Chez les passants: fantaisies, pamphlets et souvenirs. Suivi de pages inédites

Part 8

Chapter 83,421 wordsPublic domain

--Ma carrière est solide, utile et honorable, concluait Gambade père; il est temps qu'il rentre au bercail et qu'il devienne un homme...

--Bah! la politique, c'est de son âge!... répondait, joyeuse, Mme Gambade. Il jette sa gourme.

Tout ce bruit, d'ailleurs, prouvait que son fils avait du «toupet», c'est-à-dire ce que les femmes prisent le plus chez un homme (surtout lorsqu'il est, avec ça, bel homme).

Les Gambade en étaient donc là; ce fameux soir où tous deux se trouvaient en leur chambre et s'apprêtaient à se mettre au lit, pour se délasser des gros travaux de la journée.

Pacôme entra, presque aussitôt après la réponse de madame:--il apportait une lettre et un journal.

--Bon! c'est de lui! Voyons!... dit aigrement Gambade en faisant sauter l'enveloppe.

Il s'approcha de la lampe et, sourcils haussés, lunettes au front, tête en arrière, lut tout haut les lignes suivantes:

«Cher père, deux mots seulement. Tu dis que je déserte notre épicerie? Je prétends, au contraire, que grâce à moi, toute la France n'en semblera bientôt plus que la succursale. Tu me traites d'ergoteur? Soit; le mot signifie, selon moi, celui qui a des ergots.

«Donc, nouvel Étienne Marcel, je me porte à une députation de Paris. N'ayant rien de Thomas Aniello, ni de Colas Rienzi, je serai nommé.--_Per che?..._ Parce que je sais, de manière à ne jamais l'oublier, que la Chambre est un endroit où l'on entre en disant: Citoyen,--et d'où l'on sort en disant: Monsieur;--voilà tout.»

--Député! lui! mazette, quel aplomb»!... murmura Mme Gambade.--Au fait, pourquoi pas? Lui ou un autre... pour ce qu'ils font...

--Il est fou, mais continuons! répondit simplement Gambade.

«Apprends donc, en ce jour, bon père, quels sont mes ambitieux desseins et juge s'ils sont carrés à la base.--Soit dit pour ta gouverne, un homme jadis exista, nommé Carnot, lequel, entre autres qualités, avait celle de trouver des hommes d'attaque.--Pour me distinguer de ce Carnot, je saurai m'entourer, moi, d'hommes secondaires ou nuls. Se flanquer d'hommes supérieurs? Bêtise, à moins d'être un Louis XIV: c'est l'astre se créant à lui-même d'inévitables éclipses. Un état-major médiocre, mais sûr, tout est là. Quant à la «Patrie», les nations riches se sauvant toujours très bien toutes seules, le premier venu suffit pour les représenter; le nom de tout soi-disant sauveur n'étant jamais que l'étiquette du sac.

Une fois bien assis et inféodé dans la grosse place, je laisserai tout écrire! Tout! _E che mi fa?_ Toute diatribe, accusatrice ou non, n'est, au fond, qu'une réclame, en bon parlementarisme. Tenant en main la forte clef d'or toute-puissante du grand arbre de couche, au mouvement duquel s'annexent, subdivisés à l'infini, les millions de rouages dont l'ensemble s'appelle, en France, l'Administration, je serai, je le sens, le maître désiré, de l'humeur digestive duquel dépendra la fortune (c'est-à-dire la conscience) de tous. Avec cette clef-là, l'on se trouve, dans les vingt-quatre heures, déclaré,--c'est-à-dire _être_,--un «profond» politique. Ce rossignol-maître en poche, on peut donc laisser chanter à chacun sa chanson. On tourne la poignée administrative pendant les murmures. On syllabise, par intervalles, d'éloquents borborygmes, voilés de quelques-uns de ces demi-sourires éclairés qui suffisent, aujourd'hui, pour persuader un pays entier de la capacité d'un homme. «Ils chantent! Ils paieront!» comme disait un grand ministre. Avec mes républicains, il suffira toujours, pour être estimé comme honnête homme, de n'aimer que l'Humanité future en méprisant la présente.

«En France, j'ai remarqué que l'énergie, la valeur et le «caractère» des gens se mesuraient à leurs cris et à leurs dégâts.--Tu te demandes, en me lisant, si je suis éveillé?... Sache qu'un jour, bientôt, les chefs de tous les partis, non seulement me laisseront faire, mais que, grâce à l'adresse avec laquelle je saurai ménager leurs défections, ces hommes s'enorgueilliront de m'avoir tenu tête une minute,--ou fait semblant,--et que le plus clair de l'estime que leurs partisans pourront leur conserver, ne proviendra que de ces protestations apparentes, sortes de pasquinades entre eux et moi, d'ailleurs, tacitement convenues. _Per che?_ Parce que c'est ainsi, mon cher père, que doivent se passer les choses,--à cause de la grande indifférence, vois-tu, qui coule aujourd'hui, dans toutes les veines. J'en atteste les tiennes, dont je connais le sang.

«Quant à émettre des «idées» dans mes discours... J'ai là un vieux solde (laissé au rebut, et pour compte, par d'anciennes Chambres), de mots de sept et huit syllabes: environ deux cent cinquante-sept; par exemple, les mots: _gouvernemental_, _constitutionnel_, _parlementarisme_, _concordataire_, _dans cette enceinte_, etc. Enfin, DEUX CENT CINQUANTE-SEPT. J'ai mis dix-huit mois à les recueillir dans tous les discours qui ont «porté» à cause, uniquement, qu'ils étaient émaillés de ce vocable. J'affirme qu'il suffit de les écrire un à un, sans se presser, sur de petits bouts de papier, tous les deux cent cinquante-sept, puis de les jeter dans un chapeau et de les remuer ensuite, d'une main légère, pour qu'ils donnent des combinaisons de phrases à perte de vue, sans qu'il soit besoin d'aucune idée autre que _celles qu'ils ont l'air de représenter par eux-mêmes_, pour que l'individu qui aura le sang-froid de les articuler avec le plus léger semblant de cohésion, passe immédiatement pour l'un des plus miraculeux orateurs qui aient jamais transpiré devant un auditoire.

«Pour un aigle!» mon père, pour un aigle!... Et voici pourquoi!

Plus on émet d'idées, plus on s'émiette! Moins donc on paraît sérieux, puisque on se livre dans ses idées, chacune d'elles semblant donner notre mesure!!! Donc, JAMAIS _d'idées_! À chaque douzaine d'années de suprématie, j'espère bien pouvoir défier le pays d'en découvrir _une_, mais ce qui s'appelle UNE SEULE, dans tous les discours que j'aurai prononcés. Là est, aujourd'hui, le summum de l'Art, en matière de tribune; mais si quelqu'un me le disait, JE CRIERAIS AU PARADOXE! Avec tout le pays! Et _plus fort que la foule_!! N'ayant pas le temps de discuter avec la niaiserie publique, je suis déterminé à être en paroles, toujours et _quand même_, de son avis,--comme un nommé Lycurgue m'en a donné l'exemple, autrefois. Le stock des mots ci-dessus indiqués suffit pour régir le bonheur des peuples et donner de soi, te dis-je, la plus haute opinion. Tu crois qu'il est besoin d'un secret pour agencer leur incohérence? Erreur profonde!... J'ai vu, ici, un jongleur chinois qui, en agitant un éventail, maintenait, par ce souffle incessant, une foule de petits papiers dans les airs, et qui semblaient des papillons. Place mes deux cent cinquante-sept mots sur autant de petits papiers, je les maintiendrai autour de moi de la même manière et au bruit des MÊMES applaudissements... que le jongleur ses papillons. Seulement, c'est une question de choix; moi, je jonglerai avec des électeurs: lui jongle avec des boules de papier.

«Et moi, du moins, l'on ne m'accusera pas de me répéter, car j'aurai le mérite énorme de n'avoir jamais _rien_ dit... AFIN DE NE PAS ÊTRE MÉPRISÉ.

«Ah! certes, j'aimerais mieux me vouer à de plus nobles tâches, et le coeur m'a battu peut-être plus fort qu'à bien d'autres, à l'idée d'un grand destin. Mais à la vue des fronts, des regards et des sourires qui m'entourent, j'ai décidé qu'il faudrait être un _diou_ pour tenter quoi que ce soit de superbe avec de tels acolytes, et que le mieux serait d'attendre, fût-ce indéfiniment, des temps plus «opportuns» pour y songer.

«Demain donc, je serai député de Paris, premier degré du Capitole dont il s'agit de ne pas effaroucher les gardiens traditionnels.

«Le moule secret de mes exodes sera celui-ci: «Frères, le Roi disait: _Nous voulons_; vous dites: Je veux; je viens vous dire: Il faut!... Quoi?... Qu'est-ce?... Que faut-il?... Il faut la Science!!! le Progrès!!! la Vie pour tous!!! le LIBRE développement de chacun selon ses aptitudes, dans la grande famille sociale!!! Il faut LA LUMIÈRE!!! etc. etc.» Et ces paroles toutes gonflées pour moi de puissance et d'or, je les articulerai d'un ton et d'un organe qui finiront par faire croire à la France éblouie _que j'ai qualité pour les définir, les nettifier et en incarner le sens dans les actes du pays_. Oubliant, dans son trouble, de me demander mes définitions et mes papiers, elle ne verra plus en moi que l'INVENTEUR MÊME, l'inventeur INESPÉRÉ, le Christophe Colomb de ces vocables vermoulus, démodés avant le Déluge, et dont la vogue est de retour. Car il est des principes qui reviennent dans l'Esprit humain avec des périodicités de comète.

«Et comme chacun croit, aujourd'hui, à ces sonorités consolantes et d'un sens TOUJOURS futur, je deviendrai le porte-voix de ces idées publiques, puisque, grâce à mon organe, je les crierai plus fort que tout le monde.

«Eh bien, je prétends suivre la vogue, la diriger! Pourquoi pas?--D'abord, j'y crois, moi, à ces principes: seulement, il s'agit de passer pour le _seul_ qui ait la manière utile de s'en servir. Avant peu, tu apprécieras si je sais donner, toujours d'_avance_, à la foule, bonne opinion de ma toujours future capacité.

«En conclusion, je saurai m'arrondir au point de ressembler à mes périodes. Et ceci est d'une haute importance aujourd'hui! L'extérieur avant tout!... Le poids moral d'un discours bénéficie, en son impression sur les masses, du poids _physique_ de l'orateur. Maigre, mes paroles paraîtraient moins «sérieuses». Gras, il me semble que je pourrais prétendre au trône, si mes convictions me le permettaient. Ah! si tu _pouvais_ savoir jusqu'à quel terrible point ce que je te dis ici est l'unique, l'absolue, l'éternelle et triste vérité!...

À laquelle, hélas! il faut se conformer, si l'on ne veut finir pauvre, inestimé et persiflé de tout le monde. C'est le «_Tue-moi ou je te tue_» des temps enfin modernes.

Sur ce, «que le citoyen de l'Être» vous tienne tous deux en sa digne garde!

«Votre fils respectueux,

«PANTALÉON»

P. S.--Ci-joint un compte-rendu de la dernière séance de la Redoute, séance que j'ai présidée; vous y verrez quels sont les orateurs à l'influence desquels je devrai mon élection. En fait d'engagements envers eux, je ne remplirai que... mon fauteuil.

P. G.

À cette lecture, Gambade père, retenant, d'une main sa robe de chambre et, de l'autre, brandissant la lettre, se mit à marcher à grands pas.

--Ceci pourrait être daté de Charenton, grommela-t-il, et, décidément, j'ai pour fils... un... Olibrius.

(Hélas, Gambade père ignorait qu'Olibrius lui-même fût, grâce à de toutes spéciales circonstances, un empereur romain, un maître de l'Orient sinon de l'Occident).

Il s'accroupit donc, à ce mot, en se saisissant les rotules dans les paumes, pour exhaler, avec plus d'aise, sa pitié, en un éclat de rire affreusement sarcastique,--et continua:

--Député? lui!... Qui ça? lui?... Ton gamin?... Ah!... qui s'imagine que les gens de la Capitale vont prendre au sérieux toutes ces fariboles!

--Dame! répondit la mère, tu disais toi-même, l'autre jour, que l'Empereur filait un mauvais coton... Et puisque Léon se met de l'Opposition...

--De l'Opposition!... s'écria Gambade père, mais es-tu folle!... Voilà Pantaléon qui s'«oppose» à l'Empereur, maintenant! Tiens! laisse-moi; cela fait compassion.

Et il haussait les épaules avec des saccades capables de lui luxer les omoplates.

--Lis donc plutôt ce qu'il y a sur le journal, répondit Mme Gambade, qui croyait surtout aux imprimés.

--Soit!... reprit, avec une dignité soudaine Gambade père.

Il revint à sa place, déplia la feuille parisienne, puis d'une voix solennelle, lut ce qui suit:

SALLE DE LA REDOUTE

_Séance du 2 décembre 1869_

PRÉSIDENCE DU CITOYEN GAMBADE

La salle est comble, la séance s'ouvre à une heure précise.

Le _citoyen_ P. GAMBADE, président, agite sa sonnette.

--Citoyens, la séance est ouverte. La parole est au citoyen Corax.

UNE GROSSE VOIX _à l'extrême gauche_.--À la porte!

_Le citoyen_ CORAX.--Citoyens, du calme. Je m'adresse à vos intelligences. Il s'agit de replanter l'arbre social, selon la Science et le Progrès, d'une manière digne, enfin, de ce grand siècle. Assez longtemps cet arbre fut planté comme il l'est malheureusement encore! Assez longtemps ses racines se sont étiolées dans la terre, étouffées par l'Oppression et l'Obscurantisme. Il faut qu'elles bénéficient à leur tour du grand air, de l'espace libre de LA LUMIÈRE, enfin. Chacun son tour! Justice! Assez longtemps, l'orgueil de ces vains feuillages nous a donné des fruits, à regret et comme avec dédain! Assez longtemps ces branches fleuries se sont nourries, dans l'oisiveté, de la sève que patiemment élaboraient les racines!... Citoyens, nous sommes les racines!... À notre tour: Justice! Progrès! Nouveauté! En haut les racines! Osons planter maintenant les arbres la tête en bas! Oui, citoyens, par les feuillages! Biffons les vieilles routines du noir Passé! Biffons! Marchons vers l'Avenir. Plus de barbarie! En haut les racines, vous dis-je! Place au soleil! Et vous verrez quelles admirables récoltes et vendanges nous réserve alors cet Avenir! En un mot, hommes des couches inférieures, prouvons que nous savons faire fortune aussi bien (et mieux même, au besoin), que les repus des couches supérieures. Car désormais, toute la question sociale est là. L'Humanité fera le reste. C'est le but de nos séances. J'ai dit.

LA GROSSE VOIX _de l'extrême gauche_.--À la porte! (_Agitation sur plusieurs bancs._)

_Le citoyen_ CORAX.--Soyons graves. Je suis loin d'être un buveur de sang, mais raisonnons; si l'on coupait, tout d'abord, les trois cent mille têtes qui...

UNE VOIX FLÛTÉE _à droite_.--Minute! Ah! mais non! Je m'oppose. En ma qualité de président de la corporation des chapeliers, je crois devoir protester contre une mesure dommageable, à tous égards, pour mes mandants.

LA GROSSE VOIX _de l'extrême gauche_.--À la porte! Je vas t'en coller, moi, des bolivars!

(_Tumulte. Le citoyen Gambade, président, agite sa sonnette._)

_Le citoyen_ GAMBADE.--Le but de nos réunions ayant été clairement exposé par notre honorable collègue, le citoyen Corax, passons aux projets d'exécution.

La parole est au citoyen Bonhomet, docteur de diverses Facultés, auteur de la brochure intitulée: _Capet, sa veuve, leurs crimes_; et de la thèse anti-cléricale, intitulée: _De l'influence de la cantharide sur le clergé de Chandernagor_.

(_Le citoyen Bonhomet, un grand vieillard d'aspect vénérable, monte à la tribune_).

--Vois comment on obéit à Pantaléon! interrompit ici Mme Gambade.

Gambade, après une crispation nerveuse, continua:

_Le citoyen_ BONHOMET.--Citoyens, je suis également l'auteur de la brochure intitulée: _De la réhabilitation de Saint Vincent de Paul_ et _De la laïcisation du Souverain Pontife_. Mais passons. Je viens proposer une souscription nationale pour que soit élevée dans nos murs--sur le square même où s'élève encore, aujourd'hui, ce démenti à la Révolution qu'on appelle le monument de Louis Capet--une statue de granit rouge à l'homme qui fut, réellement, le plus utile à la France depuis près de cent ans. Il est étrange, en effet, qu'on élève des statues à Pierre et à Paul et qu'on oublie...

LA GROSSE VOIX _à l'extrême gauche_.--À la porte!

_Le citoyen_ BONHOMET, _continuant, après un moment d'émoi_--...et qu'on oublie, dis-je, le modeste artisan au rigide et incorruptible patriotisme duquel nous devons la disparition radicale de... certaine petite graine de tyrans qui eût été plus tard, pour nous, inéluctablement, le ferment et le brandon de perpétuelles guerres civiles.

Ah! si l'humble cordonnier dont je parle, citoyens, n'eût pas été au-dessus de toute corruption, s'il se fût écrié, comme tant d'autres: «_Enrichissons-nous!_» si sa virile énergie n'eût pas été à la hauteur de la mission dont il se sentait investi--et qu'il avait su comprendre, comme on dit, à demi-mot,--quelles conséquences terribles! Songez! Tant de mères en deuil, de fiancées, de veuves! Songez au sang qui se fût répandu!

Je viens donc, d'un coeur léger, demander une statue pour cet homme héroïque, dont le bon sens éclairé sut étouffer en soi toute la pitié qu'il devait ressentir envers ce dangereux enfant!... car son coeur était aussi sensible que le nôtre! N'en doutez pas, citoyens! Honorons donc celui dont le grand sens-commun sut triompher de toute tentation de compassion mal entendue! Et qui sut mener à bien, avec vigilance et persévérance, une si pénible tâche. Grâce à ses soins mortels, le jeune tyranneau confié à ses mains humanitaires, fut, sans bruit, effacé _peu à peu_ des vivants! Citoyens, citoyens, je m'inscris, tout le premier, et voici les vingt-cinq centimes de mon obole!

VOIX _diverses_.--De qui parlez-vous donc?

_Le citoyen_ BONHOMET, _ému, relevant la tête et avec des larmes dans la voix_.--Comment! votre coeur de Français ne l'a pas encore deviné? Mais du cordonnier patriote, du grand Simon, de l'incorruptible gardien du petit Louis le dix-septième!

(_Silence, pendant lequel le citoyen Bonhomet boit, paisiblement, le verre d'eau sucrée._)

LA VOIX FLUTÉE _de l'extrême droite_.--Tiens! au fait, c'est une idée, cela! Il faudrait aussi proposer l'érection de la statue de Sanson, qui, à ce point de vue-là, fut encore bien plus utile... quoique préjudiciable à ma corporation... il fut...

LA GROSSE VOIX _de l'extrême gauche_.--À la porte: Est-y têtu, que je dis, le bolivar!

_Le citoyen_ _Gambade_, _président, agitant la sonnette_.--Citoyens, le bureau tient compte du patriotisme ardent qui ressort des paroles que vous venez d'entendre. Toutefois, la nation ne semble pas assez mûre, assez avancée, veux-je dire, pour apprécier le mâle sentiment qui les a dictées. Passons à l'ordre du jour.

_Hilarité. Pendant que le bureau feuillette et compulse divers papiers, un orateur inconnu se précipite à la tribune._

L'ORATEUR INCONNU.--Ah! c'est pas tout ça! Des arbres, des statues! mince alors! As-tu fini?... Citoyens, je vote, moi, pour que les riches viennent déposer, ici, là, sur cette table, un million.... et dans les vingt-quatre heures! Ou sinon, du tabac!... Ah! ça! est-ce qu'on se fiche de nous, à la fin?

(_Pendant le tumulte et les applaudissements qui accueillent ces paroles, un grand individu s'est précipité à la tribune, l'a escaladée, a tout d'abord, saisi l'orateur au collet, et l'étranglant à moitié, l'a couché sur la table, en renversant, pendant la lutte, le verre d'eau et la carafe._)

LE NOUVEL ORATEUR, _d'une voix terrible, où l'on reconnaît, à l'instant, le timbre de celle qui criait: «À la porte!»_--Ah! canaille! coquinace! gredin de réactionnaire! (_Il maintient, d'un poing, la tête du préopinant contre la table, puis, se redressant, l'oeil étincelant et s'adressant à l'Assemblée, en frappant la table de son autre poing étendu devant lui à la Mirabeau_).--Comment! dans les vingt-quatre heures!!! C'est TOUT DE SUITE, citoyens, TOUT DE SUITE!!!... qu'il faut que les riches viennent cracher ici leur million!--Et que ça ne traîne pas!...

LA VOIX FLUTÉE _de l'extrême droite_.--À la porte! (_Rires, hurlements, agitation à gauche._)

_Le citoyen_ GAMBADE, _président, secouant la sonnette_.--Citoyens, ceci n'est plus du parlementarisme. Qu'on fasse sortir les deux interrupteurs qui ont amené ce regrettable incident.

(_On se rue à la tribune d'où l'on arrache les deux orateurs que l'on pousse hors de la salle, malgré leurs vociférations inintelligibles._)

_Le citoyen_ GAMBADE _se levant_.--Citoyens, voici une heure stérilement dépensée dans cette enceinte. À la prochaine réunion, l'ordre du jour. Je viendrai, personnellement, vous soumettre ma profession de foi.--La séance est levée.

(_Il se couvre. Applaudissements. Profonde sensation à droite. M. Gambade, reconduit par ses assesseurs, est chaudement félicité pour sa bonne tenue au fauteuil._)

--Pristi! comme ils vont, là-bas! murmura Mme Gambade émerveillée. Tu verras qu'il sera nommé.

Gambade jeta le journal par terre, violemment.

--Ta! ta! ta! ta! s'écria-t-il: ne comprends-tu pas que pour cette chambrée de propres-à-rien et de péroreurs, qui feraient mieux d'aller cirer des bottes, il y a dans la capitale, des millions d'hommes sérieux et capables qui, en deux minutes, perceront ton gros écervelé et ne te le nommeront pas plus député que le Grand-Turc?... Voilà bien les femmes!--D'où diantre voudrais-tu que ton fils eût des capacités que je n'ai pas?--Où les aurait-il prises? En avons-nous jamais eu quelque vent? Veux-tu que je te dise? Eh! bien, c'est un garçon qui va se couler, tomber à plat comme une omelette soufflée, avec toutes ces calembredaines! Et voilà tout! Il faut qu'il revienne! Il le faut! Il n'est que temps. Je vais l'en sommer dès demain et il sait que j'ai la tête près du bonnet! Dès demain!--Je te dis que si cette feuille était connue ici, toute la clientèle de la Maison, qui est conservatrice, irait se fournir chez les Levertumier. Voilà le grave de toutes ces escapades. Gros-Jean comme devant, qu'on rentre dans la mélasse! C'est le positif. D'ailleurs, je me fais vieux. Et, dans le commerce, la clientèle avant tout! Tiens, tu sais si je donne dans les mômeries? Eh! bien, si j'étais malade... diable m'emporte, à cause de la clientèle, je ferais venir un calotin!--Là-dessus, prends tes moines et dormons. Demain, il fera jour!... Député!... lui!... Ah! j'en rirai longtemps!...

Comme l'excellent homme, réellement consterné, achevait sa véhémente sortie, un brouhaha de clameurs, mêlées à des piétinements de passants qui accouraient, se fit entendre sous les fenêtres, dans la rue. On distinguait les cris de: Vive le père Gambade!...

L'épicier pâlit et n'osa entrouvrir les rideaux.

--Est-ce que la ville tout entière, bégaya-t-il, vient nous donner un charivari, à propos des scandales politiques de Pantaléon? Ô fils désastreux, ma boutique est perdue!

Mais soudain, la porte de la chambre s'ouvrit et Pacôme présenta, dans l'entrebâillement, sa face rougeaude. Il rayonnait, essoufflé.

--Patron! patron! vous ne savez pas? Ils disent comme ça, dans les rues, que M. Pantaléon est nommé député! C'est affiché à la mairie. Une dépêche! et officielle, encore! De Paris! venue tout à l'heure! Et en voici une autre pour vous, avec les journaux du soir qui le disent!...

À ces paroles, Gambade recula, comme si un chat furieux lui eût sauté aux narines.

--Va-t'en! cria-t-il d'une voix rude.

Pacôme, abasourdi de l'accueil, se retira.