Choix de contes et nouvelles traduits du chinois
Part 15
--Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin; en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures en causant avec elle.» Là-dessus il introduisit son frère dans l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»--Et Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis en attendant qu'il pût voir sa belle-sœur, il désira apprendre de la bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.
Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande salle. Là, le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient résultés.
«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé? et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.--Bien ... mais pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; à quoi bon le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser que vous seul.--C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»
Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne répondit rien du tout, mais au fond de son cœur, il était froissé. «Et ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères est-il écrit?--Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un caractère que je connaisse!--Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda Wang-Tsay.--En effet, interrompit la belle-sœur, en insistant sur cette idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être il sera plus habile, qui sait!...--Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange; voilà tout.»
Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers, c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu.... Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.
Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où vas-tu!»--Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main vigoureuse.--Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées. Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.
Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit; et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria: «Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre jeune frère est ici.»
En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des ailes.
Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse, mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:
C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie, représentait les longs fils de soie violette suspendus à la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales, deux vieilles écorces de sapin.
Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore, qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»--Ainsi disaient les domestiques; et Wang-Tchin au fond de son cœur retournait ses pensées et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.
Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard, Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit à deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer à ma mère!»--Mais les gens de la maison continuaient leur aimable réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets, et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as repris ton livre, que viens-tu faire ici?»
Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître, il entre, il avance malgré tout!--Quoi! serait-il vrai?» s'écria à son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques, me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des bâtons?--Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?--Oui, je suis l'enfant que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il donc un faux Wang-Tsay?»
Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se rétablissait pas du tout.
«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard métamorphosé!--Et que disait cette lettre?--Vous savez, continua Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur, en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan; là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilà pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante, et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà; mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles; car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»
Là-dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de rire que de se fâcher à tout le monde.
Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-sœur, et demanda à voir Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis, et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en vouloir trop.
Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur[6], parce qu'il avait dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.
Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce à laquelle il appartient, Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent un grand prix: La maison a été détruite, les biens ont laissé une place vide, le livre même a disparu; Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en rira dans mille ans.
[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
[2] Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la Nouvelle de Ly-Taï-Pe.
[3] Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.
[4] Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont les caractères ressemblent à ces animaux.
[5] Les régions inférieures.
[6] Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper: celui qui vole des êtres humains.
LE LUTH BRISÉ.
NOUVELLE HISTORIQUE.
On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié de Pao et de Cho; Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya! Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que des sentiments de haine, On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer un cœur sincère.
Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya. Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie des Tcheou[1], s'étaient associés pour faire du commerce, et ils gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier, son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés, des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les désigne par l'expression _tchy-ki_, c'est-à-dire, _qui vous connaît à fond_. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie, sont appelés _tchy-sin, intimes de cœur_. Si c'est simplement le son de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter de l'affection, cela s'appelle _tchy-yn, se connaître par l'effet des sons_. Cependant ceux qui sont liés de cœur, d'une façon quelconque, rentrent sous la dénomination générale d'amis, _siang-tchy._
Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:
Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle, l'autre l'écoute; Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons, alors il ne pourra se faire entendre.
Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire, vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de Ta-Fou. Là, il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de faire route par terre, aller dans sa ville natale.
Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.
Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille[2]; Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie, Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or, des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre chevaux.
Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal; et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou: «Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes, des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs adieux.
Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles, Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les rivières éloignées!
Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya jouissait à cœur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre, et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division de l'automne[3]. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait à torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des bateaux fit porter une ancre sur le rivage.
Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent, la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie, son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.
Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth se brisa.
Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»
L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde; or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être qui connaisse et comprenne cet instrument? non.--Voici ce que c'est. Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me dévaliser.--Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»
Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes, car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses mœurs qui le rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri, et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là, il a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps à juger les sons du luth.
--Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!--Mais enfin, que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se retirer.»