Chez les passants: fantaisies, pamphlets et souvenirs. Suivi de pages inédites
Part 5
Bref, _on va se venger_ ici, c'est-à-dire équilibrer le meurtre par le meurtre,--voilà tout, c'est-à-dire commettre un nouveau meurtre sur le prisonnier ligotté qui va sortir et que nous guettons pour l'égorger _à son tour_. Cela va se passer en famille. Mais, encore une fois, c'est méconnaître ce qui peut seul conférer le droit de tuer dans cet esprit-là, de cette façon-là! L'ombre que projette cette lame terne sur nos pâleurs nous donne à tous des airs de complices: pour peu qu'on y touche encore d'une ligne, cela va sentir l'assassinat! Au nom de tout sens commun, il faut exhausser, à hauteur _acceptable_, notre billot national. Le devoir de l'État est d'exiger que l'acte suprême de sa justice se manifeste sous des dehors mieux séants. Et puis, s'il faut tout avouer, la Loi, pour sa dignité même, qui résume celle de tous, n'a pas à traiter avec tant de révoltant dédain cette forme humaine qui nous est commune avec le condamné et en France, définitivement, on ne peut saigner ainsi, à ras de terre, que les pourceaux! La justice a l'air de parler argot, devant les dalles; elle ne dit pas: Ici l'on tue: mais: _Ici l'on rogne_.
Que signifient ces deux cyniques ressorts à boudins qui amortissent sottement le bruit grave du couteau? Pourquoi sembler craindre qu'on l'entende?--Ah! mieux vaudrait abolir tout à fait cette vieille loi que d'en travestir ainsi la manifestation! Ou restituons à la Justice l'Échafaud dans toute son horreur salubre et sacrée, ou reléguons à l'abattoir, sans autres atermoiements homicides, cette guillotine déchue et mauvaise, qui humilie la nation, écoeure et scandalise tous les esprits et ne fait grand'peur à personne.
Cependant, l'on a regardé comme inopportune, paraît-il, la réclamation présentée à ce sujet par divers notables écrivains de la presse française,--et l'on a prétendu, même, _que cette question ne la regardait pas_.
Nous ne voulons répondre à cette fin de non-recevoir que par l'exposé du raisonnement suivant dont l'évidence est, à nos yeux, tout à fait indiscutable.
* * * * *
Les juges de la Cour d'assises ne font que traduire en langue légale l'arrêt prononcé par notre délégué social, le chef des jurés.
Or, en dehors de la direction des débats pour la mise en lumière exacte du crime, on ne saurait contester l'influence _quand même_ sourde, secrète, que les froids commentaires de la presse font peser, pendant le cours du procès, sur l'opinion souvent indécise, mal formée et un peu insoucieuse de la foule,--partant sur la détermination des membres mêmes de ce jury, lequel, en son ensemble, n'est que le mandataire de la conscience publique.
Inconsidérées ou profondes, ils ont LU nos paroles: elles ont eu, _quand même_, à leurs yeux, un poids--dont celui du couteau n'est souvent que l'incarnation, l'ensemble incorporé. La main que nous appuyons sur la balance est dangereuse, elle décide, parfois,--on nous l'a reproché!--la chute du plateau mortel, si bien que telles de nos plumes en gardent un reflet de sang.
--«Tant pis pour vous», nous dit, en notre conscience, la Loi, «si vous n'êtes pas à la taille de vos paroles, si, ne leur accordant que peu de portée, vous n'en pesez pas les conséquences--et si, enfin, _vous ne savez ce que vous dites_!... Moi, j'agis, en silence, d'après leur sens intrinsèque et leur impression sur la foule.»
Le Chef de l'État, lui-même, en dernier ressort, non-seulement ne peut se soustraire tout à fait à l'influence de ces paroles qui ont moulé l'opinion sur elles comme les brins de neige deviennent l'avalanche, mais n'étant, lui-même, que l'expression du suffrage de la foule, il doit en tenir un compte des plus graves, presque _définitif_,--sans quoi la grâce ou la mort ne dépendant plus que de son arbitraire isolé, son droit suprême d'en décider serait un apanage en contradiction avec le principe qui lui confère le pouvoir exécutif.
Et il n'est d'ailleurs pas fâché, le bon vieillard[1], de rejeter autant qu'il le peut, sur nous seuls, la plus lourde part de cette responsabilité.
[Note 1: Alors M. Grévy.]
Il ne faut donc pas nous le dissimuler: nous sommes loin d'être étrangers à la plupart des sentences dont s'ensuit une tête: nos propos conseilleurs, parfois persuadeurs, ont été d'une pesée obscure sur cette tête;--nous aurons beau nous en laver les mains, ces ablutions seront vaines. Et la presse est si bien mêlée à la sentence qu'il semble tout naturel que, mêlée aussi à la force publique, elle entoure la machine aux heures fatales, et fasse, pour ainsi dire, partie intégrante, complémentaire de l'exécution.
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Si donc la presse est, à ce point, prépondérante en ce qui, moralement, touche à l'application de la peine de mort, comment n'aurait-elle pas qualité pour se préoccuper du mode physique de l'application de cette peine! Il nous semble qu'elle a le droit d'être écoutée, ici, attendu qu'elle peut, ici du moins, conclure en connaissance d'une cause qu'elle eut souvent le loisir d'étudier de près.
C'est pourquoi, si les marches de l'échafaud sont jugées _convenables_ par la presse, c'est qu'au fond l'opinion publique, aussi, les juge _convenables_, pour ne pas dire plus: et que, par conséquent, cette revendication doit être prise au sérieux lorsque la presse en vient à la formuler.
Oui, tout le monde s'écoeure, depuis longtemps, des impressions de boucherie que cause cette guillotine absurdement embusquée au ras du sol!
Quelque _positif_ que puisse être le raisonnement,--si, toutefois, il y eut raisonnement,--en vertu duquel tel ou tel personnage a pris sur lui de soustraire les marches légales de l'échafaud, (est-ce qu'on les aurait vendues, aussi, en sous-main?) nous prétendons que cette guillotine de basse-cour est choquante pour notre humanité.
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Comme j'achève ces réflexions moroses, j'entends un cri lointain, suivi d'une rumeur. Un «curieux» (on dirait que c'est toujours le même), vient de se laisser choir d'une échelle, d'où il voulait «mieux voir», et, dans sa chute, s'est, au dire d'un gardien, «fracturé la boîte osseuse». On l'emporte agonisant.--Tout à l'heure, il eût traité de farceur celui qui lui eût chuchoté à l'oreille: «C'est toi qui passes le premier».--Ah! quel rêve, cette vie! Quel feu de paille attisé par des ombres!... Cependant, la foule n'accorde aucune attention à ce décès: l'incident n'est, pour elle, qu'une sorte de lever de rideau. Ce défunt banal vient d'essuyer la planche.--Pourquoi son trépas n'intéresse-t-il personne? N'est-ce donc pas mourir qu'on est venu voir?
Non. Pas précisément, puisque tête brisée vaut tête coupée. D'ailleurs, derrière ces arbres, ces chevaux, à cette distance du drame, la foule sait bien quelle ne verra pas «couper la tête».--Alors pourquoi vient-elle passer la nuit, ici, debout dans le froid et les ténèbres?... Pour communier moralement et du plus près possible avec l'horreur d'un homme qui, seul entre les humains, _est averti de l'instant où il va mourir_. C'est, jointe à la célébrité sinistre de cet homme, la _seule solennité_ de SA MORT qui fascine la foule et l'épouvante; c'est, enfin, _ce qui reste de l'échafaud_ dans l'imagination de cette foule qui l'impressionne, la moralise peut-être et lui donne à réfléchir! Et non point la mort _en soi_, laquelle n'est qu'un fait secondaire, qu'elle voit tous les jours, pour lequel elle ne se dérangerait pas--attendu, vous le constatez, que le phénomène en est si insignifiant à ses yeux qu'elle vient d'y demeurer complètement indifférente.
* * * * *
Rapprochons-nous. C'est pour... dans quelques instants.
Me voici tout auprès du sombre instrument: j'ai pris place dans une sorte d'éclaircie de l'allée vivante dont il a été parlé. Il faut examiner jusqu'à la fin tout cet accomplissement.
Quatre heures et demie sonnent. Les formalités du réveil et de la hideuse toilette sont terminées. À travers la petite porte, scindée dans le portail même de la prison, je vois qu'on lève la grille de l'intérieur: le condamné est en marche vers nous, déjà, sous les galeries--et... avant un instant... Ah! les deux vastes battants du noir portail s'entr'ouvrent et roulent silencieusement sur leurs gonds huilés.
Les voici tout grands ouverts. À ce signal, vu aux lointains, de tous côtés, on se tait; les coeurs se serrent; j'entends le bruissement des sabres; je me découvre.
L'exécuteur apparaît,--le premier, cette fois!--puis, un homme, en bras de chemise, les mains liées au dos,--près de lui, le prêtre;--Derrière eux les aides, le chef de la sûreté publique et le directeur de la prison. C'est tout.
--Ah! le malheureux!...--Oui, voilà bien une face terrible. La tête haute, blafard, le cou très nu, les orbites agrandis, le regard errant sur nous une seconde, puis fixe à l'aspect de ce qu'il aperçoit en face de lui. De très courtes mèches de cheveux noirs, inégales, se hérissent par place sur cette tête résolue et farouche. Son pas ralenti par des entraves, est ferme, car il ne _veut_ pas chanceler.--Le pauvre prêtre, qui, pour lui cacher la vue du couteau et lui montrer l'au-delà du ciel, élève son crucifix qui tremble, est aussi blanc que lui.
À moitié route, l'infortuné toise la mécanique:
--_Ça...? C'est là-dessus?..._ dit-il d'une voix inoubliable.
Il aperçoit la grande manne en treillis, béante, au couvercle soutenu par une pioche. Mais le prêtre s'interpose et, sur la licence que lui en octroie celui qui va périr, lui donne le dernier embrassement de l'Humanité.
Ah! lorsque sa mère, autrefois, le berçait, tout enfant, le soir, et, souriante, l'embrassait, heureuse et toute fière,--qui lui eût montré, à cette mère, cet embrassement-ci au fond de l'avenir!
Le voici, debout, en face de la planche.
Soudain--pendant qu'il jette un coup d'oeil presque furtif sur le couteau--la pesée d'un aide fait basculer le condamné sur cette passerelle de l'abîme; l'autre moitié de la cangue s'abaisse: l'exécuteur touche le déclic... un éclair glisse... plouff!--Pouah! quel éclaboussis! Deux ou trois grosses gouttes rouges sautent autour de moi. Mais déjà le tronc gît, précipité, dans le panier funèbre. L'exécuteur, s'inclinant très vite, prend _quelque chose_ dans une espèce de baignoire d'enfant, placée _en dehors_, sous la guillotine...
La tête que tient, maintenant, par l'oreille gauche, le bourreau de France--et qu'il nous montre--est immobile, très pâle--et les yeux sont hermétiquement fermés.
Détournant les regards vers le sol, que vois-je, à quelques pouces de ma semelle!...
La pointe du Couteau-glaive de notre Justice Nationale effleurer piteusement la sanglante boue du matin!
LE CANDIDAT
Comédie en quatre actes, par GUSTAVE FLAUBERT
Lorsque sur la dernière scène du drame, la toile est tombée, comme la nuit sur les coassements d'un marécage, le public du Vaudeville est demeuré, pendant un bon moment, comme interdit, et pouvant à peine en croire ses oreilles. J'ai un faible pour ce public, lequel est tout particulier. J'ai eu affaire à lui, naguère, et c'est toujours avec intérêt que je l'observe, à l'occasion.
«Eh bien mais? Et le dénouement?... cela n'est pas fini?...» demandait-il machinalement par une vieille habitude.
Il voulait son maire et son notaire.
Hélas! c'était impossible. On ne pouvait lui servir son plat favori, attendu que, cette fois, la comédie ne finit pas, n'ayant jamais commencé. Le _Candidat_ dure toujours, avec son auréole de satellites; il est, voilà tout; il continue au sortir de la salle, en renchérissant peut-être. C'est le serpent qui se mord la queue! Demander la fin de cette comédie, autant demander la suppression de la Chambre. On aurait dû arrêter comme radicaux et subversifs les gens qui ont osé réclamer une chose pareille.
«Mais... ce n'est pas une pièce, alors!» dit le public, avec ce sourire qui le distingue.
Simple question: Quel est, aujourd'hui, l'être véritablement humain qui pourrait, sans rougir, nous dire ce qu'il entend par une «_pièce_»?
Les gens qui font des pièces disent-ils: «J'écris un drame»? Non, ils disent: «_J'ai une grosse machine sur le chantier._» Est-ce que l'on dit: «C'est une oeuvre bien faite»? Non, mais: «Voilà une «pièce» _bien charpentée_». Est-ce que l'on dit: «L'habileté scénique»? On dit: «_Les ficelles_ du théâtre».
De sorte que ce n'est peut-être point par incapacité que certains auteurs écrivent de mauvaises «pièces», celles-ci étant, en réalité, beaucoup plus difficiles à faire que les bonnes.
Nous ne ferons pas à Gustave Flaubert l'injure de penser qu'il s'attendait à un succès d'applaudissements: un tel succès eût été pour lui, au contraire, d'un désappointement réel, quelque chose comme le signe d'un long feu, puisque son intention a été d'écrire non une «pièce», mais d'exhiber une superbe collection d'orangs-outangs et de gorilles jouant avec des miroirs.
Maintenant, le condamné applaudit-il à la lecture de sa sentence? Non. Il baisse la tête et il veut s'en aller, car il ne «s'amuse» pas. Pour ce qui est de l'argent que coûte un fauteuil ou une loge, il est d'usage, en justice, que le Condamné paye aussi les frais du procès.
Inutile d'analyser cette oeuvre curieuse et parfois sombre. Le _Candidat_ ne dépend pas de son _intrigue_, il est situé plus haut que _l'ingéniosité_ du détail, plus ou moins «combiné». Sans cela, nous déclinerions l'honneur de nous en occuper. _M. Heurtelot_, _Mlle Louise_, maître _Gruchet_, ont leur valeur nominale, sans doute; mais qu'ils se développent à travers telle intrigue ou telle autre, peu importe la mèche du flambeau. Le _Candidat_ contient des scènes écrites splendidement, et d'une âpreté d'observation extraordinaire. Voilà l'important. C'est une oeuvre morale, car c'est la photographie de la Sottise se vilipendant elle-même. La turlupinade y est parfois si glaciale, que les personnages y deviennent plus vrais que la Vérité, ce qui cause une expression fantastique. _Rousselin_ est tout simplement épouvantable. C'est le Sot, en trois lettres, tenant la foudre!
Une vanité satanique agitant sa sonnerie dans le néant d'un vieux cerveau bourgeois, et conduisant un père à implorer, aux genoux de sa fille unique, le renoncement au fiancé qu'elle aime, afin d'assurer par là vingt-cinq voix de plus, est une scène au moins aussi étrange que celle où Balthazar Claës se livre à quelque chose d'analogue pour sa pierre philosophale.
La scène de l'Aumône souillée par l'intérêt superstitieux est saisissante et donne à songer. Le Candidat se prive d'une belle montre pour que le Créateur le lui rende au centuple et lénifie les hasards du scrutin en sa faveur. Rousselin a l'air de mettre Dieu lui-même en demeure de l'oindre député, et lui force la carte... d'électeur.
Nous ne nous permettrons qu'une simple observation.
L'auteur a reculé devant les fautes de français qui étaient une nécessité du rôle de Rousselin.
Pourquoi?--Un député un peu sérieux n'eût pas reculé, lui. La collection du _Moniteur_ à la main, je mets au défi un représentant quelconque de me démentir. Ceci était un élément constitutif et vital pour la vérité du personnage. Il semble, parfois, qu'il lui manque quelque chose. On se demande, très sérieusement, comment il fera, à la Chambre, pour être estimé et pour convaincre.
Le jeune poète, Léon Duprat (pourquoi le nom même de Lamartine? L'Auteur n'y a point pensé au baptême, sans doute,) Duprat, disons-nous, est une petite perle.
Ce sentimental galopin, en qui tout sonne le vieux toc et au travers du sublime duquel on distingue toujours un vague pain de sucre originel, comme une montagne à travers un nuage, est bien de la famille de ces solennels imbéciles qui poussent le vice jusqu'à mourir à l'hôpital pour duper le bourgeois et attraper la Gloire par cette tricherie comme on attrape une mouche sur un mur. Ces malheureux ont une façon de parler des étoiles qui dégoûterait de la vue du ciel si on les écoutait. Chaque fois qu'ils s'écrient: «Dieu! l'âme! l'amour! l'immortalité! l'espérance!» Il semble que l'on entend cette phrase fatidique; «Et avec ça?...» Et l'on cherche un crayon derrière leur oreille.--Encore un qui, s'il s'écrie: «Je vais manger un bifteck», se croira obligé d'ajouter avec un sourire sardoniquement triste: «Ce n'est pas _très poétique_, mais, hélas!...» Bref, un odieux petit bonhomme, qui n'a vu dans _Hernani_ que les poignards de Tolède et qui trouvera un jour, comme ses pairs, sous un prétexte ou sous un autre, que le Maître sublime de la Poésie a été surfait. Total: un jeune _Zéro_ mécontent du coquin de Sort, et très content d'être pris pour _un_ par ces mêmes bourgeois dont il est l'âme _endimanchée_, et rien de plus. Ce Duprat est tracé dans le _Candidat_ de façon à faire pâmer toute la rue Saint-Denis. «Comme il a l'air _artiste_!» disait une dame au foyer.
Il manque peut-être, à cette oeuvre, un cinquième acte, où tous les personnages se fussent tout à coup montrés sublimes sans motifs. Le public et le gros de la critique (qui est son porte-voix) eussent été alors agréablement surpris en s'apercevant qu'étant donnée la sphère intellectuelle où rayonne l'esprit de ce drame, il revient _exactement au même_ que les personnages en soient vils ou héroïques.
Un écueil était à éviter dans cette comédie étrange: c'était de montrer du génie. Flaubert, en grand observateur et en artiste parfait, a doublé le cap des Desgenais et des types à maximes. Il aurait plu, s'il avait usé de cette rengaine. Il a préféré froisser jusqu'à la stupeur et rester consciencieux. Pas un _e parta_ qui sauve Duprat! Flaubert a peint tous ces écorchés avec leur propre sang. Aucun de ces personnages n'est même _tout à fait_ une canaille! Bref, le _Candidat_ n'est qu'un vaste haussement d'épaules désintéressé et sincère, c'est-à-dire la chose la plus rare qui soit en littérature.
Concluons:
Attendu que les sots ont toujours du génie quand il s'agit de nuire, et que, dans la souffrance, ils déshonorent la pitié qu'on a pour eux par le sentiment qu'ils gardent toujours de nous avoir «mis dedans»; attendu que la sottise est l'hydre à tête de colombe, le repentir du Créateur, l'ennemie éternelle, il n'y a pas de merci à lui faire. Notre devoir est de la décalquer sans pitié: car, pour elle, quel châtiment est comparable à celui de _s'apercevoir elle-même_?
Donc, bravo et gloire à cette comédie. Après elle, la porte est fermée sur toute scène de candidature!... Le type est créé à jamais. Quant au soi-disant insuccès théâtral, il n'est un peu triste que pour le public.
Le seul moyen spirituel d'exécuter la «pièce» eut été de l'applaudir. Mais si le public eût été capable de ceci, Gustave Flaubert ne l'eût pas écrite.
Ah! qu'on le sache bien!... Le théâtre futur crève, à chaque instant déjà, les vieilles enveloppes. Il commence. En dépit des insignifiants et gros rires, la foule s'aperçoit peu à peu que, dans une oeuvre dramatique, l'_Ingéniosité de l'intrigue_, prise comme élément fondamental et hors duquel la «pièce» tombe en poussière comme une larme batavique dont on casse le petit bout, est une chose sans valeur et qui vole le temps général. Oui, mais l'heure vient où, après tant de lugubres heures causées en partie par ces mêmes incapables qui crétinisent le public en agitant chaque soir, devant son sourire de bébé, le hochet de sa décrépitude, l'heure vient où il ne suffira plus de flatter quelque bas instinct, quelque fibre égrillarde, quelque sale pensée (que l'Anglais lui-même chasse ignominieusement de sa vieille terre, car il sait où cela conduit); l'heure vient, disons-nous, où il ne suffira plus d'être un parfait farceur pour accaparer _toutes_ les scènes et continuer, en dansant toutes les gavottes d'un esprit immodeste, d'hébéter l'attention publique et de parachever notre triste aventure.--L'heure menace où le public ne s'intéressera plus outre mesure aux dimensions anormales que peut présenter le nez d'un comédien, et ne répandra plus de larmes sur les péripéties que peut offrir le mariage final de Paul Gâteux avec Aglaé Mâchouillet mise à mal par ce traître de Rocambole, tiré à des millions d'exemplaires. Oui, cette heure approche où il ne s'agira plus de faire cliqueter devant la foule quelque vieux toc patriotique, pour masquer, en trichant avec le vieil art de Molière et de Shakespeare, pour lequel on n'est pas fait, l'incapacité réelle où l'on se trouve d'écrire une oeuvre haute, sincère et profonde. Le public fera justice du fameux «vive la France!» qui éclate pour _sauver_ une oeuvre niaise, et qui fait rougir, attendu que, là, ce cri ne révèle que l'amour des droits d'auteur et non celui de la Patrie! Oui, la foule a déjà fait justice du «merci, mon Dieu!...» qui ne croyait mie en Dieu, mais bien à des choses plus «sérieuses»; et de «la croix de ma mère», qui lui disait clairement: «Voyez quel bon fils je suis, moi, l'Auteur! Ainsi, remplissez ma salle, pour me récompenser des bons sentiments que je dois avoir, et applaudissez un bon fils, _puisqu'un bon fils_ (sous-entendu COMME VOUS!),... ne peut manquer d'être un poète et d'avoir le véritable talent dramatique.» Et alors le public flatté donnait dans cette balançoire!--Retapez toutes ces vieilles monstruosités, et vous aurez le plus clair des grands et interminables succès dramatiques qui font perdre le temps à toute une génération, en la rendant, par un pli d'esprit exécrable, inaccessible aux sentiments de l'Art et de la Grandeur oubliés. C'est celui qui n'estime pas ses concitoyens qui agit ainsi, et non celui qui, fût-ce au prix des huées, leur dit la vérité.
Mais aujourd'hui, c'est parler dans le désert. Laissons cela.
Que les «amuseurs» vivent en joie! Nous les applaudirons toujours: ils nous feront toujours rire; nous leur crierons toujours: «Courage!» Ils mourront à jamais et tout entiers, eux, leurs _ficelles_ et leur _charpente_. Priez pour eux.
PEINTURES DÉCORATIVES DU FOYER DE L'OPÉRA
Aujourd'hui, nous nous sommes trouvés, à l'École des Beaux-Arts, en présence d'une série de peintures conçues par le même artiste, exécutées par lui seul, et dont l'élaboration n'a pas coûté moins de neuf ou dix années de persévérance.
Il y a neuf ans, en effet, un évènement vint préoccuper le monde des peintres modernes; il s'agissait de représenter dignement l'art français dans un lieu qui, de sa nature, devait mettre l'oeuvre sans cesse en lumière, le foyer du nouvel Opéra. Cette tâche venait d'être confiée à un jeune peintre, déjà presque célèbre par de brillantes mais académiques promesses, et par quelques toiles estimées, M. Paul Baudry.--Or, depuis ce temps, ce jeune homme, au su de tous les artistes, s'est confiné dans l'exécution de ce vaste ouvrage, et, aux dépens de bien des intérêts, s'est voué à la gestation exclusive de l'oeuvre qu'il nous dévoile aujourd'hui.
Cette oeuvre comprend trente-trois compositions exécutées avec un sentiment _d'unité_ qui en est le caractère principal. La dernière, le plafond même du foyer, n'est pas encore terminée à cette heure.
Aux deux extrémités de la première Salle, deux toiles, de dimensions exceptionnelles, représentent l'une le _Parnasse_ et l'autre les _Poètes_. Entre ces deux tableaux sont exposés dix autres peintures et dix médaillons.
_Le Parnasse_ est un tableau conçu d'après les données allégoriques de la tradition grecque.