Childéric, Roi des Francs, (tome second)

Part 13

Chapter 133,681 wordsPublic domain

Taber n'avoit quitté le roi des Francs qu'au moment où il alloit rejoindre Mainfroi, Arthaut, Recimer et Amblar, suivis eux-mêmes de plusieurs guerriers; la joie que ressentirent ces braves à l'aspect de leur maître, ne pouvoit se comparer qu'à celle du prince en retrouvant des sujets dévoués et fidèles. Ils renouvelèrent au roi des sermens gravés dans leurs coeurs, et Childéric les assura à son tour d'une amitié constante et méritée; mais empressé de retrouver Viomade, le roi ne voulut point s'arrêter, et son coeur tressaillit de joie en revoyant sa patrie, ces riches plaines, ce beau royaume conquis par ses pères. Ce fut en 463 que Childéric rentra en France; il avoit alors vingt-cinq ans, étoit le plus bel homme de son siècle, et avoit acquis en peu d'années une connoissance du coeur humain que les rois, nés sur le trône et entourés de ses prestiges, ne peuvent jamais posséder. Ses revers avoient élevé son ame au-dessus du malheur et de la fortune; il savoit sentir l'amitié dont il connoissoit tout le prix, et à qui il devoit son trône.... Il se connoissoit lui-même, étude si utile et faite si rarement par ceux que l'on trompe sans cesse, soit pour leur plaire, soit pour les égarer. Childéric avoit à effacer de grandes fautes, mais il lui restoit de grands moyens, et de nombreuses années; l'amour qui avoit séduit sa jeunesse, alloit lui-même s'entendre avec la vertu et la gloire; aucune tache ne devoit plus nuire à cet ensemble heureux de grandeur, de courage, de beauté, de bienfaisance et de sagesse. Childéric avoit déjà passé Strasbourg, il quittoit Saint-Dizier, et s'avançoit vers le terme de son voyage; déjà il apercevoit la haute montagne au pied de laquelle est bâtie cette petite ville fameuse par les ravages d'Attila, plus fameuse encore par son attachement pour son prince, et par la gloire de l'avoir reconnu la première; Childéric, impatient d'embrasser son cher Viomade, pressoit son coursier, qui, secondant les voeux de son maître, s'élançoit avec la rapidité des vents; le soleil couchant faisoit briller au loin les armes étincelantes; une joie délicieuse remplissoit l'ame sensible du roi; la poussière qui s'élevoit dans la plaine lui annonçoit un groupe de cavaliers volant rapidement à sa rencontre; son coeur devine Viomade avant que ses yeux puissent le reconnoître, et en peu d'instans, ils sont dans les bras l'un de l'autre. L'armée entière s'approche en désordre et à pas précipités, chacun veut voir le roi, on l'entoure, on le presse, on tombe à ses pieds; plus de rangs, plus de chefs, plus de soldats, l'amour a tout confondu.... Childéric étend ses bras vers eux, leur montre son coeur; il ne peut parler, et laisse sans honte couler ces larmes de reconnoissance, qui honorent le peuple qui les obtient, et le roi qui sait les répandre. Au milieu de ce trouble sublime, une couronne, un sceptre sont apportés; c'est Viomade qui a l'honneur de les présenter lui-même: Childéric, ôtant son casque avec cet air noble et plein de charme qui le distingue, lui dit: Je la tiens de toi, Viomade; et il posa la couronne sur sa tête. Le sceptre étoit ce même javelot, sceptre du grand Pharamond, et teint du sang de Gelimer.... Childéric le reçut avec attendrissement, et donna un regret à son ami, un soupir à Talaïs. Le pavois fut apporté; Childéric y monta; c'étoit à qui auroit l'honneur de le porter: ce fut ainsi élevé, et au milieu de ses braves et de son armée, que Childéric entra dans la ville; elle étoit jonchée de fleurs, toutes les femmes en étoient couronnées; les cris mille fois répétés de vive le roi! remplissoient les airs, une musique guerrière achevoit de remuer les ames, les Bardes chantoient à leur tour, des feux étoient allumés, des festins partout étoient préparés. Childéric se disoit tout bas: O Bazine! c'est ainsi qu'il vous aimeront!... La nuit fut aussi belle que le jour avoit été éclatant; on oublioit la fatigue, on renonçoit au sommeil, et l'aurore aperçut encore les derniers jeux de cette fête mémorable.

Elle est enfin terminée, et le roi reste seul avec son ami; ce moment fut aussi doux pour son coeur que celui de son triomphe, ils avoient l'un et l'autre bien des choses à se dire; à peine Childéric donna-t-il quelques heures au repos. Mais il apprend qu'Egidius marche contre lui vers la Champagne: il ne faut pas lui donner la gloire d'attaquer, marchons à sa rencontre, dit Childéric, assemblons le conseil, tel qu'il étoit composé à mon départ, pressons-nous, et partons. Les ordres sont donnés, et tandis qu'ils s'exécutent, le roi nomme Bazine à son ami, lui parle de ses vertus, de sa beauté, de ses malheurs, du lieu horrible où il l'a laissée captive, et d'Eginard qui veille à ce précieux trésor. Interrompu par l'arrivée du conseil, le roi lui expose la nécessité de marcher à l'instant même contre Egidius; c'étoit l'avis de tous, ce fut celui de l'armée; les anciens grades furent rendus à ceux qui les avoient possédés et mérités, et les Francs poussèrent des cris de joie en marchant contre les Romains, et en voyant le roi à leur tête. Egidius, de son côté, pressoit sa marche. Les deux armées se rencontrèrent entre Langres et Troyes, et la victoire ne fut ni lente ni douteuse. Les Francs, vainqueurs, poursuivirent l'ennemi qui fuyoit devant eux; Childéric suspendit le carnage, s'assura de Langres, de Metz, de Verdun, de Vilita ancien, de Cambrai, et s'arrêta à Tournay, sa capitale: ce fut là qu'il retrouva de nouveaux témoignages de l'amour et du zèle de ses sujets depuis long-tems séparés de lui; ce fut là que de nouvelles fêtes lui répétèrent qu'il étoit aimé, et que les troupes triomphantes lui firent l'hommage de leur gloire. Le roi, au milieu de son peuple, jouissoit de cette satisfaction délirante que donne une vive sensibilité; il ne cessoit de regarder autour de lui, et chaque regard lui offroit un sujet fidèle. Oppressé par son bonheur, accablé des torrens d'amour et de joie qui inondoient son coeur, il doute si ses forces pourront suffire à une félicité plus qu'humaine; mais Bazine ne la partage pas!... Cette idée donne le change à ses transports, et vient la calmer. Childéric n'oublioit point ce qu'il devoit aux dieux et à Diticas; en s'arrêtant à Tournay il s'étoit promis de célébrer sa reconnoissance par un pompeux sacrifice; il fut ordonné, et jamais encore on en avoit offert de plus grand, de plus solennel; l'armée entière y assista, le roi y donna des marques d'une piété profonde; il témoigna au grand prêtre une vénération, un respect mêlé de reconnoissance; Diticas lui adressa un discours flatteur, félicita le peuple et l'armée, invoqua pour elle la protection divine, l'en assura: il se retira dans son temple, emportant dans son coeur un attachement plus vif encore pour un roi qui se montroit à tous les yeux paré de tant de vertus nouvelles. Childéric, en mémoire des bienfaits des dieux, ordonna que l'on bâtît un temple dans la ville même; il fait encore de nos jours partie de la cathédrale de Tournay; sa nef est entièrement ancienne, et présente au souvenir un monument de la reconnoissance de ce grand roi. D'autres soins l'appeloient encore; il avoit espéré en vain recevoir des nouvelles d'Eginard; inquiet, désolé de son silence, il fit partir secrètement Valamir; et sachant que les Romains se rassembloient à Cologne, il marcha contre eux, les défit, s'empara de la ville, prit également Trèves, et forcé par la mauvaise saison à mettre bas les armes, il rentra dans Tournay, où il ne trouva point encore Valamir de retour. Childéric donna au bonheur de son peuple un tems qu'il ne pouvoit consacrer à sa gloire; il diminua les impôts, réforma plusieurs abus, récompensa les guerriers, augmenta le nombre de ses braves, créa ces lois sages et répressives, dont le citoyen paisible n'a rien à craindre, et qui contiennent le méchant; écouta les plaintes du malheureux, de l'innocent, fut toujours juste, et quelquefois clément; enfin il fit aimer son empire autant qu'il avoit fait respecter ses armes.

De ce peuple heureux, Childéric étoit le roi, le père, l'amour et le modèle; mais lui seul gémissoit en secret; il versoit le bonheur sur les autres, l'inquiétude, la douleur le déchiroient. Valamir ne revenoit point; l'hiver s'écouloit dans cette mortelle attente, Childéric ne savoit plus la supporter; Viomade ne pouvoit concevoir le silence d'Eginard, la longue absence de Valamir; il craignoit qu'ils ne fussent arrêtés, et on alloit envoyer un nouvel émissaire, lorsqu'enfin Valamir parut; le roi lui témoigna son étonnement sur le tems qu'avoit duré son voyage. Mon frère étoit mourant, lui dit-il; je n'ai pu le quitter, qu'assuré de sa vie; d'ailleurs je ne savois rien sur le sort de la princesse.... Eh bien! qu'avez-vous appris? répondit impatiemment Childéric.--Qu'elle est épouse de Bazin, et qu'elle règne sur la Thuringe.--Ciel! que dites-vous?--La vérité, et si vous daignez m'écouter, je vous rendrai compte de tous les événemens qui se sont passés depuis votre départ.--J'écoute, reprit le roi avec la plus vive émotion; parlez, Valamir.

Le roi de Thuringe, blessé par les muets qu'il avoit appostés dans votre appartement avec ordre de vous assassiner, donna les ordres les plus sévères contre la princesse, soupçonna Théobard, et se livra à une fureur insensée qui pensa lui coûter la vie. Vendorix, à qui il avoit confié la garde de la roche sombre, plaça des troupes dans le bois et au pied de la caverne; on ne pouvoit plus en approcher que du côté du torrent, et il falloit alors le traverser, ce qui étoit dangereux et pénible, surtout dans la saison qui grossissoit déjà ses eaux. Pendant que ces précautions se prenoient avec précipitation, Eginard s'étoit rendu dans la forêt de Thuringe, au temple du grand-prêtre Hirman, s'en étoit fait reconnoître à l'aide de Taber et des tablettes d'Humfroi; et le vénérable Druide, touché des malheurs de celle qu'il avoit promis de secourir, prit les précautions nécessaires pour pénétrer dans la caverne, et partit suivi d'Eginard, de deux Druides et de Taber; mais en approchant, ils aperçurent des tentes et des armes; ils s'arrêtèrent, et, découvrant un nombre considérable de soldats, ils furent forcés de renoncer à leur projet: traverser le torrent étoit une entreprise au-dessus des forces et du grand âge d'Hirman; d'ailleurs l'entrée de la caverne étoit du côté des gardes, et c'étoit s'exposer sans aucun avantage; leur douleur fut grande, mais il fallut céder pour le moment; chacun cependant emportoit dans son coeur le désir et l'espérance de vous servir. Eginard, inconsolable de son mauvais succès, passa une nuit cruelle, le lendemain il ne fut pas plus heureux; quoiqu'il vit Berthilie, le plaisir de se retrouver étoit détruit par le souvenir des dangers dont la princesse étoit entourée. Eginard ne peut y résister, et, dût-il y perdre la vie, il voulut voir Bazine: cependant il cacha son projet, dans la crainte d'effrayer le coeur déjà si triste de la sensible Berthilie, et à peine le jour étoit-il près de finir, qu'il étoit déjà de l'autre côté du torrent, et cherchoit la place la moins dangereuse; appuyé sur son épée, il parvint, non sans peine, à le traverser, et gravit le rocher du côté de l'ouverture, évitant de se laisser voir, et se tenant toujours caché derrière la roche; il faisoit nuit, les captives ne l'attendoient pas, elles étoient dans le fond de la caverne; appeler étoit une imprudence; il attendit quelques instans sans savoir quel parti prendre; bientôt il redescendit, ramassa plusieurs cailloux, gravit de nouveau et fit couler ces cailloux le long du roc en-dedans et par son ouverture; les captives les entendirent, et se préparoient à s'approcher, lorsqu'un grand bruit effraya mon frère, et arrêta les préparatifs que faisoit Eusèbe: un moment après, la trappe s'ouvrit avec fracas, retomba de même, et Eginard vit entrer, à la lueur de plusieurs flambeaux, Théobard que suivoit Vendorix; à la vue de cet odieux capitaine, mon frère trembla pour la princesse et pour Théobard. Ils remirent d'abord à Eusèbe des provisions, des vêtemens, des tapis, car la caverne devenoit humide et froide. Eginard écoutoit, mais les paroles se perdoient dans le rocher; il distinguoit seulement le son des voix, et les accens si doux de celle de Bazine frappoient davantage quand ils succédoient aux accens durs et effrayans de Vendorix. La nuit étoit avancée; Eginard, craignant d'être découvert, se retira, redescendit quelques pas, traversa de nouveau le torrent, et revint chez Taber; quoiqu'il n'eût pas entièrement réussi, il étoit moins malheureux, le torrent n'étoit plus pour lui un obstacle insurmontable; avec des efforts et de la prudence, il pouvoit parler à la princesse, recevoir ses ordres, et lui faire passer des nouvelles, vous en donner à vous-même; c'étoit beaucoup. Après s'être reposé un jour, il résolut de revoir Berthilie, de lui apprendre son heureuse entreprise, et de savoir d'elle ce dont il falloit qu'il instruisît la princesse; il la trouva accablée de douleur; Eusèbe étoit malade, et la princesse, alarmée pour sa chère nourrice, avoit paru à Théobard pâle et souffrante elle-même; l'air de la caverne devenoit mal-sain; le peu d'exercice, l'humidité, la longue captivité qu'éprouvoient les prisonnières, sembloient altérer également leur santé; Eusèbe surtout éprouvoit les symptômes d'une destruction prochaine, et Bazine désolée ne savoit comment la secourir. Eginard fit part à Berthilie du chemin dangereux qu'il avoit parcouru, se promit de retourner porter des consolations aux infortunées, et de consulter Hirman avant de rien entreprendre. Berthilie fut de cet avis, et lui apprit encore que son père n'alloit plus seul à la roche, que Bazin se proposoit de faire mourir la princesse, si vous veniez la demander à main-armée. Berthilie écrivit à Bazine une longue lettre qu'Eginard devoit passer par l'ouverture, en cas qu'il ne pût lui parler, et elle la lui remit en le conjurant d'user de prudence; ils se séparèrent, mon frère regagna sa retraite avant le jour. Le lendemain il fut au temple, et dépeignit à Hirman l'état affreux de la malheureuse fille d'Humfroi, la sévérité, les menaces de Bazin, la maladie d'Eusèbe, l'impossibilité dans laquelle se trouvoit Théobard de rien entreprendre.... Hirman l'écouta, et réfléchit.... Consultons les dieux, dit-il; le moment est terrible, je n'ose prononcer sur ce qu'il faut faire encore, la circonstance doit peut-être l'emporter.... A ces mots, Hirman sortit, et laissa Eginard dans l'attente. Il le demanda au bout de quelques heures, et le conduisit derrière un superbe autel qui portoit trois statues de marbre; là, il vit un tombeau et les apprêts d'un sacrifice. Ici repose Humfroi, s'écria le Druide en versant des pleurs...; ici repose le meilleur des rois; invoquons son ombre, et qu'elle nous éclaire sur la destinée de Bazine! Puisse sa volonté se manifester à mon coeur, et sa grande ame m'inspirer pendant le sacrifice! Hirman, les bras étendus vers la tombe, debout et les cheveux épars, sembloit pénétré d'un mouvement divin. Après la cérémonie, il fit conduire Eginard dans une chambre écartée; plusieurs heures s'écoulèrent avant que personne ne vînt le trouver: Hirman le fit servir avec soin, mais seul, et vers le soir il le demanda. Voilà, lui dit-il, les tablettes d'Humfroi; j'ai écrit au bas des caractères même du roi les conseils que je donne à regret, mais les seuls qui puissent sauver la princesse; voici, ajouta-t-il, une liqueur qui conservera la vie à Eusèbe; j'y joins une chaîne d'or que vous pourrez aisément attacher au fer qui traverse l'ouverture de la roche; vous aurez soin de suspendre à l'autre extrémité ce coffret, dans lequel vous placerez le vase et les tablettes: il fit ensuite observer à Eginard qu'il étoit tombé beaucoup de pluie, et que le torrent seroit extrêmement grossi, l'engagea à se munir d'une forte lance qu'il lui présenta, et sur laquelle il pouvoit s'appuyer sans crainte; lui indiqua plusieurs moyens d'échapper aux flots irrités, applaudit à son courage, et lui promit d'invoquer les dieux pendant son voyage pénible. Eginard marchoit avec intrépidité; la lune n'éclairoit plus notre hémisphère, et mon frère remercioit les cieux des ténèbres épaisses dont ils couvroient son entreprise. Arrivé au bord du torrent, il est étonné de ses progrès, de son fracas terrible, de sa fureur. O nayades! dit-il, appaisez-vous; ce n'est point un méchant, un coupable, qui va se livrer à vos ondes!... O Berthilie! tendre Berthilie!... Il hésite... O mon roi! dit-il... et il se précipite dans les flots.... Cependant, aussi prudent que courageux, il oppose à l'onde qui l'entraîne force et adresse, résiste, combat, triomphe, et saisit déjà les branches du buisson qui croît au pied du rocher, et que battent les eaux du torrent; mon frère, dont les vêtemens étoient pleins d'eau et les membres refroidis, eut plus de peine à monter sur la roche qu'il ne l'avoit cru d'abord; plusieurs fois ses forces l'abandonnèrent; cependant il eut assez de courage pour se soutenir jusqu'au but de son entreprise. La nuit étoit fort avancée, les captives étoient endormies, les tapis rendoient inutiles tous moyens de se faire entendre; mon frère se contenta d'accrocher la chaîne au barreau de fer, et de descendre à l'autre bout les tablettes d'Hirman, auxquelles il avoit joint celles de Berthilie, et le vase qui renfermoit la liqueur précieuse; il attendit quelque tems; mais ne voyant aucun mouvement dans la caverne, se sentant glacé sous ses vêtemens humides, craignant de manquer de force pour regagner l'autre bord, il redescendit de la roche, et traversa de nouveau l'onde en furie; déjà fatigué, moins prudent peut-être, parce qu'il ne songeoit plus qu'à lui, il lutta long-tems, et plusieurs fois il fut renversé, entraîné même; une plante, une pierre élevée, les dieux protecteurs qui n'abandonnent pas l'être vertueux qui se confie à leur puissance, le soutinrent contre tant d'obstacles, et il regagna l'autre bord; mais le froid de la nuit l'avoit pénétré, il avoit encore une longue route à faire, et il se sentoit foible et souffrant; cherchant à ranimer ses forces, il se hâta, et arriva chez Taber au lever du jour. Sa longue absence avoit jeté l'alarme dans toute la maison, un grand feu étoit allumé, un repas l'attendoit; il but promptement une liqueur qui le ranima, changea de vêtemens, se mit à table, et fit à Taber le récit exact de tout ce qu'il avoit éprouvé, entrepris, exécuté; tout-à-coup il devint d'une pâleur mortelle, sa tête se troubla, il croyoit être encore au milieu du torrent, et il tomba évanoui. Taber le fit promptement mettre au lit, lui prodigua tous les secours; il revint à lui, mais avec un frisson violent, une fièvre délirante, une agitation terrible. Taber effrayé envoya consulter Hirman qui vint lui-même, répondit des jours de mon frère, mais prédit que sa maladie seroit longue; il ordonna tout ce qu'il falloit faire, resta un jour entier près du malade, et repartit, en assurant de nouveau que la maladie étoit sans danger; cet espoir rassura Taber. J'arrivai quelques jours après; mon frère ne me reconnut point, j'étois désespéré, et, malgré les promesses d'Hirman, je tremblois pour les jours d'Eginard: occupé de lui seul, lui donnant tous mes soins, je ne savois à quoi attribuer son accablement; mais Taber me raconta fidèlement tout ce que je viens de vous dire; je crus devoir en instruire Théobard. Taber s'en chargea; il envoya Elénire, qui, sous prétexte de porter à Berthilie des oiseaux fort rares et qu'elle avoit élevés, sut pénétrer jusqu'à elle. Au récit des dangers qu'avoient couru mon frère, Berthilie, troublée, fit appeler son père qui ne s'affligea pas moins qu'elle, et feignant de chasser, ainsi que Berthilie, ils vinrent l'un et l'autre, dès le lendemain, à la maison de Taber. Je ne pus voir sans attendrissement la pâleur extrême de cette jeune et charmante fille; mais, par un effet singulier du hasard ou de la beauté, à peine se fût-elle approchée de mon frère, à peine l'eût-il regardée, à peine lui eût-elle parlé, que, sortant comme d'un long sommeil, il reconnut tous ceux dont il étoit entouré; il sembloit qu'il attendît Berthilie pour se réveiller; il m'embrassa avec tendresse, s'étonna, eut de la peine à comprendre comment nous nous trouvions tous auprès lui; sa tête, encore foible, s'égara quelquefois; il vous nommoit, nous défendoit de vous laisser passer le torrent; son coeur étoit toujours le même, son imagination seule erroit encore. Théobard, dont on surveilloit toutes les actions, fut obligé de se retirer. Eginard s'endormit profondément, et le lendemain il nous parut beaucoup mieux. Théobard m'avoit donné des nouvelles de la princesse; il la voyoit toujours, mais jamais seul; rien ne sembloit adoucir sa position, rien ne l'agravoit. Je n'avois à vous annoncer rien d'important; je crus devoir attendre encore, et emporter au moins la satisfaction de laisser mon frère rétabli. Théobard et Berthilie revinrent le voir; il étoit levé, encore pâle et foible, mais il ne ressentoit aucune douleur. Nous parlions sans cesse de vous, de la princesse, de sa captivité, lorsqu'un soir Taber me fit signe de le suivre; son agitation m'alarma; je sortis après lui: Qu'est-il arrivé? lui dis-je... D'étranges événemens, reprit-il; gardons-nous qu'ils parviennent encore jusqu'à votre frère; la princesse a cédé à la barbare persécution du roi, elle accepte sa main, le jour de l'hymen est fixé; elle vient d'être conduite au palais de Bazin dans toute la pompe des reines. J'avois peine à en croire Taber, mais Elénire avoit reçu l'ordre de se rendre auprès de sa mère. Je voulus cependant m'assurer moi-même de ces nouvelles, et je courus à la ville; par-tout l'alégresse publique me confirma des événemens nouveaux; je vis les pompeux apprêts des fêtes: les temples s'ouvroient, l'encens fumoit, on ornoit de fleurs les flambeaux d'hymenée. J'ai fui ces lieux qui ne m'offroient qu'un spectacle déchirant pour mon coeur, et, prenant congé de mon frère, je suis parti pour vous annoncer qu'un lien éternel vous enlève à jamais Bazine.

Childéric, immobile et accablé, croyoit à peine ce qu'il venoit d'entendre; sa raison, son coeur se refusoient à une conviction trop cruelle; il lui sembloit qu'un horrible songe troubloit ses esprits, il cherchoit à l'écarter; mais plus il s'appesantissoit sur sa pensée, plus il sentoit la vérité terrible pénétrer et déchirer son coeur.... Ah! Bazine, que sont devenus votre amour, votre constance, et cette douce fermeté qui faisoit tout mon espoir?.... Mais Hirman avoit parlé, elle avoit respecté en lui et les dieux et son père.... Cette idée porte quelque douceur à l'ame du roi; il respecte jusqu'à l'infidélité de son amante; il n'est pas tout-à-fait malheureux, puisqu'en perdant ce qu'il aime, le plaisir d'aimer lui reste encore.