Childéric, Roi des Francs, (tome second)
Part 2
La jeunesse, les soins et le tems apportèrent à la blessure du roi un soulagement considérable. Malgré sa tristesse, l'inquiétude qu'il éprouvoit, le désir de savoir des nouvelles des siens, le besoin surtout d'entendre parler de Viomade, de s'instruire de sa destinée; enfin, malgré l'ennui dont il étoit dévoré, il sentoit ses forces renaître. Les Druides lui annoncèrent que le danger avoit été grand, mais qu'heureusement il étoit passé, et que le sang qu'il avoit perdu, les chagrins auxquels il s'abandonnoit, étoient les seules causes de la foiblesse qu'il éprouvoit encore. Un cri de joie se fit entendre, le prince tressaillit. Les Druides et les flambeaux se retirèrent; il les vit partir sans regret; son coeur étoit agité, il vouloit réfléchir, il espéroit connoître enfin ce généreux inconnu si touché de ses souffrances, et si heureux de leur guérison. Je ne puis, dit le roi, recevoir plus long-tems vos soins, bienfaiteur dont le nom me sera à jamais cher, sans connoître celui à qui je dois tant de secours et tant d'intérêt. Hélas! vous ne me répondez point... vous savez qui je suis, vous savez que je fus un ingrat. A ces mots, le roi se sentit saisi d'une vive douleur; il entendit soupirer son mystérieux ami, mais n'osa plus lui demander ce qu'il s'obstinoit à taire; peut-être ce silence étoit-il une règle établie dans ces lieux, car il ne doute pas qu'il n'ait été transporté chez les Druides révérés, et dont les lois austères inspirent le respect et la crainte; fatigué par tant de pensées, le roi s'endormit, et les idées qui l'avoient si fort agité, se prolongèrent dans ses songes; il croyoit entendre encore les soupirs de l'inconnu, l'expression de sa joie; bientôt il aperçut Mérovée qui lui demandoit compte de ses actions; il lui demandoit encore où étoit sa couronne, son sceptre et son épée; tremblant, il fuyoit l'ombre irritée, et se retrouvoit dans sa grotte; il voyoit Talaïs, elle le conduisoit sur le rocher, et lui disoit: Ce n'est qu'ainsi qu'on aime; enfin, il s'égaroit dans un long désert; là, il aperçoit Viomade, pâle et défiguré; il portoit les tristes livrées de la misère, demandoit aux dieux un asile. Ce songe affreux déchire le coeur de Childéric, il se réveille en nommant Viomade; une sueur abondante coule de son front, la fièvre hâte et précipite les mouvemens inégaux de son pouls. Au nom qu'il a prononcé, l'étranger s'est approché, et a pris une de ses mains. O vous! dit le prince avec la plus grande agitation; ô vous! qui compâtissez à mes peines; vous, qui avez des larmes pour mes douleurs, de la joie pour ma santé, prenez pitié de mon inquiétude et de mes alarmes; vous le savez, je suis Childéric, et je fus ingrat; l'amour, la jeunesse m'ont entraîné; je ne cherche point d'excuse, hélas! l'ingratitude n'en a point! mais soyez touché de mon repentir, calmez, s'il se peut, mes chagrins; vous connoissez sans doute Viomade, le bruit de sa vertu aura volé jusqu'à vous; hélas! vous savez aussi de quel prix j'ai payé ses longs services; une si pure amitié..... mais que ma douleur vous attendrisse; oubliez la faute, ne voyez que le remords, et daignez m'apprendre où mes cruautés l'auront conduit, s'il a survécu à mes injustices, s'il a trouvé l'honorable asile dû à une ame si belle; si j'apprenois qu'il n'a point souffert, mon repentir adouci, me laisseroit plus de repos; mais l'image de sa détresse me poursuit jusque dans mon sommeil: au nom de vos soins généreux, ah! parlez-moi de mon ami.... Et toi, mon cher Viomade, ne te reverrai-je plus? ne te ferai-je pas lire dans ce coeur séduit, plus que criminel, et qui t'aima toujours? Que ne puis-je encore me jeter dans tes bras! que n'es-tu témoin de mes larmes!.... Arrêtez! cher prince, arrêtez! s'écrie une voie entrecoupée par des sanglots; arrêtez! reconnoissez votre fidèle Viomade, qui succombe à son attendrissement et à sa joie. O mon ami! Tous deux se taisent, sans cesser de s'entendre et de se répondre; leurs premières paroles se ressentirent de leur mutuelle agitation. Doux silence! heureux désordre! trouble charmant! plus persuasifs, plus touchans que l'éloquence! Ah! disoit le prince, comment n'ai-je pas reconnu Viomade à ses bienfaits, à sa sensibilité? qui sait aimer comme lui? mais, pourquoi ce mystère? pourquoi me cacher mon ami?--Vos jours en danger défendoient toute émotion; les Druides craignoient....--Ils craignoient ma joie, ils avoient raison; je sens que plutôt, elle eût été destructive; à peine encore puis-je aujourd'hui la supporter.--Calmez-vous; demain, nous reprendrons cet entretien, il devient dangereux pour vous.--Un mot seulement: Sais-tu le sort de nos braves?--Egarés dans la forêt pendant l'obscurité, ils se réunirent dès que le jour parut, et sont à Tournay; mais reposez-vous, j'ose l'exiger. Childéric se soumit, il sentoit qu'il en étoit tems; ses forces épuisées commençoient à lui manquer. Viomade lui présenta un breuvage qui le ranima; il dormit quelques heures: son ami s'offrit à son réveil; l'amitié en écarta les peines, ou ne lui en laissa qu'un souvenir adouci par elle, et embelli par l'espérance. Le roi, se sentant beaucoup plus calme, désira apprendre comment Viomade et lui se trouvoient réunis: le brave consentit à le lui raconter après la visite des Druides; il ouvrit une fenêtre qui donnoit dans la forêt, mais déjà l'hiver en avoit jauni l'ombrage, et la feuille desséchée tomboit sous les efforts des vents; quelques chênes verts, quelques sapins, de noirs cyprès, conservoient seuls leur triste, mais constante verdure. Les Druides ayant jugé que le prince pouvoit être transporté sur un lit de repos près de la fenêtre, il jouit de ce spectacle mélancolique, et écouta long-tems le bruit des vents et le frémissement du feuillage. Viomade vint s'asseoir auprès de lui, et ne put fixer sans attendrissement ce beau visage décoloré, cette figure charmante sur laquelle régnoit une si douce tristesse, une si touchante pâleur. Childéric lui tendit la main, il la pressa dans les siennes....; des pleurs baignèrent sa paupière; mais, triomphant de sa foiblesse, Viomade prit une attitude plus ferme, et parla ainsi: Vous m'ordonnez de vous expliquer par quels événemens nous nous trouvons dans ces lieux, je vais vous obéir. Vous devez savoir, ou du moins pressentir que vous habitez le temple dont le célèbre Diticas est le grand-prêtre. En quittant Tournay, je me décidai à venir le joindre: une tendre amitié nous unit dès l'enfance; il chérissoit Mérovée, dont la piété étoit vive et éclairée; il vous aimoit, je connoissois vos dangers, je comptois sur son pouvoir, je me décidai à l'intercéder et à l'attacher à votre sort; cela me parut facile, puisque déjà vous lui étiez cher: cependant je me proposois de l'alarmer lui-même sur la perte de sa puissance; mais j'avois besoin d'être instruit de votre destinée; j'étois sûr de tous vos braves; je demandai Ulric comme le plus prudent; Valérius n'osa me refuser. Nous convînmes rapidement d'un rendez-vous dans la forêt; là, j'appris l'audace d'Egidius; je chargeai Ulric de vous conduire ici; j'en obtins la permission de Diticas, qui avoit été touché des malheurs dont vous étiez menacé; il m'avoit offert tous ses secours. Instruit toujours fidèlement, constamment occupé de votre sort, tremblant pour vos jours, j'allois au-devant de votre arrivée, lorsque je vous trouvai évanoui et blessé dans les bras d'Eginard: nous vous transportâmes jusqu'ici; on profita de votre évanouissement pour sonder votre blessure; elle étoit profonde, et le sang que vous aviez perdu vous causoit une si grande foiblesse, que l'on craignit pour vos jours; le silence et le calme furent ordonnés... Vous savez le reste. Ainsi donc, lui dit le roi, tandis que je te repoussois loin de ta patrie, occupé de moi, tremblant pour moi seul, oubliant mes torts sans nombre... Prince, interrompit Viomade, un brave ne compte que ses devoirs. Un roi, reprit Childéric, ne doit pas les oublier. Cette pensée plongea le jeune monarque dans la plus profonde tristesse, il soupira douloureusement. Viomade essaya de le distraire. O mon roi! lui disoit-il, ce sont nos fautes qui nous éclairent; de l'erreur du passé, naît la prudence de l'avenir; que d'années vous restent pour en effacer quelques instans! Le remords épure le coeur, il est sa seconde innocence, mais un noble espoir ne doit jamais l'abandonner; le malheur mûrit promptement et intéresse toujours; l'expérience des autres est perdue pour nous, et nous ne recevons que de nos propres revers des leçons sévères, mais utiles: quelle longue et brillante carrière s'ouvre devant vous! En peu de tems, vous avez cueilli les fruits d'une profonde sagesse, appris de grandes vérités, vous leur devrez une gloire pure et éclatante, un règne brillant et heureux. Egidius ose aujourd'hui s'asseoir insolemment sur votre trône, mais ce règne injuste ne sera pas long; les Francs rougiront d'obéir aux Romains; ils rougiront de leur avoir rendu les Gaules, conquises au prix du sang de leurs frères et du leur. J'apprends déjà qu'il existe par-tout une violente persécution; tout ce qui vous est fidèle est disgracié, privé de son rang, de ses biens, la plupart déclarés serfs. Les chefs sont tous remplacés par des Romains, tous les postes leur sont confiés, et l'ancien fisc de Rome est rétabli: on n'ose murmurer encore, et l'instant n'est pas venu; il faut laisser aux Francs le tems de sentir leur faute. Ce temple vous offre une sûre retraite jusqu'à votre guérison; Diticas vous a ménagé un honorable asile pour l'époque à laquelle vous pourrez quitter ces lieux. Bazin, roi de Thuringe, vous appelle à sa cour; vous y serez traité en souverain. Ces peuples, venus comme nous de la Germanie, sous les noms de Cattes, de Varnes et d'Hérules, ont fondé ce royaume encore naissant: gouvernés par les mêmes lois, suivant la même religion que nous, un même sang, pour ainsi dire, coule dans nos veines, un même sentiment doit nous animer, et vous devez compter sur l'hospitalité qui vous est offerte. Bazin seroit sans doute un grand roi, si quelques actions sanguinaires ne servoient d'ombre à ses vertus; guerrier farouche, tout tremble également devant lui, ennemis et sujets; mais votre cause est celle des rois, son intérêt est de vous défendre; vous choisirez parmi vos braves celui que vous daignerez préférer; il aura l'avantage de vous suivre, il restera aux autres le bonheur de vous servir. Après votre départ, je me rendrai près d'eux à Tournay; là, j'apprendrai des circonstances les meilleurs moyens à employer pour vous rendre à notre amour. Viomade se tait, et Childéric manque d'expressions pour peindre sa reconnoissance.
Le jour s'écoula dans ce doux entretien. Childéric apprit sans émotion qu'Egésippe étoit reine, qu'Egidius avoit reçu sa foi: il sut qu'Ulric, blessé en l'accompagnant à la forêt, étoit rétabli, mais persécuté par le nouveau roi. Il nomma dès-lors l'aimable Eginard pour l'accompagner; Viomade se chargea de l'en instruire.
Les forces du monarque commençoient à se rétablir, l'hiver étoit presque écoulé; plusieurs fois admis au temple, le roi avoit assisté aux sacrifices des Druides; la prière, ce mouvement sacré du coeur, avoit élevé et fortifié son ame, et l'espérance, premier bienfait des dieux, l'avoit pénétré: souvent admis aux sages entretiens de Diticas, il avoit reconnu la saine morale de Gelimer, et adressé des regrets à ce vertueux ami.
Mais les vents retournés derrière les montagnes, sembloient rendre le repos à la terre, un air plus doux se faisoit sentir, et les buissons se paroient déjà d'une naissante verdure: c'étoit l'époque fixée pour le départ de Childéric. Viomade en pressoit l'instant pour le servir plus utilement ailleurs. Diticas lui ayant offert une armure digne de son rang, lui ouvrit le trésor sacré, et le conjura d'en disposer, lui promit la protection des dieux, lui jura un zèle infatigable: Viomade ne promit rien. Eginard, fier et heureux du choix de son maître, fut admis dans le temple. Un sacrifice précéda le départ du roi; Eginard, chargé de ses ordres, le quitta pour aller les exécuter. Le lendemain, conduit par Diticas et Viomade, Childéric traversa le souterrain qui conduisoit au fleuve; là, ils trouvèrent Eginard qui avoit amené deux chevaux superbes et richement harnachés. Il fallut se séparer, et ce fut un moment pénible pour tous. Viomade, ayant brisé une pièce d'or, en remit une moitié au roi. Quand vous recevrez la seconde, lui dit-il, hâtez-vous de vous rendre aux lieux qui vous seront indiqués, mais n'en croyez aucun autre indice. Childéric se prosterna, plein de respect et de reconnoissance, devant Diticas, embrassa tendrement son ami, et sautant légèrement sur le cheval qui lui étoit destiné, tourna vers les villes de Strasbourg, Francfort, Gotha, et arriva à Erfort, capitale de la Thuringe. Ce n'étoit pas sans une vive douleur que Childéric avoit quitté sa patrie; l'espoir qu'il emportoit sembloit diminuer à mesure qu'il s'en éloignoit; il ne pouvoit penser, sans un déchirement cruel, à la différence du voyage qu'il entreprenoit alors, avec celui qu'il avoit fait il y avoit deux ans, à la même époque et dans la même saison, mais avec des sentimens bien éloignés de ceux qu'il éprouve: il revenoit alors dans sa patrie, un père l'attendoit, un trône, une couronne lui étoient réservés; il apportoit un coeur pur, exempt de foiblesse et de repentir; la perfidie n'avoit point blessé son ame, tout sourioit encore à sa jeunesse, il respiroit le bonheur. A présent, hélas! banni par ses propres sujets, trahi par celle qu'il aimoit si ardemment, errant, fugitif, accablé par les reproches de son coeur, il va solliciter un asile qui lui rappellera sans cesse le trône dont il est descendu! Ces idées l'accablent. Eginard lui-même a des momens de tristesse; il vient de quitter Grislidis, ses adieux ont été si tendres... Le premier jour du départ, Eginard fut préoccupé, le second il crut devoir distraire son maître, le troisième jour il y parvint, et fut heureux. Arrivés à Erfort, il se reposèrent un jour entier avant de se présenter à la cour où ils étoient attendus; ce jour rendit au roi son air majestueux et doux, à Eginard toutes ses graces et le désir de plaire.
FIN DU LIVRE ONZIÈME.
CHILDÉRIC.
LIVRE DOUZIÈME.
SOMMAIRE
DU LIVRE DOUZIÈME.
Bazin, roi de Thuringe, vient de perdre son fils Amalafroi. Vengeance que veut en tirer un père irrité. Arrivée de Childéric. Portrait de Bazine. Elle demande en vain la grace des Vandales; elle s'évanouit dans les bras de Childéric. Son entretien avec le roi des Francs. Elle le quitte. Retour de Bazin dans son palais. Festin. Chants funèbres.
LIVRE DOUZIÈME.
Bazin régnoit seul en Thuringe depuis la mort d'Humfroi, son frère aîné, avec lequel il avoit partagé d'abord l'empire; ils habitoient alors deux palais voisins, et qu'un seul jardin séparoit. A la mort d'Humfroi, Bazin s'étoit emparé de ce trône à peine élevé, qui devoit tomber sous les coups de Thierry, fils de Clovis, et faire partie de sa puissance. Altier, sanguinaire et farouche, Bazin venoit de perdre l'aîné de ses fils, le jeune et bel Amalafroi, espoir et amour du peuple. Vainqueur des Vandales, il traitoit de la paix quand il fut lâchement assassiné: l'armée entière gémit sur une mort prématurée, et qui lui enlevoit un prince aussi brave que généreux. La douleur de Bazin fut extrême; mais il ne borne point son deuil à des larmes, la vengeance peut seule satisfaire ses regrets terribles. En vain il lui reste encore trois fils, Hermanfroi, âgé de douze ans, Baderic et Berthier, encore enfans; rien ne le console, ne l'appaise; c'est du sang qu'il faut à sa douleur: tous les prisonniers faits sur les Vandales pendant la guerre, seront immolés sur la tombe d'Amalafroy, de ce prince, qui, dans le cours d'une longue carrière, n'eût pas vu couler sans pitié une goutte de ce sang qui va se répandre à grands flots. Déjà les apprêts de ces sanglantes obsèques ont frappé d'horreur les sens de Childéric; il a aperçu le bûcher en se rendant à la cour du roi de Thuringe; il a reculé d'effroi, et a frémi au récit que lui font les gardes qu'il a interrogés. Cependant, au bruit de son arrivée, Bazin se présente pour le recevoir, et la beauté du monarque français, sa taille superbe et son aspect enchantent déjà tous ceux qui l'entourent; il parle, il plaît davantage encore, et tous les coeurs lui sont soumis. Arrivé dans les appartemens du roi de Thuringe, Childéric, comblé d'honneurs, répond à ces hommages avec une noble reconnoissance: on l'écoute, on l'admire, il règne sur tout ce qui l'approche; l'aimable Eginard reçoit lui-même un favorable accueil, et partage les égards dont on accable son maître.