Choix de contes et nouvelles traduits du chinois

Part 11

Chapter 113,796 wordsPublic domain

Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers. Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne trouble le bruit des pas.

Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice; on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie! On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche; on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa devise le mot _raison_, et les verres bien remplis passent de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table du bûcheron.

L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse. Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une ample provision de bois, on chemine par la grande route; lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre parler des autres.

Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»

Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité; quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent point de leurs vains projets la tête et le cœur de celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles les voix querelleuses de la contradiction. Selon la saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les herbes du jardin.

Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie, un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache; aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers est charmante à voir! quand souille une brise attiédie, quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent! Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre. Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de la saison.

L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année, on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos, ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée. Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense, tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en soient rendues aux Esprits!

Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!--Homme stupide et sans cœur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous serez renversé dans les eaux du fleuve.--De toute ma vie, répondit le pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.

--»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des assurances contre ce péril?

--»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.

--»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots, vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?

--»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest, demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko, du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale, je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»

Là-dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!

--»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?--Seigneur, répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure, devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui, pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent. Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»

A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi, modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors il ne faudrait faire de mal à personne.»

Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne portaient les insignes d'aucun grade littéraire.

Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent; il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: _joie et bonheur!_

D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue, et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là, le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle; bien que les quatre instants du jour _yn, chin, sse_ et _hay_ se suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd' hui une révolte contre le dieu qui préside aux années[3].»

A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses yeux s'offrent:

Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure, et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des deux côtés, on voit celui de Wang-Oey[4], au-dessus de son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko[5]. L'encrier du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky[6]: son bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé par les astrologues; le sorcier sait à fond les six figures employées dans les divinations, et possède aussi parfaitement les huit Kwas[7]; il excelle à connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau magique est exposé au midi, il y peut lire clairement l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux aussi nettement que le disque de la lune; les familles qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.

Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour, Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire; on le regardait comme le chef des devins de la capitale.

Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment; après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir, fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire l'amène prés de lui.

»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»

Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec assurance:

Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume enveloppe lentement les bois comme un réseau: la divination déclare que demain matin il doit tomber une pluie bienfaisante.

«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?

Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de 9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à 3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8 lignes[8].

--»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 _leangs_ d'or pour prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale, afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»

Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue, décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»

Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui demandèrent ce qu'il en était du devin.

«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences[9]!» Puis il raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé entre l'astronome et lui.

«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu, il est battu complètement.»

Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.» Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît à travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des Dragons y lut ce qui suit:

Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante qui répand partout l'abondance et la fertilité.

Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir, mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et la partie n'est pas gagnée contre lui!

--»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées, il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la manière d'anéantir cet effronte bavard.

--»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.

--»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut. Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y a-t-il à cela?»

Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé. Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.

Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme et digne dans une complète immobilité.

Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il, qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers, qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi, si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»

Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc, seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en morceaux): et tu viens m'insulter ici!»

A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cœur défaillir, et son courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant: «Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous quitte pas!

--»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»

--»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des eaux!»

Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels, afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»

A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les étoiles, et alors: