Part 5
--Pas fameux.... Apres la Serbie, la Roumanie.... Pauvre Roumanie!... A la place de Joffre, j'aurais dit a Sarrail....
... Chignole sourit a cette politique de cafe, a cette tactique de soucoupes et devisage ses voisins; l'examen ne doit pas le satisfaire, car il plisse son nez dedaigneusement:
--Ces civils!... Ca ne doute de rien, ronchonne-t-il entre ces dents.
... L'un d'eux, rond, asthmatique, suant et soufflant entre chaque phrase, continue:
--Et puis ... ca n'en finit plus.... C'est long!... ces pauvres poilus doivent commencer par etre fatigues....
--Fatigues!... hurle Chignole, qui se dresse brusquement, renversant tasse et carafe....
--Fatigues, les poilus!... On voit bien que vous ne nous connaissez pas.... Dame ... entre l'arriere et l'avant, il y a quelques kilometres.... Si on l'etait, ca serait d'entendre vos _bobards a la noix_ et vos raisonnements _a la graisse de chevaux de bois_!... Fatigues!... Est-ce qu'on vous demande quelque chose?... Pas meme d'y venir, propres a rien!... Seulement voila ... faudrait voir a la _boucler_ un peu....
On forme cercle; le gros monsieur est congestionne; il souffle de plus en plus; son compagnon, maigre, sec et bleme, replique hargneux:
--Un aviateur ... naturellement ... des qu'il y a un scandale....
--Un scandale!... Ah! elle est bonne celle-la!... C'est peut-etre moi qui _a_ commence?... Faudrait ecouter vos betises et dire _Amen_.... Faudrait digerer votre sale cuisine sans avoir des aigreurs!... Non, mais, vous me prenez pour un embusque et non pour un poilu?
--Oh! un aviateur!...
--Eh bien! les aviateurs ne sont peut-etre pas des poilus!... Ils se font _demolir_ comme les autres.... Dans la boue ou dans le ciel, dans le noir ou dans le bleu, taupe ou oiseau, tous, on en est. Les poilus sont fatigues que vous dites, et vous avez l'air de vous apitoyer sur notre sort.... Allons donc ... c'est vous que vous plaignez ... c'est pour vos santes que vous craignez!... Ah! la la!... Vous _mouillez_ parce que vous ne pourrez plus siroter votre _apero_, voir des cochonneries aux beuglants, et vos petits estomacs ont peur de la carte de viande.... Autrement dit, vous avez, les _foies_.... Nous, on a la foi, on a confiance....
"Evidemment, je ne suis ni Petain, Mangin ou Nivelle ... mais je suis sur qu'ils vous parleraient comme moi ... bande de "jamais contents".
"Hier, vous criiez apres le gouvernement: "Marchez ... marchez, prenez des mesures, aujourd'hui qu'il vous obeit, vous avez la _frousse_ que _Poleon_ descende de sa Colonne!"
... La foule prend gout a la harangue de Chignole; les cheveux en bataille, le nez agressif et les poings tendus, il continue:
--Oui, on a confiance. On sent qu'on se bat pour quelque chose de grand qui vous depasse, et qu'apres on pourra gouter tranquillement tout ce qu'il y a de bon dans ce monde, la liberte, la lumiere.... On se _cogne_ pour que notre Marianne ne subisse pas leur kaiser, et Marianne, c'est une _mome_ comme il n'y en a pas trente-six!
... Les deux adversaires de Chignole sont tres ennuyes d'etre la, d'autant que le public commence a gronder et parait anime de dispositions belliqueuses.
--Pour finir, je dirai un mot, un seul, aux _coliquards_ de l'arriere: "La ferme!..." Voila....
----
... La sonnerie du telephone m'arrache de mon sommeil ...
--Allo ... oui, c'est moi.... Comment...! Le commissaire ... que j'aille chez le commissaire de police?... Bon ... bien ... tout de suite....
... Qu'est-il arrive.... Pendant le trajet, je laisse travailler mon imagination, echafaudant d'improbables romans.
... Le commissariat.... Jusque dans l'escalier, des hommes et des femmes s'interpellent....
--Si on ne le relache pas de suite ... faut tout casser.... Il a eu raison ce gosse-la.... C'est une bonne lecon....
... Je me nomme a un employe; on m'introduit de suite dans le bureau, et je trouve un Chignole tres surexcite, auquel on met un pansement sur un oeil.
--Brasserie ... discussion avec de _faux-freres_ ... le _populo_ prend parti pour moi, veut les boxer ... je m'interpose pour qu'on ne les _abime_ pas trop ... et je prends dans la _tirelire_ un _marron_ qui leur etait destine.... Ca ne _gaze_ plus!...
... M. le Commissaire est un tres brave homme; il a un faible non dissimule pour l'aviation; je crois meme qu'il partage l'indignation de mon ami contre les sinistres bavards.
--Allons, Monsieur Chignole ..., vous pouvez partir avec votre pilote, et au plaisir de vous revoir a votre prochaine _saucisse_!...
... Chignole, calme, lui secoue les mains, et un peu confus, avec son bon sourire:
--Ah! vous au moins vous m'avez compris.... Vous etes un bon _zig_.... Ne m'en voulez pas, hein!... J'ai l'impression d'avoir un peu _cherre dans les glaieuls_.
... Nous sortons par une porte derobee, la foule le reclamant a grands cris pour une ovation. Nous avons juste le temps de gagner la gare de l'Est, afin de ne pas manquer l'express qui nous ramenera la-bas.
--Qu'es-ce que tu veux, vieux Charles ... faut prendre le parti d'en _rigoler_....
Et me designant le bandeau qui entoure sa tete:
--Apres vingt-trois mois de front, revenir se faire blesser a l'arriere.... N'y a qu'a Chignole qu'arrivent ces blagues-la!...
XIII--CHIGNOLE RAMASSE UNE BUCHE.
"L'appareil V. 967 sera de garde cet apres-midi sur Pont-Saint-Vincent, de quatorze heures a la nuit."
--Chic ... on aura le temps de bien dejeuner auparavant, assure Chignole.
Depuis deux jours, plusieurs appareils de notre groupe ont ete affectes specialement a la protection des tres importantes usines qui composent cette petite ville, sur lesquelles s'acharnent les aviatiks, en pure perte d'ailleurs.
... Mon passager et moi, nous sommes a l'heure prevue sur le terrain.
Une legere brise vient de l'Est, mais n'arrive pas a dissiper les nuages qui s'effilochent en longues echarpes grises sur un ciel bleu anemique.
--Il n'y a pas a tortiller, c'est l'hiver.... On devrait emporter un calorifere la-haut!
--Qu'est-ce que tu dirais d'un bar a 2.000 metres et d'un bon cocktail?
... Le ronflement du moteur arrete le dialogue et c'est la fievre habituelle des departs: coup d'oeil rapide a l'appareil ... quelques recommandations a Racine ... et hop!... bientot, entre quinze cents et deux mille metres d'altitude, nous faisons la navette entre Nancy et Pont-Saint-Vincent.
La premiere heure passe vite: echange d'impressions:
--Regarde la gare.... Et le train!... Il va surement a _Panam_....
--Le veinard!!!
--Je vois l'heure a la cathedrale....
--Compliments a tes yeux....
--Merci pour mes jumelles.
... La deuxieme est moins drole; on se lasse a faire d'interminables spirales en montee ou en descente.
--Oh! Ce froid!... je ne sens plus mes pieds!...
--Passe-les moi que je les rechauffe!...
--Comme c'est malin!...
--Si l'on descendait prendre le the....
--Tu ne penses qu'a boire!
--Tu ne penses qu'a grogner!...
--La brume maintenant.... Je donne ma demission!...
Peu a peu, la terre devient moins distincte, se dissout lentement, acquiert une apparence de fluidite.... On a l'impression qu'on ne la reverra jamais, et l'on se sent tres seul ... perdu....
--Ca n'est pas pour aujourd'hui les aviatiks!...
--Qu'en sais-tu?
--Ces messieurs seront restes au coin du feu! La peur du froid!...
--Du vent plutot....
... La brise va croissant et nous deporte franchement. Dans la brume, je ne puis corriger ma derive qu'au juge, et je travaille ferme car la _danse_ commence!...
Bien que je fasse mon possible pour tenir tete au vent, il est incontestable que nous sommes entraines loin de notre atterrissage, et dans une direction difficile a determiner avec exactitude.
... Les minutes passent a attendre une eclaircie, mais la brume loin de se lever, s'epaissit avec la nuit qui vient.
--Plus que dix litres d'essence, vieux Charles.... Il serait temps d'aller voir ce qui se passe en bas....
... Pas d'hesitation.. il faut descendre. Je reduis le moteur a 1.000 tours ... je pousse le _manche_.... C'est amusant un elegant "pique" par beau temps, avec la terre qui se rapproche, qui devient de plus en plus nette et semble vous attirer. Mais aujourd'hui, c'est un "pique" dans le noir, qui a tout l'air d'un plongeon dans un gouffre sale et plein d'embuches....
Six cents metres ... toujours la nuit.... Je ralentis encore le moteur pour planer davantage ... 750 tours....
--C'est bien la notre veine!... Qui aurait cru ca quand nous sommes partis!...
--Tu ne vois rien?
--Non.... Comme soeur Anne, je ne vois rien venir!...
--Ca va durer cette plaisanterie-la?
... Cinq cent metres.... Toujours l'impenetrable voile....
--L'essence se _debine_!... Dans cinq minutes, nous avons beaucoup de chance--c'est une facon de parler--de passer dans un autre monde ... mon compagnon imperturbable, sifflote un refrain a la mode; le sang-froid est contagieux, aussi je fais bonne figure.
... Un brusque bafouillage du moteur ... des rates ... de fugitives reprises ... l'helice s'arrete de tourner ... s'emballe ... s'immobilise....
--Zut ... l'helice est calee!...
--C'est la _carafe_!... la panne seche!
--Tableau!
--Pour une affaire ... c'est une affaire! Je fais jouer nerveusement les manettes, en pure perte.... L'appareil, prive de vitesse, pique brusquement de cent metres.
--Terre!...
Le voile est dechire; c'est bien la terre, cette masse sombre, de teinte indecise. D'un coup d'oeil je l'examine. Ah! ca n'est pas le reve! Des bois, un canal, une route nationale, un ravin, un champ rocailleux coupe de haies.
--Le champ....
--Oui.... N'y a que ca!
--On s'en _tirera_?
--On peut toujours essayer....
... Le moteur etant arrete, on percoit le moindre bruit. Le vent siffle dans les radiateurs et fait gemir les cables; je serre mon _manche_ a le briser, et mes pieds font corps avec le _palonnier_; la terre se rapproche a une vitesse vertigineuse.... Sensation d'ecrasement. De Chignole, je ne vois que ses mains crispees a ma hauteur, sur le rebord de la _carlingue_.... Oh! le langage de ces mains, qui s'y agrippent convulsivement, comme a la vie!... Comme nous voulons vivre a cette minute ou nous sommes si pres de la mort. Un brin de priere monte a mes levres, comme une ultime imploration....
--C'est l'instant!... C'est le moment!... Qui n'a pas gagne va gagner!...
... Je frole la cime des arbres....
--Pour l'hopital ... en voiture!
--Detache-toi....
--C'est fait....
... Je touche terre a plus de cent a l'heure; je cabre l'appareil, il obeit, rebondit sur les roues arriere ...; le ravin et la route sont franchis....
--Et de deux!...
Meme manoeuvre, mais en raison de la perte de vitesse, les commandes repondent moins bien, et c'est de justesse que nous sautons le canal.
--D'un peu plus on faisait les canards!
... Nous abordons le champ a vive allure....
--Gare la haie!...
--Voyez Grand-Prix d'Auteuil....
... Nous foncons dessus, les roues avant sont fauchees, l'appareil pique du nez et pirouette sur la _carlingue_.... C'est le capotage.... Chignole, projete par le choc, passe au-dessus de ma tete comme une balle ... Je donne un vigoureux coup de reins pour suivre le meme chemin; je saute bien hors de la _carlingue_, mais insuffisamment loin, puisque l'appareil en se renversant m'ensevelit sous lui en me plaquant ventre a terre.
Un coup de massue.... Vive douleur.... Etouffement.... Tout mouvement impossible.... Aneantissement.... puis une angoisse horrible: et mon camarade? grievement atteint? Tue peut-etre?...
Soudain, sa voix:
--Reponds-moi.... Es-tu blesse?...
--J'etouffe.... Degage-moi....
--Ne remue pas....
... Je l'entends qui se demene; avec sa carabine, il fait levier pour ecarter les pieces les plus lourdes.
--Ca ne sera rien!... Ne remue pas surtout!...
... Je percois sa respiration haletante. Il ne menage pas ses efforts; la volonte de m'arracher a l'etau qui m'etreint decuple ses forces.
--Voila des poilus qui viennent!... Ohe!... Par ici ... en vitesse.... Un coup de mains, les copains, pour degager le camarade.... Oh! hisse!... En choeur!... Oh hisse!... Tous ensemble.... Zou!...
La masse de l'appareil s'ebranle, se souleve d'un cote.... On me tire par les pieds.... Chignole me palpe, me frictionne:
--Rien de casse, mon gros!... Ca n'est rien que ca!
--Et toi?
--Rien.... Tu demandes si je suis verni! Je me suis recu sur la tete.... C'est le casque qui a tout pris.
... Une paysanne, accourue, apporte un cordial. Ca va mieux.... Une bonne nuit, quelques massages, demain il n'y paraitra plus rien.
Nous nous laissons entrainer par les temoins de l'accident au village voisin, mais auparavant nous restons a contempler l'amas de toile, de cables et de ferraille qui fut notre oiseau de combat.
Pendant les quelques mois ou nous l'avions monte, il avait ete notre compagnon-fidele. Sans defaillance, de jour et de nuit, il nous avait permis de semer la panique sur les villes ennemies, dans de justes et necessaires represailles, et celui que malgre ses blessures les Boches n'avaient pu descendre, etait venu s'effondrer en terre francaise, a la suite d'un accident banal, victime du brouillard, de la malchance.
Aussi, en le quittant, il nous semblait qu'un peu de notre ame restait pour toujours dans sa carcasse brisee, et nous avons pleure ... oui pleure, notre grand oiseau mort!...
XIV--CHIGNOLE SE CROIT A WATERLOO.
Au premier jour favorable, nous devons tenter un grand bombardement sur les usines d'un des centres les plus importants de la "Badische Anilin", pres du Rhin.
Ce raid constitue, aller et retour, quatre cent cinquante kilometres; il a ete specialement confie a notre escadrille, avec d'allechantes promesses au cas ou nous le reussirions. Nous sommes tres fiers de l'honneur qui nous est ainsi fait, et les preparatifs se poursuivent avec fievre.
Chignole, dans un etat d'agitation extreme, met au point le moteur auquel nous allons confier notre fortune. En tenue de travail, les manches retroussees, les mains souillees de cambouis, les yeux fureteurs, les sourcils fronces, le nez renifleur, il accable Racine de recommandations:
--J'ai dit que je ne voulais pas qu'on remplacat les pieces usees par des neuves.... Les neuves, on ne sait pas ce qu'elles ont dans le ventre ... triple _gourde_!... Tiendront-elles?... On ne sait pas. Je veux des pieces ayant deja _travaille_....
--Mais le sergent-mecanicien m'a donne....
--Le sergent-mecano n'a rien a voir a mon appareil!... s'ecrie-t-il en levant les bras au ciel. C'est-il lui qui s'abimera le _portrait_, si on reste en _carafe_? C'est-il lui qui mangera le pain K K? Dis ... c'est-il lui qui le _bouffera_?
... La bourrasque passee, il ajoute:
--Tu mettras au moins deux peaux de chamois sur l'entonnoir quand tu feras le plein, et si jamais il y a une goutte d'eau dans l'essence ... je ne sais pas encore ce qui t'arrivera, mais compte sur moi ... ca sera _gratine_!...
Et Racine, dans son imagination simple, voit se profiler d'effarants systemes de torture.
Sur la carte, mon camarade a trace d'un trait bleu, prononce, l'itineraire. Il a pointe meticuleusement l'emplacement des batteries speciales a eviter. Il a demonte la mitrailleuse, a huile soigneusement ses organes, l'a remontee avec des minuties d'horloger et l'a essayee au stand. Enfin, la fiole de cognac est remplie ... c'est dire que nous sommes _fin_ prets!
--Emporteras-tu tes escargots?
--Non _mossieur_ ... non ... repond-il l'air pince, car il n'aime pas plaisanter dans l'attente des heures graves, non _mossieur_ ... mes _poulains_ dorment; comme les tortues, les marmottes et autres gens serieux, ils ne vivent que six mois par an....
... Le barometre monte regulierement; le vent souffle de l'est, mais faible. Ce soir, le capitaine nous a quittes en se frottant les mains.
--C'est pour demain, mes enfants.... Ne jouez pas trop tard aux cartes ... A cinq heures, reveil en fanfare!...
--Enfin!...
Chignole pousse un soupir de soulagement et abandonne son air renfrogne, quitte a le reprendre si le depart est ajourne.
----
Nous sommes sur le champ bien avant le jour.
Notre moteur, a l'essai, tourne merveilleusement.
--Alors, mon petit Racine ... _ca gazera_?
... Il est pale; il sent toute la responsabilite morale qui pese sur lui. Il tourne vers nous ses bons gros yeux ou les larmes sont pres de monter, et simplement:
--J'ai fait tout ce que j'ai pu.... Vous pouvez y aller!...
... Les appareils partent a quelques secondes d'intervalle, dans le matin qui se leve, comme de grands oiseaux qui sechent aux premiers rayons du soleil leurs ailes humides de rosee.
--On n'peut pas dire qu'on _soye_ paresseux!
... Nous prenons de la hauteur en allant vers les Vosges. Le froid vif donne a l'atmosphere une limpidite absolue.
--Tu es bien couvert?
--T'en fais pas!... J'ai mis deux chandails.... _Colle-toi_ toujours ce biscuit dans le _fusil_.... T'auras pas ouvert la bouche pour rien!
... Les premiers contreforts de la chaine montagneuse sont blancs de neige; nous nous groupons et piquons droit sur l'Alsace; l'endroit ou nous coupons les lignes a ete bien choisi, car nous sommes peu canonnes.
--Ils se reservent pour le retour!...
... Chignole regarde le paysage alsacien avec admiration.
--- Ah! les sales tetes de lard! Ils ne se sont pas embetes en nous _barbotant_ ce-patelin-la.... Mais faudra le rendre ... vous entendez?... faudra le rendre! Et, de la hauteur de trois mille metres, il menace du poing les ravisseurs.
... A l'horizon, une ligne brillante se precise, s'elargit a mesure que nous avancons.
--Le Rhin....
--Le Rhin!... Ah! le Rhin!...
... Chignole lui fait instinctivement le salut militaire, et, apres une minute de recueillement:
--Eh bien! vieux Charles.... Il est aussi beau que la Seine ... et la Seine pour _bibi_ ... c'est de la creme ... du _nanan_!
... Nous n'avons qu'a le suivre, l'objectif etant sur ses bords.
--Pas de fokker?
--Non ... mais quand on reviendra j'ai idee qu'il y aura un petit barrage bien soigne ... _aux oignons!_
... De loin, un epais nuage de fumee decele l'usine; sur le fleuve, les bateaux minuscules sont des jouets d'enfant.
--Tu placeras la camelote en plein milieu des halls.
... Un oeil a la lorgnette du viseur, Chignole attend l'instant favorable. Plusieurs des notres ont deja bombarde, car, a terre, des eclatements jaunatres marquent les explosions avec des commencements d'incendie.
--A nous!...
... Il declenche les engins, un a un.
--Je ne me presse pas.... Ca fait durer le plaisir!...
... Nous nous etions ecartes les uns des autres pour ne pas nous gener pendant le tir; maintenant, nous nous regroupons et virons de bord.
--T'endors pas.... Ca va chauffer!...
... Telegraphe et telephone ont fonctionne; leurs obus nous encadrent au point que nous sommes obliges de nous eparpiller a nouveau, pour offrir une cible reduite et plus mouvante.
--Ecoute le moteur....
--Il n'a rien....
--Il a baisse de cent tours.
--Sans blague?
--Comme je te le dis....
... Je modifie la carburation sans ameliorer le regime; l'aiguille continue a indiquer la baisse.
--Le compte-tours est peut-etre detraque?
--Mais non ... nous n'avancons pas.... Regarde ... nous sommes en queue ... les copains nous distancent.... Envoie les fusees de secours....
--Tu _jardines_! Implorer du secours.... Ca me _defrise_!... A quoi bon? Qu'est-ce qu'ils feraient?... Nous attendre.... Bah! on n'a besoin de personne....
--Merci de la lecon, monsieur Chignole.
... Les appareils, d'ailleurs tres dissemines, s'effacent peu a peu, au loin, et nous avons la soudaine impression de notre solitude.
--Seuls!
--C'est une facon de parler ... Des "croix noires" montent nous tenir compagnie.
... Leur ascension ne nous inquiete guere; la baisse du moteur est autrement angoissante.
--Graissage regulier.... Radiateurs chauds normalement.... C'est un roulement a billes qui doit etre en train de se manger!...
Les Vosges sont la ... tres proches....
Brusquement, l'aiguille tombe de cinq cents tours, s'immobilise quelques secondes et s'effondre a 0.... L'helice tourne encore puis se cale.
--Combien de kilometres jusqu'aux tranchees?
--Vingt-cinq environ.
... Notre altitude est 2.600; notre biplan plane dix fois sa hauteur.
--On doit arriver.
--On arrivera.... En attendant, je prends des precautions.
... Chignole dechire la carte, les papiers du bord, puis il jette la mitrailleuse et la carabine en morceaux detaches.
... Nous passons le sommet des Vosges en rasant, les sapins et en _encaissant_ des remous.
--Le plus dur est fait!... N'y a plus qu'a se laisser glisser.
... Mais au fur et a mesure que nous descendons, le tir de nos adversaires devient plus nourri.
--Vois-tu nos lignes?
--Je n'y reconnais rien.... Ah! les cochons.... Qu'est-ce qu'ils nous envoient!... Ils ne regardent pas a la depense!... Maladroits!... Pas la peine de vous escrimer... on est assure!...
... Rendez-vous ... rendez-vous... chante la crecelle des mitrailleuses.
--Nous avoir!... Faudrait vous lever de bonne heure!... Hardi mon gros! Je vois nos tranchees ... Je les vois!!...
... Rendez-vous ... rendez-vous ... sifflent les balles.
--Chignole meurt, mais n'atterrit pas! Eh _ballots_!
... Rendez-vous.... Rendez-vous ... grondent leurs canons.
Alors l'ame de Cambronne ressuscite dans le gamin de Paris; le vent d'epopee qui passa sur le dernier carre le secoue. Il ne peut plus se defendre; aphone, il ne peut plus parler; mais il sent la necessite d'un geste qui bafoue l'adversaire et desarme la mort, aussi Chignole, dresse sur son siege, fait pipi sur les Boches, heroiquement.
XV--CHIGNOLE A DU CHAGRIN.
A cinquante metres au-dessus des lignes, nous sommes dans la situation du pigeon d'argile, sur lequel s'acharnent les tireurs.
--On est chez nous.... Ca _gaze_!...
--Penses-tu?... On recoit des coups de face ... et je lui designe le "bord d'attaque" d'une aile qui vient d'etre a moitie sectionne par une balle.
--On est en France que je te dis!...
--Alors les copains nous _arrosent_ aussi.... C'est complet!...
--Tous les bonheurs a la fois!...
... Le sol, crible de trous d'obus, ressemble a une carte en relief de la lune, avec ses bourrelets, ses crateres.
--Il va etre joli, l'atterrissage!...
--T'en fais pas!... mon gros!... pas de barbeles.... C'est toujours ca!...
--Accroche-toi.
--J'tiens bons la rampe ... l'_escayer_ est glissant!!...
... A cinq metres je cabre; l'appareil se balance d'une aile sur l'autre, glisse sur la queue, touche, rebondit et s'asseoit un peu plus loin en ecrasant le train d'atterrissage. La canonnade redouble d'intensite. Les balles tissent un invisible reseau qui semble resserrer peu a peu autour de nous sa trame impalpable.
--S'agit pas d'attendre la fin de la piece!...
... Nous arrachons la boussole et l'altimetre, et nous courons vers des tranchees que nous devinons a la chenille de leurs parapets. Mais au bout de vingt pas, nous nous trouvons pris sous un barrage de fusants.
--Laissons passer l'orage!...
... Et nous tombons dans un trou d'obus a moitie rempli d'eau.
--Pour des aigles, c'est vexant de devenir des canards!
--On verra tout dans cette guerre....
... Relativement a l'abri, nous pouvons nous rendre compte exactement de notre situation.
Nous avons atterri, entre les lignes, au flanc d'un mamelon. En bas, derriere nous, les tranchees francaises; la crete, battue et contre-battue n'est a personne; les Boches sont sur l'autre versant.
--Ils ne peuvent pas nous voir....
--Y a bon!...
--Tu penses bien que le terrain est repere....
--Restons _planques_.... Quant ils auront assez fait joujou, on flambera le _zinc_ et on _les mettra_ en douce chez nous.... Passe-moi toujours une _cibiche_....
... Malheureusement, mon etui est completement mouille, car nous sommes dans l'eau a mi-cuisse.
--De quoi qu'on se plaindrait!... On descend d'appareil pour prendre son tub!... Tout le confort moderne....
--Oui ... mais pour dejeuner ... ca sera une autre paire de manches....