Childéric, Roi des Francs, (tome premier)
Part 4
Mérovée et son ami ont assisté à ces festins, mais sans en partager le délire; impatiens de se retrouver seuls, et de donner à la confiance le peu d'heures qui leur reste avant le départ de Viomade, fixé à la prochaine aurore, ils n'ont plus qu'une nuit, et l'amitié la disputera au sommeil. Le roi voudroit qu'au moins Ulric, Amblar, Arthaut accompagnassent Viomade; il s'y refuse. S'il étoit possible, disoit-il, que je fusse attaqué, ce seroit par un si grand nombre, que vous exposeriez sans aucun avantage les nobles défenseurs de votre couronne. Seul avec Draguta je n'inspirerai aucune défiance, et si je devois périr, conservez au moins vos plus fidèles sujets. Cette pensée jettoit un trouble extrême dans l'ame du roi. Toi périr! disoit-il; ô toi! mon ami, toi qui seul peut m'aider à supporter les orages de la vie; toi qui en partageant mes maux, en diminue toujours le poids! Je ne périrai point, reprit Viomade, les dieux l'ont promis: en douter est une impiété. Je reviendrai bientôt remettre Childéric dans vos bras. Mérovée, malgré la juste impatience d'un père, voudroit que Viomade attendit au moins le printems; l'hiver déjà est avancé; mais cette saison qui retient les Huns dans l'inaction, offre à Viomade plus d'espérance de retrouver le jeune prince. Il combat la résistance du roi, qui redoute la rigueur de la saison; il calme les craintes du monarque, excite ses espérances, et verse des torrens de bonheur dans cette ame si long-tems la proie des souffrances. Le roi veut du moins l'accompagner jusqu'au bord du fleuve; des barques sont préparées; plusieurs braves les suivront même jusqu'au château de Clodion, situé sur l'autre bord du fleuve: là, Viomade devoit se séparer d'eux, et monté sur de forts chevaux chargés de provisions, il s'arme de flèches, ainsi que Draguta. C'est ainsi qu'il devoit revoir, et suivi seulement du Hun, cette Germanie, antique berceau de ses pères. Au premier rayon du jour, les deux amis se sont regardés et se sont précipités dans les bras l'un de l'autre. Mérovée craindroit de retarder le départ, et cependant il sent toute l'amertume d'une telle séparation; Viomade se reprocheroit le moindre délai, mais il quitte avec peine son auguste maître. Tous deux émus et opressés se tiennent long-tems embrassés; tout est prêt pour le départ; déjà le farouche Draguta, revêtu de ses sauvages vêtemens, paroît et s'unit aux guerriers qui attendent le roi. Ses cheveux noirs, frisés, inégaux et épars, couvrent une partie de son visage, et ajoutent, dans leur désordre, à la férocité de ses traits; la jeunesse est sans grace sur le front sourcilleux du Hun; son courage est celui d'un barbare, et sa joie celle du crime. Sur ses épaules nues sont attachés son arc et ses flèches, armes légères, et les seules qui puissent leur être utiles dans les forêts qu'ils ont à traverser, soit qu'ils s'en servent pour se défendre contre leurs dangereux habitans, soit qu'ils recourent à la chasse pour suppléer à leurs provisions épuisées. Le roi et Viomade ne se font pas attendre long-tems; déjà ils atteignent les antiques ombrages de la forêt des Ardennes; ses arbres dépouillés de verdure, offrent aux regards qu'ils attristent, les sombres ravages de l'hiver. Viomade n'en est point ému; le roi seul éprouve d'avance toutes les fatigues que ce brave est loin de calculer. Quelques tentes dressées sous les arbres servent à reposer la troupe, et en peu de jours elle découvre ce fleuve superbe qui sépare les Gaules de la Germanie. C'est-là que Mérovée quitte à regret un ami dévoué et cher; leurs adieux honorèrent également l'amitié et le courage qui les distinguoient. Oh! qu'elles sont unies ces grandes ames, qu'aucun vice ne sépare! Les barques ont reçu Viomade, Amblar, Ulric, Arthaut, Draguta; les tranquilles ondes obéissent aux rames qui fendent leur sein et soutiennent la fragile nacelle qui les sillonne. Parvenus au pied de Dispach, les voyageurs abordent ces rives paisibles et débarquent. Pendant le trajet, Mérovée, entouré de ses gardes, a long-tems suivi de l'oeil la barque qui entraînoit son ami, et quand il ne l'avoit plus distinguee, son coeur et sa pensée la suivoient encore. Enfin, il avoit repris le chemin de son palais, dont la solitude troubla son ame; tous les dangers d'une aussi hardie entreprise s'offrirent devant lui; mais les dieux avoient parlé, et Mérovée espéroit. Ses braves, à leur retour, lui apprirent que Viomade et son guide, pourvus de trois chevaux, dont un portoit une tente et des provisions, traversoient déjà la Germanie, et que Viomade, plein de force et de joie, marchoit avec rapidité sous la conduite d'un guide fidèle et intrépide. En effet, Viomade avoit déjà traversé heureusement une partie de la Germanie, quand ils furent tout-à-coup arrêtés par des marais que les pluies d'hiver avoient rendus impraticables; il fallut abandonner la route connue, chercher à travers les forêts. Cet obstacle ralentissoit leur marche; par-tout ils le retrouvoient, et s'égarant dans de nouveaux détours, s'éloignoient au lieu d'avancer. Mais la bise, qui descendue des montagnes du nord, souffle avec fureur dans ces climats voisins du Danube, a glacé ces eaux stagnantes. Viomade propose à son guide de se hasarder sur cette surface solide. Un renard qu'a tué Draguta, et qu'ils dépouillent de la peau dont ils environnent leurs pieds, rend cette entreprise facile; les chevaux seuls les embarrassent; ils craignent de s'en séparer, et n'osent hasarder de les conduire sur la glace qui va se briser sous leurs pieds; ils essaient d'en conduire un qui glisse bientôt, malgré toutes les précautions qu'ils prennent; sa chute brise le fragile appui qui supportoit à peine ses pas; il disparoît sous la glace et s'enfonce sous les eaux. Cette expérience effraye les voyageurs; mais Viomade, qui s'aperçoit que tant de détours l'égarent, se décide à renoncer aux chevaux, qui déjà las, et ne trouvant pour se nourrir que des joncs secs et mal sains, retardent plus leur marche qu'ils ne la favorisent. Appuyés sur leur arc, et les pieds enveloppés de fourrures, ils traversent les marais dont l'étendue est immense. Viomade, chargé comme Draguta des provisions qui leur restoient, a peine à se soutenir; le froid glace ses veines; son coeur palpite, et ses membres s'engourdissent, tandis que Draguta, né sur les bords toujours glacés du Palus, sourit à la foiblesse de son compagnon, et s'élance gaiement de l'autre côté des marais. Viomade, épuisé de fatigue, mourant, et hors d'état de faire un seul pas, arrive long-tems après lui: il se couche un moment sur la terre; mais sentant le froid s'augmenter, craignant de s'abandonner au dangereux sommeil qu'il provoque, et qui n'est d'ordinaire que l'avant-coureur de la mort, il se relève avec effort, rassemble du bois, frappe le caillou qui jaillit en étincelles, et allume un feu brillant qui le réchauffe et redonne à son sang sa circulation. Draguta ne veut point s'en approcher; il semble défier la douleur de l'atteindre, et triompher de la nature. Que votre mère étoit peu prévoyante, disoit-il au brave; que n'a-t-elle eu le courage de la mienne; que ne vous a-t-elle exposé aux glaces des fleuves, au soleil devorant, comme je l'ai été; que ne vous a-t-elle habitué à combattre les monstres des bois, et formé à la lutte, à la course, à l'extrême fatigue: loin d'être accablé comme un foible enfant, vous supporteriez sans les sentir le froid et les maux qui vous accablent. Sans doute, Draguta, reprenoit avec douceur Viomade, mon enfance fut moins exercée que la tienne, et les moeurs, comme l'air de ma patrie, sont différens de ceux dont tu t'enorgueillis; mais songe, ami, que si plus de force arme ton bras, plus d'amitié remplit mon coeur. Tandis que vous égorgez vos blessés, nous secourons nos ennemis mêmes. Pardonne à ces hommes à qui tu dois la vie, une sensibilité dont ils s'honorent, puisqu'elle ne leur dicte que des bienfaits. La vie! reprit Draguta, est-ce un si grand bien que de vivre? Mais n'en sens-tu pas le prix aujourd'hui, que tu t'acquittes envers un ami; que tu me guides, que tu me conduis au bonheur? Ton ame n'est-elle pas émue de l'idée décevante de faire tant d'heureux, de rendre un fils à son père, un roi à ses peuples, un maître à ses serviteurs brûlans de zèle et d'amour pour son prince? Draguta ne répondit rien à ce discours; les provisions furent étalées devant le feu que Viomade entretenoit soigneusement. Un roc creusé par le tems lui offrit un abri pour la nuit; enveloppé d'un manteau, il s'endormit. Draguta, loin de regretter la tente qu'il a laissée avec les chevaux, se jette sans précaution sur la terre humide et dort paisiblement. O Dieu! le méchant peut donc dormir!