Choix de contes et nouvelles traduits du chinois

Part 16

Chapter 163,996 wordsPublic domain

--Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer à la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner votre luth.»

Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit, Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie, et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout à l'heure en m'accompagnant.

--Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin, et les voici:

Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge! A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir. Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des rues pauvres et obscures....

»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée, et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le rappelle, et le voici:

Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant des siècles infinis.

Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il, assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser ainsi.» Là-dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus longuement dans la cabine.

Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau. C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds se cachaient dans des souliers de paille.

Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois, lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme il convient à un honorable magistrat.»

Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance. Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela à la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille, en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour du siège où l'envoyé de Tsou était assis.

Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut, et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.

Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique dressa un petit banc à l'extrémité de la table.

Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à-vis d'un étranger, Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps de savoir nos noms dans le courant de la conversation[4]».

Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout à l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon luth?»

Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur, reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont les ressources et les beautés de cet instrument?»

Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il, jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»

Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.--Oh! reprit Pe-Ya en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien à ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!

--Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme va sans se gêner donner son explication en détail.--Cet instrument, c'est l'Empereur Fo-Hi[5] qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre _Ou-Tong_; le phénix aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche que sur l'arbre _Ou-Tong_, ne boit qu'aux sources pures d'une eau douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre; dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel, la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire, qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux _soixante-douze heou_ (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile, Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361 degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit _bassin du Dragon_; le plus court, _étang du Phénix:_ tous les deux ont des chevilles de jade et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'œil les cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme (qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de Yao et de Chun[6], on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier Empereur de la dynastie des Chang)[7], fit refleurir la musique aux dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang. L'instrument en compta alors sept.

Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.

Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la musique.

Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet instrument?--Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques, harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus beaux, à ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient à l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables vertus de l'harmonie!

Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots, Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied. «Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra, et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille, il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît, et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or, d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand je vais toucher mon luth, pourrez-vous, à l'audition de la musique, connaître les sentiments de mon cœur?»

Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.--Si sa Seigneurie veut bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»

Là-dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes élevées.»--Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases il avait deviné ce qui occupait le cœur de Pe-Ya[8].

Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux! En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas à méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les nobles noms de votre Seigneurie?

--Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant, et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous, daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier accueil.»

Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table, se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble demeure.--Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre maison.--Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous habitez est en vérité un village _abondant en sages_ (Tsy-Hien)! mais, dites-moi, quelle est votre profession?--Je coupe du bois dans la forêt pour gagner ma vie.--Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya, avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose désapprouver votre conduite, docteur.--Seigneur, répondit le bûcheron, je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques verres.

Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?--Déjà j'en ai laissé passer vingt-sept.--Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya; si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui a conquis mon amitié en appréciant la musique!--Grand homme, objecta le bûcheron, vous vous laissez égarer.--N'avez-vous pas à la cour un nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser si bas!--Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il y en a plein l'Empire, mais des amis de cœur, le nombre en est borné; d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»

Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette, et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de _frère aîné,_ celui de _frère cadet_ appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux. Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité, pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en burent encore une coupe.

Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets. Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent à cœur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence d'âge. Car, on dit avec raison:

Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les sentiments de l'affection s'expriment sans réserve, Et l'ami qui vous a _connu par l'effet des sons_ écoute vos paroles long-temps et avec une oreille favorable.

Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si tôt!»

A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec respect.

Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?--Hélas! répondit Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!--Eh bien! ajouta Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure, allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.

--Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre jeune frère un plus grand crime encore!--Vos paroles pleines de sens, répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année prochaine je reviendrai vous voir.--A quelle époque de cette prochaine année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?--Ecoutez, répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a commencé la 2.e division de l'automne; ce jour va être le seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes promesses, ne me tenez plus pour un sage.»

Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous, et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y manque. Mais l'aurore paraît déjà, et il faut que je prenne congé de mon frère.»

Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main à son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils, faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas dédaigner de faibles présents!»

Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte, jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se séparèrent les yeux humides.