Po (_Vagues d'automne_) exprime souvent, par élégance, deux beaux yeux de femme.
[6] Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe couleur d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de l'année.
[7] L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est celle-ci: Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui dût un jour venger son père.
[8] Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour le novice bouddhiste. Ensuite on lui impose un _nom de religion._
[9] Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes l'usage du vin, de la viande et de certains légumes.
[10] La cosmogonie développée dans le 1er chapitre du roman d'où cette nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance de l'homme et des êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures du matin) du grand jour de la création (youen), qui embrasse 129,600 ans, le principe subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus grossier s'éleva: le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la seconde partie de cette division du jour naquirent le premier homme et les animaux qui se meuvent sur la terre et dans l'eau.»
[11] Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par leurs grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les autres mortels, continuer de vivre dans des migrations successives. Les anglais rendent très bien par le mot de _Boddhood_ l'état de ces êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces interminables épreuves.
[12] Yu-Y signifie _selon le désir_, c'est-à-dire, une pierre précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable. Tseou-Pan signifie _qui s'agite sur le plateau;_ ce diamant est ainsi appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de l'oscillation de la lumière qu'il reflète.
LE POÈTE LY-TAI-PE.
NOUVELLE.
I.
Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur la terre! Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là tour-à-tour les deux phases de sa vie; Les replis de son cœur ne renfermant rien que de pur et de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de corruption. Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages; En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il recula les bornes de son imposante renommée: Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire, pareils au croissant radieux. Ne dites pas que les œuvres du poète de génie passent et s'effacent, Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des rives du fleuve Tsay-Chy.
Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang, vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut Taï-Pe. Il descendait, à la 9e génération, de l'Empereur Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce surnom.
Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé l'_Immortel Exilé_. Le poète Tou-Fou[2], directeur des travaux publics nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:
Naguère vivait Wang-Ke[3], surnommé aussi l'Immortel exilé sur la terre.
Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer d'émotion les Esprits et les Génies; Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour plongé dans une douce ivresse. L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions vulgaires.
Or, Ly-Pe s'appelait lui-même _le Lettré retiré du Nénuphar bleu_. Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong[5] et s'alla cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il buvait jour et nuit. On les avait surnommés les _six Solitaires de la rivière des Bambous._
Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:
Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la terre a déjà vu trente printemps; Mais il fuit la renommée au fond des tavernes. Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou? Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu qui répand l'or et l'abondance.
«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents; puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires, arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement qui vous attend!
--«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi, fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie entre le vin et la poésie.
--«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»
Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien emmène Ly-Pe à la taverne[7]; là, il ôte ses pendants d'or et la queue de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui boivent sans désemparer jusqu à la nuit.
Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans sa maison[8], et il s'établit entre eux une intimité de frères. Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de l'autre.
Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant: «Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud, sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice, et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»
Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère, Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance, surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il l'avait promis.
Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé, l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux, et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à la juger, jetons-la au rebut.»
Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve, il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et le dépose le premier sur le bureau.
Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau, à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre[9]!--»Broyer de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.» Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe fut jetée de côté.
On a raison de dire:
Quand vous présentez un travail au concours, ne songez point à réussir dans l'Empire; Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,
Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.»
L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète. «Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il; vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.
Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»
A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note. Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de bonheur ou de malheur.
L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent rendre quelque service à l'Empire!»
Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain, les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère. Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite, combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas! il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui l'accable.
--»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité personnelle.»
Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»
Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial. «L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers civils et militaires, tous également distingués par leur profonde érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les nobles du palais.»--Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.
Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.
--»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze. Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire qu'il ne refusera pas.»
Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la suite du docteur Ho-Tchy.
Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné, il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe, l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie, l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.
--»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors du concours, n'a pu satisfaire aux vœux des examinateurs: comment pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?
--»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.