Childéric, Roi des Francs, (tome second)
Part 7
Tandis que ces événemens se préparoient, l'objet qu'ils intéressoient étoit bien loin de les imaginer. Bazine, sans envier à son oncle le rang qu'il alloit lui offrir, satisfaite d'un seul hommage, oubliant toute autre grandeur, n'apprit qu'avec trouble qu'elle devoit paroître au conseil. Un rien inquiète l'amour, un rien alarme le bonheur. La princesse frémit d'un danger qu'elle ne peut ni concevoir, ni définir; elle sent qu'elle est heureuse, que tout changement va devenir un malheur; mais elle ne peut s'attendre à celui qui la menace, et pour éviter à ceux qu'elle aime le partage de ses craintes, elle les renferme dans son coeur, et attend, en tremblant, l'heure qui va confirmer ou détruire ses alarmes. Suivie seulement d'Eusèbe, Bazine quitte son palais, et entraînée par cette puissance magique qui anime seule la vie, elle s'approche de la fontaine, revoit le bocage et le gazon, témoins discrets de ces entretiens chéris dont le souvenir fait couler ses larmes. Bazine semble dire un éternel adieu à ces champêtres abris; elle soupire et les quitte, comme avertie par son coeur qu'elle ne doit jamais les revoir. Surmontant une douleur qu'elle même accuse de foiblesse, Bazine se rend au palais; elle y est reçue avec des honneurs qui, jusque-là, ne lui furent pas accordés; elle s'étonne, et marche jusqu'au conseil, suivie d'une garde nombreuse. Bazin, en l'apercevant, descend de son trône, s'avance au-devant d'elle, la conduit en silence, et la place à ses côtés; le coeur de la princesse palpite avec violence, sa main tremble dans celle du roi; elle s'assied et baisse les yeux. Bazin admire un moment son maintien noble et timide, ses grâces, sa délicatesse, et l'embarras qui semble encore l'embellir; enfin, d'une voix qu'adoucit l'amour: Bazine, lui dit-il, mon peuple, mon conseil et mon coeur vous appellent au trône; acceptez ma main et régnez... A peine ces paroles ont-elles été prononcées, qu'une mortelle pâleur couvre le front de la princesse; mais rappelant tout-à-coup ce caractère élevé, cette ame qu'elle a reçue de la nature, et à qui l'amour imprime un nouveau courage: Grand roi, dit-elle, vos bontés pour moi commencèrent avec ma vie; je n'ai connu que vous pour souverain, pour bienfaiteur et pour père; je vous aime de ce filial amour, qui, mêlé de respect et de reconnoissance, de soumission et de crainte, n'admet point d'autres sentimens; accoutumée à trembler devant vous, je ne puis voir en votre auguste personne qu'un père et qu'un roi. Je sens combien votre choix m'honore; mais, confondue parmi vos sujettes, je me contente d'obéir à vos lois, et borne mes voeux à ma paisible destinée. Bazine se tait, et voit sans effroi le courroux se peindre sur le front du roi; elle attend avec sécurité sa réponse, en conservant cet air doux et tranquille qui désarme. Cependant le monarque, après un moment de silence: Je conçois, lui dit-il, que l'offre inattendue que je vous ai faite, ait effrayé votre jeunesse, accoutumée à la dépendance; l'éclat de ma grandeur vous étonne, vous n'osez l'envisager, et la majesté qui m'environne trouble votre innocente timidité; rassurez-vous, ne voyez plus que mes bontés et mes empressemens. Allez réfléchir en liberté sur l'heureux sort que je vous destine; dans dix jours je vous conduis aux autels. A ces mots, Bazin se lève, et ramène la princesse vers la porte d'entrée: là, elle retrouve la garde qui l'avoit accompagnée. Elle retourne dans son palais au milieu d'un nombreux cortége; vingt femmes nouvelles, des gardes à toutes les portes, tout enfin, lui rappelle ce qu'elle vient d'entendre, et déjà lassée de sa grandeur, elle cherche l'asile solitaire où elle pourra échapper à des soins qui l'importunent: elle est seule enfin, et se retrace avec effroi l'offre ou plutôt l'arrêt terrible qu'elle vient d'entendre. L'amour lui défend de l'accepter... l'amour lui fait craindre un refus... ce roi puissant et cruel l'entendroit-il sans se venger sur son rival? Bazine seroit-elle la cause des dangers auxquels son amant succomberoit sans doute? Mais n'est-il donc aucun moyen d'échapper à sa destinée terrible, sans que Childéric soit victime de lâches fureurs? ne peut-il s'y soustraire en s'éloignant? ne peut-il retrouver un autre asile? Ah! s'il étoit absent, si Bazine cessoit de craindre pour lui, qu'elle auroit de courage pour elle-même! Elle le verra du moins, elle exigera qu'il parte, elle l'obtiendra sans doute... Plus rassurée par cette espérance, elle demande Eusèbe, et lui annonce ce qui s'est passé au conseil... Jamais, répond avec horreur la bonne nourrice... ah! jamais! et elle paroît tourmentée d'une pensée profonde, d'un secret important. Bazine, préoccupée, ne s'aperçoit pas de son trouble; la nuit vint, mais le sommeil ne la suivit pas; la princesse voyoit se perdre en un instant les flatteurs projets de l'amour, qui, se confiant dans l'avenir, attend tout de lui et de la constance; ces rêves charmans d'une félicité lointaine, s'évanouissoient, et ce héros vivement souhaité par son imagination, plus vivement aimé par son coeur, alloit s'éloigner d'elle et peut-être renoncer à elle pour jamais! La veille encore elle étoit heureuse et rendoit grâce à l'amour; aujourd'hui elle s'abandonne à sa douleur; le jour fut sans distraction pour elle, comme la nuit avoit été sans repos. Berthilie, désirée et attendue, vint enfin lui porter les douces consolations de l'amitié. Que leur réunion fut tendre! Appuyées sur le sein l'une de l'autre, étroitement enlacées, leurs larmes se mêlèrent, leurs soupirs se confondirent, et leurs caresses adoucirent un moment des peines également senties. Berthilie donne des conseils prudens... elle cesse d'être légère, vive, étourdie, quand il s'agit de son amie; elle craint, et elle a raison de craindre: quelques mots échappés à Théobard, la défense bien cruelle, mais bien absolue, de se rapprocher d'Eginard, l'air sombre du roi, les préparatifs de son hymen, la douleur indiscrète que Childéric ne peut maîtriser, tout alarme la tendre fille de Théobard, et tout a bien droit de l'alarmer. Elle annonce à la princesse qu'elle ne pourra quitter son palais sans en avoir reçu l'ordre, que prisonnière, elle ne peut y recevoir que le roi, Théobard et elle seule. Comment revoir Childéric, lui faire part de ses inquiétudes, lui exprimer ses désirs?... Berthilie, elle-même, n'a obtenu de venir la joindre qu'en recevant la défense de la quitter; Eusèbe ne peut pas plus s'éloigner qu'elle. Bazin a des soupçons... Bazin est amoureux, et l'amour lui apprend à sentir la jalousie... S'inquiéter, espérer malgré tant de maux, aimer encore plus celui pour qui on les éprouve, détester celui qui les cause, former cent projets, les rejeter, y revenir, s'affliger, espérer encore, ainsi se passèrent plusieurs jours. Le terme fatal approchoit, il redouble la douleur et les alarmes des deux amies.
Tandis qu'elles gémissent dans une égale détresse, Childéric, au désespoir, ne sait ce que l'amour attend de lui, ce qu'en exige la prudence. Que peut-il hasarder? que doit-il entreprendre? Où est son sceptre? où sont ses armes? qu'a-t-il à opposer à son rival? que lui reste-t-il même à offrir à la beauté?... Doit-il lui enlever un trône, incertain de le lui rendre? le désirer même n'est-il pas un crime, n'est-ce pas une offense, n'est-ce pas sacrifier à son amour l'objet divin qui le lui inspire?... Ah! le bonheur fuit sans cesse devant lui, et lorsqu'il est près de l'atteindre, il lui échappe toujours!... Telles sont les pensées qui agitent le jeune roi... Viomade même semble l'abandonner; les hommes, la fortune et l'amour, tout trompe ses voeux et son espérance.