Part 9
Les locataires demandent apres toi; le pere Fondu, l'employe de la Ville, celui qui laisse pousser l'ongle de son petit doigt, a lu ta citation au _Journal officiel_; papa l'a placee a la tete de son lit, sous ta photo avec une branche de buis.
--Parce que si ca ne fait pas de bien ... ca ne peut pas faire de mal ...
... Voila ce qu'il y a de neuf, mon cher Arthur; mais ce qui n'est pas nouveau, c'est que je t'aime tres fort ... tres vrai ... sans blague, et ca ... tu en es bien sur....
Recois tous les baisers de celle qui sera bientot ta femme.
Ta SOPHIE BASSINET.
Je rouvre ma lettre pour te recommander d'etre serieux et de bien te soigner.
----
Escadrille V. B...
Mon petit frere,
C. qui connait une _huile_ au Service de Sante, recoit une depeche donnant ton adresse.
Ainsi tu me boudes d'avoir dit la verite aux Bassinet, et tu laisses ton _patron_ comme ca ... sans un mot.... L'aurais-tu deja oublie? Je ne t'en voudrais pas; je te considererais quand meme et toujours comme mon petit frere de l'aviation, mais j'aurais une peine reelle.
Nous avons vecu ensemble des heures fremissantes, splendides dans leur misere; a la table sainte de la guerre, nous avons communie avec la meme hostie. Je ne puis songer a ma campagne aerienne sans que ta silhouette reapparaisse; elle est dans le filigrane a chaque page de mes souvenirs.
Ici, on se demene pour toi, y compris le _pitaine_. T'en fais pas!... Tu seras reintegre.... _Ca gaze!_
Reprends vite des forces sous les mimosas fleuris.... Veinard!... Reviens-nous avec ta belle humeur, tes bons mots, tes loufoqueries et l'anneau d'or d'un mariage heureux; je suis dans la confidence, etant ton premier temoin.
Je t'embrasse mon cher petit frere.
Vieux CHARLES.
----
Chignole a quitte son hopital, le somptueux palace en bordure de la plage. Il a traverse le Vieux Cannes, et par la rue des Suisses a gagne le sentier qui conduit a la Croix-des-Gardes.... La, accote au tronc tourmente d'un olivier, il relit ses lettres, mais bientot ses yeux ne suivent plus le texte et regardent dans le vague.
Le soleil se couche derriere les Maures, et les rochers saignent dans la mer d'un bleu violet de scabieuse, ou les Lerins sont deux taches noires.
Le feu du mole s'allume et la courbe de la baie se perd dans la grisaille de la brume qui monte.
Chaque villa, suspendue au flanc de la montagne comme une cage blanche, rentre dans l'ombre, absorbee par son jardin.
Une cloche tinte faiblement, comme tiree par des mains d'enfant.
Ca n'est plus le scintillement dur des etoiles dans un ciel froid qui les fait paraitre si etrangement proches; lointaines, elles sont lointaines, elles sont lointaines dans l'air trouble par des parfums.
... Chignole est malheureux, Chignole n'est plus le Chignole impulsif, le fantaisiste aux actes irreflechis. Le choc recu a-t-il reveille dans son cerveau des centres endormis? Le sang vierge qui remplace celui perdu par sa blessure agit-il autrement sur son coeur?
Il est un homme tres different, qui commence a sentir, a comprendre, et ce premier emoi est cruel.
Une annee d'escadrille, le contact permanent de camarades d'un autre milieu que le sien lui avait donne un apercu d'une vie nouvelle, a l'ideal plus eleve, avec des ambitions plus hautes et des plaisirs plus delicats.
La mollesse de ce climat, ses couleurs, ses chansons, ses odeurs poivrees d'oeillets et sucrees de jacinthes, lui font paraitre Paris triste, et le logis de la rue des Saules etroit et sombre.
Les petits ports mediterraneens, recuits de lumiere, eveillent en lui des idees de departs pour des pays d'enchantement, et l'usine qui a devore sa jeunesse lui semble monstrueuse et funebre avec le panache noir de ses cheminees.
Ses infirmieres, qu'il devine elegantes et raffinees, sous leurs blouses de toile, la musique de leurs voix, les yeux de velours d'une porteuse de fleurs du marche de Nice, amoindrissent l'image de Sophie, la petite dactylo, trop pale et trop blonde.
Il prevoit un avenir tourmente, de luttes, d'aprete, de rancoeurs et de desillusions. Il souffrira et fera souffrir. Pourquoi n'est-il pas mort quand il croyait si bien mourir, son corps deja prisonnier de la terre, et sa pensee, dans le ciel, sous les ailes de vieux Charles, qui venait, comme son ange gardien, assister son ame hesitante a l'instant du grand voyage.
Et parce que la mort le hante, il pense a sa maman.
--Mon tout petit ... n'ai-je pas deja assez pleure dans cette vie pour les autres et pour toi?... Je suis ta vieille qui a besoin de tes caresses ... je t'ai eu si tard que je t'aime comme un petit-fils. Tant que je te resterai, je serai la meme; de tout ce qui t'entoure, moi seule ne changerai pas, invariablement fidele, indulgente et passive. Mes paupieres ne seront bien fermees que sous tes doigts. Mon cheri ... tu dois vivre ... mon cheri ... il faut revenir ... mon cheri....
... De la caserne des Senegalais, le clairon sonne l'appel du soir.
_Aout 1916--Fevrier 1917._
IMPRIMERIE DE L'EDITION, 104, rue Didot, PARIS (XIVe)
ALBIN MICHEL, Editeur, 22, rue Huyghens
Georges DOCQUOIS: *Nos Emotions pendant la guerre*
1 vol.
Jeanne LANDRE: *L'Ecole des Marraines*
1 vol.
Gabriel SEAILLES: *La Guerre et la Republique*
1 vol.
Arnould GALOPIN: *Les Poilus de la 9e* (462 pages)
1 vol.
*La Poilue*, par une Premiere de la rue de la Paix
1 vol.
Andre AVEZE: *Martha Steiner*, gouvernante allemande
1 vol.
HANS DE KAHLENBERG: *Misere* (_Moeurs militaires allemandes_)
Traduction francaise de Louis DE HESSEM
1 vol.
Henry W. FISCHER: *Guillaume II inconnu*, _Memoires d'Ursula_, _Comtesse d'Eppinghoven_,
Traduction francaise de A. MEVIL
1 vol.
Henry W. FISCHER: *Memoires secrets de Frau Bertha Krupp*
Traduction francaise de Charles LAROCHE
1 vol.
Lieutenant O. BILSE: *Petite Garnison* (_Roman de moeurs militaires_)
1 vol.
Docteur CABANES: *Une Allemande a la Cour de France* (_La Princesse Palatine_, _Les Petits Talents du Grand Frederic_, _Un Medecin prussien espion dans les salons diplomatiques_) orne de 85 gravures
Henry BARBY, Correspondant de guerre du _Journal_: *Au Pays de l'Epouvante* (_L'Armenie martyre_) 16 hors texte
1 vol.
Chaque volume, franco *3* fr. *50*
IMPRIMERIE DE L'EDITION, 104, rue Didot, PARIS (XIVe)
[Note concernant la transcription: La ponctuation a ete normalisee.]