Choix de contes et nouvelles traduits du chinois
Part 10
Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et les maux que Tsouy souffre dans sa prison.
A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes à celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement, s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en tirer!
--»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui, qui a un cœur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale, afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.--Allez, lui répondit Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»
Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné son fils s'offrit subitement à ses regards.
Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.
Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer; et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils, aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié votre père?»
Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore; mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond d'un cachot?»
Là-dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong[2], pour y déposer une requête d'accusation.
Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple: Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.
«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»
Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur à l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel, invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur poste.
Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'à cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme, conformez--vous aux circonstances et buvez!»
Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère: «Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?--Noble Fou-Ma, répondit Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?
Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et tout-à-coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me rendre justice.»
A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le forcer à avouer son crime.
Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison. Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur. Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais, l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure. «Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa reconnaissance à l'Empereur.
Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses vertus.
Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le lieu de sa résidence.
Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut décapité.
[1] L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur le trône en 1023.
[2] Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est célèbre en Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des drames, des nouvelles et des histoires fantastiques.
LA LÉGENDE[1]
DU ROI DES DRAGONS
HISTOIRE BOUDDHIQUE.
La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant; elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.
Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang, Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône; il changea le nom de l'année _Long-Sy_ en celui de _Tching-Kwan_, qui fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année _Y-Sse._
Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.
Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret, burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en retournèrent en suivant les rives du fleuve.
«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni envie, à la pente de sa destinée.
--»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.--Ah! interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies, intitulé _le Papillon amoureux des fleurs_, qui le prouve par les vers suivants:»
Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue, l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il vogue tranquille comme la belle Si-Che[2] au sein de la musique qui la berce. Le cœur est calme et pur, quand la gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir, on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire: ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans honte secrète, sans haine importune.
Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?
Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à-coup l'hiver austère et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la montagne dans une complète indépendance des hommes.
--»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé _la Perdrix regarde les cieux_. Ecoutez.»
Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels, fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation brillante.
Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:
Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches, un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de notre végétation.
--»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de l'_Immortel des cieux_ l'ont dit:
Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est abondante, ils la portent au marché de la capitale et l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble, sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, à la gloire et à la noblesse.
--»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»
La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous, les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux festins; après avoir bu largement, on s'endort dans une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du succès ou de la ruine.
Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la _Lune aux bords du fleuve de l'Ouest_. Ecoutez:»
Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient à jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le fleuve Kiang en s élargissant.
Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:
Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand les tiges des blés sont coupées et que les bambous sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au cœur l'orme et le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.
»--Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes, ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'_Immortel s'approche du fleuve Kiang,_ qui expriment ainsi ma pensée:
Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses habits de paille; et quand la lune s'efface derrière les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le vœu de son cœur, on accomplit ses projets, on dispose à son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans, l'œil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience: est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de leur ame?
--«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»
Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore! Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe à la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller: comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout à son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la santé, une existence obscure mais indépendante.
Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:
Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver), ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux murs du palais, au temps de la disgrâce!
--»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en rendent témoignage, et les voici:
Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire devant sa cabane de chaume, à l'abri du treillis de bambous; et là, sans que rien l'inquiète, il apprend à ses enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime, il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers de paille, des habits de toile, de grossières couvertures donnent au cœur plus d'indépendance et d'énergie que des vêtements de soie brodés.
--»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux à deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le bûcheron et le pêcheur.
--»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le prie de commencer.»
Le pêcheur Tchang prit donc la parole:
La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est l'époque où la carpe brillante prête à se changer en dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron pendant toute sa vie.