Choix de contes et nouvelles traduits du chinois
Part 2
D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu, rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits, c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et à endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix flexible et harmonieuse.
Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son revenu de chaque année.
Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples, usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait _Monsieur_ Tsieou[7], et lui-même se désignait par le nom du _Vieillard qui arrose son jardin_ (Kouan-Youen-Seou).
Les vers disent:
Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore, A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses; Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses regards, Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler à loisir que d'aller prendre du repos.
Ici l'histoire se divise.--Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux, cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie, formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes avaient eu à souffrir de leur despotisme!
Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore, qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du vieux Tsieou-Sien.
Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être à moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même que l'on appelle le _Fou des fleurs_. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.
A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait à peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait à cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte, regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer. J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout que cela.
Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria: Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.
Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc, ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche, est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force, et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.
Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey (l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.
Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège? Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien, princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais, et elle écrivit les quatre vers suivants:
Demain matin, je me promènerai dans le parc: Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps, Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit, Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.
C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule, par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille, n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent un front radieux parmi toutes celles de l'empire.
Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois, recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.
Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes, et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs, il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire entendre vos discours. Et là-dessus, déterminé à pousser la chose jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour aller en respirer l'odeur de plus près.
Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère, mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit: Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard, la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos vêtements.
Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé; le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en silence.
La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois, dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement le jeune seigneur?--Ces paroles retentirent bien douloureusement aux oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre? Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous, vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre reconnaissance!
Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses jambes, et il ne put remuer.
Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non, pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un billet, et l'envoyer au préfet du département.»
Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter en une minute, au galop.
Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain donc.
Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta: Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité; cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs, ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout, qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.
Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois, tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.
Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en chœur les amis de Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont en désordre cueillir les pivoines.
Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir l'œil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées. Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey, il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la première.
Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est renversée!--Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé, craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis sur pied.
Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le cœur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!
Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et méchante; Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister: Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle, Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre, sans que personne les recueille.
Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser leur œuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire. Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey, qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis; leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là-dessus il partit en manifestant la haine qu'il avait dans le cœur.
Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention! Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.
Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires. L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second. Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi: Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice; les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année, et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »--Le curieux, frappé de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!--et voilà tout. Mais comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la compassion.
Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries, maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!
Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi? Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité. Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?
Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là, reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle, répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.
A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria; Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira il ira vous inviter à la venir voir.
A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non---Voyant mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi: pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;--cependant, la jeune fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.
Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes, plus étincelantes qu'auparavant.
Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:
On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la boue, Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de les ressusciter; Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi il a su concilier l'affection des objets inanimés. Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!