Chez les passants: fantaisies, pamphlets et souvenirs. Suivi de pages inédites

Part 7

Chapter 73,695 wordsPublic domain

Jusqu'à présent, j'avais dû croire que le prince des critiques était une sorte d'excellent homme, doué d'une pondération de jugements et d'une fermeté de convictions rappelant d'autres âges. De plus, il avait fait partie, en 1876, de l'un des jurys qui me décernèrent, si j'ai bonne mémoire, un prix quelconque, et je m'imaginais, entre temps, lui devoir une vague reconnaissance. J'honorais donc en lui, malgré de légères dissidences littéraires, l'un des plus sympathiques maîtres du feuilleton théâtral, un homme incapable de malveillance ou d'injustice volontaires.--Passons sur ces illusions perdues...

Au cours de son article de lundi dernier, je lis dans le _Temps_,--à propos de l'une de mes oeuvres représentée ces jours-ci, au Théâtre-Libre, les surprenantes paroles ci-dessous imprimées:

«--Toute la critique de théâtre s'était donné rendez-vous en cette petite salle... qui était comble...

_Suivent trente lignes dont le sens probable serait que la totalité des articles qui venaient de paraître à ce sujet_,--soit cent vingt ou cent vingt-cinq, selon l'envoi des Agences,--_n'a point passé inaperçue du signataire_,--qui ajoute:

«--J'ai CRU VOIR que, sous la _phraséologie_ des compliments de commande, TOUT LE MONDE passait condamnation sur cette oeuvre... en laquelle un forçat veut tuer des bourgeois ventripotents... Elle a reçu un accueil ASSEZ FROID, _même des amis de l'auteur_. Et je n'en parlerai pas, car, _puisqu'il est constant que l'on n'en peut rien faire_, la discussion ne serait pas utile.»

Je n'ai pas à défendre mon ouvrage, qui, une fois écrit, ne m'appartient plus. Me trouvant, d'ailleurs, sous les dédains du grand critique, en compagnie de Shakespeare et de Victor Hugo, je ne pourrais, loin de récriminer, que me louer des hauteurs de plume d'un «écrivain» dont les éloges seuls sont désormais à craindre. Quelque évident et incontesté--sinon par lui--que soit le beau succès, (dont je suis très fier), de ces trois soirées d'épreuve. M. Sarcey le peut nier si bon lui semble. J'ajouterai même qu'il serait monstrueux que ce drame lui eût agréé! et qu'il n'était nullement besoin de nous «jurer» sa sincérité à cet égard. Nul n'en doutera jamais.

Mais qu'il prenne, brusquement, sur lui de revendiquer de la sorte, pour lui seul, le monopole de l'intégrité au mépris de celle de ses confrères, qu'il essaie d'insinuer, sur le ton léger de la bonhomie, que TOUS les critiques, malgré leur nombre et l'autorité de quelques-uns, ont, par une complaisance aussi humiliante que déplacée, menti hypocritement au public et à leur conscience, en affirmant, en cette oeuvre, une valeur _positive_ et en constatant son succès _réel_;--qu'il s'arroge ainsi sur eux, à mon sujet, une suprématie à ce point pédagogique, et jusqu'à traiter leur style de «phraséologie»,--cela dépasse quelque peu, ce semble, les droits de la Critique digne d'elle-même. Il m'est pénible de me voir l'occasion de ce manque d'égards et de cette petite calomnie envers le grand nombre d'écrivains, mes invités, auxquels je dois l'estime où ils me tiennent.--Il n'avait pas à les résumer en une interprétation malveillante et dommageable pour moi, en dénaturant leurs éloges selon les besoins de sa cause. S'il ne s'agissait encore que de moi, je n'aurais pas à m'en préoccuper,--pas même à répondre. Mais il s'agit de ceci, _que des écrivains aussi soucieux, avant tout, de leur dignité que M. Sarcey peut l'être de la sienne, se trouvent traités par lui, à son sujet, de «complaisants_ DE COMMANDE», _simplement parce qu'ils ont exprimé au public, sur mon drame, une opinion qui diffère de la sienne._ Je me vois donc, cette fois, _contraint_ de prendre M. Sarcey au sérieux et de lui adresser, au moins pour mémoire, une observation de nature à le rappeler au sang-froid et aux plus élémentaires convenances. Bref, ce n'est pas l'_un_ de nos invités que j'ai à défendre: je suppose que celui-ci s'en acquitterait fort bien lui-même et d'un simple haussement d'épaules;--c'est leur _collectivité_, pour abstraite qu'elle soit, que mon devoir d'amphitryon est de faire intégralement respecter.

* * * * *

À vrai dire, j'espérais que, de lui-même, en se relisant, M. Sarcey rectifierait, aujourd'hui, son énormité. Je lui ai laissé régulièrement ses huit jours pour s'en apercevoir. Un mot eût suffi. Je parcours son nouveau feuilleton. Bien qu'il y parle encore du Théâtre-Libre, je n'y trouve pas ce que j'attendais. S'excuser de cette vétille?... Bah! Pourquoi faire? Il semblerait que l'idée même ne lui en est pas venue.

Cependant, j'ai sous les yeux des journaux qui me prouvent que l'illustre critique sait revenir quelquefois, de lui-même, sur les erreurs ou les écarts qui lui ont échappé. J'en dois le communiqué à deux de mes amis et parents, officiers de marine, qui les ont lus à l'étranger.

Par exemple, ces trois numéros consécutifs du journal _le Gaulois_, en date des 23, 24 et 25 juin 1870.--Au long d'un article intitulé _les Talons ronges_, M. Francisque Sarcey (_ex-talon rouge_ lui-même, ayant longtemps signé SARCEY DE SUTHÈRES, car il était né en cette localité vers 1827), avait aussi CRU VOIR que M. le comte de Nieuwerkerke, alors aux Beaux-Arts, méritait d'être redressé en toute «sincérité». Celui-ci donc lui envoya deux de ses amis qui, d'abord, ne le trouvèrent pas.--Spontanément, M. Sarcey publia, de lui-même, dès le lendemain, dans le même journal, un article intitulé UNE ERREUR, déclarant qu'on avait surpris sa religion, il se frappait la poitrine, en jurant qu'il s'était grossièrement trompé, etc., le tout sur le ton léger des _Errare humanum est_ qui est spécial aux natures sagaces, pressées de causer d'autre chose.--Mais M. de Nieuwerkerke ne trouvant pas la rectification suffisante, envoya ses deux amis, MM. les généraux Bourbaki et Douai, trouver chez lui, cette fois, M. Sarcey, démarche qui amena, dès le lendemain, la note suivante, insérée au _Gaulois_ du 25, et reproduite par les autres journaux:

«JE RESSENS UN RÉEL CHAGRIN D'AVOIR EMPLOYÉ, A L'ÉGARD DE M. LE COMTE DE NIEUWERKERKE, DES EXPRESSIONS EN DÉSACCORD AVEC L'ESTIME QUE JE PROFESSE POUR SA PERSONNE;--ET, DANS LE NOMBRE DES IDÉES ÉMISES PAR MOI, IL Y EN A QUE JE N'AURAIS JAMAIS DU EXPRIMER,--D'AUCUNE FAÇON. _Car on ne doit jamais attaquer les personnes._»--(Ah! cela, c'est très vrai! du moins, à l'étourdie et sans avoir froidement pesé les conséquences possibles d'un tel acte).--«_attendu que l'homme peut avoir des amis bien élevés, qui sont les nôtres._»--(?)

_Signé_: _Francisque Sarcey_.

De pointilleux esprits, à style «tortillé et précieux», pourraient inférer de ceci qu'une sorte de panique ou d'affolement a seule dicté de telles paroles. Non. Ce serait s'abuser que de le croire. M. Sarcey, je veux et dois le penser, a été «sincère» ici, comme la veille. En une ou deux précédentes rencontres, il s'était conduit comme tout le monde. Si sa prestance physique le rend un peu veule à l'épée, il sait tenir un pistolet.--Ainsi, d'après une légende, ayant eu son chapeau traversé, de part en part, en un duel à cette arme-ci, le grand critique parcourut Paris, à la bourgeoise, d'un pas tranquille et lent, durant près d'un semestre, le chef coiffé de ce glorieux chapeau: fantaisie à laquelle il dut renoncer, à la longue, sans doute à cause des rhumes de cerveau qu'entretenaient au-dessus de son crâne ce perpétuel courant d'air. Sa fermeté ne saurait donc être mise en cause dans l'aventure dont nous parlons. C'est toujours par un besoin de sincérité, cette fois héroïque, par exemple, qu'il a signé cette petite note officielle, et nul ne saurait que le louer d'avoir si publiquement reconnu que, s'il avait CRU VOIR, il avait mal vu.--Inclinons-nous donc, sans commentaires, et passons en constatant que, forts de ce précédent, nous avions le droit d'espérer, de sa part, quelques mots de regrets, d'ailleurs, tout simples et tout naturels, au sujet de son _lapsus calami_, comme il disait à ses élèves de Lesneven (Finistère), du temps de son professorat.

* * * * *

Hâtons-nous d'ajouter qu'en dehors de ces mésentendus, le prince de la Critique a continué (et continuera longtemps encore, je l'espère), de nous prouver sa sincérité, sa haute honorabilité.--Il sut quitter le _Gaulois_, lorsque ce journal devint un organe bonapartiste. Sa dignité ne pouvait, en effet, s'accommoder d'écrire dans une feuille d'une nuance opposée à la solidité des siennes. Il a décliné, par une austère modestie, la croix de la Légion d'Honneur. Cependant il compte, à son actif, divers travaux littéraires, savoir: 1º sa brochure si remarquable intitulée: _Faut-il s'assurer?_ (laquelle il écrivit sur commande d'une Compagnie d'assurances, à ce que nous apprend le Dictionnaire Larousse), et, 2º, le si intéressant livre intitulé: _Le Nouveau seigneur du village_, où l'ascétique protecteur du féminin Conservatoire actuel cingle, du fouet de la satire et dans un accès de morale sincère, certains maires de quelques bourgades, sous le second Empire. Je regrette, même, que mes loisirs ne me permettent pas d'en offrir ici quelques citations, à rendre jalouses les ombres de Juvénal et de Tacite. Ces ouvrages, joints au ballot de ses feuilletons, justifient la considération dont l'honorent tous les esprits éclairés, et l'autorité avec laquelle il juge les oeuvres des grands hommes.

Pour conclure donc, devant cette imposante personnalité,--et pour éviter, surtout, de donner à la nouvelle petite «erreur» de l'autre jour plus d'importance qu'elle ne mérite, nous dirons que si M. Francisque Sarcey, faute peut-être de s'en être aperçu, n'a pas cru devoir adresser, à ses confrères et à moi-même, les quelques mots d'excuses bien élevées auxquels nous étions en droit de nous attendre, je crois être l'interprète de tous ces messieurs, et de leur sourire, en l'en dispensant aujourd'hui.

LE SOCLE DE LA STATUE

À quoi bon la hache? Ne t'arme que d'épingles, si tu n'as pour objectif qu'un ballon.

_Proverbes futurs._

Plusieurs, certes, en parcourant l'histoire suivante, apercevront, sous l'apparente fantaisie des épisodes, sous leur inévitable trivialité même, la figure du notoire personnage dont j'ai, peut-être, voulu parler. Et quelques-uns pourront s'étonner de me voir ainsi condescendre à plaisanter les débuts, le foyer natal et les origines d'un «grand homme» (estampillé tel, du moins, par des majorités négligeables).

Soit dit du fond de ma pensée, tout le premier j'estimerais comme d'un bien médiocre esprit de songer, dans l'espèce, à des ironies de cet aloi, si le prétendu «grand homme» eût été réellement autre chose que gros, sonore et stérile, s'il eût fondé ou détruit quelque chose, s'il eût laissé une oeuvre quelconque,--s'il eût émis une idée nouvelle, noble et redressante, que l'on osât notifier sans sourire du tonitruant hâbleur,--sil se fût distingué, seulement, par quelque vertu militaire,--ou, même, domestique.

Mais devant le fatras de ses discours, étalés sous mes yeux, je me trouve en présence d'un tel néant que je ne puis distinguer, qu'au microscope, ce patriotique homme d'affaires puisque, malgré le volume de sa voix, je ne pourrais l'_entendre_ qu'au microphone. En fait d'«attitude politique» on doit exiger autre chose d'un grand homme que de se tenir l'oeil au ciel, une main sur le ventre et l'autre dans la poche (dans le sac, parfois) en pérorant à tue-tête, à l'aide de poumons forains, ces sordides lieux communs dont le propre est d'escroquer toujours, et par milliers, les votes et l'enthousiasme des coeurs bas, des intelligences de cabarets, des êtres sans Dieu. Personne, jamais, même parmi ses plus caudataires fervents, n'a pris au sérieux, ce chantre retors de tous les lutrins de barrière.

Tous les discours et les bronzes n'y feront rien, ni les lions à face débonnaire sous lesquels on le symbolise. L'Histoire classera ce tribun comme un hybride et mâtiné produit du vénal Danton, de l'éloquent Robert-Macaire, et du visqueux Louis Blanc.

C'est pourquoi, devant la médiocrité de cette boursouflure, n'entrevoyant, au fond de son épopée et de «l'opportunisme» louche de son apparition, que l'entité d'on ne sait quel obèse patriote «d'occasion», d'une incapacité fougueuse, j'ai cru faire acte de français en ne voulant écrire à son sujet que cette fantaisie, aussi peu «sérieuse» que sa mémoire.

En l'an de grâce 1869, un soir d'hiver, dans une de nos sous-préfectures, dix heures étant sonnées à la mairie, M. Gambade père, vieil épicier méridional, enjoignit au nommé Pacôme, son principal garçon, de fermer et boulonner, selon la coutume, les auvents du tantôt mi-séculaire magasin de denrées coloniales et autres que le dit négociant tenait, depuis un avantageux successorat, au coin d'une rue assez importante de la localité.

Pendant que Pacôme, heureux d'obéir, exécutait avec une bruyante rapidité l'ordre du patron, celui-ci, ayant quitté son tablier à bavette et empilé ses livres de caisse, saisit la lampe, «enfila» l'escalier et pénétra au premier, dans la chambre, d'ailleurs nuptiale, où l'attendait sa femme, assise en un fauteuil, au coin de l'âtre.

Mme Gambade venait de mesurer dans la théière, le noir sou-chong; elle surveillait la murmurante bouillote; deux moines, à ses pieds tiédissaient.

Les rideaux à ramages étaient soigneusement tirés devant les fenêtres.

L'époux revêtit donc une robe de chambre à pois, assura sur son chef une petite calotte de soie noire à gland, étaya ses lunettes d'argent sur ses sourcils, et s'étant plongé en son voltaire, à l'autre coin, se pencha pour ajuster ses pantoufles en recourbant péniblement un index.

Après quoi, Mme Gambade, comme on allait un peu faire salon, lui offrit un bol de la chaude infusion chinoise, toute sucrée et aromatisée de Kirsch, «de la Forêt-Noire.» L'ayant porté des deux mains à ses lèvres, il huma le délicieux breuvage à petites gorgées; puis reposa le bol sur la cheminée, avec une légère toux de satisfaction et un fort crachement sur le feu.

Il y avait un frais bouquet de violettes des bois auprès de la pendule.

Il en respira, pendant quelques secondes, l'âme naïve, toute trempée de rosée, sans doute pour oublier les senteurs qui montaient d'en bas, par les pores du plancher et qui, mêlées au parfum de cette pièce intime, y répandaient une odeur de petit-aigre, pareille à celle qui s'échapperait d'un wagon de nourrices.

Le tout accompli, Gambade père s'accota de biais, dans le fauteuil, le front appuyé à l'un des oreillards.

--A-t-on reçu des nouvelles de Paris? demanda-t-il.

--Pacôme nous montera tout à l'heure le courrier et le journal, répondit simplement Mme Gambade.

Ah! cette parole était grosse de signifiances et presque d'orages entre l'excellent couple! Unis, en effet, depuis le printemps de la vie, les époux Gambade avaient vu le ciel bénir leur hymen: bref, l'Être-Suprême leur avait accordé, bientôt, un gros garçon que Pacôme lui-même avait déclaré beau comme les amours.

--Eh! c'est un dauphin!... s'était écrié l'heureux père en saluant cette apparition.

Au dessert du repas des relevailles, la nourrice,--au milieu des détonations de l'Épernay carte blanche, qui ponctuaient des citations,--avait apporté le môme prédestiné. Celui-ci, effrayé peut-être à la vue des faces patibulaires qui entouraient la nappe, s'était mis à brailler à tue-tête.

--Eh! le gaillard est doué d'une voix de Stentor! s'était écrié, de rechef, Gambade père.

--Il ira loin! _Tiens-toi, bien_, POTIN!... avait appuyé un flatteur, auquel, pour cette parole, échut un sourire de la jeune mère, car c'était le «_Tu Marcellus eris_» de la circonstance--et le mot avait chatouillé les deux époux au plus secret de leurs ambitions.

--Pas de visées trop hautes! avait toutefois remarqué M. Gambade: l'ambition, mal calculée, souvent nous perd. Messieurs, choisissons-lui plutôt un prénom.

Une vocifération générale ayant répondu, d'une manière indistincte: «Napoléon!» l'amphitryon, tout enluminé d'une fierté légitime, avait encore secoué la tête, puis, d'un air à la fois modeste et fin:

--Oh! non point que je sois hostile à cette idée!--avait-il déclaré;--non, messieurs; toutefois, je préférerais un prénom neutre et sonore... qui éveillât bien l'idée de Napoléon, si vous voulez... mais... sans casser les vitres!--Pantaléon, par exemple?

Ce ne fut qu'un cri et un toast: la nourrice emporta, tout baptisé, l'héritier présomptif.

Après l'épisode attendrissant du sevrage, le jeune Pantaléon grandit vite dans la demeure paternelle. Et quel feu-follet! Un vrai Trilby! Tantôt essayant les sucres d'orge, les réglisses, les jujubes, tantôt humectant les fruits secs d'une rosée bienfaisante, tantôt pétrissant la «castonnade» à même le tonneau.

Le reste du temps, appendu aux tabliers des garçons ou cajolé par les cordons-bleus et les chefs. C'était l'orgueil, la joie du magasin. Ah! l'enfant gâté!

Souvent, quand son père le surprenait se mouchant négligemment dans les papiers destinés à envelopper beurres et fromages, l'épicier disait: «Il faut bien que jeunesse se passe!» Où trouver, en effet, le courage de gourmander un si mutin espiègle?

Ses jeux favoris consistaient, par exemple, à s'entourer d'une douzaine de grands bonshommes en pain d'épice de son choix, qu'il s'adjoignait selon leurs coupes de figure; puis, assis au milieu d'eux, à leur parler, à leur débiter gravement de ces mille riens charmants, auxquels sa voix flexible semblait prêter une sorte de signification. En fait de jouets, il préférait les sonnettes aux tambours. À part cela, belliqueux, un vrai foudre de guerre.

Il raffolait, aussi, des petits ballons, alors très en vogue, qu'il lâchait dans les airs avec un gros cornichon dans la nacelle.

Mais son passe-temps de prédilection, c'était de dépenser une activité fiévreuse à tout bouleverser dans le magasin, de sorte qu'il fallait ensuite beaucoup de travail, pour s'y reconnaître et remettre les choses en leur place.

Car il posait alors, en évidence, dans les rayons principaux, les susdits cornichons et fruits secs, pour lesquels il manifestait un faible, et qu'il classait d'après le _rassis_ de leur état. Puis, montrant son ouvrage à son père, il s'écriait:

--Tu verras! tu verras, papa, quand je serai grand!

Toutefois, comme l'organe, de jour en jour plus sonore, du jeune citoyen, finissait par empêcher d'entendre les additions, ses excellents parents, d'un commun accord, le fourrèrent au lycée: _primo_, pour qu'il y apprît à compter, à lire et à écrire; _secundo_, pour s'en débarrasser, car son tapage finissait par ahurir la clientèle.

Un fait assez grave se passa dès la première distribution des prix. Le jeune Pantaléon Gambade ayant obtenu le prix de Devoirs français, monta sur l'estrade, y fut accolé par une sommité et redescendit le front ceint d'une couronne de lauriers-sauce à faveur d'or. À cette vue, chose étrange, au lieu d'un rayon de joie éclairant la physionomie paternelle, une ombre parut tomber sur l'âme de Gambade père.

C'était un homme de grand sens, c'est-à-dire un homme dont la pensée était exclusivement bornée aux intérêts de son négoce. De là, l'estime dont il jouissait dans le commerce.

Il partait toujours de principes arrêtés en son esprit: «Tel père, tel fils»; «l'on chasse de race», etc. Donc, se demandait-il, en un soudain émoi, comment son fils pouvait-il être doué de facultés dont il se sentait lui, l'auteur, si essentiellement dénué? Un prix d'arithmétique, passe encore; mais de Devoirs français!! Comment cela?

Tout à coup, ses voisins virent se rasséréner son front, sur lequel ils avaient suivi avec anxiété le vol du nuage: Gambade s'était rassuré par la réflexion suivante:

--Aujourd'hui, tout se fait par protection; c'est, sans doute, quelque professeur qui, jaloux de s'ouvrir un compte chez moi, aura voulu me flatter indirectement dans ma progéniture.

Grâce à cette réflexion lumineuse, rien n'altéra plus la sérénité de Gambade père, durant le cours des humanités de son fils, malgré les prix réitérés de Pantaléon.

Un jour de vacances, par un beau soleil, comme Pantaléon s'ébattait à demi-nu, avec de jeunes amis, dans l'épicerie même, il arriva qu'au milieu de ses bonds joyeux, il tomba dans la barrique de mélasse et en sortit un peu étouffé et tout couvert de la précieuse marchandise. Tous ses petits camarades qui le connaissaient, coururent alors après lui, toutes langues dehors, dans l'espoir de recueillir ainsi quelques bribes de son inespérée déconfiture. Ce fut un chorus, une Union générale!... Il ne put se dérober, même par la fuite, à leurs caresses. Chacun s'en retourna chez soi, se félicitant de l'aubaine et de la _générosité_ de Pantaléon.

Lorsque après l'adolescence, le jeune vainqueur eut franchi sans encombre les épreuves du baccalauréat ès-lettres et du barreau,--les examinateurs étant, cette fois, trop loin pour qu'il fût possible de prêter un intérêt quelconque à leur favoritisme,--la stupeur initiale rentra dans l'esprit de Gambade père et y devint rapidement énorme.

Partant, en effet, de ces principes: «Tel père, tel fils;--on chasse de race, etc.,» un fils dont les instincts se montraient si différents des siens propres, c'est-à-dire, de ceux que son fils _eût dû_ avoir, le déconcertait! Pensée corrosive qui se logea dans sa quiétude comme le ver dans le fruit.

Son sommeil, d'abord s'en agita.

--Qu'as-tu? demandait Mme Gambade. Il répondait par un rire... sardonique,--sans rouvrir les yeux.--Que signifiait?... pensait-elle, en se rendormant.--Parfois il montait et descendait maintenant, sans motif,--pauvre âme en peine!

Peu à peu, ses sourcils prirent l'habitude du froncement:--«Ça, son fils??...» Parfois, distrait, et empaquetant gravement un hareng saur, il l'offrait, en clignant un oeil morne, à qui demandait une botte de carottes nouvelles, (car il tenait aussi les primeurs) et c'était en tournant le dos qu'il ajoutait machinalement:--«Et avec ça?»

Son étoile pâlissait. Lorsque la patronne, en apprenant un succès oratoire de son fils, au Palais, pleurait de joie, Gambade avait, lui, des sourires d'une ineffable amertume. Dans ses rêves, il se voyait souvent écrasé par la chute d'une idole au front d'argent et aux pieds de pain d'épice. Et des nouvelles verbales de Paris lui arrivaient. Pantaléon y passait pour la coqueluche des Bohèmes, des gens sans aveu,--de _lettres_, en un mot. Quant à ses moeurs, il ambitionnait la gloire. Peu de femmes: il n'aimait que les «lauriers.»

Ses lettres étaient datées presque toujours d'un certain café du boulevard, que tout la gent artistique fréquentait alors; le jeune Gambade y politiquait, les matins, en donnant de la voix au point qu'à chaque instant, M. Madrure, le limonadier, le priait ou de mettre une «sourdine» ou de «déguerpir».

Gambade père répondait en missives acerbes, lui coupant les vivres.

--Et de quelle politique s'occupait-il, le blanc-bec? De fronder le gouvernement dans des feuilles de choux?... Un métier à se faire casser la pipe! Au lieu de revenir s'établir dans sa bonne épicerie paisible.

Puis, dilemme: «Tel père, tel fils: ou chasse de race, etc., etc.» Si ce n'étaient que des fredaines, pourquoi M. Pantaléon les prolongeait-il?... S'il était sérieux, comment pouvait-ce être un Gambade? Le pire était que ces frasques compromettaient encore la clientèle. On avait parlé de lui dans la localité même: de mauvaises langues;--et la pratique se méfie des denrées d'un magasin dont les patrons sont des cerveaux brûlés. Certes, Gambade père était bien connu: les errements de son fils ne pouvaient l'atteindre; mais enfin! à la longue!...

Un procès que Pantaléon avait plaidé, à propos de bottes, et gagné même, avait fait du bruit. La belle avance! Un Gambade n'était pas fait pour embrasser des métiers casuels où n'arrivent que des gens spéciaux;--spéciaux!--Que diable! on est épicier ou on ne l'est pas.

Dans l'épicerie, un fils n'est, au fond, qu'un successeur.